La dame de Monsoreau — Tome 3.

Chapter 10

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--Ah! ah! dit Saint-Luc, à M. de Schomberg aussi. Diable! comme vous y allez, Bussy!

Bussy fit un geste qui n'admettait pas de réplique.

--Soit, dit Saint-Luc, votre volonté sera faite.

--Alors, mon cher Saint-Luc, reprit Bussy, puisque je vous trouve si aimable, vous entrerez au Louvre chez M. de Maugiron, à qui j'ai vu le hausse-col, signe qu'il est de garde; vous l'engagerez à se joindre aux autres, n'est-ce pas?....

--Oh! oh! fit Saint-Luc, trois; y songez-vous, Bussy? Est-ce tout, au moins?

--Non pas.

--Comment, non pas?

--De là, vous vous rendrez chez M. d'Épernon. Je ne vous arrête pas longtemps sur lui, car je le tiens pour un assez pauvre compagnon; mais enfin il fera nombre.

Saint-Luc laissa tomber ses deux bras de chaque côté de son corps et regarda Bussy.

--Quatre? murmura-t-il.

--C'est cela même, cher ami, dit Bussy en faisant de la tête un signe d'assentiment; quatre. Il va sans dire que je ne recommanderai pas à un homme de votre esprit, de voire bravoure et de votre courtoisie, de procéder vis-à-vis de ces messieurs avec toute la politesse que vous possédez à un si suprême degré.

--Oh! cher ami.

--Je m'en rapporte à vous pour faire cela... galamment. Que la chose soit accommodée de façon seigneuriale, n'est-ce pas?

--Vous serez content, mon ami.

Bussy tendit en souriant la main à Saint-Luc.

--À la bonne heure, dit-il. Ah! messieurs les mignons, nous allons donc rire à notre tour.

--Maintenant, cher ami, les conditions.

--Quelles conditions?

--Les vôtres.

--Moi, je n'en fais pas; j'accepterai celles de ces messieurs.

--Vos armes?

--Les armes de ces messieurs.

--Le jour, le lieu et l'heure?

--Le jour, le lieu et l'heure de ces messieurs.

--Mais enfin....

--Ne parlons pas de ces misères-là; faites et faites vite, cher ami. Je me promène là-bas dans le petit jardin du Louvre; vous m'y retrouverez, la commission faite.

--Alors, vous attendez?

--Oui.

--Attendez donc. Dame! ce sera peut-être un peu long.

--J'ai le temps.

Nous savons maintenant comment Saint-Luc trouva les quatre jeunes gens encore réunis dans la salle d'audience, et comment il entama l'entretien. Rejoignons-le donc dans l'antichambre de l'hôtel de Schomberg, où nous l'avons laissé, attendant cérémonieusement, et selon toutes les lois de l'étiquette en vogue à cette époque, tandis que les quatre favoris de Sa Majesté, se doutant de la cause de la visite de Saint-Luc, se posaient aux quatre points cardinaux du vaste salon.

Cela fait, les portes s'ouvrirent à deux battants, et un huissier vint saluer Saint-Luc, qui, le poing sur la hanche, relevant galamment son manteau avec sa rapière, sur la poignée de laquelle il appuyait sa main gauche, marcha, le chapeau à la main droite, jusqu'au milieu du seuil de la porte, où il s'arrêta avec une régularité qui eût fait honneur au plus habile architecte.

--M. d'Espinay de Saint-Luc! cria l'huissier.

Saint-Luc entra.

Schomberg, en sa qualité de maître de maison, se leva et vint au-devant de son hôte, qui, au lieu de le saluer, remit son chapeau sur sa tête.

Cette formalité donnait à la visite sa couleur et son intention.

Schomberg répondit par un salut, puis, se tournant vers Quélus:

--J'ai l'honneur de vous présenter, dit-il, M. Jacques de Lévis, comte de Quélus.

Saint-Luc fit un pas vers Quélus et salua, à son tour, profondément.

--Je cherchais monsieur, dit-il.

Quélus salua.

Schomberg reprit en se tournant vers un autre point de la salle.

--J'ai l'honneur de vous présenter M. Louis de Maugiron.

Même salutation de la part de Saint-Luc, même réponse de Maugiron.

--Je cherchais monsieur, dit Saint-Luc.

Pour d'Épernon ce fut la même cérémonie, faite avec le même flegme et la même lenteur.

Puis, à son tour, Schomberg se nomma lui-même et reçut le même compliment.

Cela fait, les quatre amis s'assirent, Saint-Luc resta debout.

--Monsieur le comte, dit-il à Quélus, vous avez insulté M. le comte Louis de Clermont d'Amboise, seigneur de Bussy, qui vous présente ses très-humbles civilités et vous appelle en combat singulier, tel jour et à telle heure qu'il vous conviendra, pour que vous combattiez avec telles armes qu'il vous plaira jusqu'à ce que mort s'en suive... Acceptez-vous?

--Certes, oui, répondit tranquillement Quélus, et M. le comte de Bussy me fait beaucoup d'honneur.

--Votre jour, monsieur le comte.

--Je n'ai pas de préférence; seulement j'aimerais mieux demain qu'après-demain, après-demain que les jours suivants.

--Votre heure?

--Le matin.

--Vos armes?

--La rapière et la dague, si M. de Bussy s'accommode de ces deux instruments.

Saint-Luc s'inclina.

--Tout ce que vous déciderez sur ce point, dit-il, fera loi pour M. de Bussy.

Puis il s'adressa à Maugiron, qui répondit la même chose; puis successivement aux deux autres.

--Mais, dit Schomberg, qui reçut comme maître de maison le compliment le dernier, nous ne songeons pas à une chose, monsieur de Saint-Luc.

--A laquelle?

--C'est que, s'il nous plaisait,--le hasard fait parfois des choses bizarres,--s'il nous plaisait, dis-je, de choisir tous le même jour et la même heure, M. de Bussy pourrait être fort embarrassé.

Saint-Luc salua avec son plus courtois sourire sur les lèvres.

--Certes, dit-il, M. de Bussy serait embarrassé comme doit l'être tout gentilhomme en présence de quatre vaillants comme vous; mais il dit que le cas ne serait pas nouveau pour lui, puisque ce cas s'est déjà présenté aux Tournelles, près la Bastille.

--Et il nous combattrait tout quatre? dit d'Épernon.

--Tous quatre, reprit Saint-Luc.

--Séparément? demanda Schomberg.

--Séparément ou à la fois; le défi est tout ensemble individuel et collectif.

Les quatre jeunes gens se regardèrent; Quélus rompit le premier le silence.

--C'est fort beau de la part de M. de Bussy, dit-il, rouge de colère; mais, si peu que nous valions, nous pouvons isolément faire chacun notre besogne; nous accepterons donc la proposition du comte en nous succédant les uns aux autres, ou ce qui serait mieux encore....

Quélus regarda ses amis, qui, comprenant sans doute sa pensée, firent un signe d'assentiment.

--Ou ce qui serait mieux encore, reprit-il, comme nous ne cherchons pas à assassiner un galant homme, c'est que le hasard décidât lequel de nous écherra à M. de Bussy.

--Mais, dit vivement d'Épernon, les trois autres?

--Les trois autres? M. de Bussy a certes trop d'amis, et nous trop d'ennemis pour que les trois autres restent les bras croisés.

--Est-ce votre avis, messieurs? ajouta Quélus en se retournant vers ses compagnons.

--Oui, dirent-ils d'une commune voix.

--Il me serait même particulièrement agréable, dit Schomberg, que M. de Bussy invitât à cette fête M. de Livarot.

--Si j'osais émettre une opinion, dit Maugiron, je désirerais que M. de Balzac d'Antraguet en fût.

--Et la partie serait complète, dit Quélus, si M. de Ribérac voulait bien accompagner ses amis.

--Messieurs, dit Saint-Luc, je transmettrai vos désirs à M. le comte de Bussy, et je crois pouvoir vous répondre d'avance qu'il est trop courtois pour ne pas s'y conformer. Il ne me reste donc plus, messieurs, qu'à vous remercier bien sincèrement de la part de M. le comte.

Saint-Luc salua de nouveau, et l'on vit les quatre têtes des gentilshommes provoqués s'abaisser au niveau de la sienne.

Les quatre jeunes gens reconduisirent Saint-Luc jusqu'à la porte du salon.

Dans la dernière antichambre; il trouva les quatre laquais rassemblés.

Il tira sa bourse pleine d'or, et la jeta au milieu d'eux en disant:

--Voici pour boire à la santé de vos maîtres.

CHAPITRE XVIII

EN QUOI M. DE SAINT-LUC ÉTAIT PLUS CIVILISÉ QUE M. DE BUSSY, DES LEÇONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE DIANE.

Saint-Luc revint très-fier d'avoir si bien fait sa commission.

Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce qui n'était pas naturel chez un homme aussi brave à la nouvelle d'un bon et brillant duel.

--Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voilà tout hérissé.

--Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous n'ayez pas dit: «Tout de suite.»

--Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable! laissez-leur le temps de venir. Et puis, où est la nécessité de vous faire si vite une litière de morts et de mourants?

--C'est que je voudrais mourir le plus tôt possible.

Saint-Luc regarda Bussy avec cet étonnement que les gens parfaitement organisés éprouvent tout d'abord à la moindre apparence d'un malheur même étranger.

--Mourir! quand on a votre âge, votre maîtresse et votre nom!

--Oui! j'en tuerai, je suis sûr, quatre, et je recevrai un bon coup qui me tranquillisera éternellement.

--Des idées noires! Bussy.

--Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce prétendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un à écharper....

Saint-Luc répondit à cette sortie par un éclat de rire qui fit envoler toute une volée de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit jardin du Louvre.

--Ah! s'écria-t-il, que voilà un homme innocent! Dire que les femmes aiment ce Bussy, un écolier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre.

--Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme marié!

--_Nihil facilius,_ comme disait le jésuite Triquet, mon pédagogue; vous êtes l'ami de M. de Monsoreau?

--Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce butor m'appelle son ami.

--Eh bien, soyez son ami.

--Oh!... abuser de ce titre.

--_Prorsus absurdum!_ disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre ami?

--Mais il le dit.

--Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amitié est de faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est ainsi que Sa Majesté définit l'amitié, et le roi est lettré.

Bussy se mit à rire.

--Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'êtes pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indifférent, et alors lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas content.

--Au fait, dit Bussy, je le déteste.

--Et lui vous craint.

--Vous croyez qu'il ne m'aime pas?

--Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez.

--Est-ce toujours la logique du père Triquet?

--Non, c'est la mienne.

--Je vous en fais mon compliment.

--Elle vous satisfait?

--Non. J'aime mieux être homme d'honneur.

--Et laisser madame de Monsoreau guérir moralement et physiquement son mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle s'attachera au seul homme qui lui reste....

Bussy fronça le sourcil.

--Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle est de bon conseil. Après s'être fait un bouquet dans les parterres de la reine mère, elle sera de bonne humeur. Écoutez-la, elle parle d'or.

En effet, Jeanne arrivait radieuse, éblouissante de bonheur et pétillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un réveil joyeux, un riant augure.

Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que ce n'est pas le plénipotentiaire Dubois qui a rapporté cette mode d'Angleterre avec le traité de la quadruple alliance.

--Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une tresse d'or.

--Ils se meurent, dit Bussy.

--Bon! ils sont blessés, et ils s'évanouissent, dit Saint-Luc; je gage que vous allez les faire revenir à eux, Jeanne.

--Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie.

--En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas à sourire au comte de Monsoreau, et il a formé le dessein de se retirer.

--Et de lui laisser Diane? s'écria Jeanne avec effroi.

Bussy, inquiet de cette première démonstration, ajouta:

--Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir.

Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'était pas évangélique.

--Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Décidément les hommes sont tous des ingrats!

--Bon! fît Saint-Luc, voilà la morale de ma femme.

--Ingrat, moi! s'écria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour en le soumettant aux lâches pratiques de l'hypocrisie.

--Eh! monsieur, ce n'est là qu'un méchant prétexte, dit Jeanne. Si vous étiez bien épris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement; n'être plus aimé.

--Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher.

--Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices tels....

--Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne d'un galant homme.

Bussy pâlit à cette seule idée.

--Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai.

--Madame! madame!

--Vous êtes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous, n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer à se faire massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits à un homme en déployant une force, une volonté dont Samson et Annibal eussent été incapables; dompter la bête féroce de Mars pour l'atteler au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'héroïsme! Oh! je le jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle fait chaque jour.

--Merci, répondit Saint-Luc avec un salut révérencieux, qui fit éclater Jeanne de rire.

Bussy hésitait.

--Et il réfléchit! s'écria Jeanne; il ne tombe pas à genoux, il ne fait pas son _mea culpa_!

--Vous avez raison, répliqua Bussy, je ne suis qu'un homme, c'est-à-dire une créature imparfaite et inférieure à la plus vulgaire des femmes.

--C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu.

--Que m'ordonnez-vous?

--Allez tout de suite rendre visite....

--A M. de Monsoreau?

--Eh! qui vous parle de cela?... à Diane.

--Mais ils ne se quittent pas, ce me semble.

--Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle pas toujours près d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il était jaloux?

Bussy se mit à rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce fut un trio d'hilarité qui attira aux fenêtres tout ce qui se promenait de courtisans dans les galeries.

--Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu.

Et sur ce, ils se séparèrent, Bussy ayant recommandé à Saint-Luc de ne rien dire de la provocation adressée aux mignons.

Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit.

Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de promettre que sa blessure serait guérie avant trois semaines.

Diane posa un doigt sur ses lèvres: c'était sa manière de saluer.

Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le duc d'Anjou avait chargé Bussy, la visite à la cour, le malaise du roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit Bussy. Diane ne fit qu'en rire.

Monsoreau, tout pensif à ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers lui, et lui dit à l'oreille:

--Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas?

--Je le crois, répliqua Bussy.

--Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain homme; je le connais, il est perfide: je vous réponds qu'il n'hésite jamais au bord d'une trahison.

--Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette trahison du duc.

--C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous êtes mon ami, et je veux vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une position difficile, demandez-moi conseil.

--Monsieur! monsieur! il faut dormir après le pansement, dit Remy; allons, dormez!

--Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant cette année.

--A vos ordres, répondit Bussy.

CHAPITRE XIX

LES PRÉCAUTIONS DE M. DE MONSOREAU.

Saint-Luc avait raison, Jeanne avait raison; au bout de huit jours, Bussy s'en était aperçu et leur rendait pleinement justice.

Être un homme d'autrefois eût été grand et beau pour la postérité; mais c'était n'être plus qu'un vieil homme, et Bussy, oublieux de Plutarque, qui avait cessé d'être son auteur favori depuis que l'amour l'avait corrompu, Bussy, beau comme Alcibiade, ne se souciant plus que du présent, se montrait désormais peu friand d'un article d'histoire près de Scipion ou de Bayard en leur jour de continence.

Diane était plus simple, plus nature, comme on dit aujourd'hui. Elle se laissait aller aux deux instincts que le misanthrope Figaro reconnaît innés dans l'espèce: aimer et tromper. Elle n'avait jamais eu l'idée de pousser jusqu'à la spéculation philosophique ses opinions sur ce que Charron et Montaigne appellent l'_honneste_.

--Aimer Bussy, c'était sa logique,--n'être qu'à Bussy, c'était sa morale,--frissonner de tout son corps au simple contact de sa main effleurée, c'était sa métaphysique.

M. de Monsoreau,--il y avait déjà quinze jours que l'accident lui était arrivé,--M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux en mieux. Il avait évité la fièvre, grâce aux applications d'eau froide, ce nouveau remède que le hasard ou la Providence avait découvert à Ambroise Paré, quand il éprouva tout à coup une grande secousse: il apprit que M. le duc d'Anjou venait d'arriver à Paris avec la reine mère et ses Angevins.

Le comte avait raison de s'inquiéter: car, le lendemain de son arrivée, le prince, sous prétexte de venir prendre de ses nouvelles, se présenta dans son hôtel de la rue des Petits-Pères. Il n'y a pas moyen de fermer sa porte à une Altesse royale qui vous donne une preuve d'un si tendre intérêt: M. de Monsoreau reçut le prince, et le prince fut charmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.

Aussitôt le prince sorti, M. de Monsoreau appela Diane, s'appuya sur son bras, et, malgré les cris de Remy, fit trois fois le tour de son fauteuil.

Après quoi il se rassit dans ce même fauteuil, autour duquel il venait, comme nous l'avons dit, de tracer une triple ligne de circonvallation; il avait l'air très-satisfait, et Diane devina à son sourire qu'il méditait quelque sournoiserie.

Mais ceci rentre dans l'histoire privée de la maison de Monsoreau. Revenons donc à l'arrivée de M. le duc d'Anjou, laquelle appartient à la partie épique de ce livre.

Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jour indifférent aux observateurs, que le jour où Monseigneur François de Valois fit sa rentrée au Louvre. Voici ce qu'ils remarquèrent:

Beaucoup de morgue de la part du roi;

Une grande tiédeur de la part de la reine mère;

Et une humble insolence de la part de M. le duc d'Anjou, qui semblait dire:

--Pourquoi diable me rappelez-vous, si vous me faites, quand j'arrive, cette fâcheuse mine?

Toute cette réception était assaisonnée des regards rutilants, flamboyants, dévorants, de MM. de Livarot, de Ribérac et d'Antraguet, lesquels, prévenus par Bussy, étaient bien aises de faire comprendre à leurs futurs adversaires que, s'il y avait empêchement au combat, cet empêchement, pour sûr, ne viendrait pas de leur part.

Chicot, ce jour-là, fit plus d'allées et de venues que César la veille de la bataille de Pharsale.

Puis tout rentra dans le calme plat.

Le surlendemain de sa rentrée au Louvre, le duc d'Anjou vint faire une seconde visite au blessé.

Monsoreau, instruit des moindres particularités de l'entrevue du roi avec son frère, caressa du geste et de la voix M. le duc d'Anjou, pour l'entretenir dans les plus hostiles dispositions.

Puis, comme il allait de mieux en mieux, quand le duc fut parti, il reprit le bras de sa femme, et, au lieu de faire trois fois le tour de son fauteuil, il fit une fois le tour de sa chambre.

Après quoi, il se rassit d'un air encore plus satisfait que la première fois.

Le même soir, Diane prévint Bussy que M. de Monsoreau méditait bien certainement quelque chose.

Un instant après, Monsoreau et Bussy se trouvèrent seuls.

--Quand je pense, dit Monsoreau à Bussy, que ce prince, qui me fait si bonne mine, est mon ennemi mortel, et que c'est lui qui m'a fait assassiner par M. de Saint-Luc!

--Oh! assassiner! dit Bussy; prenez garde, monsieur le comte, Saint-Luc est bon gentilhomme, et vous avouez vous-même que vous l'aviez provoqué, que vous aviez tiré l'épée le premier, et que vous avez reçu le coup en combattant.

--D'accord, mais il n'en est pas moins vrai qu'il obéissait aux instigations du duc d'Anjou.

--Écoutez, dit Bussy, je connais le duc, et surtout je connais M. de Saint-Luc. Je dois vous dire que M. de Saint-Luc est tout entier au roi, et pas du tout au prince. Ah! si votre coup d'épée vous venait d'Antraguet, de Livarot ou de Ribérac, je ne dis pas... mais de Saint-Luc....

--Vous ne connaissez pas l'histoire de France comme je la connais, mon cher monsieur de Bussy, dit Monsoreau obstiné dans son opinion.

Bussy eût pu lui répondre, que s'il connaissait mal l'histoire de France, il connaissait en échange parfaitement celle de l'Anjou, et surtout de la partie de l'Anjou où était enclavé Méridor.

Enfin Monsoreau en vint à se lever et à descendre dans le jardin.

--Cela me suffit, dit-il en remontant. Ce soir, nous déménagerons.

--Pourquoi cela? dit Remy. Est-ce que vous n'êtes pas en bon air dans la rue des Petits-Pères, ou la distraction vous manque-t-elle?

--Au contraire, dit Monsoreau, j'en ai trop, de distractions; M. d'Anjou me fatigue avec ses visites. Il amène toujours avec lui une trentaine de gentilshommes, et le bruit de leurs éperons m'agace horriblement les nerfs.

--Mais où allez-vous?

--J'ai ordonné qu'on mît en état ma petite maison des Tournelles.

Bussy et Diane, car Bussy était toujours là, échangèrent un regard amoureux de souvenir.

--Comment, cette bicoque! s'écria étourdiment Remy.

--Ah! ah! vous la connaissez? fit Monsoreau.

--Pardieu! dit le jeune homme, qui ne connaît pas les habitations de M. le grand veneur de France, et surtout quand on a demeuré rue Beautreillis?

Monsoreau, par l'habitude, roula quelque vague soupçon dans son esprit.

--Oui, oui, j'irai là, dit-il, et j'y serai bien. On n'y peut recevoir que quatre personnes au plus. C'est une forteresse, et, par la fenêtre, on voit, à trois cents pas de distance, ceux qui viennent vous faire visite.

--De sorte? demanda Remy.

--De sorte qu'on peut les éviter quand on veut, dit Monsoreau, surtout quand on se porte bien.

Bussy se mordit les lèvres, il craignait qu'il ne vînt un temps où Monsoreau l'éviterait à son tour.

Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu, dans cette petite maison, Bussy blessé, évanoui sur son lit.

Remy réfléchit; aussi fut-il le premier des trois qui parla.

--Vous ne le pouvez pas, dit-il.

--Et pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur le docteur?

--Parce qu'un grand veneur de France a des réceptions à faire, des valets à entretenir, des équipages à soigner. Qu'il ait un palais pour ses chiens, cela se conçoit, mais qu'il ait un chenil pour lui, c'est impossible.

--Hum! fit Monsoreau d'un ton qui voulait dire: C'est vrai.

--Et puis, dit Remy, car je suis le médecin du coeur comme celui du corps, ce n'est pas votre séjour ici qui vous préoccupe.

--Qu'est-ce donc?

--C'est celui de madame.

--Eh bien?

--Eh bien, faites déménager la comtesse.

--M'en séparer! s'écria Monsoreau en fixant sur Diane un regard où il y avait, certes, plus de colère que d'amour.

--Alors, séparez-vous de votre charge, donnez votre démission de grand veneur; je crois que ce serait sage: car vraiment ou vous ferez ou vous ne ferez pas votre service; si vous ne le faites pas, vous mécontenterez le roi, et si vous le faites....

--Je ferai ce qu'il faudra faire, dit Monsoreau les dents serrées, mais je ne quitterai pas la comtesse.

Le comte achevait ces mots, lorsqu'on entendit dans la cour un grand bruit de chevaux et de voix.

Monsoreau frémit.

--Encore le duc! murmura-t-il.

--Oui, justement, dit Remy en allant à la fenêtre.