La dame de Monsoreau — Tome 2.

Chapter 8

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--Votre Altesse m'a mandé? dit Monsoreau fort calme et avec un regard aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitué à manier l'âme du prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on eût dit, pour transporter la figure de l'être vivant aux objets inanimés, qu'il demandait compte à l'appartement des projets au maître.

--Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a personne derrière ces tentures; nous pourrons causer librement et surtout franchement.

Monsoreau s'inclina.

--Car vous êtes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France, et vous avez de l'attachement pour ma personne?

--Je le crois, monseigneur.

--Moi, j'en suis sûr, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion, m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aidé mes entreprises, oubliant souvent vos intérêts, exposant votre vie.

--Altesse!....

--Je le sais. Dernièrement encore, il faut que je vous le rappelle, car, en vérité, vous avez tant de délicatesse, que jamais chez vous aucune allusion, même indirecte, ne remet en évidence les services rendus. Dernièrement, pour cette malheureuse aventure....

--Quelle aventure, monseigneur?

--Cet enlèvement de mademoiselle de Méridor; pauvre jeune fille!

--Hélas! murmura Monsoreau de façon que la réponse ne fût pas sérieusement applicable au sens des paroles de François.

--Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un terrain sûr.

--Ne la plaindriez-vous pas, Altesse?

--Moi! oh! vous savez si j'ai regretté ce funeste caprice! Et tenez, il a fallu toute l'amitié que j'ai pour vous, toute l'habitude que j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je n'eusse pas enlevé la jeune fille.

Monsoreau sentit le coup.

--Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur, répliqua-t-il, votre bonté naturelle vous conduit à exagérer: vous n'avez pas plus causé la mort de cette jeune fille, que moi-même....

--Comment cela?

--Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'à la mort de mademoiselle de Méridor?

--Oh! non.

--Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un malheur comme le hasard en cause tous les jours.

---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur de Monsoreau, la mort a tout enveloppé dans son éternel silence....

Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau levât les yeux aussitôt, et se dit:

--Ce ne sont pas des remords....

--Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc à Votre Altesse?

--Pourquoi hésiteriez-vous? dit aussitôt le prince avec un étonnement mêlé de hauteur.

--En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hésiterais.

--Qu'est-ce à dire?

--Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi éminent par son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer désormais comme un élément principal dans cette conversation.

--Désormais?... Que signifie?

--C'est que, au début, Votre Altesse n'a pas jugé à propos d'user avec moi de cette franchise.

--Vraiment! riposta le duc avec un éclat de rire qui décelait une furieuse colère.

--Écoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que Votre Altesse voulait me dire.

--Parlez donc, alors.

--Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-être mademoiselle de Méridor n'était pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux qui se croyaient ses meurtriers.

--Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, à me faire faire cette réflexion consolante! Vous êtes un fidèle serviteur, sur ma parole! vous m'avez vu sombre, affligé; vous m'avez ouï parler des rêves funèbres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la sensibilité n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laissé vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'épargner tant de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite, monsieur?....

Le duc prononça ces paroles avec tout l'éclat d'un courroux prêt à déborder.

--Monseigneur, répondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige contre moi une accusation....

--Traître! s'écria tout à coup le duc en faisant un pas vers le grand veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as trompé! tu m'as pris cette femme que j'aimais.

Monsoreau pâlit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude calme et presque fière.

--C'est vrai, dit-il.

--Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe!

--Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle à un gentilhomme, à un bon serviteur.

Le duc se mit à rire convulsivement.

--A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible qu'avant cette terrible menace.

Le duc s'arrêta sur ce seul mot.

--Que voulez-vous dire? murmura-t-il.

--Je veux dire, reprit avec douceur et obséquiosité Monsoreau, que, si monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-même la prendre.

Le duc ne trouva rien à répondre, stupéfait de tant d'audace.

--Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment mademoiselle de Méridor....

--Moi aussi! répondit François avec une inexprimable dignité.

--C'est vrai, monseigneur, vous êtes mon maître; mais mademoiselle de Méridor ne vous aimait pas.

--Et elle t'aimait, toi?

--Peut-être, murmura Monsoreau.

--Tu mens! tu mens! tu l'as violentée comme je la violentais. Seulement, moi, le maître, j'ai échoué; toi, le valet, tu as réussi. C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison.

--Monseigneur, je l'aimais.

--Que m'importe, à moi?

--Monseigneur....

--Des menaces, serpent?

--Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tête comme le tigre qui médite son élan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis pas un de vos valets comme vous disiez tout à l'heure. Ma femme est à moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas même le roi. Or j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise.

--Vraiment! dit François en s'élançant vers le timbre d'argent placé sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras.

--Vous vous trompez, monseigneur, s'écria Monsoreau en se précipitant vers la table pour empêcher le prince d'appeler. Arrêtez cette mauvaise pensée qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une fois, si vous me faisiez une injure publique....

--Tu rendras cette femme, te dis-je.

--La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai épousée devant Dieu.

Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne quitta point son attitude irritée.

--Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes!

--Il sait donc tout? murmura Monsoreau.

--Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai, fusses-tu cent fois engagé devant tous les dieux qui ont régné dans le ciel.

--Ah! monseigneur, vous blasphémez, dit Monsoreau.

--Demain, mademoiselle de Méridor sera rendue à son père; demain tu partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras vendu ta charge de grand veneur: voilà mes conditions, sinon, prends garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre.

Et le prince, saisissant une coupe de cristal émaillée, présent de l'archiduc d'Autriche, la lança comme un furieux vers Monsoreau qui fut enveloppé de ses débris.

--Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant à François stupéfait.

--Pourquoi cela... maudit?

--Parce que je demanderai ma grâce au roi de France, au roi élu à l'abbaye de Sainte-Geneviève, et que ce nouveau souverain, si bon, si noble, si heureux de la faveur divine, toute récente encore, ne refusera pas d'écouter le premier suppliant qui lui présentera une requête.

Monsoreau avait accentué progressivement ces mots terribles; le feu de ses yeux passait peu à peu dans sa parole, qui devenait éclatante.

François pâlit à son tour, fît un pas en arrière, alla pousser la lourde tapisserie de la porte d'entrée, puis, saisissant Monsoreau par la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eût été au bout de ses forces:

--C'est bien... c'est bien..., comte, cette requête, présentez-la-moi plus bas... je vous écoute.

--Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout à coup tranquille, humblement comme il convient au très-humble serviteur de Votre Altesse.

François fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut à portée de regarder derrière les tapisseries, il y regarda chaque fois. Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent pas été entendues.

--Vous disiez? demanda-t-il.

--Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour, noble seigneur, est la plus impérieuse des passions.... Pour me faire oublier que Votre Altesse avait jeté les yeux sur Diane, il fallait que je ne fusse plus maître de moi.

--Je vous le disais, comte, c'est une trahison.

--Ne m'accablez pas, monseigneur, voilà quelle est la pensée qui me vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier prince du monde chrétien.

Le duc fit un mouvement.

--Car vous l'êtes... murmura Monsoreau à l'oreille du duc; entre ce rang suprême et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile à dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et, comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais, ébloui de votre rayonnement futur qui m'empêchait presque de voir la pauvre petite fleur que je désirais, moi chétif, près de vous, mon maître, je me suis dit: Laissons le prince à ses rêves brillants, à ses projets splendides; là est son but; moi, je cherche le mien dans l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, à peine sentira-t-il glisser la chétive perle que je dérobe à son bandeau royal.

--Comte! comte! dit le duc, enivré malgré lui par la magie de cette peinture.

--Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur?

A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapissé de cuir doré, le portrait de Bussy, qu'il aimait à regarder parfois comme il avait jadis aimé à regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-même avec son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter à prendre courage.

--Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je tiens rigueur, Dieu m'en est témoin; c'est parce qu'un père en deuil, un père indignement abusé, réclame sa fille; c'est parce qu'une femme, forcée à vous épouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en un mot, le premier devoir d'un prince est la justice.

--Monseigneur!

--C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai justice....

--Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la reconnaissance est le premier devoir d'un roi.

--Que dites-vous?

--Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa couronne.... Or, monseigneur....

--Eh bien?...

--Vous me devez la couronne, sire!

--Monsoreau! s'écria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux premières attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix basse et tremblante, êtes-vous donc alors un traître envers le roi comme vous fûtes un traître envers le prince?

--Je m'attache à qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix de plus en plus élevée.

--Malheureux!...

Et le duc regarda encore le portrait de Bussy.

--Je ne puis! dit-il... Vous êtes un loyal gentilhomme, Monsoreau, vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait.

--Pourquoi cela, monseigneur?

--Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez à cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher comte, je vous en dédommagerai par tout ce que vous me demanderez....

--Votre Altesse aime donc encore Diane de Méridor? fit Monsoreau pâle de jalousie.

--Non! non! je le jure, non!

--Eh bien, alors, qui peut arrêter Votre Altesse? Elle est ma femme; ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi dans les secrets de ma vie?

--Mais elle ne vous aime pas.

--Qu'importe?

--Faites cela pour moi, Monsoreau....

--Je ne le puis....

--Alors... dit le duc plongé dans la plus horrible perplexité... alors....

--Réfléchissez, sire!

Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononcé par le comte venait d'y faire monter.

--Vous me dénonceriez?

--Au roi détrôné pour vous, oui, Votre Majesté; car, si mon nouveau prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais à l'ancien.

--C'est infâme!

--C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour être infâme.

--C'est lâche!

--Oui, Votre Majesté, mais j'aime assez pour être lâche.

Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arrêta d'un seul regard, d'un seul sourire.

--Vous ne gagneriez rien à me tuer, monseigneur, dit-il; il est des secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de clémence, moi le plus humble de vos sujets!

Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les déchirait avec les ongles.

--Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme qui vous a le mieux servi en toute chose.

François se leva.

--Que demandez-vous? dit-il.

--Que Votre Majesté....

--Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie?

--Oh! monseigneur!

Et Monsoreau s'inclina.

--Dites, murmura François.

--Monseigneur, vous me pardonnerez?

--Oui.

--Monseigneur, vous me réconcilierez avec M. de Méridor?

--Oui.

--Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle de Méridor?

--Oui, fit le duc d'une voix étouffée.

--Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour où elle paraîtra en cérémonie au cercle de la reine, à qui je veux avoir l'honneur de la présenter?

--Oui, dit François; est-ce tout?

--Absolument tout, monseigneur.

--Allez, vous avez ma parole.

--Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous conserverez le trône où je vous ai fait monter! Adieu, sire.

Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au prince.

--Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'à savoir comment le duc a été instruit.

CHAPITRE XI

COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI.

Le jour même, M. de Monsoreau avait, selon son désir manifesté au duc d'Anjou, présenté sa femme au cercle de la reine mère et à celui de la reine.

Henri, soucieux comme à son ordinaire, avait été se coucher, prévenu par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand conseil.

Henri ne fit pas même de questions au chancelier; il était tard, Sa Majesté avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne déranger ni le repos ni le sommeil du roi.

Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maître, et savait qu'au contraire de Philippe de Macédoine le roi endormi ou à jeun n'écouterait pas avec une lucidité suffisante les communications qu'il avait à lui faire.

Il savait aussi que Henri, dont les insomnies étaient fréquentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-même,--songerait au milieu de la nuit à l'audience demandée, et la donnerait avec une curiosité aiguillonnée selon la gravité de la circonstance.

Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prévu.

Après un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se réveilla; la demande du chancelier lui revint en tête, il s'assit sur son lit, se mit à penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le long de ses matelas, passa ses caleçons de soie, chaussa ses pantoufles, et, sans rien changer à sa toilette de nuit, qui le rendait pareil à un fantôme, il s'achemina, à la lueur de sa lampe, qui, depuis que le souffle de l'Éternel était passé dans l'Anjou avec Saint-Luc, ne s'éteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la chambre de Chicot, la même où s'étaient si heureusement célébrées les noces de mademoiselle de Brissac.

Le Gascon dormait à plein sommeil et ronflait comme une forge.

Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir à le réveiller.

A la troisième fois cependant, le roi ayant accompagné le geste de la voix et appelé Chicot à tue-tête, le Gascon ouvrit un oeil.

--Chicot! répéta le roi.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot.

--Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi veille?

--Ah! mon Dieu! s'écria Chicot, feignant de ne pas reconnaître le roi, est-ce que Sa Majesté a pris une indigestion?

--Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi!

--Qui, toi?

--Moi, Henri.

--Décidément, mon fils, ce sont les bécassines qui t'étouffent. Je t'avais cependant prévenu; tu en as trop mangé hier soir, comme aussi de ces bisques aux écrevisses.

--Non, dit Henri, car à peine y ai-je goûté.

--Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonné. Ventre de biche! que tu es pâle! Henri.

--C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi.

--Tu n'es donc pas malade?

--Non.

--Alors pourquoi me réveilles-tu?

--Parce que le chagrin me persécute.

--Tu as du chagrin?

--Beaucoup.

--Tant mieux.

--Comment, tant mieux?

--Oui, le chagrin fait réfléchir; et tu réfléchiras qu'on ne réveille un honnête homme à deux heures du matin que pour lui faire un cadeau. Que m'apportes-tu, voyons?

--Rien, Chicot; je viens causer avec toi.

--Ce n'est point assez.

--Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir à la cour.

--Tu reçois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire?

--Il venait me demander audience.

--Ah! voilà un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui entres dans la chambre des gens à deux heures du matin sans dire gare.

--Que pouvait-il avoir à me dire, Chicot?

--Comment! malheureux, s'écria le Gascon, c'est pour me demander cela que tu me réveilles?

--Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma police.

--Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas.

--Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de Morvilliers est toujours très-bien renseigné.

--Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu d'entendre de pareilles sornettes!

--Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri.

--Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons.

--Lesquelles?

--Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il?

--Oui, si elle est bonne.

--Et tu me laisseras tranquille après?

--Certainement.

--Eh bien, un jour, non, c'était un soir.

--Peu importe!

--Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quélus et Schomberg....

--Tu m'as battu?

--Oui, bâtonné, bâtonné, tous trois.

--A quel propos?

--Vous aviez insulté mon page, vous avez reçu les coups, et M. de Morvilliers ne vous en a rien dit.

--Comment! s'écria Henri, c'était toi, scélérat? c'était toi, sacrilège?

--Moi-même, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon fils, que je frappe bien quand je frappe?

--Misérable!

--Tu avoues donc que c'est la vérité?

--Je te ferai fouetter, Chicot.

--Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voilà tout ce que je te demande.

--Tu sais bien que c'est vrai, malheureux!

--As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers?

--Oui, puisque tu étais là quand il est venu.

--Lui as-tu raconté le fâcheux accident qui était arrivé la veille à un gentilhomme de tes amis?

--Oui.

--Lui as-tu ordonné de retrouver le coupable?

--Oui.

--Te l'a-t-il retrouvé?

--Non.

--Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal faite.

Et, se retournant vers le mur, sans vouloir répondre davantage, Chicot se remit à ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ôta au roi toute espérance de le tirer de ce second sommeil.

Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, à défaut d'autre interlocuteur, se mit à déplorer, avec son lévrier Narcisse, le malheur qu'ont les rois de ne jamais connaître la vérité qu'à leurs dépens.

Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes amitiés du roi. Cette fois il se composait de Quélus, de Maugiron, de d'Épernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six mois.

Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en papier, et les alignait méthodiquement, pour faire, disait-il, une flotte à Sa Majesté très-chrétienne, à l'instar de la flotte du roi très-catholique.

On annonça M. de Morvilliers.

L'homme d'État avait pris son plus sombre costume et son air le plus lugubre. Après un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il s'approcha du roi:

--Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majesté?

--Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez.

--Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de dénoncer un complot bien terrible à Votre Majesté.

--Un complot! s'écrièrent tous les assistants.

Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe galiote à deux têtes, dont il voulait faire la barque amirale de la flotte.

--Un complot, oui, Majesté, dit M. de Morvilliers, baissant la voix avec ce mystère qui présage les terribles confidences.

--Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol?

A ce moment M. le duc d'Anjou, mandé au conseil, entra dans la salle, dont les portes se refermèrent aussitôt.

--Vous entendez, mon frère, dit Henri après le cérémonial. M. de Morvilliers nous dénonce un complot contre la sûreté de l'État.

Le duc jeta lentement sur les gentilshommes présents ce regard si clair et si défiant que nous lui connaissons.

--Est-il bien possible?... murmura-t-il.

--Hélas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menaçant.

--Contez-nous cela, répliqua Chicot en mettant sa galiote terminée dans le bassin de cristal placé sur la table.

--Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le chancelier.

--J'écoute, dit Henri.

Le chancelier prit sa voix la plus voilée, sa pose la plus courbée, son regard le plus affairé.

--Sire, dit-il, depuis très-longtemps je veillais sur les menées de quelques mécontents....

--Oh! fit Chicot... quelques?... Vous êtes bien modeste, monsieur de Morvilliers!...

--C'étaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des boutiquiers, des gens de métiers ou de petits clercs de robe... il y avait de ci, de là, des moines et des écoliers.

--Ce ne sont pas là de bien grands princes, dit Chicot avec une parfaite tranquillité, et en recommençant un nouveau vaisseau à deux pointes.

Le duc d'Anjou sourit forcément.

--Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les mécontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre ou la religion....

--C'est fort sensé, dit Henri. Après?

Le chancelier, heureux de cet éloge, poursuivit:

--Dans l'armée, j'avais des officiers dévoués à Votre Majesté qui m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors j'ai mis des hommes en campagne.

--Toujours fort sensé, dit Chicot.

Et enfin, continua Morvilliers, je réussis à faire décider par mes agents un homme de la prévôté de Paris.

--A quoi faire? dit le roi.

--A espionner les prédicateurs qui vont excitant le peuple contre Votre Majesté.

--Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu?

--Ces gens reçoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais d'un parti fort hostile à la couronne. Ce parti, je l'ai étudié.

--Fort bien, dit le roi.

--Très-sensé, dit Chicot.

--Et j'en connais les espérances, ajouta triomphalement Morvilliers.

--C'est superbe! s'écria Chicot.

Le roi fit signe au Gascon de se taire.

Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur.