La dame de Monsoreau — Tome 2.
Chapter 17
Il pouvait ainsi, d'un seul coup, d'un seul bloc, en masse, embrasser d'un coup d'oeil et presque compter ses ennemis, renseigné de temps en temps par Chicot, caché derrière son fauteuil royal; averti par un signe de la reine mère, ou réveillé par quelques frémissements des infimes ligueurs, plus impatients que leurs chefs, parce qu'ils étaient moins avant qu'eux dans le secret.
Tout à coup M. de Monsoreau entra.
--Tiens, dit Chicot, regarde donc, Henriquet.
--Que veux-tu que je regarde?
--Regarde ton grand veneur, pardieu! il en vaut bien la peine; il est assez pâle et assez crotté pour mériter d'être vu.
--En effet, dit le roi, c'est lui-même.
Henri fit un signe à M. de Monsoreau; le grand veneur s'approcha.
--Comment êtes-vous au Louvre, monsieur? demanda Henri. Je vous croyais à Vincennes, occupé à nous détourner un cerf.
--Le cerf était, en effet, détourné à sept heures du matin, sire; mais, voyant que midi était prêt à sonner et que je n'avais aucune nouvelle, j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé malheur, et je suis accouru.
--En vérité? fit le roi.
--Sire, dit le comte, si j'ai manqué à mon devoir, n'attribuez cette faute qu'à un excès de dévouement.
--Oui, monsieur, dit Henri, et croyez bien que je l'apprécie.
--Maintenant, reprit le comte avec hésitation, si Votre Majesté exige que je retourne à Vincennes, comme je suis rassuré....
--Non, non, restez, notre grand veneur; cette chasse était une fantaisie qui nous était passée par la tête, et qui s'en est allée comme elle était venue; restez, et ne vous éloignez pas; j'ai besoin d'avoir autour de moi des gens qui me sont dévoués, et vous venez de vous ranger vous-même parmi ceux sur le dévouement desquels je puis compter.
Monsoreau s'inclina.
--Où Votre Majesté veut-elle que je me tienne? demanda le comte.
--Veux-tu me le donner pour une demi-heure? demanda tout bas Chicot à l'oreille du roi.
--Pourquoi faire?
--Pour le tourmenter un peu. Qu'est-ce que cela te fait? Tu me dois bien un dédommagement pour m'obliger d'assister à une cérémonie aussi fastidieuse que celle que tu nous promets.
--Eh bien, prends-le.
--J'ai eu l'honneur de demander à Votre Majesté où elle désirait que je prisse place? demanda une seconde fois le comte.
--Je croyais vous avoir répondu: «Où vous voudrez.» Derrière mon fauteuil, par exemple. C'est là que je mets mes amis.
--Venez çà, notre grand veneur, dit Chicot en livrant à M. de Monsoreau une portion du terrain qu'il s'était réservé pour lui tout seul, et flairez-moi un peu ces gaillards-là. Voilà un gibier qui se peut détourner sans limier. Ventre de biche! monsieur le comte, quel fumet! Ce sont les cordonniers qui passent, ou plutôt qui sont passés; puis, voici les tanneurs. Mort de ma vie! notre grand veneur, si vous perdez la trace de ceux-ci, je vous déclare que je vous ôte le brevet de votre charge!
M. de Monsoreau faisait semblant d'écouter, ou plutôt il écoutait sans entendre. Il était fort affairé et regardait tout autour de lui avec une préoccupation qui échappa d'autant moins au roi, que Chicot eut le soin de la lui faire remarquer.
--Eh! dit-il tout bas au roi, sais-tu ce que chasse en ce moment ton grand veneur?
--Non; que chasse-t-il?
--Il chasse ton frère d'Anjou.
--Ce n'est pas à vue, en tout cas, dit Henri en riant.
--Non, c'est au juger. Tiens-tu à ce qu'il ignore où il est?
--Mais je ne serais pas fâché, je l'avoue, qu'il fit fausse route.
--Attends, attends, dit Chicot, je vais le lancer sur une piste, moi. On dit que le loup a le fumet du renard; il s'y trompera. Demande-lui seulement où est la comtesse.
--Pour quoi faire?
--Demande toujours, tu verras.
--Monsieur le comte, dit Henri, qu'avez-vous donc fait de madame de Monsoreau? Je ne l'aperçois pas parmi ces dames?
Le comte tressaillit comme si un serpent l'eût mordu au pied.
Chicot ce grattait le bout du nez en clignant des yeux à l'adresse du roi.
--Sire, répondit le grand veneur, madame la comtesse était malade, l'air de Paris lui est mauvais, et elle est partie cette nuit, après avoir sollicité et obtenu congé de la reine, avec le baron de Méridor, son père.
--Et vers quelle partie de la France s'achemine-t-elle? demanda le roi, enchanté d'avoir une occasion de détourner la tête tandis que les tanneurs passaient.
--Vers l'Anjou, son pays, sire.
--Le fait est, dit Chicot gravement, que l'air de Paris ne sied point aux femmes enceintes: _Gravidis uxoribus Lutetia inclemens._ Je te conseille d'imiter l'exemple du comte, Henri, et d'envoyer aussi la reine quelque part quand elle le sera....
Monsoreau pâlit et regarda furieusement Chicot, qui, le coude appuyé sur le fauteuil royal et le menton dans sa main, paraissait fort attentif à considérer les passementiers qui suivaient immédiatement les tanneurs.
--Et qui vous a dit, monsieur l'impertinent, que madame la comtesse fût enceinte? murmura Monsoreau.
--Ne l'est-elle point? dit Chicot; voilà ce qui serait plus impertinent, ce me semble, à supposer.
--Elle ne l'est pas, monsieur.
--Tiens, tiens, tiens, dit Chicot, as-tu entendu, Henri? il paraît que ton grand veneur a commis la même faute que toi: il a oublié de rapprocher les chemises de Notre-Dame.
Monsoreau ferma ses poings et dévora sa colère, après avoir lancé à Chicot un regard de haine et de menace auquel Chicot répondit en enfonçant son chapeau sur ses yeux et en faisant jouer, comme un serpent, la mince et longue plume qui ombrageait son feutre.
Le comte vit que le moment était mal choisi, et secoua la tête, comme pour faire tomber de son front les nuages dont il était chargé.
Chicot se désassombrit à son tour, et, passant de l'air matamore au plus gracieux sourire:
--Cette pauvre comtesse, ajouta-t-il, elle est dans le cas de périr d'ennui par les chemins!
--J'ai dit au roi, répondit Monsoreau, qu'elle voyageait avec son père.
--Soit, c'est respectable, un père, je ne dis pas non; mais ce n'est pas amusant; et, si elle n'avait que ce digne baron pour la distraire par les chemins... mais heureusement....
--Quoi? demanda vivement le comte.
--Quoi, quoi? répondit Chicot.
--Que veut dire: heureusement?
--Ah! ah! c'était une ellipse que vous faisiez, monsieur le comte.
Le comte haussa les épaules.
--Je vous demande bien pardon, notre grand veneur. La forme interrogatoire dont vous venez de vous servir s'appelle une ellipse. Demandez plutôt à Henri, qui est un philologue?
--Oui, dit Henri, mais que signifiait ton adverbe.
--Quel adverbe?
--_Heureusement._
--Heureusement signifiait heureusement. Heureusement, disais-je, et, en cela, j'admirais la bonté de Dieu. Heureusement donc qu'il existe à l'heure qu'il est, par les chemins, quelques-uns de nos amis, et des plus facétieux même, qui, s'ils rencontrent la comtesse, la distrairont à coup sûr; et, ajouta négligemment Chicot, comme ils suivent la même route, il est probable qu'ils la rencontreront. Oh! je les vois d'ici. Les vois-tu, Henri, toi qui es un homme d'imagination? Les vois-tu sur un beau chemin vert, caracolant avec leurs chevaux, et contant à madame la comtesse cinquante gaillardises dont elle pâme, la chère dame?
Second poignard, plus acéré que le premier, planté dans la poitrine du grand veneur.
Cependant il n'y avait pas moyen d'éclater; le roi était là, et Chicot avait, momentanément du moins, un allié dans le roi; aussi, avec une affabilité qui témoignait des efforts qu'il avait dû faire pour dompter sa méchante humeur:
--Quoi! vous avez des amis qui voyagent vers l'Anjou? dit-il en caressant Chicot du regard et de la voix.
--Vous pourriez même dire nous avons, monsieur le comte, car ces amis-là sont encore plus vos amis que les miens.
--Vous m'étonnez, monsieur Chicot, dit le comte; je ne connais personne qui....
--Bon! faites le mystérieux.
--Je vous jure.
--Vous en avez si bien, monsieur le comte, et même ce vous sont des amis si chers, que tout à l'heure, par habitude, car vous savez parfaitement qu'ils sont sur la route de l'Anjou, que tout à l'heure, par habitude, je vous les ai vu chercher dans la foule, inutilement, bien entendu.
--Moi, fit le comte, vous m'avez vu?
--Oui, vous, le grand veneur, le plus pâle de tous les grands veneurs passés, présents et futurs, depuis Nemrod jusqu'à M. d'Autefort, votre prédécesseur.
--Monsieur Chicot!
--Le plus pâle, je le répète: _Veritas veritatum._ Ceci est un --barbarisme, attendu qu'il n'y a jamais qu'une vérité, vu que, s'il y --en avait deux, il y en aurait au moins une qui ne serait pas vraie; --mais vous n'êtes pas philologue, cher monsieur Esaü.
--Non, monsieur, je ne le suis pas; voilà donc pourquoi je vous prierai de revenir tout directement à ces amis dont vous me parliez, et de vouloir bien, si cependant cette surabondance d'imagination qu'on remarque en vous vous le permet, et de vouloir bien nommer ces amis par leurs véritables noms.
--Eh! vous répétez toujours la même chose. Cherchez, monsieur le grand veneur. Morbleu! cherchez, c'est votre métier de détourner les bêtes, témoin ce malheureux cerf que vous avez dérangé ce matin, et qui ne devait point s'attendre à cela de votre part. Si l'on venait vous empêcher de dormir, vous, est-ce que vous seriez content?
Les yeux de Monsoreau erraient avec effroi sur l'entourage de Henri.
--Quoi! s'écria-t-il en voyant une place vide près du roi.
--Allons donc! dit Chicot.
--M. le duc d'Anjou, s'écria le grand veneur.
--Taïaut, taïaut! dit le Gascon, voilà la bête lancée.
--Il est parti aujourd'hui! exclama le comte.
--Il est parti aujourd'hui, répondit Chicot, mais il est possible qu'il _ait_ parti hier au soir. Vous n'êtes pas philologue, monsieur; mais demandez au roi, qui l'est. Quand, c'est-à-dire à quel moment a disparu ton frère, Henriquet?
--Cette nuit, répondit le roi.
--Le duc, le duc est parti, murmura Monsoreau blême et tremblant. Ah! mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous là, sire?
--Je ne dis pas, reprit le roi, que mon frère soit parti; je dis seulement que, cette nuit, il a disparu, et que ses meilleurs amis ne savent point où il est.
--Oh! fit le comte avec colère, si je croyais cela!....
--Eh bien, eh bien, que feriez-vous? d'ailleurs, voyez un peu le grand malheur, quand il conterait quelque douceur à madame de Monsoreau? C'est le galant de la famille que notre ami François; il l'était pour le roi Charles IX, du temps que le roi Charles IX vivait, et il l'est pour le roi Henri III, qui a autre chose à faire que d'être galant. Que diable! c'est bien le moins qu'il y ait à la cour un prince qui représente l'esprit français!
--Le duc, le duc parti! répéta Monsoreau, en êtes-vous bien sûr, monsieur?
--Et vous? demanda Chicot.
Le grand veneur se tourna encore une fois vers la place occupée ordinairement par le duc près de son frère, place qui continuait de demeurer vide.
--Je suis perdu, murmura-t-il avec un mouvement si marqué pour fuir, que Chicot le retint.
--Tenez-vous donc tranquille, mordieu! vous ne faites que bouger, et cela fait mal au coeur au roi. Mort de ma vie! je voudrais bien être à la place de votre femme, ne fût-ce que pour voir tout le jour un prince à deux nez, et pour entendre M. Aurilly, qui joue du luth comme feu Orphée. Quelle chance elle a, votre femme! quelle chance!
Monsoreau frissonna de colère.
--Tout doux, monsieur le grand veneur, dit Chicot, cachez donc votre joie! voici la séance qui s'ouvre; c'est indécent de manifester ainsi ses passions; écoutez le discours du roi.
Force fut au grand veneur de se tenir à sa place; car, en effet, petit à petit la salle du Louvre s'était remplie: il demeura donc immobile et dans l'attitude du cérémonial. Toute l'assemblée avait pris séance; M. de Guise venait d'entrer et de plier le genou devant le roi, non sans jeter, lui aussi, un regard de surprise inquiète sur le siège laissé vacant par M. le duc d'Anjou.
Le roi se leva. Les hérauts commandèrent la silence.
CHAPITRE XXIV
COMMENT LE ROI NOMMA UN CHEF QUI N'ÉTAIT NI SON ALTESSE LE DUC D'ANJOU NI MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE.
Messieurs, dit le roi au milieu du plus profond silence, et après s'être assuré que d'Épernon, Schomberg, Maugiron et Quélus, remplacés dans leur garde par un poste de dix Suisses, étaient venus le rejoindre et se tenaient derrière lui; Messieurs, un roi entend également, placé qu'il est, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre, les voix qui viennent d'en haut et les voix qui viennent d'en bas, c'est-à-dire ce que commande Dieu et ce que demande son peuple. C'est une garantie pour tous mes sujets, et je comprends aussi parfaitement cela, que l'association de tous les pouvoirs réunis en un seul faisceau pour défendre la foi catholique. Aussi ai-je pour agréable le conseil que nous a donné mon cousin de Guise. Je déclare donc la sainte Ligue bien et dûment autorisée et instituée, et, comme il faut qu'un si grand corps ait une bonne et puissante tête, comme il importe que le chef appelé à soutenir l'Église soit un des fils les plus zélés de l'Église, et que ce zèle lui soit imposé par sa nature même et sa charge, je prends un prince chrétien pour le mettre à la tête de la Ligue, et je déclare que désormais ce chef s'appellera....
Henri fit à dessein une pause.
Le vol d'un moucheron eût fait événement au milieu de l'immobilité générale.
Henri répéta.
--Et je déclare que ce chef s'appellera Henri de Valois, roi de France et de Pologne.
Henri, en prononçant ces paroles, avait haussé la voix avec une sorte d'affectation, en signe de triomphe et pour échauffer l'enthousiasme de ses amis prêts à éclater, comme aussi pour achever d'écraser les ligueurs dont les sourds murmures décelaient le mécontentement, la surprise et l'épouvante.
Quant au duc de Guise, il était demeuré anéanti: de larges gouttes de sueur coulaient de son front; il échangea un regard avec le duc de Mayenne et le cardinal son frère, qui se tenaient au milieu des deux groupes de chefs, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.
Monsoreau, plus étonné que jamais de l'absence du duc d'Anjou, commença à se rassurer en se rappelant les paroles de Henri III.
En effet, le duc pouvait être disparu sans être parti.
Le cardinal quitta sans affectation le groupe dans lequel il se trouvait et se glissa jusqu'à son frère.
--François, lui dit-il à l'oreille, ou je me trompe fort, ou nous ne sommes plus en sûreté ici. Hâtons-nous de prendre congé, car la populace est étrange, et le roi qu'elle exécrait hier va devenir son idole pour quelques jours.
--Soit, dit Mayenne, partons. Attendez notre frère ici: moi, je vais préparer la retraite.
--Allez.
Pendant ce temps, le roi avait signé l'acte préparé sur la table et dressé d'avance par M. de Morvilliers, la seule personne qui fût, avec la reine mère, dans la connaissance du secret; puis il avait, de ce ton goguenard qu'il savait si bien prendre dans l'occasion, dit en nasillant à M. de Guise:
--Signez donc, mon beau cousin.
Et il lui avait passé la plume.
Puis, lui désignant la place du bout du doigt:
--Là, là, avait-il dit, au-dessous de moi. Maintenant passez à M. le cardinal et à M. le duc de Mayenne.
Mais le duc de Mayenne était déjà au bas des degrés et le cardinal dans l'autre chambre.
Le roi remarqua leur absence.
--Alors, passez à M. le grand veneur, dit-il.
Le duc signa, passa la plume au grand veneur, et fit un mouvement pour se retirer.
--Attendez, dit le roi.
Et, pendant que Quélus reprenait d'un air narquois la plume des mains de M. de Monsoreau, et que non seulement toute la noblesse présente, mais encore tous les chefs de corporations convoqués pour ce grand événement s'apprêtaient à signer au-dessous du roi, et sur des feuilles volantes auxquelles devaient faire suite les différents registres où, la veille, chacun avait pu, qu'il fût petit ou grand, noble ou vilain, inscrire son nom en toutes lettres, pendant ce temps, le roi disait au duc de Guise:
--Mon cousin, c'était votre avis, je crois: faire, pour garde de notre capitale, une bonne armée avec toutes les forces de la Ligue? L'armée est faite et convenablement faite, puisque le général naturel des Parisiens, c'est le roi.
--Assurément, sire, répondit le duc sans trop savoir ce qu'il disait.
--Mais je n'oublie pas, continua le roi, que j'ai une autre armée à commander, et que ce commandement appartient de droit au premier homme de guerre du royaume. Tandis que moi je commanderai à la Ligue, allez donc commander l'armée, mon cousin.
--Et quand dois-je partir? demanda le duc.
--Sur-le-champ, répondit le roi.
--Henri! Henri! fit Chicot que l'étiquette empêcha de courir sus au roi pour l'arrêter en pleine harangue, comme il en avait bonne envie.
Mais, comme le roi ne l'avait pas entendu, ou, s'il l'avait entendu, ne l'avait pas compris, il s'avança révérencieusement, tenant à la main une énorme plume, et, se faisant jour jusqu'à ce qu'il fût près du roi:
--Tu te tairas, j'espère, double niais, lui dit-il tout bas.
Mais il était déjà trop tard. Le roi, comme nous l'avons vu, avait déjà annoncé au duc de Guise sa nomination, et lui remettait son brevet signé à l'avance, et cela malgré tous les gestes et toutes les grimaces du Gascon.
Le duc de Guise prit son brevet et sortit.
Le cardinal l'attendait à la porte de la salle, et le duc de Mayenne les attendait tous deux à la porte du Louvre.
Ils montèrent à cheval à l'instant même, et dix minutes ne s'étaient pas écoulées, que tous trois étaient hors de Paris.
Le reste de l'assemblée se retira peu à peu. Les uns criaient: Vive le roi! les autres: Vive la Ligue!
--Au moins, dit Henri en riant, j'ai résolu un grand problème.
--Oh! oui, murmura Chicot, tu es un fier mathématicien, va!
--Sans doute, reprit le roi, en faisant pousser à tous ces coquins les deux cris opposés,je suis parvenu à leur faire crier la même chose.
--_Sta bene!_ dit la reine mère à Henri en lui serrant la main.
--Crois cela et bois du lait, dit le Gascon; elle enrage: ses Guises sont presque aplatis du coup.
--Oh! sire, sire, s'écrièrent les favoris en s'approchant tumultueusement du roi, la sublime imagination que vous avez eue là!
--Ils croient que l'argent va leur pleuvoir comme manne, dit Chicot à l'autre oreille du roi.
Henri fut reconduit en triomphe à son appartement; au milieu du cortège qui accompagnait et suivait le roi, Chicot jouait le rôle du détracteur antique en poursuivant son maître de ses lamentations.
Cette persistance de Chicot à rappeler au demi-dieu du jour qu'il n'était qu'un homme frappa le roi au point qu'il congédia tout le monde et demeura seul avec Chicot.
--Ah ça! dit Henri en se retournant vers le Gascon, savez-vous que vous n'êtes jamais content, maître Chicot, et que cela devient assommant? Que diable! ce n'est pas de la complaisance que je vous demande, c'est du bon sens.
--Tu as raison, Henri, dit Chicot, car c'est ce dont tu as le plus besoin.
--Conviens, au moins, que le coup est bien joué?
--C'est justement de cela que je ne veux pas convenir.
--Ah! tu es jaloux, monsieur le roi de France!
--Moi, Dieu m'en garde! je choisirais mieux mes sujets de jalousie.
--Corbleu! monsieur l'épilogueur!....
--Oh! quel amour-propre féroce!
--Voyons, suis-je, ou non, roi de la Ligue?
--Certainement, et c'est incontestable, tu l'es. Mais...
--Mais quoi?
--Mais tu n'es plus roi de France.
--Et qui donc est roi de France?
--Tout le monde, excepté toi, Henri; ton frère d'abord.
--Mon frère! de qui veux-tu parler?
--De M. d'Anjou, parbleu!
--Que je tiens prisonnier?
--Oui, car, tout prisonnier qu'il est, il est sacré, et toi, tu ne l'es pas.
--Par qui est-il sacré?
--Par le cardinal de Guise; en vérité, Henri, je te conseille de parler encore de ta police; on sacre un roi à Paris devant trente-trois personnes, en pleine église Sainte-Geneviève, et tu ne le sais pas.
--Ouais; et tu le sais, toi?
--Certainement que je le sais.
--Et comment peux-tu savoir ce que je ne sais pas?
--Ah! parce que tu fais faire ta police par M. de Morvilliers, et que moi je fais ma police moi-même.
Le roi fronça le sourcil.
--Nous avons donc déjà, comme roi de France, sans compter Henri de Valois, nous avons François d'Anjou, puis nous avons encore, voyons, dit Chicot en ayant l'air de chercher, nous avons encore le duc de Guise.
--Le duc de Guise?
--Le duc de Guise, Henri de Guise, Henri le Balafré. Je répète donc: nous avons encore le duc de Guise.
--Beau roi, en vérité, que j'exile, que j'envoie à l'armée!
--Bon! comme si on ne t'avait pas exilé en Pologne, toi; comme s'il n'y avait pas plus près de La Charité au Louvre que de Cracovie à Paris! Ah! il est vrai que tu l'envoies à l'armée; voilà où est la finesse du coup, l'habileté de la botte; tu l'envoies à l'armée, c'est-à-dire que tu mets trente mille hommes sous ses ordres; ventre de biche! et quelle armée! une vraie armée... ce n'est pas comme ton armée de la Ligue... Non... une armée de bourgeois, c'est bon pour Henri de Valois, roi des mignons; à Henri de Guise, il faut une armée de soldats, et de quels soldats! durs, aguerris, roussis par le canon, capables de dévorer vingt armées de la Ligue; de sorte que si, étant roi de fait, Henri de Guise avait un jour la sotte fantaisie de le devenir de nom, il n'aurait qu'à tourner ses trompettes du côté de la capitale, et dire: «En avant! avalons Paris d'une bouchée, et Henri de Valois et le Louvre avec.» Ils le feraient, les drôles, je les connais.
--Vous oubliez une chose seulement dans votre argumentation, illustre politique que vous êtes, dit Henri.
--Ah! dame, cela c'est possible, surtout si ce que j'oublie est un quatrième roi.
--Non; vous oubliez, dit Henri avec un suprême dédain, que, pour songer à régner sur la France, quand c'est un Valois qui porte la couronne, il faut un peu regarder en arrière et compter ses ancêtres. Que pareille idée vienne à M. d'Anjou, passe encore; il est de race à y prétendre, lui, ses aïeux sont les miens; il peut y avoir lutte et balance entre nous, car, entre nous, c'est une question de primogéniture, et voilà tout. Mais M. de Guise... allons donc, maître Chicot! allez étudier le blason, notre ami, et dites-nous si les fleurs de lis de France ne sont pas de meilleure maison que les merlettes de Lorraine.
--Eh! eh! fit Chicot, voilà justement où est l'erreur, Henri.
--Comment, où est l'erreur?
--Sans doute. M. de Guise est de bien meilleure maison que tu ne crois, va.
--De meilleure maison que moi peut-être? dit Henri en souriant.
--Il n'y a pas de peut-être, mon petit Henriquet.
--Vous êtes fou, monsieur Chicot.
--Dame! c'est mon titre.
--Mais je dis véritablement fou, mais je dis fou à lier. Allez apprendre à lire, mon ami.
--Eh bien, Henri, dit Chicot, toi qui sais lire, toi qui n'as pas besoin de retourner comme moi à l'école, lis un peu ceci.
Et Chicot tira de sa poitrine le parchemin sur lequel Nicolas David avait écrit la généalogie que nous connaissons, celle-là même qui était revenue d'Avignon, approuvée par le pape, et qui faisait descendre Henri de Guise de Charlemagne.
Henri pâlit dès qu'il eut jeté les yeux sur le parchemin, et reconnut, près de la signature du légat, le sceau de saint Pierre.
--Qu'en dis-tu, Henri? demanda Chicot, les fleurs de lis sont un peu distancées, hein? Ventre de biche! les merlettes me paraissent vouloir voler aussi haut que l'aigle de César; prends-y garde, mon fils!
--Mais par quels moyens t'es-tu procuré cette généalogie?
--Moi, est-ce que je m'occupe de ces choses-là? elle est venue me trouver toute seule.
--Mais où était-elle avant de venir te trouver?
--Sous le traversin d'un avocat?
--Et comment s'appelait cet avocat?
--Maître Nicolas David.
--Où était-il?
--A Lyon.
--Et qui l'a été prendre à Lyon, sous le traversin de cet avocat?
--Un de mes bons amis.
--Que fait cet ami?
--Il prêche.
--C'est donc un moine?
--Juste.
--Et qui se nomme?
--Gorenflot.
--Comment! s'écria Henri; cet abominable ligueur qui a fait ce discours incendiaire à Sainte-Geneviève, et qui, hier, dans les rues de Paris, m'insultait?