La dame de Monsoreau — Tome 3.

Chapter 15

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La messe était commencée depuis un quart d'heure à peu près, quand Remy entra dans l'église et vint s'agenouiller près de son maître. Le duc tressaillit à l'apparition du jeune médecin, qu'il savait être confident des secrètes pensées de Bussy.

En effet, au bout d'un instant, après quelques paroles échangées tout bas, Remy glissa un billet au comte.

Le prince sentit un frisson passer dans ses veines: une petite écriture fine et charmante formait la suscription de ce billet.

--C'est d'elle, dit-il; elle lui annonce que son mari quitte Paris.

Bussy glissa le billet dans le fond de son chapeau, l'ouvrit et lut.

Le prince ne voyait plus le billet; mais il voyait le visage de Bussy, que dorait un rayon de joie et d'amour.

--Ah! malheur à toi si tu ne m'accompagnes pas! murmura-t-il.

Bussy porta le billet à ses lèvres et le glissa sur son coeur.

Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eût été là, peut-être le duc n'eût-il pas eu la patience d'attendre le soir pour lui nommer Bussy.

La messe finie, on reprit le chemin du Louvre, où une collation attendait le roi dans ses appartements et les gentilshommes dans la galerie. Les Suisses étaient en haie à partir de la porte du Louvre; Crillon et les gardes françaises étaient rangés dans la cour.

Chicot ne perdait pas plus le roi de vue que le duc d'Anjou ne perdait Bussy.

En entrant au Louvre, Bussy s'approcha du duc.

--Pardon, monseigneur, fit-il en s'inclinant; je désirerais dire deux mots à Votre Altesse.

--Pressés? demanda le duc.

--Très-pressés, monseigneur.

--Ne pourras-tu me les dire pendant la procession? nous marcherons à côté l'un de l'autre.

--Monseigneur m'excusera; mais je l'arrêtais justement pour lui demander la permission de ne pas l'accompagner.

--Comment cela? demanda le duc d'une voix dont il ne put complètement dissimuler l'altération.

--Monseigneur, demain est un grand jour, Votre Altesse le sait, puisqu'il doit vider la querelle entre l'Anjou et la France; je désirerais donc me retirer dans ma petite maison de Vincennes, et y faire retraite toute la journée.

--Ainsi, tu ne viens pas à la procession où vient la cour, où vient le roi?

--Non, monseigneur, avec la permission toutefois de Votre Altesse.

--Tu ne me rejoindras pas même à Sainte-Geneviève?

--Monseigneur, je désire avoir toute la journée à moi.

--Mais cependant, dit le duc, si une occasion se présente, dans le courant de la journée, où j'aie besoin de mes amis!....

--Comme monseigneur n'en aurait besoin, dit-il, que pour tirer l'épée contre son roi, je lui demande doublement congé, répondit Bussy: mon épée est engagée contre M. d'Épernon.

Monsoreau avait dit la veille au prince qu'il pouvait compter sur Bussy. Tout était donc changé depuis la veille, et ce changement venait du billet apporté par le Haudoin à l'église.

--Ainsi, dit le duc les dents serrées, tu abandonnes ton seigneur et maître, Bussy?

--Monseigneur, dit Bussy, l'homme qui joue sa vie le lendemain dans un duel acharné, sanglant, mortel, comme sera le nôtre, je vous en réponds, celui-là n'a plus qu'un seul maître, et c'est ce maître-là qui aura mes dernières dévotions.

--Tu sais qu'il s'agit pour moi du trône, et tu me quittes!

--Monseigneur, j'ai assez travaillé pour vous; je travaillerai encore assez demain; ne me demandez pas plus que ma vie.

--C'est bien! répliqua le duc d'une voix sourde; vous êtes libre, allez, monsieur de Bussy.

Bussy, sans s'inquiéter de cette froideur soudaine, salua le prince, descendit l'escalier du Louvre, et, une fois hors du palais, s'achemina vivement vers sa maison.

Le duc appela Aurilly.

Aurilly parut.

--Eh bien, monseigneur? demanda le joueur de luth.

--Eh bien, il s'est condamné lui-même.

--Il ne vous suit pas?

--Non.

--Il va au rendez-vous du billet?

--Oui.

--Alors c'est pour ce soir?

--C'est pour ce soir.

--M. de Monsoreau est-il prévenu?

--Du rendez-vous, oui; de l'homme qu'il trouvera au rendez-vous, pas encore.

--Ainsi vous êtes décidé à sacrifier le comte?

--Je suis décidé à me venger, dit le prince. Je ne crains plus qu'une chose maintenant.

--Laquelle?

--C'est que le Monsoreau ne se fie à sa force et à son adresse, et que Bussy ne lui échappe.

--Que monseigneur se rassure.

--Comment?

--M. de Bussy est-il bien décidément condamné?

--Oui, mordieu! Un homme qui me tient en tutelle, qui me prend ma volonté et qui en fait sa volonté; qui me prend ma maîtresse et qui en fait la sienne; une espèce de lion dont je suis moins le maître que le gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamné sans appel, sans miséricorde.

--Eh bien, comme je vous le disais, que monseigneur se rassure: s'il échappe à un Monsoreau, il n'échappera point à un autre.

--Et quel est cet autre?

--Monseigneur m'ordonne de le nommer?

--Oui, je te l'ordonne.

--Cet autre est M. d'Épernon.

--D'Épernon! d'Épernon; qui doit se battre contre lui demain?

--Oui, monseigneur.

--Conte-moi donc cela.

Aurilly allait commencer le récit demandé, quand on appela le duc. Le roi était à table, et il s'étonnait de n'y pas voir le duc d'Anjou, ou plutôt Chicot venait de lui faire observer cette absence, et le roi demandait son frère.

--Tu me conteras tout cela à la procession, dit le duc.

Et il suivit l'huissier qui l'appelait.

Maintenant, que nous n'aurons pas le loisir, préoccupé que nous serons d'un plus grand personnage, de suivre le duc et Aurilly dans les rues de Paris, disons à nos lecteurs ce qui s'était passé entre d'Épernon et le joueur de luth.

Le matin, vers le point du jour, d'Épernon s'était présenté à l'hôtel d'Anjou, et avait demandé à parler à Aurilly.

Depuis longtemps, le gentilhomme connaissait le musicien. Ce dernier avait été appelé à lui enseigner le luth, et plusieurs fois l'élève et le maître s'étaient réunis pour racler la basse ou pincer la viole, comme c'était la mode en ce temps-là, non-seulement en Espagne, mais encore en France.

Il en résultait qu'une assez tendre amitié, tempérée par l'étiquette, unissait les deux musiciens.

D'ailleurs M. d'Épernon, Gascon subtil, pratiquait la méthode d'insinuation, qui consiste à arriver aux maîtres par les valets, et il y avait peu de secrets chez le duc d'Anjou dont il ne fut instruit par son ami Aurilly.

Ajoutons que, par suite de son habileté diplomatique, il ménageait le roi et le duc, flottant de l'un à l'autre, dans la crainte d'avoir pour ennemi le roi futur, et pour se conserver le roi régnant.

Cette visite à Aurilly avait pour but de causer avec lui de son duel prochain avec Bussy. Ce duel ne laissait pas de l'inquiéter vivement. Pendant sa longue vie, la partie saillante du caractère de d'Épernon ne fut jamais la bravoure; or il eût fallu être plus que brave, il eût fallu être téméraire pour affronter de sang-froid le combat avec Bussy: se battre avec lui, c'était affronter une mort certaine. Quelques-uns l'avaient osé qui avaient mesuré la terre dans la lutte et qui ne s'en étaient pas relevés.

Au premier mot que d'Épernon dit au musicien du sujet qui le préoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourde haine que son maître nourrissait contre Bussy, celui-ci, disons-nous, abonda dans son sens, plaignant bien tendrement son élève, en lui annonçant que, depuis huit jours, M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin, avec un clairon des gardes, la plus perfide lamé que l'on eût encore rencontrée à Paris, une sorte d'artiste en coups d'épée, qui, voyageur et philosophe, avait emprunté aux Italiens leur jeu prudent et serré, aux Espagnols leurs feintes subtiles et brillantes, aux Allemands l'inflexibilité du poignet, et la logique des ripostes, enfin aux sauvages Polonais, que l'on appelait alors des Sarmates, leurs voltes, leurs bonds, leurs prostrations subites, et les étreintes corps à corps.

D'Épernon, pendant cette longue énumération de chances contraires, mangea de terreur tout le carmin qui lustrait ses ongles.

--Ah çà! mais je suis mort! dit-il moitié riant, moitié pâlissant.

--Dame! répondit Aurilly.

--Mais c'est absurde, s'écria d'Épernon, d'aller sur le terrain avec un homme qui doit indubitablement nous tuer. C'est comme si l'on jouait aux dés avec un homme qui serait sûr d'amener tous les coups le double six.

--Il fallait songer à cela avant de vous engager, monsieur le duc.

--Peste, dit d'Épernon, je me dégagerai. On n'est pas Gascon pour rien. Bien fou qui sort volontairement de la vie, et surtout à vingt-cinq ans. Mais j'y pense, mordieu; oui, ceci est de la logique. Attends!

--Dites.

--M. de Bussy est sûr de me tuer, dis-tu?

--Je n'en doute pas un seul instant.

--Alors ce n'est plus un duel, s'il est sûr, c'est un assassinat.

--Au fait!

--Et si c'est un assassinat, que diable....

--Eh bien?

--Il est permis de prévenir un assassinat par....

--Par?....

--Par... un meurtre.

--Sans doute.

--Qui m'empêche, puisqu'il veut me tuer, de le tuer auparavant? moi!

--Oh! mon Dieu! rien du tout, et j'y songeais même.

--Est-ce que mon raisonnement n'est pas clair?

--Clair comme le jour.

--Naturel?

--Très-naturel!

--Seulement, au lieu de le tuer cruellement de mes mains, comme il veut le faire à mon égard, eh bien, moi qui abhorre le sang, je laisserai ce soin à quelque autre.

--C'est-à-dire que vous payerez des sbires?

--Ma foi, oui! comme M. de Guise, M. de Mayenne, pour Saint-Mégrin.

--Cela vous coûtera cher.

--J'y mettrai trois mille écus.

--Pour trois mille écus, quand vos sbires sauront à qui ils ont affaire, vous n'aurez guère que six hommes.

--N'est-ce point assez donc?

--Six hommes! M. de Bussy en aura tué quatre avant d'être seulement effleuré. Rappelez-vous l'échauffourée de la rue Saint-Antoine, dans laquelle il a blessé Schomberg à la cuisse, vous au bras, et presque assommé Quélus.

--Je mettrai six mille écus, s'il le faut, dit d'Épernon. Mordieu! si je fais la chose, je veux la bien faire, et qu'il n'en réchappe pas.

--Vous avez votre monde? dit Aurilly.

--Dame! répliqua d'Épernon, j'ai ça et là des gens inoccupés, des soldats en retraite, des braves, après tout, qui valent bien ceux de Venise et de Florence.

--Très-bien, très-bien! Mais prenez garde.

--A quoi?

--S'ils échouent, ils vous dénonceront.

--J'ai le roi pour moi.

--C'est quelque chose; mais le roi ne peut vous empêcher d'être tué par M. de Bussy.

--Voilà qui est juste, et parfaitement juste, dit d'Épernon rêveur.

--Je vous indiquerais bien une combinaison, dit Aurilly.

--Parle, mon ami, parle.

--Mais, vous ne voudriez peut-être pas faire cause commune?

--Je ne répugnerais à rien de ce qui doublerait mes chances de me défaire de ce chien enragé.

--Eh bien, certain ennemi de votre ennemi est jaloux.

--Ah! ah!

--De sorte qu'à cette heure même....

--Eh bien, à cette heure même... achève donc!

--Il lui tend un piège.

--Après?

--Mais il manque d'argent; avec les six mille écus, il ferait votre affaire en même temps que la sienne. Vous ne tenez point à ce que l'honneur du coup vous revienne, n'est-ce pas?

--Mon Dieu, non! je ne demande autre chose, moi, que de demeurer dans l'obscurité.

--Envoyez donc vos hommes au rendez-vous, sans vous faire connaître, et il les utilisera.

--Mais encore faudrait-il, si mes hommes ne me connaissent pas, que je connusse cet homme, moi.

--Je vous le ferai voir ce matin.

--Où cela?

--Au Louvre.

--C'est donc un gentilhomme?

--Oui.

--Aurilly, séance tenante, les six mille écus seront à ta disposition.

--C'est donc arrêté ainsi?

--Irrévocablement.

--Au Louvre donc!

--Au Louvre.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment Aurilly dit à d'Épernon:

--Soyez tranquille, M. de Bussy ne se battra pas avec vous demain!

CHAPITRE XXVIII

LA PROCESSION.

Aussitôt la collation finie, le roi était rentré dans sa chambre avec Chicot, pour y prendre ses habits de pénitent, et il en était sorti, un instant après, les pieds nus, les reins ceints d'une corde, et le capuchon rabattu sur le visage.

Pendant ce temps, les courtisans avaient fait la même toilette.

Le temps était magnifique, le pavé jonché de fleurs; on parlait de reposoirs plus splendides les uns que les autres, et surtout de celui que les génovéfains avaient dressé dans la crypte de la chapelle.

Un peuple immense bordait le chemin qui conduisait aux quatre stations que devait faire le roi, et qui étaient aux jacobins, aux carmes, aux capucins et aux génovéfains.

Le clergé de Saint-Germain-l'Auxerrois ouvrait la marche. L'archevêque de Paris portait le Saint-Sacrement. Entre le clergé et l'archevêque, marchaient à reculons de jeunes garçons qui secouaient les encensoirs, et de jeunes filles qui effeuillaient des roses.

Puis venait le roi, les pieds nus, comme nous avons dit, et suivi de ses quatre amis, les pieds nus comme lui et enfroqués comme lui.

Le duc d'Anjou suivait, mais dans son costume ordinaire; toute sa cour angevine l'accompagnait, mêlée aux grands dignitaires de la couronne, qui marchaient à la suite du prince, chacun gardant le rang que l'étiquette lui assignait.

Puis enfin venaient les bourgeois et le peuple.

Il était déjà plus d'une heure de l'après-midi lorsqu'on quitta le Louvre. Crillon et les gardes françaises voulaient suivre le roi. Mais celui-ci leur fit signe que c'était inutile, et Crillon et les gardes demeurèrent pour garder le palais.

Il était près de six heures du soir quand, après avoir fait ses stations aux différents reposoirs, la tête du cortège commença d'apercevoir le porche dentelé de la vieille abbaye, et les génovéfains, le prieur en tête, disposés sur les trois marches, qui formaient le seuil, pour recevoir Sa Majesté.

Pendant la marche qui séparait l'abbaye de la dernière station, qui était celle que l'on avait faite au couvent des capucins, le duc d'Anjou, qui était sur pied depuis le matin, s'était trouvé mal de fatigue: il avait alors demandé au roi la permission de se retirer dans son hôtel, permission que le roi lui avait accordée.

Ses gentilshommes s'étaient alors détachés du cortège et s'étaient retirés avec lui, comme pour indiquer bien hautement que c'était le duc qu'ils suivaient et non le roi.

Mais le fait était que, comme trois d'entre eux devaient se battre le lendemain, ils désiraient ne pas se fatiguer outre mesure.

A la porte de l'abbaye, le roi, sous le prétexte que Quélus, Maugiron, Schomberg et d'Épernon n'avaient pas moins besoin de repos que Livarot, Ribérac et Antraguet, le roi, disons-nous, leur donna congé aussi.

L'archevêque, qui officiait depuis le matin, et qui n'avait encore rien pris, non plus que les autres prêtres, tombait de fatigue; le roi prit pitié de ces saints martyrs, et, arrivé, comme nous l'avons dit, à la porte de l'abbaye, il les renvoya tous.

Puis, se retournant vers le prieur, Joseph Foulon:

--Me voici, mon père, dit-il en nasillant, je viens, comme un pécheur que je suis, chercher le repos dans votre solitude.

Le prieur s'inclina.

Alors s'adressant à ceux qui avaient résisté à cette rude journée et qui l'avaient suivi jusque-là:

--Je vous remercie, messieurs, dit-il, allez en paix.

Chacun salua respectueusement, et le royal pénitent monta une à une, en se frappant la poitrine, les marches de l'abbaye.

A peine Henri avait-il dépassé le seuil de l'abbaye, que les portes en furent fermées derrière lui.

Le roi était si profondément absorbé dans ses méditations, qu'il ne parut pas remarquer cette circonstance, qui, d'ailleurs, après le congé donné par le roi à sa suite, n'avait rien d'extraordinaire.

--Nous allons d'abord, dit le prieur au roi, conduire Votre Majesté dans la crypte, que nous avons ornée de notre mieux en l'honneur du roi du ciel et de la terre.

Le roi se contenta de répondre par un geste d'assentiment et marcha derrière le prieur.

Mais, aussitôt qu'il fut passé sous la sombre arcade où se tenaient immobiles deux rangées de moines, aussitôt qu'on l'eut vu tourner l'angle de la cour qui conduisait à la chapelle, vingt capuchons sautèrent en l'air, et l'on vit resplendir, dans la demi-teinte, des yeux étincelants de la joie et de l'orgueil du triomphe.

Certes, ce n'étaient point là des figures de moines paresseux et poltrons; la moustache épaisse, le teint basané, dénotaient chez eux la force et l'activité. Bon nombre démasquaient des visages sillonnés de cicatrices, et, à côté du plus fier de tous, de celui qui portait la cicatrice la plus illustre et la plus célèbre, apparaissait, triomphante et exaltée, la figure d'une femme couverte d'un froc.

Cette femme agita une paire de ciseaux d'or qui pendaient d'une chaîne nouée à sa ceinture, et s'écria:

--Ah! mes frères, nous tenons enfin le Valois.

--Ma foi! ma soeur, je le crois comme vous, répondit le balafré.

--Pas encore, pas encore, murmura le cardinal.

--Comment cela?

--Oui, aurons-nous assez de troupes bourgeoises pour maintenir Crillon et ses gardes?

--Nous avons mieux que des troupes bourgeoises, répliqua le duc de Mayenne, et, croyez-moi, il ne sera pas échangé un seul coup de mousquet.

--Voyons, dit la duchesse de Montpensier, comment entendez-vous cela? J'aurais cependant bien voulu un peu de tapage, moi.

--Eh bien, ma soeur, je vous le dis à regret, vous en serez privée. Quand le roi sera pris, il criera; mais nul ne répondra à ses cris. Nous lui ferons alors, par persuasion ou par violence, mais sans nous montrer, signer une abdication. Aussitôt l'abdication courra la ville et disposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.

--Le plan est bon et ne peut échouer maintenant, dit la duchesse.

--Il est un peu brutal, fit le cardinal de Guise en secouant la tête.

--Le roi refusera de signer l'abdication, ajouta le Balafré; il est brave, il aimera mieux mourir.

--Qu'il meure alors! s'écrièrent Mayenne et la duchesse.

--Non pas, répliqua fermement le duc de Guise, non pas! Je veux bien succéder à un prince qui abdique et que l'on méprise; mais je ne veux pas remplacer un homme assassiné que l'on plaindra. D'ailleurs, dans vos plans, vous oubliez M. le duc d'Anjou, qui, si le roi est tué, réclamera la couronne.

--Qu'il réclame, mordieu! qu'il réclame, dit Mayenne; voici notre frère le cardinal qui a prévu le cas: M. le duc d'Anjou sera compris dans l'acte d'abdication de son frère; M. le duc d'Anjou a eu des relations avec les huguenots, il est indigne de régner.

--Avec les huguenots, êtes-vous sûr de cela?

-- Pardieu, puisqu'il a fui par l'aide du roi de Navarre.

--Bien.

--Puis une autre clause en faveur de notre maison suit la clause de déchéance: cette clause vous fera lieutenant du royaume, mon frère, et de la lieutenance à la royauté il n'y aura qu'un pas.

--Oui, oui, dit le cardinal, j'ai prévu tout cela; mais il se pourrait que les gardes françaises, pour s'assurer que l'abdication est bien réelle et surtout bien volontaire, forçassent l'abbaye. Crillon n'entend pas raillerie, et il serait homme à dire au roi: Sire, il y a danger de la vie, c'est bien; mais, avant tout, sauvons l'honneur.

--Cela regardait le général, dit Mayenne, et le général a pris ses précautions. Nous avons ici, pour soutenir le siège, quatre-vingts gentilshommes, et j'ai fait distribuer des armes à cent moines. Nous tiendrons un mois contre une armée. Sans compter qu'en cas d'infériorité nous avons le souterrain pour fuir avec notre proie.

--Et que fait le duc d'Anjou dans ce moment?

--A l'heure du danger, il a faibli comme toujours. Le duc d'Anjou est rentré chez lui, où il attend, sans doute, de nos nouvelles entre Bussy et Monsoreau.

--Eh! mon Dieu, c'est ici qu'il faudrait qu'il fût, et non chez lui.

--Je crois que vous vous trompez, mon frère, dit le cardinal, le peuple et la noblesse eussent vu, dans cette réunion des deux frères, un guet-apens contre la famille. Comme nous le disions tout à l'heure, nous devons, avant toute chose, éviter de jouer le rôle d'usurpateur. Nous héritons, voilà tout. En laissant le duc d'Anjou libre, la reine mère indépendante, nous nous faisons bénir de tous et admirer de nos partisans, et nul n'aura le plus petit mot a nous dire. Sinon, nous aurons contre nous Bussy et cent autres épées fort dangereuses.

--Bah! Bussy se bat demain contre les mignons.

--Parbleu! il les tuera: la belle affaire! et ensuite il sera des nôtres, dit le duc de Guise. Quant à moi, je le fais général d'une armée en Italie, où la guerre éclatera sans nul doute. C'est un homme supérieur et que j'estime fort, que le seigneur de Bussy.

--Et moi, en preuve que je ne l'estime pas moins que vous, mon frère, si je deviens veuve, dit la duchesse de Montpensier, moi, je l'épouse.

--L'épouser, ma soeur! s'écria Mayenne.

--Tiens, dit la duchesse, il y a de plus grandes dames que moi qui ont fait plus pour lui, et il n'était pas général d'armée à cette époque.

--Allons, allons, dit Mayenne, nous verrons tout cela plus tard; à l'oeuvre maintenant!

--Qui est près du roi? demanda le duc de Guise.

--Le prieur et frère Gorenflot, à ce que je crois, dit le cardinal. Il faut qu'il ne voie que des visages de connaissance, sans cela, il s'effaroucherait tout d'abord.

--Oui, dit Mayenne, mangeons les fruits de la conspiration, mais ne les cueillons pas.

--Est-ce qu'il est déjà dans la cellule? dit madame de Montpensier, impatiente de donner au roi la troisième couronne qu'elle lui promettait depuis si longtemps....

--Oh! non pas, il verra d'abord le grand reposoir de la crypte, et il adorera les saintes reliques.

--Ensuite?

--Ensuite, le prieur lui adressera quelques paroles sonores sur la vanité des biens de ce monde; après quoi le frère Gorenflot, vous savez, celui qui a prononcé ce magnifique discours pendant la soirée de la Ligue....

--Oui, eh bien?

--Le frère Gorenflot essayera d'obtenir de sa conviction ce que nous répugnons d'arracher à sa faiblesse.

--En effet, cela vaudrait infiniment mieux ainsi, dit le duc rêveur.

--Bah! Henri est superstitieux et affaibli, dit Mayenne, je réponds qu'il cédera à la peur de l'enfer.

--Et moi, je suis moins convaincu que vous, dit le duc; mais nos vaisseaux sont brûlés, il n'y a plus à revenir en arrière. Maintenant, après la tentative du prieur, après le discours de Gorenflot, si l'un et l'autre échouent, nous essayerons du dernier moyen, c'est-à-dire de l'intimidation.

--Et alors je tondrai mon Valois, s'écria la duchesse, revenant toujours à sa pensée favorite.

En ce moment, une sonnette retentit sous les voûtes assombries par les premières ombres de la nuit.

--Le roi descend à la crypte, dit le duc de Guise; allons, Mayenne, appelez vos amis et redevenons moines.

Aussitôt les capuchons recouvrirent fronts audacieux, yeux ardents et cicatrices parlantes; puis trente ou quarante moines, conduits par les trois frères, se dirigèrent vers l'ouverture de la crypte.

CHAPITRE XXIX

CHICOT Ier.

Le roi était plongé dans un recueillement qui promettait un succès facile aux projets de MM. de Guise.

Il visita la crypte avec toute la communauté, baisa la châsse, et termina toutes les cérémonies en se frappant la poitrine à coups redoublés et en marmottant les psaumes les plus lugubres.

Le prieur commença ses exhortations, que le roi écouta en donnant les mêmes signes de contrition fervente.

Enfin, sur un geste du duc de Guise, Joseph Foulon s'inclina devant Henri et lui dit:

--Sire, vous plairait-il de venir maintenant déposer votre couronne terrestre aux pieds du maître éternel?

--Allons... répliqua simplement le roi.

Et aussitôt toute la communauté, formant la haie sur son passage, s'achemina vers les cellules, dont on entrevoyait, à gauche, le corridor principal.

Henri semblait très attendri. Ses mains ne cessaient de battre sa poitrine; le gros chapelet, qu'il roulait vivement, sonnait sur les têtes de mort en ivoire suspendues à sa ceinture.

On arriva enfin à la cellule: au seuil, se carrait Gorenflot, le visage enluminé, l'oeil brillant comme une escarboucle.

--Ici? fit le roi.

--Ici même, répliqua le gros moine.