La dame de Monsoreau — Tome 2.
Chapter 19
Ce n'est pas qu'il manquât d'imagination, le digne prince, et, nous devons même le dire, son imagination se livrait à un furieux travail, tout en se promenant de son lit au fameux cabinet occupé, pendant deux ou trois nuits, par la Mole, quand Marguerite l'avait recueilli pendant la soirée de la Saint-Barthélemy.
De temps en temps, la figure pâle du prince allait se coller aux carreaux de la fenêtre donnant dans les fossés du Louvre. Au delà des fossés s'étendait une grève d'une quinzaine de pieds de large, et, au delà de cette grève, on voyait, au milieu de l'obscurité, se dérouler la Seine, calme comme un miroir.
De l'autre côté, au milieu des ténèbres, se dressait comme un géant immobile: c'était la tour de Nesle.
Le duc d'Anjou avait suivi le coucher du soleil dans toutes ses phases; il avait suivi, avec l'intérêt qu'accorde le prisonnier à ces sortes de spectacles, la dégradation de la lumière et les progrès de l'obscurité. Il avait contemplé cet admirable spectacle du vieux Paris, avec ses toits dorés, à une heure de distance, par les derniers feux du soleil, et argentés par les premiers rayons de la lune; puis, peu à peu, il s'était senti saisi d'une grande terreur en voyant d'immenses nuages rouler au ciel et annoncer, en s'accumulant au-dessus du Louvre, un orage pour la nuit.
Entre autres faiblesses, le duc d'Anjou avait celle de trembler au bruit de la foudre.
Alors il eût donné bien des choses pour que les mignons le gardassent encore à vue, dussent-ils l'insulter en le gardant.
Cependant il n'y avait pas moyen de les rappeler: c'était donner trop beau jeu à leurs railleries.
Il essaya de se jeter sur son lit, impossible de dormir; il voulut lire, les caractères tourbillonnaient devant ses yeux comme des diables noirs; il tenta de boire, le vin lui parut amer; il frôla du bout des doigts le luth d'Aurilly resté suspendu à la muraille, mais il sentit que la vibration des cordes agissait sur ses nerfs de telle façon qu'il avait envie de pleurer.
Alors il se mit à jurer comme un païen et à briser tout ce qu'il trouva à la portée de sa main. C'était un défaut de famille, et l'on y était habitué dans le Louvre.
Les mignons entr'ouvrirent la porte pour voir d'où venait cet horrible sabbat; puis, ayant reconnu que c'était le prince qui se distrayait, ils avaient refermé la porte, ce qui avait doublé la colère du prisonnier.
Il venait justement de briser une chaise, quand un cliquetis au son duquel on ne se méprend jamais, un cliquetis cristallin retentit du côté de la fenêtre, et en même temps M. d'Anjou ressentit une douleur assez aiguë à la hanche.
Sa première idée fut qu'il était blessé d'un coup d'arquebuse, et que ce coup lui était tiré par un émissaire du roi.
--Ah! traître! ah! lâche! s'écria le prisonnier, tu me fais arquebuser comme tu me l'avais promis. Ah! je suis mort!
Et il se laissa aller sur le tapis.
Mais, en tombant, il posa la main sur un objet assez dur, plus inégal et surtout plus gros que ne l'est la balle d'une arquebuse.
--Oh! une pierre, dit-il, c'est donc un coup de fauconneau? mais encore, j'eusse entendu l'explosion.
Et, en même temps, il retira et allongea la jambe; quoique la douleur eût été assez vive, le prince n'avait évidemment rien de cassé.
Il ramassa la pierre et examina le carreau.
La pierre avait été lancée si rudement, quelle avait plutôt troué que brisé la vitre.
La pierre paraissait enveloppée dans un papier.
Alors les idées du duc commencèrent à changer de direction. Cette pierre, au lieu de lui être lancée par quelque ennemi, ne lui venait-elle pas, au contraire, de quelque ami?
La sueur lui monta au front; l'espérance, comme l'effroi, à ses angoisses.
Le duc s'approcha de la lumière.
En effet, autour de la pierre, un papier était roulé et maintenu avec une soie nouée de plusieurs noeuds. Le papier avait naturellement amorti la dureté du silex, qui, sans cette enveloppe, eût certes causé au prince une douleur plus vive que celle qu'il avait ressentie.
Briser la soie, dérouler le papier et le lire, fut pour le duc l'affaire d'une seconde: il était complètement ressuscité.
Une lettre! murmura-t-il en jetant autour de lui un regard furtif.
Et il lut:
«Êtes-vous las de garder la chambre? aimez-vous le grand air et la liberté? Entrez dans le cabinet où la reine de Navarre avait caché votre pauvre ami, M. de la Mole; ouvrez l'armoire, et, en déplaçant le tasseau du bas, vous trouverez un double fond: dans ce double fond, il y a une échelle de soie, attachez-la vous-même au balcon, deux bras vigoureux vous roidiront l'échelle au bas du fossé. Un cheval, vite comme la pensée, vous mènera en lieu sûr.
«UN AMI.»
--Un ami! s'écria le prince; un ami! oh! je ne savais pas avoir un ami. Quel est donc cet ami qui songe à moi?
Et le duc réfléchit un moment; mais, ne sachant sur qui arrêter sa pensée, il courut regarder à la fenêtre; il ne vit personne.
--Serait-ce un piège? murmura le prince, chez lequel la peur s'éveillait, le premier de tous les sentiments.
--Mais d'abord, ajouta-t-il, on peut savoir si cette armoire a un double fond, et si, dans ce double fond, il y a une échelle.
Le duc alors, sans changer la lumière de place, et résolu, pour plus de précaution, au simple témoignage de ses mains, se dirigea vers ce cabinet dont tant de fois jadis il avait poussé la porte avec un coeur palpitant, alors qu'il s'attendait à y trouver madame la reine de Navarre, éblouissante de cette beauté que François appréciait plus qu'il ne convenait peut-être à un frère.
Cette fois encore, il faut l'avouer, le coeur battait au duc avec violence.
Il ouvrit l'armoire à tâtons, explora toutes les planches, et, arrivé à celle d'en bas, après avoir pesé au fond et pesé sur le devant, il pesa sur un des côtés, et sentit la planche qui faisait la bascule.
Aussitôt il introduisit sa main dans la cavité et sentit au bout de ses doigts le contact d'une échelle de soie.
Comme un voleur qui s'enfuit avec sa proie, le duc se sauva dans sa chambre emportant son trésor.
Dix heures sonnèrent, le duc songea aussitôt à la visite qui avait lieu toutes les heures; il se hâta de cacher son échelle sous le coussin d'un fauteuil et s'assit dessus.
Elle était si artistement faite, qu'elle tenait parfaitement cachée dans l'étroit espace où le duc l'avait enfouie.
En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que Maugiron parut en robe de chambre, tenant une épée nue sous son bras gauche et un bougeoir de la main droite.
Tout en entrant chez le duc, il continuait de parler à ses amis.
--L'ours est en fureur, dit une voix, il cassait tout il n'y a qu'un instant: prends garde qu'il ne te dévore, Maugiron.
--Insolent! murmura le duc.
--Je crois que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser la parole, dit Maugiron de son air le plus impertinent.
Le duc, prêt à éclater, se contint en réfléchissant qu'une querelle entraînerait une perte de temps et ferait peut-être manquer son évasion.
Il dévora son ressentiment et fit pivoter son fauteuil de manière à tourner le dos au jeune homme.
Maugiron, suivant les données traditionnelles, s'approcha du lit pour examiner les draps, et de la fenêtre pour reconnaître la présence des rideaux; il vit bien une vitre cassée, mais il songea que c'était le duc qui, dans sa colère, l'avait brisée ainsi.
--Ouais, Maugiron, cria Schomberg, es-tu déjà mangé, que tu ne dis mot? Dans ce cas, soupire au moins, qu'on sache au moins à quoi s'en tenir et qu'on te venge.
Le duc faisait craquer ses doigts d'impatience.
--Non pas, dit Maugiron. Au contraire, mon ours est fort doux et tout à fait dompté.
Le duc sourit silencieusement au milieu des ténèbres.
Quant à Maugiron, sans même saluer le prince, ce qui était la moindre politesse qu'il dût à un si haut seigneur, il sortit, et, en sortant, il ferma la porte à double tour.
Le prince le laissa faire, puis, lorsque la clef eut cessé de grincer dans la serrure:
--Messieurs, murmura-t-il, prenez garde à vous, c'est un animal très-fin qu'un ours.
CHAPITRE XXVII
VENTRE SAINT-GRIS.
Resté seul, le duc d'Anjou, sachant qu'il avait au moins une heure de tranquillité devant lui, tira son échelle de cordes de dessous son coussin, la déroula, en examina chaque noeud, en sonda chaque échelon, tout cela avec la plus minutieuse prudence.
--L'échelle est bonne, dit-il, et, en ce qui dépend d'elle, on ne me l'offre point comme un moyen de me briser les côtes.
Alors il la déploya toute, compta trente-huit échelons distants de quinze pouces chacun.
--Allons, la longueur est suffisante, pensa-t-il; rien à craindre encore de ce côté.
Il resta un instant pensif.
--Ah! j'y songe, dit-il, ce sont ces damnés mignons qui m'envoient cette échelle: je l'attacherai au balcon, ils me laisseront faire, et tandis que je descendrai, ils viendront couper les liens, voilà le piège.
Puis, réfléchissant encore:
--Eh! non, dit-il, ce n'est pas possible; ils ne sont point assez niais pour croire que je m'exposerai à descendre sans barricader la porte, et, la porte barricadée, ils ont dû calculer que j'aurai le temps de fuir avant qu'ils l'aient enfoncée.--Ainsi ferai-je, dit-il en regardant autour de lui, ainsi ferais-je certainement si je me décidais à fuir.--Cependant, comment supposer que je croirai à l'innocence de cette échelle trouvée dans une armoire de la reine de Navarre? Car, enfin, quelle personne au monde, excepte ma soeur Marguerite, pourrait connaître l'existence de cette échelle?--Voyons, répéta-t-il, quel est l'ami? Le billet est signé: _Un ami_. Quel est l'ami du duc d'Anjou qui connaît si bien le fond des armoires de mon appartement ou de celui de ma soeur?
Le duc achevait à peine de formuler cet argument, qui lui semblait victorieux, que, relisant le billet pour en reconnaître l'écriture, si la chose était possible, il fut pris d'une idée soudaine.
--Bussy! s'écria-t-il.
En effet, Bussy, que tant de dames adoraient, Bussy qui semblait un héros à la reine de Navarre, laquelle poussait, elle l'avoue elle-même dans ses Mémoires, des cris d'effroi chaque fois qu'il se battait en duel; Bussy discret, Bussy versé dans la science des armoires, n'était-ce pas, selon toute probabilité, Bussy, le seul de tous ses amis sur lequel le duc pouvait véritablement compter, n'était-ce pas Bussy qui avait envoyé le billet?
Et la perplexité du prince s'augmenta encore.
Tout se réunissait cependant pour persuader au duc d'Anjou que l'auteur du billet était Bussy. Le duc ne connaissait pas tous les motifs que le gentilhomme avait de lui en vouloir, puisqu'il ignorait son amour pour Diane de Méridor; il est vrai qu'il s'en doutait quelque peu; comme le duc avait aimé Diane, il devait comprendre la difficulté qu'il y avait pour Bussy à voir cette belle jeune femme sans l'aimer, mais ce léger soupçon ne s'effaçait pas moins devant les probabilités. La loyauté de Bussy ne lui avait pas permis de demeurer oisif tandis qu'on enchaînait son maître; Bussy avait été séduit par les dehors aventureux de cette expédition; il avait voulu se venger du duc à sa façon, c'est-à-dire en lui rendant la liberté. Plus de doute, c'était Bussy qui avait écrit, c'était Bussy qui attendait.
Pour achever de s'éclaircir, le prince s'approcha de la fenêtre, il vit, dans le brouillard qui montait de la rivière, trois silhouettes oblongues qui devaient être des chevaux, et deux espèces de pieux qui semblaient plantés sur la grève: ce devait être deux hommes.
Deux hommes, c'était bien cela: Bussy et son fidèle le Haudoin.
--La tentation est dévorante, murmura le duc, et le piège, si piège il y a, est tendu trop artistement pour qu'il y ait honte à moi de m'y laisser prendre.
François alla regarder au trou de la serrure du salon; il vit ses quatre gardiens; deux dormaient, deux autres avaient hérité de l'échiquier de Chicot et jouaient aux échecs.
Il éteignit sa lumière.
Puis il alla ouvrir sa fenêtre et se pencha en dehors de son balcon.
Le gouffre, qu'il essayait de sonder du regard, était rendu plus effrayant encore par l'obscurité. Il recula.
Mais c'est un attrait si irrésistible que l'air et l'espace pour un prisonnier, que François, en rentrant dans sa chambre, se figura qu'il étouffait. Ce sentiment fut tellement ressenti par lui, que quelque chose comme le dégoût de la vie et l'indifférence de la mort passa dans son esprit.
Le prince, étonné, se figura que le courage lui venait.
Alors, profitant de ce moment d'exaltation, il saisit l'échelle de soie, la fixa à son balcon par les crochets de fer qu'elle présentait à l'une de ses extrémités, puis il retourna à la porte qu'il barricada de son mieux, et, bien persuadé que, pour vaincre l'obstacle qu'il venait de créer, on serait forcé de perdre dix minutes, c'est-à-dire plus de temps qu'il ne lui en fallait pour atteindre le bas de son échelle, il revint à la fenêtre.
Il chercha alors à revoir au loin les chevaux et les hommes, mais il n'aperçut plus rien.
--J'aimerais mieux cela, murmura-t-il, fuir seul vaut mieux que fuir avec l'ami le mieux connu; à plus forte raison avec un ami inconnu.
En ce moment, l'obscurité était complète, et les premiers grondements de l'orage, qui menaçait depuis une heure, commençaient à faire retentir le ciel, un gros nuage aux franges argentées s'étendait comme un éléphant couché d'un côté à l'autre de la rivière; sa croupe s'appuyant au palais; sa trompe, indéfiniment recourbée, dépassant la tour de Nesle, et se perdant à l'extrémité sud de la ville.
Un éclair lézarda pour un instant le nuage immense, et il sembla au prince apercevoir dans le fossé, au-dessous de lui, ceux qu'il avait cherchés inutilement sur la grève.
Un cheval hennit; il n'y avait pas de doute, il était attendu.
Le duc secoua l'échelle pour s'assurer qu'elle était solidement attachée, puis il enjamba la balustrade et posa le pied sur le premier échelon.
Nul ne pourrait rendre l'angoisse terrible qui étreignait en ce moment le coeur du prisonnier, placé entre un frêle cordonnet de soie pour tout appui, et les menaces mortelles de son frère.
Mais à peine eut-il posé le pied sur la première traverse de bois, qu'il lui sembla que l'échelle, au lieu de vaciller comme il s'y était attendu, se roidissait, au contraire, et que le second échelon se présentait à son second pied sans que l'échelle eût fait ou paru faire le mouvement de rotation bien naturel en pareil cas.
Était-ce un ami ou un ennemi qui tenait le bas de l'échelle; étaient-ce des bras ouverts ou des bras armés qui l'attendaient au dernier échelon?
Une terreur irrésistible s'empara de François; il tenait encore le balcon de la main gauche, il fit un mouvement pour remonter.
On eût dit que la personne invisible qui attendait le prince au pied de la muraille devinait tout se qui se passait dans son coeur, car, au moment même, un petit tiraillement, bien doux et bien égal, une sorte de sollicitation de la soie, arriva jusqu'au pied du prince.
--Voilà qu'on tient l'échelle par en bas, dit-il, on ne veut donc pas que je tombe. Allons, du courage.
Et il continua de descendre; les deux montants de l'échelle étaient tendus comme des bâtons. François remarqua que l'on avait soin d'écarter les échelons du mur pour faciliter l'appui de son pied. Dès lors il se laissa glisser comme une flèche, coulant sur les mains plutôt que sur les échelons, et sacrifiant à cette rapide descente le pan doublé de son manteau.
Tout à coup, au lieu de toucher la terre, qu'il sentait instinctivement être proche de ses pieds, il se sentit enlevé dans les bras d'un homme qui lui glissa à l'oreille ces trois mots:
--Vous êtes sauvé.
Alors on le porta jusqu'au revers du fossé, et là on le poussa le long d'un chemin pratiqué entre des éboulements de terre et de pierre; il parvint enfin à la crête; à la crête, un autre homme attendait, qui le saisit par le collet et le tira à lui; puis, ayant aidé de même son compagnon, courut, courbé comme un vieillard, jusqu'à la rivière. Les chevaux étaient bien où François les avait vus d'abord.
Le prince comprit qu'il n'y avait plus à reculer; il était complètement à la merci de ses sauveurs. Il courut à l'un des trois chevaux, sauta dessus; ses deux compagnons en firent autant. La même voix qui lui avait déjà parlé tout bas à l'oreille lui dit avec le même laconisme et le même mystère:
--Piquez.
Et tous trois partirent au galop.
--Cela va bien jusqu'à présent, pensait tout bas le prince, espérons que la suite de l'aventure ne démentira point le commencement.
--Merci, merci, mon brave Bussy, murmurait tout bas le prince à son camarade de droite, enveloppé jusqu'au nez dans un grand manteau brun.
--Piquez, répondait celui-ci du fond de son manteau.
Et, lui-même donnant l'exemple, les trois chevaux et les trois cavaliers passaient comme des ombres.
On arriva ainsi au grand fossé de la Bastille, que l'on traversa sur un pont improvisé la veille par les ligueurs, qui, ne voulant pas que leurs communications fussent interrompues avec leurs amis, avaient avisé à ce moyen, qui facilitait, comme on le voit, les relations.
Les trois cavaliers se dirigèrent vers Charenton. Le cheval du prince semblait avoir des ailes.
Tout à coup le compagnon de droite sauta le fossé, et se lança dans la forêt de Vincennes, en disant avec son laconisme ordinaire ce seul mot au prince:
--Venez.
Le compagnon de gauche en fit autant, mais sans parler. Depuis le moment du départ, pas une parole n'était sortie de la bouche de celui-ci.
Le prince n'eut pas même besoin de faire sentir la bride ou les genoux à sa monture, le noble animal sauta le fossé avec la même ardeur qu'avaient montré les deux autres chevaux; et, au hennissement avec lequel il franchit l'obstacle, plusieurs hennissements répondirent des profondeurs de la forêt.
Le prince voulut arrêter son cheval, car il craignait qu'on ne le conduisit à quelque embuscade.
Mais il était trop tard; l'animal était lancé de façon à ne plus sentir le mors; cependant, en voyant ses deux compagnons relentir sa course, il ralentit aussi la sienne, et François se trouva dans une sorte de clairière où huit ou dix hommes à cheval, rangés militairement, se révélaient aux yeux par le reflet de la lune qui argentait leur cuirasse.
--Oh! oh! fit le prince, que veut dire ceci, monsieur?
--Ventre Saint-Gris! s'écria celui auquel s'adressait la question, cela veut dire que nous sommes saufs.
--Vous, Henri, s'écria le duc d'Anjou stupéfait, vous, mon libérateur?
--Eh! dit le Béarnais, en quoi cela peut-il vous étonner, ne sommes-nous point alliés?
Puis, jetant les yeux autour de lui pour chercher un second compagnon.
--Agrippa, dit-il, où diable es-tu?
--Me voilà, dit d'Aubigné, qui n'avait pas encore desserré les dents; bon! si c'est comme cela que vous arrangez vos chevaux.... Avec cela que vous en avez tant!
--Bon! bon! dit le roi de Navarre. Ne gronde pas, pourvu qu'il en reste deux, reposés et frais, avec lesquels nous puissions faire une douzaine de lieues d'une seule traite, c'est tout ce qu'il me faut.
--Mais où me menez-vous donc, mon cousin? demanda François avec inquiétude.
--Où vous voudrez, dit Henri; seulement allons-y vite, car d'Aubigné a raison; le roi de France a des écuries mieux montées que les miennes, et il est assez riche pour crever une vingtaine de chevaux, s'il a mis dans sa tête de nous rejoindre.
--En vérité, je suis libre d'aller où je veux? demanda François.
--Certainement, et j'attends vos ordres, dit Henri.
--Eh bien, alors, à Angers.
--Vous voulez aller à Angers? A Angers, soit: c'est vrai, là vous êtes chez vous.
--Mais vous, mon cousin?
--Moi, en vue d'Angers, je vous quitte, et je pique vers la Navarre, où ma bonne Margot m'attend; elle doit même fort s'ennuyer de moi!
--Mais personne ne vous savait ici? dit François.
--J'y suis venu vendre trois diamants de ma femme.
--Ah! fort bien.
--Et puis savoir un peu, en même temps, si décidément la Ligue m'allait ruiner.
--Vous voyez qu'il n'en est rien.
--Grâce à vous, oui.
--Comment! grâce à moi?
--Eh! oui, sans doute: si au lieu de refuser d'être chef de la Ligue, quand vous avez su qu'elle était dirigée contre moi, vous eussiez accepté et fait cause commune avec mes ennemis, j'étais perdu. Aussi, quand j'ai appris que le roi avait puni votre refus de la prison, j'ai juré que je vous en tirerais, et je vous en ai tiré.
--Toujours aussi simple, se dit en lui-même le duc d'Anjou; en vérité, c'est conscience que de le tromper.
--Va, mon cousin, dit en souriant le Béarnais, va dans l'Anjou. Ah! monsieur de Guise, vous croyez avoir ville gagnée! mais je vous envoie là un compagnon un peu bien gênant; gare à vous!
Et, comme on leur amenait les chevaux frais que Henri avait demandés, tous deux sautèrent en selle et partirent au galop, accompagnés d'Agrippa d'Aubigné, qui les suivait en grondant.
CHAPITRE XXVIII
LES AMIS.
Pendant que Paris bouillonnait comme l'intérieur d'une fournaise, madame de Monsoreau, escortée par son père et deux de ces serviteurs qu'on recrutait alors comme des troupes auxiliaires pour une expédition, s'acheminait vers le château de Méridor, par étapes de dix lieues à la journée.
Elle aussi commençait à goûter cette liberté précieuse aux gens qui ont souffert. L'azur du ciel et de la campagne, comparé à ce ciel toujours menaçant, suspendu comme un crêpe sur les tours noires de la Bastille, les feuillages déjà verts, les belles routes se perdant comme de longs rubans onduleux dans le fond des bois; tout cela lui paraissait frais et jeune, riche et nouveau, comme si réellement elle fût sortie du cercueil où la croyait plongée son père.
Lui, le vieux baron, était rajeuni de vingt ans. A le voir d'aplomb sur ses étriers, et talonnant le vieux Jarnac, on eût pris le noble seigneur pour un de ces époux barbons qui accompagnent leur jeune fiancée en veillant amoureusement sur elle.
Nous n'entreprendrons pas de décrire ce long voyage. Il n'eut d'autres incidents que le lever et le coucher du soleil. Quelquefois impatiente, Diane se jetait à bas de son lit, lorsque la lune argentait les vitres de sa chambre d'hôtellerie, réveillait le baron, secouait le lourd sommeil de ses gens, et l'on partait, par un beau clair de lune, pour gagner quelques lieues sur le long chemin que la jeune femme trouvait infini.
Il fallait, d'autres fois, la voir, en pleine marche, laisser passer devant Jarnac, tout fier de devancer les autres, puis les serviteurs, et demeurer seule en arrière sur un tertre, afin de regarder dans la profondeur de la vallée si quelqu'un ne suivait pas.... Et, lorsque la vallée était déserte, lorsque Diane n'avait aperçu que les troupeaux épars dans le pâturage, ou le clocher silencieux de quelque bourg dressé au bout de la route, elle revenait plus impatiente que jamais. Alors son père, qui l'avait suivie du coin de l'oeil, lui disait:
--Ne crains rien, Diane.
--Craindre quoi, mon père?
--Ne regardes-tu pas si M. de Monsoreau te suit?
--Ah! c'est vrai.... Oui, je regardais cela, disait la jeune femme avec un nouveau regard en arrière.
Ainsi, de crainte en crainte, d'espoir en déception, Diane arriva, vers la fin du huitième jour, au château de Méridor, et fut reçue au pont-levis par madame de Saint-Luc et son mari, devenus châtelains en l'absence du baron.
Alors commença pour ces quatre personnes une de ces existences comme tout homme en a rêvé en lisant Virgile, Longus et Théocrite.
Le baron et Saint-Luc chassaient du soir au matin. Sur les traces de leurs chevaux s'élançaient les piqueurs. On voyait des avalanches de chiens rouler du haut des collines à la poursuite d'un lièvre ou d'un renard, et quand le tonnerre de cette cavalcade furieuse passait dans les bois, Diane et Jeanne, assises l'une auprès de l'autre sur la mousse, à l'ombre de quelque hallier, tressaillaient un moment, et reprenaient bientôt leur tendre et mystérieuse conversation.