La dame de Monsoreau — ­Tome 1.

Chapter 22

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--Oh! mon Dieu! comment une plume et une fraise peuvent-elles t'inquiéter? demanda Jeanne en suivant son mari, qui avait pris son cheval par la bride et qui l'entraînait avec lui dans le bois.

--Parce que la plume est d'une couleur fort à la mode en ce moment à la cour, et la fraise d'une coupe bien nouvelle; or ce sont là de ces plumes qui coûteraient trop cher à faire teindre, et de ces fraises qui coûteraient trop de soins à amidonner aux gentilshommes manceaux, pour que nous ayons affaire à un compatriote de ces belles poulardes qu'estime tant Chicot. Piquons, piquons, Jeanne; ce cavalier me fait l'effet d'un ambassadeur du roi, mon auguste maître.

--Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille, à l'idée qu'elle pouvait être séparée de son mari.

Mais c'était chose plus facile à dire qu'à exécuter. Les sapins étaient fort épais et formaient une véritable muraille de branches. De plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain sablonneux.

Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne.

--C'est bien a nous qu'il en veut, Jésus Seigneur! s'écria la jeune femme.

--Ma foi! dit Saint-Luc, s'arrêtant, si c'est à nous qu'il en veut, voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied à terre il nous rejoindra toujours.

--Il s'arrête, dit la jeune femme.

--Et même il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui.

--Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me semble.

En effet, l'inconnu, après avoir attaché son cheval a l'un des sapins de la lisière, entrait dans le bois en criant:

--Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu.

--Que dit-il donc? demanda la comtesse.

--Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose.

--Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez oublié votre bracelet dans l'hôtellerie de Courville. Que diable! un portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette respectable madame de Cossé surtout. En faveur de cette chère maman, ne me faites donc pas courir pour cela.

--Mais je connais cette voix! s'écria Saint-Luc.

--Et puis il me parle de ma mère.

--Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie?

--Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis aperçue ce matin seulement. Je ne pouvais me rappeler où je l'avais laissé.

--Mais c'est Bussy! s'écria tout à coup Saint-Luc.

--Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout émue, notre ami?

--Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin à l'éviter.

--Saint-Luc! je ne m'étais donc pas trompé! dit la voix sonore de Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva près des deux époux.

Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux éclats et en offrant à la comtesse le portrait que réellement elle avait oublié dans l'hôtellerie de Courville, où l'on se rappelle que les voyageurs avaient passé la nuit.

--Est-ce que vous venez pour nous arrêter de la part du roi, monsieur de Bussy? dit en souriant Jeanne.

--Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majesté pour qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouvé votre bracelet à Courville; cela m'a indiqué que vous me précédiez sur la route. J'ai alors poussé mon cheval, je vous ai aperçus, je me suis douté que c'était vous, et, sans le vouloir, je vous ai donné la chasse. Excusez-moi.

--Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupçon, c'est le hasard qui vous fait suivre la même route que nous?

--Le hasard, répondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontrés, je dirai la Providence.

Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaça devant l'oeil si brillant et le sourire si sincère du beau gentilhomme.

--Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne.

--Je voyage, dit Bussy en remontant à cheval.

--Mais pas comme nous?

--Non, malheureusement.

--Pas pour cause de disgrâce? voulais-je dire.

--Ma foi, peu s'en faut.

--Et vous allez?

--Je vais du côté d'Angers. Et vous?

--Nous aussi.

--Oui, je comprends, Brissac est à une dizaine de lieues d'ici, entre Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je porterais envie à votre bonheur si l'envie n'était pas un si vilain défaut.

--Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous le sommes; c'est chose très-facile, je vous jure, que le bonheur quand on s'aime.

Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler à son témoignage.

--Madame, dit Bussy, je me défie de ces bonheurs-là; tout le monde n'a pas la chance de se marier comme vous, avec privilège du roi.

--Allons donc, vous, l'homme aimé partout!

--Quand on est aimé partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est comme si on ne l'était nulle part.

--Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence à son mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillité à bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence.

--Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi.

--Voulez-vous que je vous marie? répéta madame de Saint-Luc.

--Si vous me mariez à votre goût, non; si vous me mariez à mon goût, oui.

--Vous dites cela comme un homme décidé à rester célibataire.

--Peut-être.

--Mais vous êtes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez épouser?

--Comte, par grâce, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur.

--Ah çà, prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est de ma femme que vous êtes amoureux.

--Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein de délicatesse, et que les maris auraient bien tort d'être jaloux de moi.

--Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'était Bussy qui lui avait amené sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous avez le coeur pris quelque part.

--Je l'avoue, dit Bussy.

--Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne.

--Par une passion, madame.

--Je vous guérirai.

--Je ne crois pas.

--Je vous marierai.

--J'en doute.

--Et je vous rendrai aussi heureux que vous méritez de l'être.

--Hélas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'être malheureux.

--Je suis très-opiniâtre, je vous en avertis, dit Jeanne.

--Et moi donc! dit Bussy.

--Comte, vous céderez.

--Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis. Sortons d'abord de cette sablonnière, s'il vous plaît, puis nous gagnerons pour la couchée ce charmant petit village qui reluit là-bas au soleil.

--Celui-là ou quelque autre.

--Peu m'importe, je n'ai point de préférence.

--Vous nous accompagnez alors?

--Jusqu'à l'endroit où je vais, à moins que vous n'y voyiez quelque inconvénient.

--Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez où nous allons.

--Et où allez-vous?

--Au château de Méridor.

Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint même si pâle, que c'en était fait de son secret, si, en ce moment même, Jeanne n'eût regardé son mari en souriant.

Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux époux, ou plutôt les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice pour malice à la jeune femme; seulement sa malice à lui, c'était un profond silence sur ses intentions.

--Au château de Méridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie?

--La terre d'une de mes bonnes amies, répondit Jeanne.

--D'une de vos bonnes amies..., et, continua Bussy, qui est à sa terre?

--Sans doute, répondit madame de Saint-Luc, qui ignorait complètement les événements arrivés à Méridor depuis deux mois: n'avez vous donc jamais entendu parler du baron de Méridor, un des plus riches barons poitevins et...

--Et... répéta Bussy, voyant que Jeanne s'arrêtait.

--Et de sa fille Diane de Méridor, la plus belle fille de baron qu'on ait jamais vue?

--Non, madame, répliqua Bussy, presque suffoqué par l'émotion.

Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore son mari avec une singulière expression, le beau gentilhomme, disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route, sans à-propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de Diane de Méridor, pour faire écho à la seule pensée qu'il eût dans le coeur.

Était-ce une surprise? ce n'était point probable; était-ce un piège? c'était presque impossible. Saint-Luc n'était déjà plus à Paris lorsqu'il était entré chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Méridor.

--Et ce château est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy.

--A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est là et non pas à votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous venez, n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Allons, dit Jeanne, c'est déjà un pas fait vers le bonheur que je vous proposais.

Bussy s'inclina et continua de marcher près des deux jeunes époux, qui, grâce aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine. Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait bien des choses à apprendre, se hasarda de questionner. C'était le privilège de sa position, et il paraissait au reste résolu d'en user.

--Et ce baron de Méridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus riche des Poitevins, quel homme est-ce?

--Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier qui, s'il eût vécu au temps du roi Arthus, eût certes obtenu une place à la table ronde.

--Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et l'émotion de sa voix, à qui a-t-il marié sa fille?

--Marié sa fille!

--Je le demande.

--Diane, mariée!

--Qu'y aurait-il d'extraordinaire à cela?

--Rien; mais Diane n'est point mariée: certainement, j'eusse été la première prévenue de ce mariage.

Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage de sa gorge étranglée.

--Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Méridor est au château avec son père?

--Nous l'espérons bien, répondit Saint-Luc, appuyant sur cette réponse, pour montrer à sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il partageait ses idées et s'associait à ses plans.

Il se fît un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa pensée.

--Ah! s'écria tout à coup Jeanne en se haussant sur ses étriers, voici les tourelles du château. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy, au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois, seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises?

--Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une émotion qui étonnait lui-même ce brave coeur, resté jusqu'alors un peu sauvage, oui, je vois. Ainsi c'est là le château de Méridor?

Et, par une réaction naturelle à la pensée, à l'aspect de ce pays si beau et si riche même au temps de la détresse de la nature, à l'aspect de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonnière ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'étouffant réduit de la rue Saint-Antoine.

Cette fois encore il soupira, mais ce n'était plus tout à fait de douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc venait de lui donner l'espérance.

CHAPITRE XXIII

LE VIEILLARD ORPHELIN.

Madame de Saint-Luc ne s'était point trompée: deux heures après on était en face du château de Méridor.

Depuis les dernières paroles échangées entre les voyageurs, et que nous avons répétées, Bussy se demandait s'il ne fallait pas raconter à ces bons amis, qui venaient de se faire connaître, l'aventure qui tenait Diane éloignée de Méridor. Mais, une fois entré dans cette voie de révélations, il fallait non-seulement révéler ce que tout le monde allait bientôt savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne voulait révéler à personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait naturellement trop d'interprétations et de questions.

Et puis Bussy voulait entrer à Méridor comme un homme parfaitement inconnu. Il voulait voir, sans préparation aucune, M. de Méridor, l'entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d'Anjou; il voulait se convaincre enfin, non pas que le récit de Diane était sincère, il ne soupçonnait pas un instant de mensonge cet ange de pureté, mais qu'elle n'avait été elle-même trompée sur aucun point, et que ce récit qu'il avait écouté avec un si puissant intérêt avait été une interprétation fidèle des événements.

Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent l'homme supérieur dans sa sphère dominatrice, même au milieu des égarements de l'amour: ces deux sentiments étaient la circonspection à l'égard des étrangers et le respect profond de la personne qu'on aime.

Aussi madame de Saint-Luc, trompée, malgré sa perspicacité féminine, par la puissance que Bussy avait conservée sur lui-même, demeura-t-elle persuadée que le jeune homme venait d'entendre pour la première fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n'éveillant en lui ni souvenir ni espérance, il s'attendait à trouver à Méridor quelque provinciale bien gauche et bien embarrassée en face des hôtes nouveaux qui lui arrivaient.

En conséquence, elle se disposait à jouir de sa surprise.

Cependant une chose l'étonnait, c'est que, le garde ayant sonné dans sa trompe pour l'avertir d'une visite, Diane n'accourût point sur le pont-levis, tandis que c'était un signal auquel Diane accourait toujours.

Mais, au lieu de Diane, on aperçut s'avancer par le porche principal du château un vieillard courbé, appuyé sur un bâton. Il était vêtu d'un surtout de velours vert brodé d'une fourrure de renard, et à sa ceinture brillait un sifflet d'argent près d'un petit trousseau de clef.

Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux, blancs comme les dernières neiges.

Il traversa le pont-levis, suivi de deux grands chiens, d'une race allemande, qui marchaient derrière lui lentement et à pas égaux, la tête basse et ne se devançant pas l'un l'autre d'une ligne. Lorsque le vieillard put arriver près du parapet:

--Qui est là? demanda-t-il d'une voix faible, et qui fait l'honneur à un pauvre vieillard de le visiter?

--Moi, moi, seigneur Augustin! s'écria la voix rieuse de la jeune femme.

Car Jeanne de Cossé appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de son frère cadet, qui s'appelait Guillaume, et qui n'était mort que depuis trois ans.

Mais le baron, au lieu de répondre par l'exclamation joyeuse que Jeanne s'attendait à entendre sortir de sa bouche, le baron leva lentement la tête, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards:

--Vous, dit-il? je ne vois pas. Qui, vous?....

--Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! c'est vrai, mon déguisement....

--Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n'y vois presque plus. Les yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu'ils pleurent trop, les larmes les brûlent.

--Ah! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre vue baisse, car vous m'eussiez reconnue, même sous mes habits d'homme. Il faut donc que je vous dise mon nom?

--Oui, sans doute, répliqua le vieillard, puisque je vous dis que je vous vois à peine.

--Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis madame de Saint-Luc.

--Saint-Luc! dit le vieillard, je ne vous connais pas.

--Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom de jeune fille est Jeanne de Cossé-Brissac.

--Ah! mon Dieu! s'écria le vieillard en essayant d'ouvrir la barrière de ses mains tremblantes, ah! mon Dieu!

Jeanne, qui ne comprenait rien à cette réception étrange, si différente de celle à laquelle elle s'attendait et qui l'attribuait à l'âge du vieillard et au déclin de ses facultés, se voyant enfin reconnue, sauta à bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras, ainsi qu'elle en avait l'habitude; mais, en embrassant le baron, elle sentit ses joues humides; il pleurait.

--C'est de joie, pensa-t-elle. Allons! le coeur est toujours jeune.

--Venez, dit le vieillard après avoir embrassé Jeanne.

Et, comme s'il n'eût pas aperçu ses deux compagnons, le vieillard se remit à marcher vers le château de son pas égal et mesuré, suivi toujours à la même distance de ses deux chiens, qui n'avaient pris que le temps de flairer et de regarder les visiteurs.

Le château avait un aspect de tristesse étrange; tous les volets en étaient fermés; on eût dit un immense tombeau. Les serviteurs qu'on apercevait passant çà et là étaient vêtus de noir. Saint-Luc adressa un regard à sa femme pour lui demander si c'était ainsi qu'elle s'attendait à trouver le château.

Jeanne comprit, et, comme elle avait hâte elle-même de sortir de cette perplexité, elle s'approcha du baron, et lui prenant la main:

--Et Diane! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait point ici?

Le vieillard s'arrêta comme frappé de la foudre, et, regardant la jeune femme avec une expression qui ressemblait presque à la terreur:

--Diane? dit-il.

Et soudain, à ce nom, les deux chiens, levant la tête de chaque côté vers leur maître, poussèrent un lugubre gémissement.

Bussy ne put s'empêcher de frissonner; Jeanne regarda Saint-Luc, et Saint-Luc s'arrêta, ne sachant s'il devait s'avancer davantage ou retourner en arrière.

--Diane! répéta le vieillard, comme s'il lui avait fallu tout ce temps pour comprendre la question qui lui était faite; mais vous ne savez donc pas?

Et sa voix déjà faible et tremblante s'éteignit dans un sanglot arraché du plus profond du coeur.

--Mais quoi donc? et qu'est-il arrivé? s'écria Jeanne émue et les mains jointes.

--Diane est morte! s'écria le vieillard en levant les mains avec un geste désespéré vers le ciel, et en laissant échapper un torrent de larmes.

Et il se laissa tomber sur les premières marches du perron, auquel on était arrivé. Il cachait sa tète entre ses deux mains en se balançant comme pour chasser le souvenir funèbre qui venait sans cesse le torturer.

--Morte! s'écria Jeanne frappée d'épouvante et pâlissant comme un spectre.

--Morte! dit Saint-Luc avec une tendre compassion pour le vieillard.

--Morte! balbutia Bussy. Il lui a laissé croire, à lui aussi, qu'elle était morte. Ah! pauvre vieillard! comme tu m'aimeras un jour!

--Morte! morte! répéta le baron; ils me l'ont tuée!

--Ah! mon cher seigneur! dit Jeanne, qui, après le coup terrible qu'elle avait reçu, venait de trouver la seule ressource qui empêche de se briser le faible coeur des femmes, les larmes.

Et elle éclata en sanglots, inondant de pleurs la figure du vieillard, au cou duquel ses bras venaient s'enlacer.

Le vieux seigneur se releva, trébuchant.

--N'importe, dit-il, pour être vide et désolée, la maison n'en est pas moins hospitalière; entrez.

Jeanne prit le bras du vieillard sous le sien et traversa avec lui le péristyle, l'ancienne salle des gardes, devenue une salle à manger, et entra dans le salon.

Un domestique, dont le visage bouleversé et dont les jeux rougis dénotaient le tendre attachement pour son maître, marchait devant, ouvrant les portes; Saint-Luc et Bussy suivaient.

Arrivé dans le salon, le vieillard, toujours soutenu par Jeanne, s'assit ou plutôt se laissa tomber dans son grand fauteuil de bois sculpté.

Le valet poussa une fenêtre pour donner de l'air, et, sans sortir de la chambre, se retira dans un coin.

Jeanne n'osait rompre le silence. Elle tremblait de rouvrir les blessures du vieillard en le questionnant; et cependant, comme toutes les personnes jeunes et heureuses, elle ne pouvait se décider à regarder comme réel le malheur qu'on lui annonçait. Il y a un âge où l'on ne peut sonder l'abîme de la mort, parce qu'on ne croit point à la mort.

Ce fut le baron qui vint au-devant de son désir en reprenant la parole.

--Vous m'avez dit que vous étiez mariée, ma chère Jeanne; monsieur est-il donc votre mari?

Et il désignait Bussy.

--Non, seigneur Augustin, répondit Jeanne; voici M. de Saint-Luc.

Saint-Luc s'inclina plus profondément encore devant le malheureux père que devant le vieillard, Celui-ci le salua tout paternellement, et s'efforça même de sourire; puis, les yeux atones, se tournant vers Bussy:

--Et monsieur, dit-il, est votre frère, le frère de votre mari, un de vos parents?

--Non, cher baron, monsieur n'est point notre parent, mais notre ami: M. Louis de Clermont, comte de Bussy d'Amboise, gentilhomme de M. le duc d'Anjou.

A ces mots, le vieillard, se redressant comme par un ressort, lança un regard terrible sur Bussy, et, comme épuisé par cette provocation muette, retomba sur son fauteuil en poussant un gémissement.

--Quoi donc? demanda Jeanne.

--Le baron vous connaît-il, seigneur de Bussy? demanda Saint-Luc.

--C'est la première fois que j'ai l'honneur de voir M. le baron de Méridor, dit tranquillement Bussy, qui seul avait compris l'effet que le nom de M. le duc d'Anjou avait produit sur le vieillard.

--Ah! vous êtes gentilhomme de M. le duc d'Anjou, dit le baron, vous êtes gentilhomme de ce monstre, de ce démon, et vous osez l'avouer! et vous avez l'audace de vous présenter chez moi!

--Est-il fou? demanda tout bas Saint-Luc à sa femme, en regardant le baron avec des yeux étonnés.

--La douleur lui aura dérangé l'esprit, répondit Jeanne avec effroi.

M. de Méridor avait accompagné les paroles qu'il venait de prononcer, et qui faisaient douter à Jeanne qu'il eût toute sa raison, d'un regard plus menaçant encore que le premier; mais Bussy, toujours impassible, soutint ce regard dans l'attitude d'un profond respect et ne répliqua point.

--Oui, de ce monstre, reprit M. de Méridor, dont la tète semblait s'égarer de plus en plus, de cet assassin qui m'a tué ma fille?

--Pauvre seigneur! murmura Bussy.

--Mais que dit-il donc là? demanda Jeanne, interrogeant à son tour.

--Vous ne savez donc pas, vous qui me regardez avec des yeux effarés, s'écria M. de Méridor en prenant les mains de Jeanne et celles de Saint-Luc et en les réunissant entre les siennes, mais le duc d'Anjou m'a tué ma Diane; le duc d'Anjou! mon enfant, ma fille, il me l'a tuée!

Et le vieillard prononça ces dernières paroles avec un tel accent de douleur, que les larmes en vinrent aux yeux de Bussy lui-même.

--Seigneur, dit la jeune femme, cela fût-il, et je ne comprends point comment cela peut être, vous ne pouvez accuser de cet affreux malheur M. de Bussy, le plus loyal, le plus généreux gentilhomme qui soit. Mais voyez donc, mon bon père, M. de Bussy ne sait rien de ce que vous dites, M. de Bussy pleure comme nous et avec nous. Serait-il donc venu, s'il eût pu se douter de l'accueil que vous lui réserviez! Ah! cher seigneur Augustin, au nom de votre bien-aimée Diane, dites-nous comment cette catastrophe est arrivée.

--Alors, vous ne saviez pas...? dit le vieillard, s'adressant à Bussy.

Bussy s'inclina sans répondre.

--Eh! mon Dieu, non, dit Jeanne, tout le monde ignorait cet événement.

--Ma Diane est morte, et sa meilleure amie ignorait sa mort! Oh! c'est vrai, je n'en ai écrit, je n'en ai parlé à personne; il me semblait que le monde ne pouvait vivre du moment où Diane ne vivait plus; il me semblait que l'univers entier devait porter le deuil de Diane.

--Parlez, parlez; cela vous soulagera, dit Jeanne.

--Eh bien, dit le baron en poussant un sanglot, ce prince infâme, le déshonneur de la noblesse de France, a vu ma Diane, et, la trouvant si belle, l'a fait enlever et conduire au château de Beaugé pour la déshonorer comme il eût fait de la fille d'un serf. Mais Diane, ma Diane sainte et noble, a choisi la mort. Elle s'est précipitée d'une fenêtre dans le lac, et l'on n'a plus retrouvé que son voile flottant à la surface de l'eau.