La dame de Monsoreau — Tome 2.
Chapter 3
Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s'établir dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la manière des femmes: il prétendait que cela lui était plus commode pour causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait deux points d'appui: la crinière et la queue.
Chicot prit le grand trot: l'âne suivit en brayant.
Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui était moins difficile qu'à un autre de maintenir son centre de gravité.
De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la route, et, ne voyant pas à l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de vitesse.
Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et d'impatience sans en demander la cause, préoccupé qu'il était de demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu:
--Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot.
--Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons.
--Mais nous allons à Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-même, vous aviez même ajouté d'abord....
--Nous n'allons pas, compère, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant son cheval.
--Comment! nous n'allons pas! s'écria le moine; mais nous ne quittons pas le trot!
--Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à son cheval.
Panurge, entraîné par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier.
Les suffocations de Gorenflot redoublèrent.
--Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'écria-t-il aussitôt qu'il put parler, vous appelez cela un voyage d'agrément; mais je ne m'amuse pas du tout, moi.
--En avant! en avant! répondit Chicot.
--Mais la côte est dure.
--Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant.
--Oui, mais moi, je n'ai pas la prétention d'être un bon cavalier.
--Alors, restez en arrière.
--Non pas, ventrebleu! s'écria Gorenflot, pour rien au monde.
--Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant!
Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus.
--Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s'arrête.
--Alors, adieu, compère, fit Chicot.
Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon; mais il se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses sandales les flancs de l'âne en fureur, il le força de reprendre le galop.
--Je tuerai mon pauvre Panurge, s'écria lamentablement le moine pour porter un coup décisif à l'intérêt de Chicot, puisqu'il ne paraissait avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr.
--Eh bien, tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune façon ralentir sa marche; tuez-le, nous achèterons une mule.
Comme s'il eût compris ces paroles menaçantes, l'âne quitta le milieu de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied.
--A moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière.
--Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivière, je vous garantis que vous nagerez tout seul.
--Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sûr. Et quand on pense que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule!
Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire:
--Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous m'affligiez de cette infirmité?
Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval d'un temps si court et si saccadé, que l'animal, surpris, plia sur ses jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol.
Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son chemin.
--Arrête, corboeuf! arrête, cria Chicot.
Mais l'âne s'était fait à l'idée de galoper, et l'idée d'un âne est chose tenace.
--Arrêteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une balle de pistolet.
--Quel diable d'homme est-ce là! se dit Gorenflot, et par quel animal a-t-il été mordu?
Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible, et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était menacé, il exécuta une manoeuvre pour laquelle la manière dont il était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser glisser de sa monture à terre.
--Voilà! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrêter.
Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, à la vue d'une manoeuvre si habilement exécutée.
Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux et ses menaces.
Cette précaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l'affût derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux.
Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours la longe de Panurge entre les mains.
--Ah çà! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience, expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous faisons: tout à l'heure il fallait courir ventre à terre, maintenant il faut demeurer court à l'endroit où nous sommes.
--Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de bonne race et si je n'avais pas été volé en le payant vingt-deux livres; maintenant l'expérience est faite, et je suis on ne peut plus satisfait.
Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille réponse, et il se préparait à le faire voir à son compagnon, lorsque sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant à l'oreille de n'entrer dans aucune discussion.
Il se contenta donc de répondre, sans même cacher sa mauvaise humeur:
--N'importe, je suis fort las, et j'ai très-faim.
--Eh bien, qu'à cela ne tienne, reprit Chicot en frappant gaillardement sur l'épaule du frocard, moi aussi je suis las, moi aussi j'ai faim, et à la première hôtellerie que nous trouverons sur notre....
--Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine à croire au retour qu'annonçaient les premières paroles du Gascon.
--Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou deux poulets fricassés et un broc du meilleur vin de la cave.
--Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sûr, cette fois? voyons.
--Je vous le promets, compère.
--Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans retard à la recherche de cette bienheureuse hôtellerie. Viens, Panurge, tu auras du son.
L'âne se mit à braire de plaisir.
Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son âne par la longe.
L'auberge tant désirée apparut bientôt à la vue des voyageurs; elle s'élevait entre Corbeil et Melun; mais, à la grande surprise de Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna au moine de remonter sur son âne, et commença d'exécuter un détour par la gauche pour passer derrière la maison; au reste, par un seul coup d'oeil, Gorenflot, dont la compréhension faisait de rapides progrès, se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs, dont Chicot paraissait suivre les traces, étaient arrêtées devant la porte.
--C'est donc au gré de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que vont se disposer les événements de notre voyage et se régler les heures de nos repas? C'est triste.
Et il poussa un profond soupir.
Panurge, qui, de son côté, vit qu'on l'écartait de la ligne droite, que tout le monde, même les ânes, sait être la plus courte, s'arrêta court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il était décidé à prendre racine à l'endroit même où il se trouvait.
--Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon âne lui-même ne veut plus avancer.
--Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends!
Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, où il tailla une baguette longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible à la fois.
Panurge n'était pas un de ces quadrupèdes stupides qui ne se préoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne pressentent les événements que lorsque ces événements leur tombent sur le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il commençait sans doute à ressentir la considération qu'il méritait, et dès qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait déroidi ses jambes et était parti au pas relevé.
--Il va, il va! cria le moine à Chicot.
--N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un âne et d'un moine, un bâton n'est jamais inutile.
Et le Gascon acheva de cueillir le sien.
CHAPITRE IV
COMMENT FRÈRE GORENFLOT TROQUA SON ÂNE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE CONTRE UN CHEVAL.
Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient à leur terme, pour cette journée du moins; après le détour fait, on reprit le grand chemin, et l'on s'arrêta à trois quarts de lieue plus loin, dans une auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait que la nutrition n'était que la préoccupation secondaire de Chicot. Il ne mangeait que de la moitié de ses dents, tandis qu'il regardait de tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles. Cette préoccupation dura jusqu'à dix heures; cependant, comme à dix heures Chicot n'avait rien vu ni rien entendu, il leva le siége, ordonnant que son cheval et l'âne du moine, renforcés d'une double ration d'avoine et de son, fussent prêts au point du jour.
A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui n'était qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas arrosé d'une quantité suffisante de vin généreux, poussa un soupir.
--Au point du jour? dit-il.
--Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te lever à cette heure-là!
--Pourquoi donc? demanda Gorenflot.
--Et les matines?
--J'avais une exemption du supérieur, répondit le moine.
Chicot haussa les épaules, et le mot fainéants avec un _s,_ lettre qui indiquait la pluralité, vint mourir sur ses lèvres.
--Mais oui, fainéants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc?
--L'homme est né pour le travail, dit sentencieusement le Gascon.
--Et le moine pour le repos, dit le frère; le moine est l'exception de l'homme.
Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-même, Gorenflot fit une sortie pleine de dignité et gagna son lit, que Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser dans la même chambre que le sien.
Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, si frère Gorenflot n'eût point dormi du plus profond sommeil il eût pu voir Chicot se lever, s'approcher de la fenêtre et se mettre en observation derrière le rideau.
Bientôt, quoique protégé par la tenture, Chicot fit un pas rapide en arrière, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eût été éveillé, il eût entendu claqueter sur le pavé les fers des trois mules.
Chicot alla aussitôt à Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'à ce que celui-ci ouvrit les yeux.
--Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillité? balbutia Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite.
--Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons.
--Mais le déjeuner? fit le moine.
--Il est sur la route de Montereau.
--Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort ignare en géographie.
--Montereau, dit le Gascon, est la ville où l'on déjeune; cela vous suffit-il?
--Oui, répondit laconiquement Gorenflot.
--Alors, compère, fit le Gascon, je descends pour payer notre dépense et celle de nos bêtes; dans cinq minutes, si vous n'êtes pas prêt, je pars sans vous.
Une toilette de moine n'est pas longue à faire; cependant Gorenflot mit six minutes. Aussi, en arrivant à la porte, vit-il Chicot qui, exact comme un Suisse, avait déjà pris les devants.
Le moine enfourcha Panurge, qui, excité par la double ration de foin et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop de lui-même, et eut bientôt conduit son cavalier côte à côte du Gascon.
Le Gascon était droit sur les étriers, et de la tête aux pieds ne faisait pas un pli.
Gorenflot se dressa sur les siens, et vit à l'horizon les trois mules et les trois cavaliers qui descendaient derrière un monticule.
Le moine poussa un soupir en songeant combien il était triste qu'une influence étrangère agît ainsi sur sa destinée.
Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on déjeuna à Montereau.
La journée eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et celle du lendemain présenta à peu près la même série d'événements. Nous passerons donc rapidement sur les détails; et Gorenflot commençait à se faire tant bien que mal à cette existence accidentée, quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa gaieté; depuis midi, il n'avait pas aperçu l'ombre des trois voyageurs qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal.
Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons. Chicot demeura dans son impassibilité.
Le jour naissait à peine, qu'il était sur pied, secouant son compagnon; le moine s'habilla, et, dès le départ, on prit un trot qui se changea bientôt en galop frénétique.
Mais on eut beau courir, pas de mules à l'horizon.
Vers midi, âne et cheval étaient sur les dents.
Chicot alla droit à un bureau de péage établi sur le pont de Villeneuve-le-Roi pour les bêtes à pied fourchu.
--Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montés sur des mules, qui ont dû passer ce matin?
--Ce matin, mon gentilhomme? répondit le péager; non; hier, à la bonne heure.
--Hier?
--Oui, hier soir, à sept heures.
--Les avez-vous remarqués?
--Dame! comme on remarque des voyageurs.
--Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes.
--Il m'a paru qu'il y avait un maître et deux laquais.
--C'est bien cela, dit Chicot.
Et il donna un écu au péager.
Puis, se parlant à lui-même:
--Hier soir, à sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage!
--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge.
En effet, le pauvre animal, surmené depuis deux jours, tremblait sur ses quatre jambes et communiquait à Gorenflot l'agitation de son pauvre corps.
--Et votre cheval lui-même, continua Gorenflot, voyez dans quel état il est.
En effet, le noble animal, si ardent qu'il fût et à cause même de son ardeur, était ruisselant d'écume, et une chaude fumée sortait par ses naseaux, tandis que le sang paraissait prêt à jaillir de ses yeux.
Chicot examina rapidement les deux bêtes, et parut se ranger à l'avis de son compagnon.
Gorenflot respirait, quant tout à coup:
--Là! frère quêteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande résolution.
--Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'écria Gorenflot, dont le visage se décomposa d'avance sans même qu'il sût ce qui allait lui être proposé.
--Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup, comme on dit, le taureau par les cornes.
--Bah! fit Gorenflot; toujours la même plaisanterie! Nous quitter, et pourquoi?
--Vous allez trop doucement, compère.
--Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous avons galopé ce matin cinq heures de suite!
--Ce n'est point encore assez.
--Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tôt; car enfin je présume que nous arriverons.
--Mon cheval ne veut pas aller, et votre âne refuse le service.
--Alors comment faire?
--Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant.
--Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route à pied?
--Nous monterons sur des mules.
--Et en avoir?
--Nous en achèterons.
--Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice,
--Ainsi?
--Ainsi, va pour la mule.
--Bravo! compère, vous commencez à vous former; recommandez Bayard et Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos acquisitions.
Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il était chargé; pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge, il avait apprécié, nous ne dirons pas ses qualités, mais ses défauts, et il avait remarqué que ces trois défauts éminents étaient ceux auxquels lui-même était enclin, la paresse, la luxure et la gourmandise. Cette remarque l'avait touché, et ce n'était qu'avec regret que Gorenflot se séparait de son âne; mais Gorenflot était non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il était de plus égoïste, et il préférait encore se séparer de Panurge que se séparer de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse.
Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce jour-là: de sorte que le soir, à la porte d'un maréchal, Chicot eut la joie d'apercevoir les trois mules.
--Ah! fit-il, respirant pour la première fois.
--Ah! soupira à son tour le moine.
Mais l'oeil exercé du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni leur maître, ni ses valets; les mules en étaient réduites à leur ornement naturel, c'est-à-dire qu'elles étaient complètement dépouillées; quant au maître et aux laquais, ils étaient disparus.
Bien plus, autour de ces animaux étaient des gens inconnus qui les examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'était un maquignon d'abord, et puis le maréchal avec deux franciscains; ils faisaient tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient.
Un frisson parcourut tout le corps de Chicot.
--Va devant, dit-il à Gorenflot, approche-toi des franciscains; tire-les à part, interroge-les; de moines à moines, vous n'aurez pas de secrets, j'espère; informe-toi adroitement de qui viennent ces mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs propriétaires; puis reviens me dire tout cela.
Gorenflot, inquiet de l'inquiétude de son ami, partit au grand trot de sa mule, et revint l'instant d'après.
Voilà l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous où nous sommes?
--Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la seule chose qu'il m'importe de savoir.
--Si fait, il vous importe encore de savoir, à ce que vous m'avez dit du moins, ce que sont devenus les propriétaires de ces mules.
--Oui, va.
--Celui qui semble un gentilhomme....
--Bon.
--Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une route qui raccourcit le chemin, à ce qu'il paraît, et qui passe par Château-Chinon et Privas.
--Seul?
--Comment, seul?
--Je demande s'il a pris cette route seul.
--Avec un laquais.
--Et l'autre laquais?
--L'autre laquais à continué son chemin.
--Vers Lyon?
--Vers Lyon.
--A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il à Avignon? Je croyais qu'il allait à Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant à lui-même, je te demande là des choses que tu ne peux savoir.
--Si fait... je le sais, répondit Gorenflot. Ah! voilà qui vous étonne!
--Comment, tu le sais?
--Oui, il va à Avignon, parce que S.S. le pape Grégoire XIII a envoyé à Avignon un légat chargé de ses pleins pouvoirs.
--Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules?
--Les mules étaient fatiguées; ils les ont vendues à un maquignon, qui veut les revendre à des franciscains.
--Combien?
--Quinze pistoles la pièce.
--Comment donc ont-ils continué leur route?
--Sur des chevaux qu'ils ont achetés.
--A qui?
--A un capitaine de reîtres qui se trouve ici en remonte.
--Ventre de biche! compère, s'écria Chicot; tu es un homme précieux, et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprécie.
Gorenflot fit la roue.
--Maintenant, continua Chicot, achève ce que tu as si bien commencé.
--Que faut-il faire?
Chicot mit pied à terre, et, jetant la bride au bras du moine:
--Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux franciscains; ils te doivent la préférence.
--Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les dénonce à leur supérieur.
--Bravo, compère, tu te formes.
--Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route?
--A cheval, morbleu, à cheval!
--Diable! fit le moine en se grattant l'oreille.
--Allons donc, dit Chicot, un écuyer comme toi!
--Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais où vous retrouverai-je?
--Sur la place de la ville.
--Allez m'y attendre.
Et le moine s'avança d'un pas résolu vers les franciscains, tandis que Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit bourg.
Là il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reîtres qui buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux renseignements, qui confirmèrent en tous points ceux que lui avait donnés Gorenflot.
En un instant, Chicot eut traité avec le remonteur de deux chevaux que celui-ci porta à l'instant même comme _morts en route_, et que, grâce à cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux.
Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides, quand Chicot vit, par une petite rue latérale, déboucher le moine portant les deux selles sur sa tête et les deux brides à ses mains.
--Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compère?
--Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos mules.
--Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire.
--Oui-da! fit le moine.
--Et tu as vendu les mules?
--Dix pistoles chacune.
--Qu'on t'a payées?
--Voici l'argent.
Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espèce.
--Ventre de biche! s'écria Chicot, tu es un grand homme, compère.
--Voilà comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuité.
--A l'oeuvre! dit Chicot.
--Ah! mais j'ai soif, dit le moine.
--Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos bêtes; mais pas trop.
--Une bouteille.
--Va pour une bouteille.
Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent à Chicot.
Chicot eut un instant l'idée de laisser au moine les vingt pistoles diminuées du prix des deux bouteilles; mais il réfléchit que, du jour où Gorenflot posséderait deux écus, il n'en serait plus le maître. Il prit donc l'argent sans que le moine s'aperçut même du moment d'hésitation qu'il venait d'éprouver, et se mit en selle.
Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reîtres, qui était un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot, service en échange duquel, aussitôt qu'il fut juché sur son cheval, Gorenflot lui donna sa bénédiction.
--A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voilà un gaillard bien béni!
Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lança son cheval sur ses traces; d'ailleurs, il faisait des progrès en équitation; au lieu d'empoigner la crinière d'une main et la queue de l'autre, comme il faisait autrefois, il saisit à deux mains le pommeau de selle, et, avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien.