La dame de Monsoreau — Tome 2.
Chapter 10
--Non, sire, M. le cardinal de Lorraine l'avait déjà eue il y a plus de vingt ans, et la Saint-Barthélemy seule en a empêché l'exécution, on plutôt momentanément en a rendu l'exécution inutile.
--Ah! quel malheur que le cardinal de Lorraine soit mort! dit Henri, je l'aurais fait papéfier à la mort de Sa Sainteté Grégoire XIII; mais il n'en est pas moins vrai, continua Henri avec cette admirable bonhomie qui faisait de lui le premier comédien de son royaume, il n'en est pas moins vrai que son neveu a hérité de l'idée et l'a fait fructifier. Malheureusement je ne peux pas le faire pape, lui; mais je le ferai... Qu'est-ce que je pourrais donc le faire qu'il ne fût pas, François?
--Sire, dit François complètement trompé aux paroles de son frère, vous vous exagérez les mérites de votre cousin; l'idée n'est qu'un héritage, comme je vous l'ai déjà dit, et un homme l'a fort aidé à cultiver cet héritage.
--Son frère le cardinal, n'est-ce pas?
--Sans doute, il s'en est occupé; mais ce n'est point lui encore.
--C'est donc Mayenne?
--Oh! sire, dit le duc, vous lui faites trop d'honneur.
--C'est vrai. Comment supposer qu'une idée politique vînt à un pareil boucher? Mais à qui donc dois-je être reconnaissant de cette aide donnée à mon cousin de Guise, François?
--A moi, sire, dit le duc.
--A vous! fit Henri, comme s'il était au comble de l'étonnement.
Chicot rouvrit un oeil.
Le duc s'inclina.
--Comment! dit Henri, quand je voyais tout le monde déchaîné contre moi, les prédicateurs contre mes vices, les poëtes et les faiseurs de pasquils contre mes ridicules, les docteurs en politique contre mes fautes; tandis que mes amis riaient de mon impuissance; tandis que la situation était devenue si perplexe, que je maigrissais à vue d'oeil et faisais des cheveux blancs chaque jour, une idée pareille vous est venue, François? à vous que, je dois l'avouer (tenez, l'homme est faible et les rois sont aveugles), à vous que je ne regardais pas toujours comme mon ami! Ah! François, que je suis coupable!
Et Henri, attendri jusqu'aux larmes, tendit la main à son frère.
Chicot rouvrit les deux yeux.
--Oh! mais, continua Henri, c'est que l'idée est triomphante. Ne pouvant lever d'impôts ni lever de troupes sans faire crier; ne pouvant me promener, dormir ni aimer sans faire rire, voilà que l'idée de M. de Guise, ou plutôt la vôtre, mon frère, me donne à la fois armée, argent, amis et repos. Maintenant, pour que ce repos dure, François, une seule chose est nécessaire.
--Laquelle?
--Mon cousin a parlé tout à l'heure de donner un chef à tout ce grand mouvement.
--Oui, sans doute.
--Ce chef, vous le comprenez bien, François, ce ne peut être aucun de mes favoris; aucun n'a à la fois la tête et le coeur nécessaires à une si grande fortune. Quélus est brave, mais le malheureux n'est occupé que de ses amours. Maugiron est brave, mais le vaniteux ne songe qu'à sa toilette. Schomberg est brave, mais ce n'est pas un profond esprit, ses meilleurs amis sont forcés de l'avouer. D'Épernon est brave, mais c'est un franc hypocrite, à qui je ne me fierais pas un seul instant, quoique je lui fasse bon visage. Mais vous le savez, François, dit Henri avec un abandon croissant, c'est une des plus lourdes charges des rois que d'être forcés sans cesse de dissimuler. Aussi, tenez, ajouta Henri, quand je puis parler à coeur ouvert comme en ce moment, ah! je respire.
Chicot referma les deux yeux.
--Eh bien, je disais donc, continua Henri, que, si mon cousin de Guise a eu cette idée, idée au développement de laquelle vous avez pris si bonne part, François, c'est à lui que doit revenir la charge de la mettre à exécution.
--Que dites-vous, sire? s'écria François haletant d'inquiétude.
--Je dis que, pour diriger un pareil mouvement, il faut un grand prince.
--Sire, prenez garde!
--Un bon capitaine, un adroit négociateur.
--Un adroit négociateur surtout, répéta le duc.
--Eh bien, François, est-ce que ce poste, sous tous les rapports, ne convient pas à M. de Guise? voyons.
--Mon frère, dit François, M. de Guise est bien puissant déjà.
--Oui, sans doute, mais c'est sa puissance qui fait ma force.
--Le duc de Guise tient l'armée et la bourgeoisie; le cardinal de Lorraine tient l'Église; Mayenne est un instrument aux mains des deux frères; vous allez réunir bien des forces dans une seule maison.
--C'est vrai, dit Henri, j'y avais déjà songé, François.
--Si les Guise étaient princes français encore, cela se comprendrait: leur intérêt serait de grandir la maison de France.
--Sans doute; mais, tout au contraire, ce sont des princes lorrains.
--D'une maison toujours en rivalité avec la nôtre.
--Tenez, François, vous venez de toucher la plaie, tudieu! je ne vous croyais pas si bon politique; eh bien, oui, voilà ce qui me fait maigrir, ce qui me fait blanchir les cheveux; tenez, c'est cette élévation de la maison de Lorraine à côté de la nôtre; il ne se passe pas de jour, voyez-vous, François, que ces trois Guise,--vous l'avez bien dit, à eux trois ils tiennent tout,--il n'y a pas de jour que, soit le duc, soit le cardinal, soit Mayenne, l'un ou l'autre enfin, par audace ou par adresse, soit par force, soit par ruse, ne m'enlève quelque lambeau de mon pouvoir, quelques parcelles de mes prérogatives, sans que moi, pauvre, faible et isolé que je suis, je puisse réagir contre eux. Ah! François, si nous avions eu cette explication plus tôt, si j'avais pu lire dans votre coeur comme j'y lis en ce moment, certes, trouvant en vous un appui, j'eusse résisté mieux que je ne l'ai fait; mais maintenant, voyez-vous, il est trop tard.
--Pourquoi cela?
--Parce que ce serait une lutte, et qu'en vérité toute lutte me fatigue, je le nommerai donc chef de la Ligue.
--Et vous aurez tort, mon frère, dit François.
--Mais qui voulez-vous que je nomme, François? Qui acceptera ce poste périlleux, oui, périlleux? Car ne voyez-vous pas quelle était son idée, au duc? c'était que je le nommasse chef de cette Ligue.
--Eh bien?
--Eh bien, tout homme que je nommerai à sa place deviendra son ennemi.
--Nommez un homme assez puissant pour que sa force, appuyée à la vôtre, n'ait rien à craindre de la force et de la puissance de nos trois Lorrains réunis.
--Eh! mon bon frère, dit Henri avec l'accent du découragement, je ne sais aucune personne qui soit dans les conditions que vous dites.
--Regardez autour de vous, sire.
--Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez véritablement mes amis.
--Oh! oh! murmura Chicot, est-ce qu'il me voudrait jouer quelque mauvais tour?
Et il referma ses deux yeux.
--Eh bien, dit le duc, vous ne comprenez pas, mon frère?
Henri regarda le duc d'Anjou, comme si un voile venait de lui tomber des yeux.
--Eh quoi! s'écria-t-il.
François fit un mouvement de tête.
--Mais non, dit Henri, vous n'y consentirez jamais, François. La tâche est trop rude: ce n'est pas vous certainement qui vous habitueriez à faire faire l'exercice à tous ces bourgeois; ce n'est pas vous qui vous donneriez la peine de revoir les discours de leurs prédicateurs; ce n'est pas vous qui, en cas de bataille, iriez faire le boucher dans les rues de Paris transformées en abattoir; il faut être triple comme M. de Guise, et avoir un bras droit qui s'appelle Charles et un bras gauche qui s'appelle Louis. Or le duc a fort bien tué le jour de la Saint-Barthélemy; que vous en semble, François?
--Trop bien tué, sire?
--Oui, peut-être. Mais vous ne répondez pas à ma question, François. Quoi! vous aimeriez faire le métier que je viens de dire! vous vous frotteriez aux cuirasses faussées de ces badauds et aux casseroles qu'ils se mettent sur le chef en guise de casques? Quoi? vous vous feriez populaire, vous, le suprême seigneur de notre cour? Mort de ma vie, mon frère, comme on change avec l'âge!
--Je ne ferais peut-être pas cela pour moi, sire; mais je le ferais certes pour vous.
--Bon frère, excellent frère, dit Henri en essuyant du bout du doigt une larme qui n'avait jamais existé.
--Donc, dit François, cela ne vous déplairait pas trop, Henri, que je me chargeasse de cette besogne que vous comptez confier à M. de Guise?
--Me déplaire à moi! s'écria Henri. Cornes du diable! non, cela ne me déplaît pas, cela me charme, au contraire. Ainsi, vous aussi, vous aviez pensé à la Ligue! Tant mieux, mordieu! tant mieux. Ainsi, vous aussi, vous aviez eu un petit bout de l'idée, que dis-je, un petit bout? le grand bout! D'après ce que vous m'avez dit, c'est merveilleux, sur ma parole. Je ne suis entouré, en vérité, que d'esprits supérieurs; et je suis le grand âne de mon royaume.
--Oh! Votre Majesté raille.
--Moi! Dieu m'en préserve; la situation est trop grave. Je le dis comme je le pense, François; vous me tirez d'un grand embarras, d'autant plus grand, que, depuis quelque temps, voyez-vous, François, je suis malade, mes facultés baissent. Miron m'explique cela souvent; mais, voyons, revenons à la chose sérieuse; d'ailleurs, qu'ai-je besoin de mon esprit, si je puis m'éclairer à la lumière du vôtre? Nous disons donc que je vous nommerai chef de la Ligue, hein?
François tressaillit de joie.
--Oh! dit-il, si Votre Majesté me croyait digne de cette confiance!
--Confiance? ah! François, confiance? du moment où ce n'est pas M. de Guise qui est ce chef, de qui veux-tu que je me défie? de la Ligue elle même? est-ce que par hasard la Ligue me mettrait en danger? Parle, mon bon François, dis-moi tout.
--Oh! sire, fit le duc.
--Que je suis fou! reprit Henri; dans ce cas, mon frère n'en serait pas le chef, ou, mieux encore, du moment où mon frère en serait le chef, il n'y aurait plus de danger. Hein! c'est de la logique, cela, et notre pédagogue ne nous a pas volé notre argent; non, ma foi, je n'ai pas de défiance. D'ailleurs, je connais encore assez d'hommes d'épée en France pour être sûr de dégainer en bonne compagnie contre la Ligue, le jour où la Ligue me gênera trop les coudes.
--C'est vrai, sire, répondit le duc avec une naïveté presque aussi bien affectée que celle de son frère, le roi est toujours le roi.
--Chicot rouvrit un oeil.
--Pardieu, dit Henri. Mais malheureusement à moi aussi il me vient une idée; c'est incroyable combien il en pousse aujourd'hui, il y a des jours comme cela.
--Quelle idée? mon frère, demanda le duc, déjà inquiet, parce qu'il ne pouvait pas croire qu'un si grand bonheur s'accomplît sans empêchement.
--Eh! notre cousin de Guise, le père, ou plutôt qui se croit le père de l'invention, notre cousin de Guise s'est probablement bouté dans l'esprit d'en être le chef. Il voudra aussi du commandement?
--Du commandement, sire?
--Sans doute; sans aucun doute même, il n'a probablement nourri la chose que pour que la chose lui profitât. Il est vrai que vous dites l'avoir nourrie avec lui. Prenez garde, François, ce n'est pas un homme à être victime du _Sic vos non vobis_... vous connaissez Virgile, _nidificatis, aves._
--Oh! sire.
--François, je gagerais qu'il en a la pensée. Il me sait si insoucieux!
--Oui; mais, du moment où vous lui aurez signifié votre volonté, il cédera.
--Ou fera semblant de céder. Et je vous l'ai déjà dit: Prenez garde, François, il a le bras long, mon cousin de Guise. Je dirai même plus, je dirai qu'il a les bras longs, et que pas un dans le royaume, pas même le roi, ne toucherait comme lui, en les étendant, d'une main aux Espagnes et de l'autre a l'Angleterre, à don Juan d'Autriche et à Élisabeth. Bourbon avait l'épée moins longue que mon cousin de Guise n'a le bras, et cependant il a fait bien du mal à François 1er, notre aïeul.
--Mais, dit François, si Votre Majesté le tient pour si dangereux, raison de plus pour me donner le commandement de la Ligue, pour le prendre entre mon pouvoir et le vôtre, et alors, à la première trahison qu'il entreprendra, pour lui faire son procès.
Chicot rouvrit l'autre oeil.
--Son procès! François, son procès! c'était bon pour Louis XI, qui était puissant et riche, de faire faire des procès et de faire dresser des échafauds. Mais moi, je n'ai pas même assez d'argent pour acheter tout le velours noir dont, en pareil cas, je pourrais avoir besoin.
En disant ces mots, Henri, qui, malgré sa puissance sur lui-même, s'était animé sourdement, laissa percer un regard dont le duc ne put soutenir l'éclat.
Chicot referma les deux yeux.
Il se fit un silence d'un instant entre les deux princes.
Le roi le rompit le premier.
--Il faut donc tout ménager, mon cher François, dit-il; pas de guerres civiles, pas de querelles entre mes sujets. Je suis fils de Henri le batailleur et de Catherine la rusée; j'ai un peu de l'astuce de ma bonne mère; je vais faire rappeler le duc de Guise, et je lui ferai tant de belles promesses, que nous arrangerons votre affaire à l'amiable.
--Sire, s'écria le duc d'Anjou, vous m'accorderez le commandement, n'est-ce pas?
--Je le crois bien.
--Vous tenez à ce que je l'aie?
--Énormément.
--Vous le voulez, enfin?
--C'est mon plus grand désir; mais il ne faut pas cependant que cela déplaise trop à mon cousin de Guise.
--Eh bien, soyez tranquille, dit le duc d'Anjou, si vous ne voyez à ma nomination que cet empêchement, je me charge, moi, d'arranger la chose avec le duc.
--Et quand cela?
--Tout de suite.
--Vous allez donc aller le trouver? vous allez donc aller lui rendre visite? Oh! mon frère, songez-y; l'honneur est bien grand!
--Non pas, sire, je ne vais point le trouver.
--Comment cela?
--Il m'attend.
--Où?
--Chez moi.
--Chez vous? j'ai entendu les cris qui ont salué sa sortie du Louvre.
--Oui, mais, après être sorti par la grande porte, il sera rentré par la poterne. Le roi avait droit à la première visite du duc de Guise; mais j'ai droit, moi, à la seconde.
--Ah! mon frère, dit Henri, que je vous sais gré de soutenir ainsi nos prérogatives, que j'ai la faiblesse d'abandonner quelquefois! Allez donc, François, et accordez-vous.
Le duc prit la main de son frère et s'inclina pour la baiser.
--Que faites-vous, François? dans mes bras, sur mon coeur, s'écria Henri, c'est là votre véritable place.
Et les deux frères se tinrent embrassés à plusieurs reprises; puis, après une dernière étreinte, le duc d'Anjou, rendu à la liberté, sortit du cabinet, traversa rapidement les galeries, et courut à son appartement. Il fallait que son coeur, comme celui du premier navigateur, fût cerclé de chêne et d'acier pour ne pas éclater de joie.
Le roi, voyant son frère parti, poussa un grincement de colère, et, s'élançant par le corridor secret qui conduisait à la chambre de Marguerite de Navarre, devenue celle du duc d'Anjou, il gagna une espèce de tambour d'où l'on pouvait entendre aussi facilement l'entretien qui allait avoir lieu entre les ducs d'Anjou et de Guise que Denis de sa cachette pouvait entendre la conversation de ses prisonniers.
--Ventre de biche! dit Chicot en rouvrant les deux yeux à la fois et en s'asseyant sur son derrière, que c'est touchant les scènes de famille! Je me suis cru un instant dans l'Olympe assistant à la réunion de Castor et Pollux, après leurs six mois de séparation.
CHAPITRE XIV
COMMENT IL EST PROUVÉ QU'ÉCOUTER EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ENTENDRE.
Le duc d'Anjou avait rejoint son hôte, le duc de Guise, dans cette chambre de la reine de Navarre, où autrefois le Béarnais et de Mouy avaient, à voix basse et la bouche contre l'oreille, arrêté leurs projets d'évasion; c'est que le prudent Henri savait bien qu'il existait peu de chambres au Louvre qui ne fussent ménagées de manière à laisser arriver les paroles même dites à demi-voix à l'oreille de celui qui avait intérêt à les entendre. Le duc d'Anjou n'ignorait pas non plus ce détail si important; mais, complètement séduit par la bonhomie de son frère, il l'oublia ou n'y attacha aucune importance.
Henri III, comme nous venons de le dire, entra dans son observatoire au moment où, de son côté, son frère entrait dans la chambre, de sorte qu'aucune des paroles des deux interlocuteurs n'échappa au roi.
--Eh bien, monseigneur? demanda vivement le duc de Guise.
--Eh bien, duc! la séance est levée.
--Vous étiez bien pâle, monseigneur.
--Visiblement? demanda le duc avec inquiétude.
--Pour moi, oui, monseigneur!
--Le roi n'a rien vu?
--Rien, du moins à ce que je crois, et Sa Majesté a retenu Votre Altesse?
--Vous l'avez vu, duc.
--Sans doute pour lui parler de la proposition que j'étais venu lui faire?
--Oui, monsieur.
Il y eut en ce moment un silence assez embarrassant dont Henri III, placé de manière à ne pas perdre une parole de leur entretien, comprit le sens.
--Et que dit Sa Majesté, monseigneur? demanda le duc de Guise.
--Le roi approuve l'idée; mais plus l'idée est gigantesque, plus un homme tel que vous, mis à la tête de cette idée, lui semble dangereux.
--Alors nous sommes près d'échouer.
--J'en ai peur, mon cher duc, et la Ligue me paraît supprimée.
--Diable! fit le duc, ce serait mourir avant de naître, finir avant d'avoir commencé.
--Ils ont autant d'esprit l'un que l'autre, dit une voix basse et mordante, retentissant à l'oreille de Henri penché sur son observatoire.
Henri se retourna vivement et vit le grand corps de Chicot, courbé pour écouter à son trou, comme lui écoutait au sien.
--Tu m'as suivi, coquin! s'écria le roi.
--Tais-toi, dis Chicot en faisant un geste de la main; tais-toi, mon fils, tu m'empêches d'entendre.
Le roi haussa les épaules; mais, comme Chicot était, à tout prendre, le seul être humain auquel il eût entière confiance, il se remit à écouter.
Le duc de Guise venait de reprendre la parole.
--Monseigneur, disait-il, il me semble que, dans ce cas, le roi eût tout de suite annoncé son refus; il m'a fait assez mauvais accueil pour m'oser dire toute sa pensée. Veut-il m'évincer par hasard?
--Je le crois, dit le prince avec hésitation.
--Il ruinerait l'entreprise alors?
--Assurément, reprit le duc d'Anjou, et, comme vous avez engagé l'action, j'ai dû vous seconder de toutes mes ressources, et je l'ai fait.
--En quoi, monseigneur?
--En ceci: que le roi m'a laissé à peu près maître de vivifier ou de tuer à jamais la Ligue.
--Et comment cela? dit le duc lorrain, dont le regard étincela malgré lui.
--Écoutez, cela est toujours soumis à l'approbation des principaux meneurs, vous le comprenez bien. Si, au lieu de vous expulser et de dissoudre la Ligue, il nommait un chef favorable à l'entreprise; si, au lieu d'élever le duc de Guise à ce poste, il y plaçait le duc d'Anjou?
--Ah! fit le duc de Guise, qui ne put ni retenir l'exclamation ni comprimer le sang qui lui montait au visage.
--Bon! dit Chicot, les deux dogues vont se battre sur leur os.
Mais, à la grande surprise de Chicot, et surtout du roi, qui, sur cette matière, en savait moins que Chicot, le duc de Guise cessa tout à coup de s'étonner et de s'irriter, et reprenant d'une voix calme et presque joyeuse:
--Vous êtes un adroit politique, monseigneur, dit-il, si vous avez fait cela.
--Je l'ai fait, répondit le duc.
--Bien rapidement!
--Oui; mais, il faut le dire, la circonstance m'aidait, et j'en ai profité; toutefois, mon cher duc, ajouta le prince, rien n'est arrêté, et je n'ai pas voulu conclure avant de vous avoir vu.
--Comment cela, monseigneur?
--Parce que je ne sais encore à quoi cela nous mènera.
--Je le sais bien, moi, dit Chicot.
--C'est un petit complot, dit Henri en souriant.
--Et dont M. de Morvilliers, qui est toujours si bien informé, à ce que tu prétends, ne te parlait cependant pas; mais laisse-nous écouter, cela devient intéressant.
--Eh bien, je vais vous dire, moi, monseigneur, non pas à quoi cela nous mènera, car Dieu seul le sait, mais à quoi cela peut nous servir, reprit le duc de Guise; la Ligue est une seconde armée; or, comme je tiens la première, comme mon frère le cardinal tient l'Église, rien ne pourra nous résister tant que nous resterons unis.
--Sans compter, dit le duc d'Anjou, que je suis l'héritier présomptif de la couronne.
--Ah! ah! fit Henri.
--Il a raison, dit Chicot; c'est ta faute, mon fils; tu sépares toujours les deux chemises de Notre-Dame de Chartres.
--Puis, monseigneur, tout héritier présomptif de la couronne que vous êtes, calculez les mauvaises chances.
--Duc, croyez-vous que ce ne soit point fait déjà, et que je ne les aie pas cent fois pesées toutes?
--Il y a d'abord le roi de Navarre.
--Oh! il ne m'inquiète pas, celui-là; il est tout occupé de ses amours avec la Fosseuse.
--Celui-là, monseigneur, celui-là vous disputera jusqu'aux cordons de votre bourse; il est râpé, il est maigre, il est affamé, il ressemble à ces chats de gouttière à qui la simple odeur d'une souris fait passer des nuits tout entières sur une lucarne, tandis que le chat engraissé, fourré, emmitouflé, ne peut, tant sa patte est lourde, tirer sa griffe de son fourreau de velours; le roi de Navarre vous guette; il est à l'affût, il ne perd de vue ni vous ni votre frère; il a faim de votre trône. Attendez qu'il arrive un accident à celui qui est assis dessus, vous verrez si le chat maigre a des muscles élastiques, et si d'un seul bond il ne sautera pas, pour vous faire sentir sa griffe, de Pau à Paris; vous verrez, monseigneur, vous verrez.
--Un accident à celui qui est assis sur le trône? répéta lentement François en fixant ses yeux interrogateurs sur le duc de Guise.
--Eh! eh! fit Chicot, écoute Henri: ce Guise dit ou plutôt va dire des choses fort instructives et dont je te conseille de faire ton profit.
--Oui, monseigneur, répéta le duc de Guise. Un accident! Les accidents ne sont pas rares dans votre famille, vous le savez comme moi, et peut-être même mieux que moi. Tel prince est en bonne santé, qui tout à coup tombe en langueur; tel autre compte encore sur de longues années, qui n'a déjà plus que des heures à vivre.
--Entends-tu, Henri? entends-tu? dit Chicot en prenant la main du roi qui, frissonnante, se couvrait d'une sueur froide.
--Oui, c'est vrai, dit le duc d'Anjou d'une voix si sourde, que, pour l'entendre, le roi et Chicot furent forcés de redoubler d'attention, c'est vrai, les princes de ma maison naissent sous des influences fatales; mais mon frère Henri III est, Dieu merci! valide et sain: il a supporté autrefois les fatigues de la guerre, et il y a résisté: à plus forte raison résistera-t-il maintenant que sa vie n'est plus qu'une suite de récréations, récréations qu'il supporte aussi bien qu'il supporta autrefois la guerre.
--Oui, mais, monseigneur, souvenez-vous d'une chose, reprit le duc: c'est que les récréations auxquelles se livrent les rois en France ne sont pas toujours sans danger: comment est mort votre père, le roi Henri II par exemple, lui qui aussi avait échappé heureusement aux dangers de la guerre, dans une de ces récréations dont vous parlez? Le fer de la lance de Montgommery était une arme courtoise, c'est vrai, mais pour une cuirasse, et non pas pour un oeil; aussi le roi Henri II est mort, et c'est là un accident, que je pense. Vous me direz que, quinze ans après cet accident, la reine mère a fait prendre M. de Montgommery, qui se croyait en plein bénéfice de prescription, et l'a fait décapiter. Cela est vrai, mais le roi n'en est pas moins mort. Quant à votre frère, le feu roi François, voyez comme sa faiblesse d'esprit lui a fait tort dans l'esprit des peuples; il est mort bien malheureusement aussi, ce digne prince. Vous l'avouerez, monseigneur, un mal d'oreille, qui diable prendrait cela pour un accident? C'en était un cependant, et des plus graves. Aussi ai-je plus d'une fois entendu dire au camp, par la ville et à la cour même, que cette maladie mortelle avait été versée dans l'oreille du roi François II par quelqu'un qu'on avait grand tort d'appeler le hasard, attendu qu'il portait un autre nom très-connu.
--Duc! murmura François en rougissant.