La dame de Monsoreau — Tome 3.
Chapter 11
Le jeune homme n'avait point achevé que, grâce au privilège qu'ont les princes d'entrer sans être annoncés, le duc entra dans la chambre.
Monsoreau était aux aguets, il vit que le premier coup d'oeil de François avait été pour Diane.
Bientôt les galanteries intarissables du duc l'éclairèrent mieux encore; il apportait à Diane un de ces rares bijoux comme en faisaient trois ou quatre en leur vie ces patients et généreux artistes qui illustrèrent un temps où, malgré cette lenteur à les produire, les chefs-d'oeuvre étaient plus fréquents qu'aujourd'hui.
C'était un charmant poignard au manche d'or ciselé; ce manche était un flacon; sur la lame courait toute une chasse, burinée avec un merveilleux talent: chiens, chevaux, chasseurs, gibier, arbres et ciel, s'y confondaient dans un pêle-mêle harmonieux qui forçait le regard à demeurer longtemps fixé sur cette lame d'azur et d'or.
--Voyons, dit Monsoreau, qui craignait qu'il n'y eût quelque billet caché dans le manche.
Le prince alla au-devant de cette crainte en le séparant en deux parties.
--A vous qui êtes chasseur, la lame, dit-il; à la comtesse, le manche. Bonjour, Bussy, vous voilà donc ami intime avec le comte, maintenant?
Diane rougit.
Bussy, au contraire, demeura assez maître de lui-même.
--Monseigneur, dit-il, vous oubliez que Votre Altesse elle-même m'a chargé ce matin de venir savoir des nouvelles de M. de Monsoreau. J'ai obéi, comme toujours, aux ordres de Votre Altesse.
--C'est vrai, dit le duc.
Puis, il alla s'asseoir près de Diane, et lui parla bas.
Au bout d'un instant:
--Comte, dit-il, il fait horriblement chaud dans cette chambre de malade. Je vois que la comtesse étouffe, et je vais lui offrir le bras pour lui faire faire un tour de jardin.
Le mari et l'amant échangèrent un regard courroucé.
Diane, invitée à descendre, se leva et posa son bras sur celui du prince.
--Donnez-moi le bras, dit Monsoreau à Bussy. Et Monsoreau descendit derrière sa femme.
--Ah! ah! dit le duc, il paraît que vous allez tout à fait bien?
--Oui, monseigneur, et j'espère être bientôt en état de pouvoir accompagner madame de Monsoreau partout où elle ira.
--Bon! mais, en attendant, il ne faut pas vous fatiguer.
Monsoreau lui-même sentait combien était juste la recommandation du prince.
Il s'assit à un endroit d'où il ne pouvait le perdre de vue.
--Tenez, comte, dit-il à Bussy, si vous étiez bien aimable, dès ce soir vous escorteriez madame de Monsoreau jusqu'à mon petit hôtel de la Bastille; je l'y aime mieux qu'ici, en vérité. Arrachée à Méridor aux griffes de ce vautour, je ne le laisserai pas la dévorer à Paris.
--Non pas, monsieur, dit Remy à son maître, non pas, vous ne pouvez accepter.
--Et pourquoi cela? dit Monsoreau.
--Parce que vous êtes à M. d'Anjou, et que M. d'Anjou ne vous pardonnerait jamais d'avoir aidé le comte à lui jouer un pareil tour.
--Que m'importe? allait s'écrier l'impétueux jeune homme, lorsque un coup d'oeil de Remy lui indiqua qu'il devait se taire.
Monsoreau réfléchissait.
--Remy a raison, dit-il, ce n'est point de vous que je dois réclamer un pareil service; j'irai moi-même la conduire: car, demain ou après demain, je serai en mesure d'habiter cette maison.
--Folie, dit Bussy, vous perdrez votre charge.
--C'est possible, dit le comte, mais je garderai ma femme.
Et il accompagna ces paroles d'un froncement de sourcils qui fit soupirer Bussy.
En effet, le soir même, le comte conduisit sa femme à sa maison des Tournelles, bien connue de nos lecteurs.
Remy aida le convalescent à s'y installer.
Puis, comme c'était un homme d'un dévouement à toute épreuve, comme il comprit que, dans ce local resserré, Bussy aurait grand besoin de lui, il se rapprocha de Gertrude, qui commença par le battre, et finit par lui pardonner.
Diane reprit sa chambre, située sur le devant, cette chambre au portail et au lit de damas blanc et or.
Un corridor seulement séparait cette chambre de celle du comte de Monsoreau.
Bussy s'arrachait des poignées de cheveux.
Saint-Luc prétendait que les échelles de corde, étant arrivées à leur plus haute perfection, pouvaient à merveille remplacer les escaliers.
Monsoreau se frottait les mains, et souriait en songeant au dépit de M. le duc d'Anjou.
CHAPITRE XX
UNE VISITE A LA MAISON DES TOURNELLES.
La surexcitation tient lieu, à quelques hommes, de passion réelle, comme la faim donne au loup et à la hyène une apparence de courage.
C'était sous l'impression d'un sentiment pareil que M. d'Anjou, dont le dépit ne pourrait se décrire lorsqu'il ne retrouva plus Diane à Méridor, était revenu à Paris; à son retour, il était presque amoureux de cette femme, et cela justement parce qu'on la lui enlevait.
Il en résultait que sa haine pour Monsoreau, haine qui datait du jour où il avait appris que le comte le trahissait, il en résultait, disons-nous, que sa haine s'était changée en une sorte de fureur, d'autant plus dangereuse, qu'ayant expérimenté déjà le caractère énergique du comte, il voulait se tenir prêt à frapper sans donner prise sur lui-même.
D'un autre côté, il n'avait pas renoncé à ses espérances politiques, bien au contraire; et l'assurance qu'il avait prise de sa propre importance l'avait grandi à ses propres yeux. A peine de retour à Paris, il avait donc recommencé ses ténébreuses et souterraines machinations. Le moment était favorable. Bon nombre de ces conspirateurs chancelants, qui sont dévoués au succès, rassurés par l'espèce de triomphe que la faiblesse du roi et l'astuce de Catherine venaient de donner aux Angevins, s'empressaient autour du duc d'Anjou, ralliant, par des fils imperceptibles mais puissants, la cause du prince à celle des Guises, qui demeuraient prudemment dans l'ombre, et qui gardaient un silence dont Chicot se trouvait fort alarmé.
Au reste, plus d'épanchement politique du duc envers Bussy: une hypocrisie amicale, voilà tout. Le prince était vaguement troublé d'avoir vu le jeune homme chez Monsoreau, et il lui gardait rancune de cette confiance que Monsoreau, si défiant, avait néanmoins envers lui. Il s'effrayait aussi de cette joie qui épanouissait le visage de Diane, de ces fraîches couleurs qui la rendaient si désirable, d'adorable qu'elle était. Le prince savait que les fleurs ne se colorent et ne se parfument qu'au soleil, et les femmes qu'à l'amour. Diane était visiblement heureuse, et pour le prince, toujours malveillant et soucieux, le bonheur d'autrui semblait une hostilité.
Né prince, devenu puissant par une route sombre et tortueuse, décidé à se servir de la force, soit pour ses amours, soit pour ses vengeances, depuis que la force lui avait réussi; bien conseillé, d'ailleurs, par Aurilly, le duc pensa qu'il serait honteux pour lui d'être ainsi arrêté dans ses désirs par des obstacles aussi ridicules que le sont une jalousie de mari et une répugnance de femme.
Un jour qu'il avait mal dormi et qu'il avait passé la nuit à poursuivre ces mauvais rêves qu'on fait dans un demi-sommeil fiévreux, il sentit qu'il était monté au ton de ses désirs, et commanda ses équipages pour aller voir Monsoreau.
Monsoreau, comme on le sait, était parti pour sa maison des Tournelles.
Le prince sourit à cette annonce. C'était la petite pièce de la comédie de Méridor. Il s'enquit, mais pour la forme seulement, de l'endroit où était située cette maison; on lui répondit que c'était sur la place Saint-Antoine, et, se retournant alors vers Bussy, qui l'avait accompagné: --Puisqu'il est aux Tournelles, dit-il, allons aux Tournelles.
L'escorte se remit en marche, et bientôt tout le quartier fut en rumeur par la présence de ces vingt-quatre beaux gentilshommes, qui composaient d'ordinaire la suite du prince, et qui avaient chacun deux laquais et trois chevaux.
Le prince connaissait bien la maison et la porte; Bussy ne la connaissait pas moins bien que lui. Ils s'arrêtèrent tous deux devant la porte, s'engagèrent dans l'allée et montèrent tous deux; seulement, le prince entra dans les appartements, et Bussy demeura sur le palier.
Il résulta de cet arrangement que le prince, qui paraissait le privilégié, ne vit que Monsoreau, lequel le reçut couché sur une chaise longue, tandis que Bussy fut reçu dans les bras de Diane, qui l'étreignirent fort tendrement, tandis que Gertrude faisait le guet.
Monsoreau, naturellement pâle, devint livide en apercevant le prince. C'était sa vision terrible.
--Monseigneur, dit-il frissonnant de contrariété, monseigneur, dans cette pauvre maison! en vérité, c'est trop d'honneur pour le peu que je suis.
L'ironie était visible, car à peine le comte se donnait-il la peine de la déguiser.
Cependant le prince ne parut aucunement la remarquer, et, s'approchant du convalescent avec un sourire:
--Partout où va un ami souffrant, dit-il, j'irai pour demander de ses nouvelles.
--En vérité, prince, Votre Altesse a dit le mot ami, je crois.
--Je l'ai dit, mon cher comte. Comment allez-vous?
--Beaucoup mieux, monseigneur; je me lève, je vais, je viens, et, dans huit jours, il n'y paraîtra plus.
--Est-ce votre médecin qui vous a prescrit l'air de la Bastille? demanda le prince avec l'accent le plus candide du monde.
--Oui, monseigneur.
--N'étiez-vous pas bien rue des Petits-Pères?
--Non, monseigneur; j'y recevais trop de monde, et ce monde menait trop grand bruit.
Le comte prononça ces paroles avec un ton de fermeté qui n'échappa point au prince, et cependant le prince ne parut point y faire attention.
--Mais vous n'avez point de jardin ici, ce me semble? dit-il.
--Le jardin me faisait tort, monseigneur, répondit Monsoreau.
--Mais où vous promeniez-vous, mon cher?
--Justement, monseigneur, je ne me promenais pas.
Le prince se mordit les lèvres et se renversa sur sa chaise.
--Vous savez, comte, dit-il après un moment de silence, que l'on demande beaucoup votre charge de grand veneur au roi?
--Bah! et sous quel prétexte, monseigneur?
--Beaucoup prétendent que vous êtes mort.
--Oh! monseigneur, j'en suis sûr, répond que je ne le suis pas.
--Moi, je ne réponds rien du tout. Vous vous enterrez, mon cher, donc vous êtes mort.
Monsoreau se mordit les lèvres à son tour.
--Que voulez-vous, monseigneur? dit-il, je perdrai mes charges.
--Vraiment?
--Oui; il y a des choses que je leur préfère.
--Ah! fit le prince, c'est fort désintéressé de votre part.
--Je suis fait ainsi, monseigneur.
--En ce cas, puisque vous êtes ainsi fait, vous ne trouveriez pas mauvais que le roi le sût.
--Qui le lui dirait?
--Dame! s'il m'interroge, il faudra bien que je lui répète notre conversation.
--Ma foi, monseigneur, si l'on répétait au roi tout ce qui se dit à Paris, Sa Majesté n'aurait pas assez de ses deux oreilles.
--Que se dit-il donc à Paris, monsieur? dit le prince en se retournant vers le comte aussi vivement que si un serpent l'eût piqué.
Monsoreau vit que, tout doucement, la conversation avait pris une tournure un peu trop sérieuse pour un convalescent n'ayant pas encore toute liberté d'agir. Il calma la colère qui bouillonnait au fond de son âme, et, prenant un visage indifférent:
--Que sais-je, moi, pauvre paralytique? dit-il. Les événements passent, et j'en aperçois à peine l'ombre. Si le roi est dépité de me voir si mal faire son service, il a tort.
--Comment cela?
--Sans doute; mon accident....
--Eh bien?
--Vient un peu de sa faute.
--Expliquez-vous.
--Dame! M. de Saint-Luc, qui m'a donné ce coup d'épée, n'est-il pas des plus chers amis du roi? C'est le roi qui lui a montré la botte secrète à l'aide de laquelle il m'a troué la poitrine, et rien ne me dit même que ce ne soit pas le roi qui me l'ait tout doucement dépêché.
Le duc d'Anjou fit presque un signe d'approbation.
--Vous avez raison, dit-il; mais enfin le roi est le roi.
--Jusqu'à ce qu'il ne le soit plus, n'est-ce pas? dit Monsoreau.
Le duc tressaillit.
--A propos, dit-il, madame de Monsoreau ne loge-t-elle donc pas ici?
--Monseigneur, elle est malade en ce moment; sans quoi elle serait déjà venue vous présenter ses très-humbles hommages.
--Malade? Pauvre femme!
--Oui, monseigneur.
--Le chagrin de vous avoir vu souffrir?
--D'abord; puis la fatigue de cette translation.
--Espérons que l'indisposition sera de courte durée, mon cher comte. Vous avez un médecin si habile!
Et il leva le siège.
--Le fait est, dit Monsoreau, que ce cher Remy m'a admirablement soigné.
--Mais c'est le médecin de Bussy que vous me nommez là.
--Le comte me l'a donné en effet, monseigneur.
--Vous êtes donc très-lié avec Bussy?
--C'est mon meilleur, je devrais même dire c'est mon seul ami, répondit froidement Monsoreau.
--Adieu, comte, dit le prince en soulevant la portière de damas.
Au même instant, et comme il passait la tête sous la tapisserie, il crut voir comme un bout de robe s'effacer dans la chambre voisine, et Bussy apparut tout à coup à son poste au milieu du corridor.
Le soupçon grandit chez le duc.
--Nous partons, dit-il à Bussy.
Bussy, sans répondre, descendit aussitôt pour donner à l'escorte l'ordre de se préparer, mais peut-être bien aussi pour cacher sa rougeur au prince.
Le duc, resté seul sur le palier, essaya de pénétrer dans le corridor où il avait vu disparaître la robe de soie.
Mais, en se retournant, il remarqua que Monsoreau l'avait suivi et se tenait debout, pâle et appuyé au chambranle, sur le seuil de la porte.
--Votre Altesse se trompe de chemin, dit froidement le comte.
--C'est vrai, balbutia le duc, merci.
Et il descendit, la rage dans le coeur.
Pendant toute la route, qui était longue cependant, Bussy et lui n'échangèrent pas une seule parole.
Bussy quitta le duc à la porte de son hôtel.
Lorsque le duc fut rentré et seul dans son cabinet, Aurilly s'y glissa mystérieusement.
--Eh bien, dit le duc en l'apercevant, je suis bafoué par le mari.
--Et peut-être aussi par l'amant, monseigneur, dit le musicien.
--Que dis-tu?
--La vérité, Altesse.
--Achève alors.
--Écoutez, monseigneur, j'espère que vous me pardonnerez, car c'était pour le service de Votre Altesse.
--Va, c'est convenu, je te pardonne d'avance.
--Eh bien, j'ai guetté sous un hangar après que vous fûtes monté.
--Ah! ah! et qu'as-tu vu?
--J'ai vu paraître une robe de femme, j'ai vu cette femme se pencher, j'ai vu deux bras se nouer autour de son cou; et, comme mon oreille est exercée, j'ai entendu fort distinctement le bruit d'un long et tendre baiser.
--Mais quel était l'homme? demanda le duc. L'as-tu reconnu, lui?
--Je ne puis reconnaître des bras, dit Aurilly. Les gants n'ont pas de visage, monseigneur.
--Oui, mais on peut reconnaître des gants.
--En effet, il m'a semblé... dit Aurilly.
--Que tu les reconnaissais, n'est-ce pas? Allons donc!
--Mais ce n'est qu'une présomption.
--N'importe, dis toujours.
--Eh bien, monseigneur, il m'a semblé que c'étaient les gants de M. de Bussy.
--Des gants de buffle brodés d'or, n'est-ce pas? s'écria le duc, aux yeux duquel disparut tout à coup le nuage qui voilait la vérité.
--De buffle brodés d'or; oui, monseigneur, c'est cela, répéta Aurilly.
--Ah! Bussy! oui, Bussy! c'est Bussy! s'écria de nouveau le duc; aveugle que j'étais! ou plutôt, non, je n'étais pas aveugle. Seulement, je ne pouvais croire à tant d'audace.
--Prenez-y garde, dit Aurilly, il me semble que Votre Altesse parle bien haut.
--Bussy! répéta encore une fois le duc, se rappelant mille circonstances qui avaient passé inaperçues, et qui, maintenant, repassaient grandissantes devant ses yeux.
--Cependant, monseigneur, dit Aurilly, il ne faudrait pas croire trop légèrement; ne pouvait-il y avoir un homme caché dans la chambre de madame de Monsoreau?
--Oui, sans doute; mais Bussy, Bussy, qui était dans le corridor, l'aurait vu, cet homme.
--C'est vrai, monseigneur.
--Et puis, les gants, les gants.
--C'est encore vrai; et puis, outre le bruit du baiser, j'ai encore entendu....
--Quoi?
--Trois mots.
--Lesquels?
--Les voici: A demain soir!
--O mon Dieu!
--De sorte que si nous voulions, monseigneur, un peu recommencer cet exercice que nous faisions autrefois, eh bien, nous serions sûrs....
--Aurilly, demain soir nous recommencerons.
--Votre Altesse sait que je suis à ses ordres.
--Bien. Ah! Bussy! répéta le duc entre ses dents, Bussy, traître à son seigneur! Bussy, cet épouvantail de tous! Bussy, l'honnête homme.... Bussy, qui ne veut pas que je sois roi de France!....
Et le duc, souriant avec une infernale joie, congédia Aurilly pour réfléchir à son aise.
CHAPITRE XXI
LES GUETTEURS.
Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc retint près de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne perdre aucune de ses démarches.
Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au prince; de cette façon, il avait la soirée libre. C'était sa méthode, et il la pratiquait même sans arrière-pensée.
A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son échelle sous le bras, il s'achemina vers la Bastille.
Le duc, qui ignorait que Bussy avait une échelle dans son antichambre, qui ne pouvait croire que l'on marchât seul ainsi dans les rues de Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son hôtel pour prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprêts. Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait déjà fait les trois quarts du chemin.
Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la lumière aux vitres.
C'était le signal convenu entre lui et Diane.
Il jeta son échelle au balcon. Cette échelle, munie de six crampons placés en sens inverses, accrochait toujours quelque chose.
Au bruit, Diane éteignit sa lampe et ouvrit la fenêtre pour assurer l'échelle.
La chose fut faite en un instant.
Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les coins et recoins: la place lui parut déserte.
Alors elle fit signe à Bussy qu'il pouvait monter.
Bussy, sur ce signe, escalada les échelons deux à deux. Il y en avait dix: ce fut l'affaire de cinq enjambées, c'est-à-dire de cinq secondes.
Ce moment avait été heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait par la fenêtre, M. de Monsoreau, après avoir écouté patiemment pendant plus de dix minutes à la porte de sa femme, descendait péniblement l'escalier, appuyé sur le bras d'un valet de confiance, lequel remplaçait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni d'appareils ni de topiques.
Cette double manoeuvre, qu'on eût dite combinée par un habile stratégiste, s'exécuta de cette façon, que Monsoreau ouvrait la porte de la rue juste au moment où Bussy retirait son échelle et où Diane fermait sa fenêtre.
Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue était déserte, et le comte ne vit rien.
--Aurais-tu été mal renseigné? demanda Monsoreau à son domestique.
--Non, monseigneur, répondit celui-ci. Je quitte l'hôtel d'Anjou, et le maître palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que monseigneur avait commandé deux chevaux pour ce soir. Maintenant, monseigneur, peut-être était-ce pour aller tout autre part qu'ici.
--Où veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre.
Le comte était comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste de l'humanité puisse être préoccupée d'autre chose que de les tourmenter.
Il regarda autour de lui une seconde fois.
--Peut-être eussé-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane, murmura-t-il. Mais peut-être ont-ils des signaux pour correspondre; elle l'eût prévenu de ma présence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons, conduis-moi à cette cachette, de laquelle tu prétends que l'on peut tout voir.
--Venez, monseigneur, dit le valet.
Monsoreau s'avança, moitié s'appuyant au bras de son domestique, moitié se soutenant au mur.
En effet, à vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du côté de la Bastille, se trouvait un énorme tas de pierre provenant de maisons démolies et servant de fortifications aux enfants du quartier lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et des Bourguignons.
Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratiqué une espèce de guérite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes.
Il étendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit dessus.
Le valet se plaça aux pieds du comte.
Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.
Le valet voulut apprêter la mèche de l'arme; mais Monsoreau l'arrêta.
--Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que celui que nous éventons, et il y a peine de la hart pour quiconque porte la main sur lui.
Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusqué dans le voisinage d'une bergerie, se portaient des fenêtres de Diane dans les profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues adjacentes, car il désirait surprendre et craignait d'être surpris.
Diane avait prudemment fermé ses épais rideaux de tapisserie, en sorte qu'à leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui dénonçait la vie, dans cette maison absolument noire.
Monsoreau n'était pas embusqué depuis dix minutes, que deux chevaux parurent à l'embouchure de la rue Saint-Antoine.
Le valet ne parla point; mais il étendit la main dans la direction des deux chevaux.
--Oui, dit Monsoreau, je vois.
Les deux cavaliers mirent pied à terre à l'angle de l'hôtel des Tournelles, et ils attachèrent leurs chevaux aux anneaux de fer disposés dans la muraille à cet effet.
--Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il sera parti directement de votre hôtel; il avait dix minutes d'avance sur vous, il est entré.
--Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le verrons sortir.
--Oui, mais quand? dit Aurilly.
--Quand nous voudrons, dit le prince.
--Serait-ce trop de curiosité que de vous demander comment vous comptez vous y prendre, monseigneur?
--Rien de plus facile. Nous n'avons qu'à heurter à la porte, l'un de nous, c'est-à-dire toi, par exemple, sous prétexte que tu viens demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au bruit. Alors, toi entré dans la maison, lui sort par la fenêtre, et moi, qui serai resté dehors, je le verrai déguerpir.
--Et le Monsoreau?
--Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouvé mauvaise mine dans la journée; rien de plus simple.
--C'est on ne peut plus ingénieux, monseigneur, dit Aurilly.
--Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau à son valet.
--Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce côté.
--Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait exprès pour cacher Votre Altesse.
--Oui; mais attends, peut-être y a-t-il moyen de voir à travers les fentes des rideaux.
En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallumé ou rapproché la lampe, et une légère lueur filtrait du dedans au dehors.
Le duc et Aurilly tournèrent et retournèrent pendant plus de dix minutes, afin de chercher un point d'où leurs regards pussent pénétrer dans l'intérieur de la chambre. Pendant ces différentes évolutions, Monsoreau bouillait d'impatience et arrêtait souvent sa main sur le canon du mousquet, moins froid que cette main.
--Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; dévorerai-je encore cet affront? Non, non: tant pis, ma patience est à bout. Mordieu! ne pouvoir ni dormir, ni veiller, ni même souffrir tranquille, parce qu'un caprice honteux s'est logé dans le cerveau oisif de ce misérable prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de Monsoreau; et qu'il vienne de ce côté, je lui fais, sur mon honneur, sauter la cervelle. Allume la mèche, René, allume....