La dame de Monsoreau — Tome 2.

Chapter 5

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C'était au tour de Chicot d'avoir la fièvre; il ne savait s'il devait courir après Gondy ou pénétrer chez David; si l'avocat était aussi malade que le prétendait l'aubergiste, il était probable qu'il avait chargé M. de Gondy de ses dépêches. Chicot arpentait donc sa chambre comme un fou, se frappant le front et cherchant une idée parmi les millions de globules bouillonnant dans son cerveau.

On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppé dans ses rideaux.

Tout à coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit: c'était celle du moine.

Gorenflot, poussé par l'hôte, qui voulait inutilement le faire taire, montait une à une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix avinée:

Le vin Et le chagrin Se battent dans ma tête; Ils y font un tel train Que c'est une tempête. Mais l'un est le plus fort: C'est le vin! Si bien que le chagrin En sort Grand train.

Chicot courut à la porte.

--Silence donc, ivrogne! cria-t-il.

--Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu!

--Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez....

--Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en descendant les escaliers quatre à quatre.

--Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa chambre, et causons sérieusement, si tu peux.

--Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compère. Je suis sérieux comme un âne qui boit.

--Ou qui a bu, dit Chicot en levant les épaules.

Puis il le conduisit à un siège sur lequel Gorenflot se laissa aller en poussant un ah! plein de jubilation.

Chicot alla fermer la porte et revint à Gorenflot avec un visage si sérieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'écouter.

--Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot résumait toutes les persécutions que Chicot lui faisait endurer.

--Il y a, répondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la débauche, tu pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient ce qu'elle peut, corboeuf!

Gorenflot leva ses deux gros yeux étonnés sur son interlocuteur.

--Moi? dit-il.

--Oui, toi; regarde, tu es ignoble à voir. Ta robe est déchirée, tu t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cerclé de noir.

--Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus étonné des reproches auxquels Chicot ne l'avait point habitué.

--Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue! de la boue blanche, ce qui prouve que tu as été t'enivrer dans les faubourgs.

--C'est ma foi vrai, dit Gorenflot.

--Malheureux! un moine génovéfain! si tu étais cordelier encore!

--Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri.

--C'est-à-dire que tu mérites que le feu du ciel te consume jusqu'aux sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne.

--Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela.

--Il y a aussi des archers à Lyon.

--Oh! grâce, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non pas à pleurer, mais à beugler comme un taureau.

--Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le demande, te livres-tu à de pareils déportements? quand nous avons un voisin qui se meurt.

--C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondément contrit.

--Voyons, es-tu chrétien, oui ou non?

--Si je suis chrétien! s'écria Gorenflot en se levant, si je suis chrétien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril de saint Laurent.

Et, le bras étendu comme pour jurer, il se mit à chanter, de façon à briser les vitres:

Je suis chrétien, C'est mon seul bien.

--Assez, dit Chicot en le bâillonnant avec la main, si tu es chrétien, ne laisse pas mourir ton frère sans confession.

--C'est juste, où est mon frère? que je le confesse, dit Gorenflot, c'est-à-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif.

Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque entièrement.

--Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence à voir clair.

--C'est bien heureux, répondit Chicot, décidé à profiter de ce moment de lucidité.

--Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je confesse?

--Notre malheureux voisin qui se meurt.

--Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot.

--Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que des secours temporels. Tu vas l'aller trouver.

--Croyez-vous que je sois suffisamment préparé, monsieur Chicot? demanda timidement le moine.

--Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le ramèneras au bien s'il est égaré, tu l'enverras droit au paradis s'il en cherche la route.

--J'y cours.

--Attends donc, il faut que je t'indique la marche à suivre.

--Pourquoi faire? on sait son état peut-être, depuis vingt ans qu'on est moine.

--Oui, mais ce n'est pas seulement ton état qu'il faut que tu fasses aujourd'hui, c'est aussi ma volonté.

--Votre volonté?

--Et si tu l'exécutes ponctuellement, entends-tu bien? je te place cent pistoles à la Corne d'Abondance, à boire ou à manger, à ton choix.

--A boire et à manger, j'aime mieux cela.

--Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne moribond.

--Je le confesserai, ou la peste m'étouffe. Comment faut-il que je le confesse?

--Écoute: ta robe te donne une grande autorité, tu parles au nom de Dieu et au nom du roi; il faut, par ton éloquence, contraindre cet homme à te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon.

--Pourquoi faire le contraindre à me remettre ces papiers?

Chicot regarda en pitié le moine.

--Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il.

--C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais.

--Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser.

--Alors, s'il vient de se confesser?

--Tu lui répondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui.

--Mais il se fâchera.

--Que t'importe, puisqu'il se meurt?

--C'est juste.

--Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu parleras de ce que tu voudras; mais, d'une façon ou de l'autre, tu lui tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon.

--Et s'il refuse?

--Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathématiseras.

--Ou je les lui prendrai de force.

--Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment dégrisé pour exécuter ponctuellement mes instructions?

--Ponctuellement, vous allez voir.

Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes, bien qu on eût pu, avec de l'attention, les trouver hébétés; sa bouche n'articula plus que des paroles scandées avec modération, son geste devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant.

Puis il se dirigea vers la porte avec solennité.

--Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donné les papiers, serre-les bien dans une main et frappe de l'autre à la muraille.

--Et s'il me les refuse?

--Frappe encore.

--Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper?

--Oui.

--C'est bien.

Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie à une émotion indéfinissable, collait son oreille à la muraille, afin de percevoir jusqu'au moindre bruit.

Dix minutes après, le craquement du plancher lui annonça que Gorenflot entrait chez son voisin, et bientôt il le vit apparaître dans le cercle que son rayon visuel pouvait embrasser.

L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'étrange apparition.

--Eh! bonjour, mon frère, dit Gorenflot s'arrêtant au milieu de la chambre et équilibrant ses larges épaules.

--Que venez-vous faire ici, mon père? murmura le malade d'une voix affaiblie.

--Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous êtes en danger, et je viens vous parler des intérêts de votre âme.

--Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un peu mieux.

Gorenflot secoua la tête.

--Vous le croyez? dit-il.

--J'en suis sûr.

--Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession.

--Satan serait attrapé, dit le malade; je viens de me confesser à l'instant même.

--A qui?

--A un digne prêtre qui vient d'Avignon.

Gorenflot secoua la tête.

--Comment! ce n'est pas un prêtre?

--Non.

--Comment le savez-vous?

--Je le connais.

--Celui qui sort d'ici?

--Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que, si difficiles à démonter que soient en général les avocats, celui-ci se troubla.

--Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme n'était pas un prêtre, il faut vous confesser.

--Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte; mais je veux me confesser à qui me plaît.

--Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils, et puisque me voilà....

--Comment! je n'aurai pas le temps! s'écria le malade avec une voix qui se développa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux! quand je vous affirme que je suis sûr d'en réchapper!

Gorenflot secoua une troisième fois la tête.

--Et moi, dit-il avec le même flegme, je vous affirme à mon tour, mon fils, que je ne compte sur rien de bon à votre égard; vous êtes condamné par les médecins et aussi par la divine Providence; c'est cruel à vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous là, soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard; il y a la balance, la balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie, puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-même le disait, mon fils, et ce n'était qu'un païen. Allons, confessez-vous, mon cher enfant.

--Mais je vous assure, mon père, que je me sens déjà plus fort, et c'est probablement un effet de votre sainte présence.

--Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour jeter un dernier éclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant près du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations.

--Mes intrigues, mes complots, mes machinations! répéta Nicolas David en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et qui paraissait le connaître si bien.

--Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles à entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains entrelacées; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez les papiers, et peut-être Dieu permettra-t-il que je vous absolve.

--Et quels papiers? s'écria le malade d'une voix aussi forte et aussi vigoureusement accentuée que s'il eût été en pleine santé.

--Les papiers que ce prétendu prêtre vient de vous apporter d'Avignon.

--Et qui vous a dit que ce prétendu prêtre m'avait apporté des papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troublé dans le commencement de béatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil.

Gorenflot pensa que le moment était venu de montrer de la vigueur.

--Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers, les papiers, ou pas d'absolution.

--Eh! je me moque bien de ton absolution, bélître, s'écria David en bondissant hors du lit et en sautant à la gorge de Gorenflot.

--Eh! mais, s'écria celui-ci, vous avez donc la fièvre chaude? vous ne voulez donc pas vous confesser, vous?

Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqué sur la gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuée par un sifflement qui ressemblait fort à un râle.

--Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzébuth, s'écria l'avocat David, et quant à la fièvre chaude, tu vas voir si elle me serre au point de m'empêcher de t'étrangler.

Frère Gorenflot était robuste, mais il en était malheureusement à ce moment de réaction où l'ivresse agit sur le système nerveux et le paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en même temps que, par une réaction opposée, les facultés commencent à reprendre de la vigueur.

Il ne put donc, en réunissant toutes ses forces, que se soulever sur son siège, empoigner la chemise de l'avocat à deux mains, et le repousser violemment loin de lui.

Il est juste de dire que, tout paralysé qu'il était, frère Gorenflot repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au milieu de la chambre.

Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue épée qu'avait remarquée maître Bernouillet, laquelle était suspendue à la muraille derrière ses habits, il la tira du fourreau et en vint présenter la pointe au col du moine, qui, épuisé par cet effort suprême, était retombé sur son fauteuil.

--C'est à ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou tu vas mourir!

Gorenflot, complètement dégrisé par la désagréable pression de cette pointe froide sur sa chair, comprit la gravité de la situation.

--Oh! dit-il, vous n'étiez donc pas malade, c'était donc une comédie que cette prétendue agonie?

--Tu oublies que ce n'est point à toi d'interroger, dit l'avocat, mais de répondre.

--Répondre à quoi?

--A ce que je te vais demander.

--Faites.

--Qui es-tu?

--Vous le voyez bien, dit le moine.

--Ce n'est pas répondre, fit l'avocat en appuyant l'épée un degré plus fort.

--Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je vous réponde, vous ne saurez rien du tout.

--Tu as raison, ton nom?

--Frère Gorenflot.

--Tu es donc un vrai moine?

--Comment, un vrai moine? je le crois bien.

--Pourquoi te trouves-tu à Lyon?

--Parce que je suis exilé.

--Qui t'a conduit dans cet hôtel?

--Le hasard.

--Depuis combien de jours y es-tu?

--Depuis seize jours.

--Pourquoi m'espionnais-tu?

--Je ne vous espionnais pas.

--Comment savais-tu que j'avais reçu des papiers?

--Parce qu'on me l'avait dit.

--Qui te l'avait dit?

--Celui qui m'a envoyé vers vous.

--Qui t'a envoyé vers moi?

--Voilà ce que je ne puis dire.

--Et ce que tu me diras cependant.

--Oh là! s'écria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie.

--Et moi je tue.

Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut à la pointe de l'épée de l'avocat.

--Son nom? dit celui-ci.

--Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu.

--Oui, va, et ton honneur est à couvert. Celui qui t'a envoyé vers moi?...

--C'est....

Gorenflot hésita encore, il lui en coûtait de trahir l'amitié.

--Achève donc, dit l'avocat en frappant du pied.

--Ma foi, tant pis! c'est Chicot.

--Le fou du roi?

--Lui-même!

--Et où est-il?

--Me voilà! dit une voix.

Et Chicot, à son tour, parut sur la porte, pâle, grave, et l'épée nue à la main.

CHAPITRE VII

COMMENT CHICOT, APRÈS AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN AVEC SON ÉPÉE.

Maître Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait être son ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur.

Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de côté, et rompre ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'épée de l'avocat.

--A moi, tendre ami, cria-t-il, à moi, à l'aide, au secours, à la rescousse, on m'égorge.

--Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous?

--Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi.

--Enchanté de vous rencontrer, reprit le Gascon.

Puis, se retournant vers le moine:

--Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta présence comme moine était fort nécessaire ici tout à l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais à présent que monsieur se porte à merveille, ce n'est plus un confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire à un gentilhomme.

David essaya de ricaner avec mépris.

--Oui, à un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le palier, et d'empêcher qui que ce soit au monde de venir me déranger dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur.

Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver à distance de Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait parcourir en serrant les murs le plus près possible; puis, arrivé à la porte, il s'élança dehors, plus léger de cent livres qu'il ne l'était en entrant.

Chicot ferma la porte derrière lui, et, toujours avec le même flegme, poussa le verrou.

David avait d'abord considéré ce préambule avec un saisissement qui résultait de l'imprévu de la situation; mais, bientôt, se reposant sur sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il était seul à seul avec Chicot, il s'était remis, et, quand le Gascon se retourna, après avoir fermé la porte, il le trouva appuyé au pied du lit, son épée à la main et le sourire sur les lèvres.

--Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et la facilité, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que vous êtes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'épée comme Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement égal.

David se mit à rire.

--La plaisanterie est bonne, dit-il.

--Oui, répondit Chicot; elle me paraît telle, du moins, puisque c'est moi qui la fais, et elle vous paraîtra bien meilleure tout à l'heure à vous qui êtes homme de goût. Savez-vous ce que je viens chercher en cette chambre, maître Nicolas?

--Le reste des coups de lanière que je vous redevais au nom du duc de Mayenne, le jour où vous avez si lestement sauté par une fenêtre.

--Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai à celui qui me les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est certaine généalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il portait, a portée à Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous a remise tout à l'heure.

David pâlit.

--Quelle généalogie? dit-il.

--Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de Charlemagne en droite ligne.

--Ah! ah! dit David, vous êtes donc espion, monsieur; je vous croyais seulement bouffon, moi?

--Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon pour en rire.

--Me faire pendre!

--Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prétention d'être décapité, j'espère; c'est bon pour les gentilshommes.

--Et comment vous y prendrez-vous pour cela?

--Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vérité, voilà tout. Il faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assisté le mois passé à ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Geneviève, entre LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier.

--Vous?

--Oui, j'étais logé dans le confessionnal en face du vôtre; on y est fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins, que j'ai été obligé, pour en sortir, d'attendre que tout fût fini, et que la chose a été fort longue à se terminer. J'ai donc assisté aux discours de M. de Monsoreau, de la Hurière et d'un certain moine dont j'ai oublié le nom, mais qui m'a paru fort éloquent. Je connais l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a été moins amusante; mais en échange la petite pièce a été drôle; on jouait la généalogie de MM. de Lorraine, revue, augmentée et corrigée par maître Nicolas David. C'était une fort drôle de pièce, à laquelle il ne manquait plus que le visa de Sa Sainteté.

--Ah! vous connaissez la généalogie? dit David se contenant à peine et mordant ses lèvres avec colère.

--Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvée infiniment ingénieuse, surtout à l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant ému d'un tendre intérêt pour un homme si ingénieux, Comment? me suis-je dit, je laisserais pendre ce brave monsieur David, un maître d'armes très-agréable, un avocat de première force, un de mes bons amis, enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la corde, mais encore faire sa fortune, à ce brave avocat, ce bon maître, cet excellent ami, le premier qui m'ait donné la mesure de mon coeur en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la résolution, rien ne me retenant, de voyager avec vous, c'est-à-dire derrière vous. Vous êtes sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne m'avez pas vu, cela ne m'étonne point, j'étais bien caché; de ce moment-là, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivés à Lyon; je dis nous sommes, parce que, une heure après vous, j'étais installé dans le même hôtel que vous, non-seulement dans le même hôtel, mais encore dans la chambre à côté; dans celle-ci, tenez, qui n'est séparée de la vôtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je n'étais pas venu de Paris à Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour vous perdre de vue ici. Non, j'ai percé un petit trou à l'aide duquel j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous êtes tombé malade; l'hôte voulait vous mettre à la porte; vous aviez donné rendez-vous à M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur qu'il ne vous trouvât point autre part, ou du moins qu'il ne vous retrouvât point assez vite. C'était un moyen, je n'en ai été dupe qu'à moitié; cependant, comme à tout prendre vous pouviez être malade réellement, comme nous sommes tous mortels, vérité dont je tâcherai de vous convaincre tout à l'heure, je vous ai envoyé un brave moine, mon ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener à la résipiscence; mais point, pécheur endurci que vous êtes, vous avez voulu lui perforer la gorge avec votre rapière, oubliant cette maxime de l'Évangile: «Qui frappe de l'épée périra par l'épée.» C'est alors, cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons, nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la chose ensemble; voyons, dites, à cette heure que vous êtes au courant, voulez-vous l'arranger, la chose?

--Et de quelle façon?

--De la façon dont elle se fût arrangée si vous eussiez été véritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eût confessé et que vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous eusse pardonné et j'eusse même dit de grand coeur un _in manus_ pour vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour le mort; et ce qui me reste à vous dire, le voici: Monsieur David, vous êtes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possédez tout. Il serait fâcheux qu'un homme comme vous disparût tout à coup du monde, où il est destiné à faire une si belle fortune. Eh bien, cher monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous à moi, rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi.

--Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas David.

--Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drôle, cher monsieur David?

--De plus en plus, répondit l'avocat en caressant son épée.