La dame de Monsoreau — Tome 1.
Chapter 5
--Toi, Bussy! s'écria-t-il tout enchanté; je te croyais blessé à mort, et j'allais à ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle.
--Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans même remercier le prince de cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de personne, excepté la mienne. En vérité, monseigneur, vous me fourrez dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses positions. Hier, à ce bal de Saint-Luc, c'était un véritable coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps.
--Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en ferai compter les gouttes.
--Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberté ordinaire, et vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant, du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les lèvres trop serrées pour cela.
--Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras.
--Que verrai-je, monseigneur?
--Tu verras comme je vais parler à mon frère.
--Écoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour les mignons, cela.
--Sois tranquille, j'ai pris la chose à coeur.
--Me promettez-vous que la réparation sera belle?
--Je te promets que tu seras content. Tu hésites encore, je crois?
--Monseigneur, je vous connais si bien!
--Viens, te dis-je. On en parlera.
--Voilà votre affaire toute trouvée, glissa Bussy à l'oreille de la comtesse. Il va y avoir entre ces bons frères, qui s'exècrent, une esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez votre Saint-Luc.
--Eh bien, demanda le duc, te décides-tu, et faut-il que je t'engage ma parole de prince?
--Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger.
Et Bussy alla prendre son rang près du prince, tandis que le nouveau page, suivant son maître au plus près, marchait immédiatement derrière lui.
--Te venger! non, non, dit le prince, répondant à la menace de Bussy, ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me charge de la vengeance. Écoute, ajouta-t-il à voix basse, je connais les assassins.
--Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en informer?
--Je les ai vus.
--Comment cela? dit Bussy étonné.
--Où j'avais affaire moi-même, à la porte Saint-Antoine; ils m'ont rencontré, et ont failli me tuer à ta place. Ah! je ne me doutais pas que ce fût toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela....
--Eh bien, sans cela?....
--Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en laissant la menace en suspens.
--Non, monseigneur, dit Bussy, j'étais seul, et vous, monseigneur?
--Moi, j'étais avec Aurilly, et pourquoi étais-tu seul?
--Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont donné.
--Et ils t'ont blessé? demanda le prince avec sa rapidité à répondre par une feinte aux coups qu'on lui portait.
--Écoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai un joli coup d'épée tout au travers du flanc.
--Ah! les scélérats! s'écria le prince; Aurilly me le disait bien, qu'ils avaient de mauvaises idées.
--Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embûche! comment, vous étiez avec Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'épée que du luth! comment, il a dit à Votre Altesse que ces gens-là avaient de mauvaises pensées, vous étiez deux, et ils n'étaient que cinq, et vous n'avez pas guetté pour prêter main forte?
--Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embûche était dressée.
--Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les amis du roi Henri III, vous avez cependant bien dû songer qu'ils en voulaient à quelque ami à vous. Or, comme il n'y a guère que moi qui aie le courage d'être votre ami, il n'était pas difficile de deviner que c'était à moi qu'ils en voulaient.
--Oui, peut-être as-tu raison, mon cher Bussy, dit François, mais je n'ai pas songé à tout cela.
--Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eût trouvé que ce mot pour exprimer tout ce qu'il pensait de son maître.
On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut reçu au guichet par le capitaine et les concierges. Il y avait consigne sévère; mais, comme on le pense bien, cette consigne n'était pas pour le premier du royaume après le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du pont-levis avec toute sa suite.
--Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise solennelle; moi je vais dire deux mots à quelqu'un.
--Tu me quittes, Bussy? dit avec inquiétude le prince, qui avait un peu compté sur la présence de son gentilhomme.
--Il le faut; mais que cela n'empêche; soyez tranquille, au fort du tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je n'arriverai pas.
Puis, profitant de l'entrée du duc dans la grande salle, il se glissa, suivi de Jeanne, dans les appartements.
Bussy connaissait le Louvre comme son propre hôtel. Il prit un escalier dérobé, deux ou trois corridors solitaires, et arriva à une espèce d'antichambre.
--Attendez-moi ici, dit-il à Jeanne.
--Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayée.
--Il le faut, répondit Bussy; je dois vous éclairer le chemin et vous ménager les entrées.
CHAPITRE V
COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE N'AVAIT PASSÉ LA PREMIÈRE.
Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, était devenu la chambre à coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommodé à son usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poète, avait dans cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et des étaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires bénis par le pape, des sachets parfumés venant d'Orient et une collection des plus belles épées d'escrime qui se pussent voir.
Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque son frère lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi que près de la chambre du roi était l'appartement de la nourrice de Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III était un prince très changeant dans ses amitiés, cet appartement avait été successivement occupé par Saint-Mégrin, Maugiron, d'O, d'Épernon, Quélus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'être, selon la pensée de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu, éprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enlevé le jeune homme à sa femme.
C'est qu'a Henri III, organisation étrange, prince futile, prince profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'à Henri III, toujours ennuyé, toujours inquiet, toujours rêveur, il fallait une éternelle distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries, les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumière, les caquetages, la prière ou la débauche. Aussi Henri III est-il à peu près le seul personnage de ce caractère que nous retrouvions dans notre monde moderne.
Henri III, l'hermaphrodite antique, était destiné à voir le jour dans quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves, d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son règne devait marquer une ère particulière de molles débauches et de folies inconnues, entre Néron et Héliogabale.
Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la nourrice, alla frapper à l'antichambre commune aux deux appartements.
Le capitaine des gardes vint ouvrir.
--M. de Bussy! s'écria l'officier étonné.
--Oui, moi même, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi désire parler à M. de Saint-Luc.
--Fort bien, répondit le capitaine; qu'on prévienne M. de Saint Luc que le roi veut lui parler.
A travers la porte restée entr'ouverte Bussy décocha un regard au page.
Puis, se retournant vers M. de Nancey:
--Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy.
--Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se rendre à la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou.
--Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au capitaine des gardes.
--Bien volontiers, répondit le capitaine.
--Entrez, Jean, dit Bussy à la jeune femme; et de la main il lui montra l'embrasure d'une fenêtre dans laquelle elle alla se réfugier.
Elle y était blottie à peine que Saint-Luc entra. Par discrétion, M. de Nancey se retira hors de la portée de la voix.
--Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la mine renfrognée. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy.
--Moi-même, cher Saint-Luc, et avant tout....
Il baissa la voix.
--Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu.
--Ah! dit Saint-Luc, c'était tout naturel, et il me répugnait de voir assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tué.
--Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-là, c'est énorme.
--Comment cela?
--Oui, j'en ai été quitte pour un joli coup d'épée que j'ai rendu avec usure, je crois, à Schomberg et à d'Épernon. Quant à Quélus, il doit remercier les os de son crâne. C'est un des plus durs que j'aie encore rencontrés.
--Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit Saint-Luc en bâillant à se démonter la mâchoire.
--Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc. D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort, à ce qu'il paraît?
--Royalement, c'est tout dire.
--Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en vaut un autre.
--Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup d'épée; c'est plus long, mais c'est plus sûr.
--Pauvre comte! dit Bussy, vous êtes donc prisonnier, comme je m'en doutais?
--Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi prétend qu'il n'y a que mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de brutalités que son bouffon.
--Eh bien, voyons: ne puis-je pas à mon tour, comme je vous l'offrais, vous rendre un service?
--Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutôt chez le maréchal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui doit être fort inquiète et qui trouve certainement ma conduite des plus étranges.
--Que lui dirai-je?
--Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-à-dire que je suis prisonnier, consigné au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de l'amitié comme Cicéron qui a écrit là-dessus, et de la vertu comme Socrate qui l'a pratiquée.
--Et que lui répondez-vous? demanda Bussy en riant.
--Morbleu! je lui réponds qu'à propos d'amitié, je suis un ingrat, et à propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empêche pas qu'il s'obstine et qu'il me répète en soupirant: «Ah! Saint-Luc, l'amitié n'est donc qu'une chimère! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un nom!» Seulement, après l'avoir dit en français, il le redit en latin et le répète en grec.
A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la moindre attention, poussa un éclat de rire.
--Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. _Bis repetita placent_, à plus forte raison, _ter_. Mais est-ce là tout ce que je puis faire pour vous?
--Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur.
--Alors, c'est fait.
--Comment cela?
--Je me suis douté de tout ce qui est arrivé, et j'ai d'avance tout dit à votre femme.
--Et qu'a-t-elle répondu?
--Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un coup d'oeil du côté de l'embrasure de la fenêtre, j'espère qu'elle se sera enfin rendue à l'évidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque chose de difficile, d'impossible même; il y aura plaisir à entreprendre cela.
--Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de mes fenêtres; je monterai en croupe derrière vous, et vous me conduirez près de ma femme. Libre à vous de continuer après, si bon vous semble, votre voyage vers la lune.
--Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener l'hippogriffe à votre femme, et que votre femme vienne vous trouver.
--Ici?
--Oui, ici.
--Au Louvre?
--Au Louvre même. Est-ce que ce ne serait pas plus drôle encore, dites?
--Oh! mordieu! je crois bien.
--Vous ne vous ennuierez plus?
--Non, ma foi.
--Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit?
--Demandez à Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui ai proposé trois coups d'épée. Ce coquin s'est fâché que c'était à crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcillé, moi. Mais je crois que si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je m'en ferai tuer.
--Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une bière que vous ne vous ennuyez dans votre prison, allez.
--Ma foi, je n'en sais rien.
--Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page?
--A moi?
--Oui, un garçon merveilleux.
--Merci, dit Saint-Luc, je déteste les pages. Le roi, m'a offert de faire venir celui des miens qui m'agréait le plus, et j'ai refusé. Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici ce qu'on fit à Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-même le programme du costume.
--Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours.
--Bussy, dit Saint-Luc dépité, ce n'est pas bien à vous de me railler ainsi.
--Laissez moi faire.
--Mais non.
--Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut.
--Mais non, non, non, cent fois non!
--Holà! page, venez ici.
--Mordieu! s'écria Saint-Luc.
Le page quitta sa fenêtre, et vint tout rougissant.
--Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupéfait de reconnaître Jeanne sous la livrée de Bussy.
--Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer?
--Non, vrai Dieu! non, s'écria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi qui vous dois une amitié éternelle!
--Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous regarde.
--C'est vrai, dit celui-ci.
Et, après avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en arrière.
En effet, M. de Nancey, étonné de la pantomime par trop expressive de Saint-Luc, commençait à prêter l'oreille, quand un grand bruit, venant de la galerie vitrée, le fit sortir de sa préoccupation.
--Ah! mon Dieu! s'écria M. de Nancey, voilà le roi qui querelle quelqu'un, ce me semble.
--Je le crois, en effet, répliqua Bussy jouant l'inquiétude; serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu?
Le capitaine des gardes assura son épée à son côté, et partit dans la direction de la galerie où, en effet, le bruit d'une vive discussion perçait voûtes et murailles.
--Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se retournant vers Saint-Luc.
--Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.
--Il y a que M. d'Anjou et le roi se déchirent en ce moment, et que, comme ce doit être un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de sûreté ce beau page que je vous donne; est-ce possible?
--Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'était pas, il faudrait bien que cela le devînt, mais heureusement j'ai fait le malade, je garde la chambre.
--En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos prières.
Et Bussy, tout joyeux d'avoir joué ce mauvais tour à Henri III, sortit de l'antichambre et gagna la galerie où le roi, rouge de colère, soutenait au duc d'Anjou, pâle de rage, que, dans la scène de la nuit précédente, c'était Bussy qui était le provocateur.
--Je vous affirme, sire, s'écriait le duc d'Anjou, que d'Épernon, Schomberg, d'O, Maugiron et Quélus l'attendaient à l'hôtel des Tournelles.
--Qui vous l'a dit?
--Je les ai vus moi-même, sire, de mes deux yeux vus.
--Dans l'obscurité, n'est-ce pas? la nuit était noire comme l'intérieur d'un four.
--Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus.
--A quoi donc? aux épaules?
--Non, sire, à la voix.
--Ils vous ont parlé?
--Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont chargé.
--Vous?
--Oui, moi.
--Et qu'alliez vous faire à la porte Saint-Antoine?
--Que vous importe?
--Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui.
--J'allais chez Manassès.
--Chez Manassès, un juif!
--Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur.
--Je vais où je veux, je suis le roi.
--Ce n'est pas répondre, c'est assommer.
--D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a été le provocateur.
--Bussy?
--Oui.
--Où cela?
--Au bal de Saint-Luc.
--Bussy a provoqué cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais Bussy n'est pas fou.
--Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi. D'ailleurs, il en était bien capable, puisque, malgré tout ce que vous dites, il a blessé Schomberg à la cuisse, d'Épernon au bras, et presque assommé Quélus.
--Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parlé de cela, je lui en ferai mon compliment.
--Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un exemple de ce batailleur.
--Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non-seulement dans la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis votre frère, et s'il y a en France, excepté Votre Majesté, un seul homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu'à défaut du respect la crainte lui fasse baisser les yeux.
En ce moment, attiré par les clameurs des deux frères, parut Bussy, galamment habillé de satin vert tendre avec des noeuds roses.
--Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agréer mes très-humbles respects.
--Pardieu! le voici, dit Henri.
--Votre Majesté, à ce qu'il paraît, me fait l'honneur de s'occuper de moi? demanda Bussy.
--Oui, répondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on m'ait dit, votre visage respire la santé.
--Sire, le sang tiré rafraîchit le visage, dit Bussy, et je dois avoir le visage très-frais ce soir.
--Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri, plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice.
--Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne me plains pas.
Henri demeura stupéfait et regarda le duc d'Anjou.
--Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il.
--Je disais que Bussy a reçu un coup de dague qui lui traverse le flanc.
--Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi.
--Puisque le frère de Votre Majesté l'assure, dit Bussy, cela doit être vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir.
--Et, ayant un coup d'épée dans le flanc, dit Henri, vous ne vous plaignez pas?
--Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empêcher de me venger moi-même, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable duelliste, je me vengerais, je l'espère bien, de la main gauche.
--Insolent! murmura Henri.
--Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parlé de justice, eh bien, faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enquête, nommez des juges, et que l'on sache bien de quel côté venait le guet-apens, et qui avait prépare l'assassinat.
Henri rougit.
--Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer où sont les torts et envelopper tout le monde dans un pardon général. J'aime mieux que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fâché que Schomberg et d'Épernon se trouvent retenus chez eux par leurs blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel était le plus enragé de tous mes amis, à votre avis? Dites, cela doit vous être facile, puisque vous prétendez les avoir vus?
--Sire, dit le duc d'Anjou, c'était Quélus.
--Ma foi oui! dit Quélus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien vu.
--Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Quélus fassent la paix au nom de tous.
--Oh! oh! dit Quélus, que signifie cela, sire?
--Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, à l'instant même.
Quélus fronça le sourcil.
--Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du côté de Quélus et en imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette favour?
La saillie était si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de verve, que le roi lui-même se mit à rire.
Alors, s'approchant de Quélus:
--Allons, monsou, dit-il; le roi le vout.
Et il lui jeta les deux bras au cou.
--J'espère que cela ne vous engage à rien, dit tout bas Quélus à Bussy.
--Soyez tranquille, répondit Bussy du même ton. Nous nous retrouverons un jour ou l'autre.
Quélus, tout rouge et tout défrisé, se recula furieux.
Henri fronça le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une pirouette et sortit de la salle du conseil.
CHAPITRE VI
COMMENT SE FAISAIT LE PETIT COUCHER DU ROI HENRI III.
Après cette scène commencée en tragédie et terminée en comédie, et dont le bruit, échappé au dehors comme un écho du Louvre, se répandit par la ville, le roi, tout courroucé, reprit le chemin de son appartement, suivi de Chicot, qui demandait à souper.
--Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte.
--C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre quelque chose, ne fût-ce qu'un gigot.
Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il dégrafa son manteau, qu'il posa sur son lit, ôta son toquet, maintenu sur sa tête par de longues épingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avançant vers le couloir qui conduisait à la chambre de Saint-Luc, laquelle n'était séparée de la sienne que par une simple muraille:
--Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens.
--Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je désire même, continua-t-il en écoutant le pas de Henri qui s'éloignait, que tu me laisses le temps de te ménager une petite surprise.
Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout à fait éteint:
--Holà! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre.
Un valet accourut.
--Le roi a changé d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui et Saint-Luc. Surtout il a recommandé le vin; allez, laquais.
Le valet tourna sur ses talons et courut exécuter les ordres de Chicot, qu'il ne doutait pas être les ordres du roi.
Quant à Henri, il était passé, comme nous l'avons dit, dans l'appartement de Saint-Luc, lequel, prévenu de la visite de Sa Majesté, s'était couché et se faisait lire des prières par un vieux serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait été fait prisonnier avec lui. Sur un fauteuil doré, dans un coin, la tête entre ses deux mains, dormait profondément le page qu'avait amené Bussy.
Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'oeil.
--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il à Saint-Luc avec inquiétude.
--Votre Majesté, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autorisé à faire venir un page?
--Oui, sans doute, répondit Henri III.
--Eh bien, j'ai profité de la permission, sire.
--Ah! ah!
--Sa Majesté se repent-elle de m'avoir accordé cette distraction? demanda Saint-Luc.
--Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien, comment vas-tu?
--Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fièvre.
--En effet, dit le roi, tu as le visage empourpré, mon enfant; voyons le pouls, tu sais que je suis un peu médecin.
Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur.
--Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agité.
--Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en vérité je suis bien malade.
--Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre médecin.
--Merci! sire. Je déteste Miron.
--Je te garderai moi-même.
--Sire, je ne souffrirai pas....