La dame de Monsoreau — ­Tome 1.

Chapter 21

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--Attendez donc, monseigneur, dit Nicolas. Vous comprenez bien que je n'ai point été chercher une de ces questions que l'on tranche par un simple démenti et que le premier juge d'armes met à néant. Ce qu'il vous faut, à vous, c'est un bon procès qui dure longtemps, qui occupe le parlement et le peuple, pendant lequel vous puissiez séduire, non pas le peuple, il est à vous, mais le parlement. Voyez donc, monseigneur, c'est bien cela: Ranier, premier duc de Lorraine, contemporain de Charlemagne.

Guilbert, son fils, contemporain de Louis le Débonnaire.

Henri, fils de Guilbert, contemporain de Charles le Chauve.

--Mais!... dit le duc de Guise.

--Un peu de patience, monseigneur, nous y voilà. Écoutez bien. Bonne....

--Oui, dit le duc, fille de Ricin, second fils de Ranier.

--Bien, reprit l'avocat; à qui mariée?

--Bonne?

--Oui.

--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France.

--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France, répéta David. Maintenant ajoutez: frère de Lothaire, spolié de la couronne de France par l'usurpateur Hugues Capet, sur Louis V.

--Oh! oh! firent ensemble le duc de Mayenne et le cardinal.

--Continuez, dit le Balafré, il y a une lueur là dedans.

--Or Charles de Lorraine héritait de son frère à l'extinction de sa race. Or la race de Lothaire est éteinte; donc, messieurs, vous êtes les seuls et vrais héritiers de la couronne de France.

--Mordieu! fit Chicot, l'animal est encore plus venimeux que je ne croyais.

--Que dites-vous de cela, mon frère? demandèrent à la fois le cardinal et le duc de Mayenne.

--Je dis, répondit le Balafré, que malheureusement il existe en France une loi qu'on appelle la loi salique et qui met toutes nos prétentions à néant.

--Voilà où je vous attendais, monseigneur, s'écria David avec l'orgueil de l'amour-propre satisfait; quel est le premier exemple de la loi salique?

--L'avénement au trône de Philippe de Valois, au préjudice d'Edouard d'Angleterre.

--Quelle est la date de cet avénement?

Le Balafré chercha dans ses souvenirs.

--1328, dit sans hésiter le cardinal de Lorraine.

--C'est-à-dire trois cent quarante et un ans après l'usurpation de Hugues Capet, deux cent quarante ans après l'extinction de la race de Lothaire. Donc, depuis deux cent quarante ans vos ancêtres avaient des droits à la couronne lorsque la loi salique fut inventée. Or, chacun sait cela, la loi n'a pas d'effet rétroactif.

--Vous êtes un habile homme, maître Nicolas David, dit le Balafré en regardant l'avocat avec une admiration qui n'était pas exempte d'un certain mépris.

--C'est fort ingénieux, fit le cardinal.

--C'est fort beau, dit Mayenne.

--C'est admirable, dit la duchesse, me voilà princesse royale. Je ne veux plus pour mari qu'un empereur d'Allemagne.

--Mon Dieu, Seigneur, dit Chicot, tu sais que je ne t'ai jamais fait qu'une prière: _Ne nos inducas in tentationem et libéra nos ab advocatis._

Le duc de Guise seul était demeuré pensif au milieu de l'enthousiasme général.

--Et dire que de pareils subterfuges sont nécessaires à un homme de ma taille! murmura-t-il. Penser qu'avant d'obéir les peuples regardent des parchemins comme celui-ci, au lieu de lire la noblesse de l'homme dans les éclairs de ses yeux ou de son épée.

--Vous avez raison, Henri, dix fois raison, et, si l'on se contentait de regarder au visage, vous seriez roi parmi les rois, puisque les autres princes, dit-on, paraissent peuple auprès de vous. Mais l'essentiel pour monter au trône, c'est, comme l'a dit maître Nicolas David, un bon procès; et, quand nous y serons arrivés, c'est, comme vous l'avez dit vous-même, que le blason de notre maison ne dépare pas trop les blasons suspendus au-dessus des autres trônes de l'Europe.

--Alors, cette généalogie est bonne, continua en soupirant Henri de Guise, et voici les deux cents écus d'or que m'a demandés pour vous mon frère de Mayenne,--maître Nicolas David!

--Et en voici deux cents autres, dit le cardinal à l'avocat, dont les yeux pétillaient d'aise en enfouissant l'or dans ses larges braies, pour la nouvelle mission dont nous allons vous charger.

--Parlez, monseigneur, je suis tout entier aux ordres de Votre Éminence.

--Nous ne pouvons vous charger de porter vous-même à Rome, à notre saint père Grégoire XIII, cette généalogie, à laquelle il faut qu'il donne son approbation. Vous êtes trop petit compagnon pour vous faire ouvrir les portes du Vatican.

--Hélas! dit Nicolas David, j'ai grand coeur, c'est vrai, mais je suis de pauvre naissance. Ah! si seulement j'avais été simple gentilhomme!

--Veux-tu te taire, truand! dit Chicot.

--Mais vous ne l'êtes pas, continua le cardinal, et c'est un malheur. Nous sommes donc forcés de charger de cette mission Pierre de Gondy.

--Permettez, mon frère, dit la duchesse redevenue sérieuse: les Gondy sont gens d'esprit, sans doute, mais sur qui nous n'avons aucune prise, aucun recours. Leur ambition seule nous répond d'eux, et ils peuvent trouver à satisfaire leur ambition aussi bien avec le roi Henri qu'avec la maison de Guise.

--Ma soeur a raison, Louis, dit le duc de Mayenne avec sa brutalité ordinaire, et nous ne pouvons pas nous fier à Pierre de Gondy comme nous nous fions à Nicolas David, qui est notre homme et que nous pouvons faire pendre quand il nous plaira.

Cette naïveté du duc, lancée à brûle-pourpoint au visage de l'avocat, produisit sur le malheureux légiste le plus étrange effet; il éclata d'un rire convulsif qui dénotait la plus grande frayeur.

--Mon frère Charles plaisante, dit Henri de Guise à l'avocat pâlissant, et l'on sait que vous êtes notre fidèle; vous l'avez prouvé en mainte affaire.

--Et notamment dans la mienne, pensa Chicot en montrant le poing à son ennemi, ou plutôt à ses deux ennemis.

--Rassurez-vous, Charles; rassurez-vous, Catherine; toutes mes mesures sont prises à l'avance. Pierre de Gondy portera cette généalogie à Rome, mais confondue avec d'autres papiers et sans savoir ce qu'il porte. Le pape approuvera ou désapprouvera sans que Gondy connaisse cette approbation ou cette désapprobation. Enfin Gondy, toujours ignorant de ce qu'il porte, reviendra en France avec cette généalogie approuvée ou désapprouvée. Vous, Nicolas David, vous partirez presque en même temps que lui, et vous l'attendrez à Châlons, à Lyon ou à Avignon, selon les avis que vous recevrez de nous, de vous arrêter dans l'une ou l'autre de ces trois villes. Ainsi vous seul tiendrez le véritable secret de l'entreprise. Vous voyez donc bien que vous êtes toujours notre seul homme de confiance.

David s'inclina.

--Tu sais à quelle condition, cher ami? murmura Chicot, à la condition d'être pendu si tu fais un pas de travers; mais sois tranquille, je jure par sainte Geneviève, ici présente en plâtre, en marbre ou en bois, peut-être même en os, que tu te trouves placé en ce moment entre deux gibets, mais que le plus rapproché de toi, cher ami, c'est celui que je te ménage.

Les trois frères se serrèrent la main et embrassèrent leur soeur la duchesse, qui venait de leur apporter leurs trois robes de moines laissées dans la sacristie; puis, après les avoir aidés à repasser les frocs protecteurs, elle rabattit son capuchon sur ses yeux, marcha devant eux jusqu'au porche, où les attendait le frère portier, et par lequel ils disparurent, suivis de Nicolas David, dont les écus d'or sonnaient à chaque pas.

Derrière eux, le frère portier tira les verrous, et, rentrant dans l'église, s'en vint éteindre la lampe du choeur; aussitôt une obscurité compacte envahit la chapelle, et renouvela cette mystérieuse horreur qui déjà plus d'une fois avait hérissé le poil de Chicot.

Puis, dans cette obscurité, le bruit des sandales du moine sur les dalles du pavé s'éloigna, faiblit et se perdit tout à fait.

Cinq minutes, qui parurent fort longues à Chicot, s'écoulèrent sans que rien troublât davantage ce silence et cette obscurité.

--Bon, dit le Gascon, il paraît cette fois que tout est bien réellement fini, que les trois actes sont joués, et que les acteurs sont partis. Tâchons de les suivre: j'ai assez de comédie comme ça pour une seule nuit.

Et Chicot, qui était revenu sur son idée d'attendre le jour dans l'église depuis qu'il voyait les tombeaux mobiles et les confessionnaux habités, souleva doucement le loquet, poussa la porte avec précaution, et allongea le pied hors de sa boîte.

Pendant les promenades de l'enfant de choeur, Chicot avait vu dans un coin une échelle destinée à nettoyer les châssis de verres coloriés. Il ne perdit pas de temps. Les mains étendues, les pieds discrètement avancés, il parvint sans bruit jusqu'à l'angle, mit la main sur l'échelle, et, s'orientant de son mieux, il alla appliquer cette échelle à une fenêtre.

A la lueur de la lune, Chicot vit qu'il ne s'était pas trompé dans ses prévisions: la fenêtre donnait sur le cimetière du couvent, qui lui-même donnait sur la rue Bordelle.

Chicot ouvrit la fenêtre, se mit à cheval dessus, et, attirant l'échelle à lui avec cette force et cette adresse que donnent presque toujours la joie ou la crainte, il la fit passer de l'intérieur à l'extérieur.

Une fois descendu, il cacha l'échelle dans une haie d'ifs plantée au bas du mur, se glissa de tombe en tombe jusqu'à la dernière clôture qui le séparait de la rue, et qu'il franchit, non sans démolir quelques pierres, qui descendirent avec lui de l'autre côté de la rue.

Une fois là, Chicot prit un temps pour respirer à pleine poitrine.

Il était sorti avec quelques égratignures d'un guêpier où plus d'une fois il avait senti qu'il jouait sa vie.

Puis, lorsqu'il sentit que l'air jouait plus librement dans ses poumons, il prit sa course vers la rue Saint-Jacques, ne s'arrêtant qu'à l'hôtellerie de la Corne d'Abondance, à laquelle il frappa sans hésitation comme sans retard.

Maître Claude Bonhommet vint ouvrir en personne. C'était un homme qui savait que tout dérangement se paye, et qui comptait plus pour faire sa fortune sur les extras que sur les ordinaires.

Il reconnut Chicot au premier coup d'oeil, quoique Chicot fût sorti en simple cavalier et revînt en moine.

--Ah! c'est vous, mon gentilhomme, dit-il, soyez le bienvenu.

Chicot lui donna un écu.

--Et frère Gorenflot? demanda-t-il.

Un large sourire épanouit la figure du maître aubergiste; il s'avança vers le cabinet, et, poussant la porte:

--Voyez, dit-il.

--Frère Gorenflot ronflait juste à la même place où l'avait laissé Chicot.

--Ventre de biche! mon respectable ami, dit le Gascon, tu viens, sans t'en douter, d'avoir un fier cauchemar!

CHAPITRE XXII

COMMENT M. ET MADAME DE SAINT-LUC VOYAGEAIENT CÔTE A CÔTE ET FURENT REJOINTS PAR UN COMPAGNON DE VOYAGE.

Le lendemain matin, à peu près vers l'heure où frère Gorenflot se réveillait, chaudement empaqueté dans son froc, notre lecteur, s'il eût voyagé sur la route de Paris à Angers, eût pu voir, entre Chartres et Nogent, deux cavaliers, un gentilhomme et son page, dont les montures paisibles cheminaient côte à côte, se caressant des naseaux, et se parlant du hennissement et du souffle comme d'honnêtes animaux qui, pour être privés du don de la parole, n'en ont pas moins trouvé moyen de se communiquer leurs pensées.

Les cavaliers étaient arrivés la veille à la même heure à peu près à Chartres sur des coursiers fumants, à la bouche souillée d'écume; un des deux coursiers était même tombé sur la place de la cathédrale, et, comme c'était au moment même où les fidèles se rendaient à la messe, ce n'avait pas été un spectacle sans intérêt pour les bourgeois de Chartres que ce magnifique coursier expirant de fatigue, dont les propriétaires n'avaient pas paru prendre plus de souci que si c'eût été une ignoble rosse.

Quelques-uns avaient remarqué (les bourgeois de Chartres ont de tout temps été fort observateurs), quelques-uns, disons-nous, avaient même remarqué que le plus grand des deux cavaliers avait alors glissé un écu dans la main d'un honnête garçon, lequel l'avait conduit, lui et son compagnon, à une auberge voisine, et que, par la porte de derrière de cette hôtellerie, donnant sur la plaine, les deux voyageurs étaient sortis une demi-heure après, montés sur deux chevaux frais, et avec les joues enluminées de ce coloris qui prouve en faveur du vin chaud que l'on vient de boire.

Une fois dans la campagne encore nue, encore froide, mais parée déjà de tons bleuâtres précurseurs du printemps, le plus grand des deux cavaliers s'était approché du plus petit, et lui avait dit en ouvrant ses bras:

--Chère petite femme, embrasse-moi tranquillement, car, à cette heure, nous n'avons plus rien à craindre.

Alors madame de Saint-Luc, car c'était bien elle, s'était penchée gracieusement en ouvrant l'épais manteau dont elle était enveloppée, et, en appuyant ses deux bras sur les épaules du jeune homme et sans cesser de plonger les yeux dans son regard, elle lui avait donné ce tendre et long baiser qu'il demandait.

Il était résulté de cette assurance que Saint-Luc avait donnée à sa femme, et peut-être aussi du baiser donné par madame de Saint-Luc à son mari, que ce jour-là on s'était arrêté dans une petite hôtellerie du village de Courville, situé à quatre lieues seulement de Chartres, laquelle, par son isolement, ses doubles portes, et une foule d'autres avantages encore, donnait aux deux époux amants toute garantie de sécurité.

Là ils demeurèrent, toute la journée et toute la nuit, fort mystérieusement cachés dans leur petite chambre, où, après s'être fait servir à déjeuner, ils s'enfermèrent en recommandant à l'hôte, vu le long chemin qu'ils avaient fait et la grande fatigue qui en avait été le résultat, de ne point les déranger avant le lendemain au point du jour, recommandation qui avait été ponctuellement suivie.

C'était donc dans la matinée de ce jour-là que nous retrouvons M. et madame de Saint-Luc sur la route de Chartres à Nogent.

Or, ce jour-là, comme ils étaient plus tranquilles que la veille, ils voyageaient non plus en fugitifs, non plus même en amoureux, mais en écoliers qui se détournent à chaque instant du chemin pour se faire admirer l'un à l'autre sur quelque petit monticule comme une statue équestre sur son cheval, ravageant les premiers bourgeons, recherchant les premières mousses, cueillant les premières fleurs, sentinelles du printemps qui percent la neige près de disparaître, et se faisant une joie infinie du reflet d'un rayon de soleil dans le plumage chatoyant des canards ou du passage d'un lièvre dans la plaine.

--Morbleu! s'écria tout à coup Saint-Luc, que c'est bon d'être libre! As-tu jamais été libre, toi, Jeanne?

--Moi, répondit la jeune femme avec un joyeux éclat de voix, jamais: et c'est la première fois que je prends d'air et d'espace ce que j'en veux. Mon père était soupçonneux. Ma mère était casanière. Je ne sortais pas sans une gouvernante, deux femmes de chambre et un grand laquais, de sorte que je ne me rappelle pas avoir couru sur une pelouse depuis que, folle et rieuse enfant, je bondissais dans les grands bois de Méridor avec ma bonne Diane, la défiant à la course et courant à travers les ramées, courant jusqu'à ce que nous ne nous trouvassions plus même l'une l'autre. Alors nous nous arrêtions palpitantes, au bruit de quelque biche, de quelque daim ou de quelque chevreuil, qui, effrayé par nous, s'élançait hors de son repaire, nous laissant interroger nous-mêmes avec un certain frisson le silence des vastes taillis. Mais toi, mon bien-aimé Saint-Luc, toi, tu étais libre, au moins?

--Moi, libre?

--Sans doute, un homme....

--Ah bien, oui! jamais. Élevé près du duc d'Anjou, emmené par lui en Pologne, ramené par lui à Paris, condamné à ne pas le quitter par cette perpétuelle règle de l'étiquette, poursuivi, dès que je m'éloignais, par cette voix lamentable qui me criait sans cesse: «Saint-Luc, mon ami, je m'ennuie, viens t'ennuyer avec moi;» libre! ah bien, oui! et ce corset qui m'étranglait l'estomac, et cette grande fraise empesée qui m'écorchait le cou, et ces cheveux frisés à la gomme qui se fussent mêlés à l'humidité et souillés à la poussière; et ce toquet enfin cloué à ma tête par des épingles. Oh! non, non, ma bonne Jeanne, je crois que j'étais encore moins libre que toi, va. Aussi, tu vois, je profite de la liberté. Vive Dieu! la bonne chose! et comment s'en prive-t-on lorsque l'on peut faire autrement?

--Et si l'on nous rattrape, Saint-Luc, dit la jeune femme en jetant un regard inquiet derrière elle, si l'on nous met à la Bastille?

--Si l'on nous y met ensemble, ma petite Jeanne, ce ne sera que demi-mal; il me semble que, pendant toute la journée d'hier, nous sommes demeurés enfermés ni plus ni moins que si nous étions prisonniers d'Etat, et que nous ne nous sommes pas trop ennuyés cependant.

--Saint-Luc, ne t'y fie pas, dit Jeanne avec un sourire plein de malice et de gaieté; si l'on nous rattrape, je ne crois pas qu'on nous mette ensemble.

Et la charmante femme rougit d'avoir tant voulu dire en disant si peu.

--Alors cachons-nous bien, dit Saint-Luc.

--Oh! sois tranquille, répondit Jeanne, sous ce rapport nous n'avons rien à craindre, et nous serons bien cachés: si tu connaissais Méridor, et ses grands chênes qui semblent les colonnes d'un temple dont le ciel est la voûte, et ses halliers sans fin, et ses rivières paresseuses qui coulent, l'été, sous de sombres arceaux de verdure, et, l'hiver, sous des couches de feuilles mortes; puis les grands étangs, les champs de blé, les parterres de fleurs, les pelouses sans fin, et les petites tourelles d'où s'échappent sans cesse des milliers de pigeons, voltigeant et bourdonnant comme des abeilles autour d'une ruche; et puis, et puis, ce n'est pas tout, Saint-Luc, au milieu de tout cela, la reine de ce petit royaume, l'enchanteresse de ces jardins d'Armide, la belle, la bonne, l'incomparable Diane, un coeur de diamant dans une enveloppe d'or; tu l'aimeras, Saint-Luc.

--Je l'aime déjà: elle t'a aimée.

--Oh! je suis bien sûre qu'elle m'aime encore et qu'elle m'aimera toujours. Ce n'est point Diane qui change capricieusement dans ses amitiés. Te figures-tu la vie heureuse que nous allons mener dans ce nid de fleurs et de mousse que va reverdir le printemps! Diane a pris le gouvernement de la maison de son père, du vieux baron; il ne faut donc pas nous en inquiéter. C'est un guerrier du temps de François 1er, devenu faible et inoffensif, en raison de ce qu'il a été autrefois fort et courageux, qui n'a plus qu'un souvenir dans le passé, le vainqueur de Marignan et le vaincu de Pavie; qu'un amour dans le présent et qu'un espoir dans l'avenir, sa Diane bien-aimée. Nous pourrons habiter Méridor sans qu'il le sache et s'en aperçoive même jamais. Et, s'il le sait, eh bien, nous en serons quittes en lui laissant dire que sa Diane est la plus belle fille du monde, et que le roi François 1er est le plus grand capitaine de tous les temps.

--Ce sera charmant, dit Saint-Luc, mais je prévois de grandes querelles.

--Comment cela?

--Entre le baron et moi.

--A quel propos? A propos du roi François 1er?

--Non, je lui passe son premier capitaine; mais, pour la plus belle fille du monde....

--Je ne compte plus, puisque je suis ta femme.

--Ah! c'est juste, dit Saint-Luc.

--Te représentes-tu cette existence, mon bien-aimé? continua Jeanne. Dès le matin, dans les bois par la petite porte du pavillon qu'elle nous donnera pour logis. Je connais ce pavillon: deux tourelles reliées l'une à l'autre par un corps de logis bâti sous Louis XII, une architecture adorable, et que tu adoreras, toi qui aimes les fleurs et les dentelles. Et des fenêtres, des fenêtres! une vue calme et sombre sur les grands bois qui montent à perte de vue, et dans les allées desquels on voit au loin paître quelque daim ou quelque chevreuil relevant la tête au moindre bruit; puis, du côté opposé, une perspective ouverte sur des plaines dorées, sur des villages aux toits rouges et aux murs blancs, sur la Loire miroitant au soleil et toute peuplée de petits bateaux. Puis nous aurons, à trois lieues, un lac avec une barque dans les roseaux, nos chevaux, nos chiens, avec lesquels nous courrons le daim dans les grands bois, tandis que le vieux baron, ignorant de ses hôtes, dira, prêtant l'oreille aux abois lointains: «Diane, écoute donc, si on ne dirait pas Astrée et Phlégéton qui chassent.

--Et s'ils chassent, bon père, répondra Diane, laisse-les chasser.»

--Dépêchons, Jeanne, dit Saint-Luc, je voudrais déjà être à Méridor.

Et tous deux piquaient leurs chevaux, qui dévoraient alors l'espace pendant deux ou trois lieues, puis qui s'arrêtaient tout à coup pour laisser à leurs maîtres le loisir de reprendre une conversation interrompue ou de corriger un baiser mal donné.

Ainsi se fit la route de Chartres au Mans, où, à peu près rassurés, les deux époux séjournèrent un jour, puis, le lendemain de ce jour, qui fut encore une heureuse station sur cet heureux chemin qu'ils suivaient, ils s'engagèrent avec la volonté bien arrêtée d'arriver le soir même à Méridor, dans les forêts sablonneuses qui s'étendaient à cette époque de Guécelard à Ecomoy.

Arrivés là, Saint-Luc se regardait comme hors de tout danger, lui qui connaissait l'humeur tour à tour bouillante et paresseuse du roi, qui, selon la disposition d'esprit où il se trouvait au moment du départ de Saint-Luc, avait dû envoyer vingt courriers et cent gardes après eux avec ordre de les ramener morts ou vifs, ou qui s'était contenté de pousser un grand soupir, en tirant ses bras hors du lit, un pouce plus loin que d'ordinaire, en murmurant:

--Oh! traître de Saint-Luc! que ne t'ai-je connu plus tôt!

Or, comme les fugitifs n'avaient été rejoints par aucun courrier, n'avaient aperçu aucun garde, il était probable qu'au lieu de s'être trouvé dans son humeur bouillante, le roi Henri III s'était trouvé dans son humeur paresseuse.

C'était ce que disait Saint-Luc en jetant de temps en temps derrière lui un coup d'oeil sur cette route solitaire où n'apparaissait point le moindre persécuteur.

--Bon, pensait-il, la tempête sera retombée sur ce pauvre Chicot, qui, tout fou qu'il est, et peut-être même justement parce qu'il est fou, m'a donné un si bon conseil.... J'en serai quitte pour quelque anagramme plus ou moins spirituelle.

Et Saint-Luc se rappelait une anagramme terrible que Chicot avait faite sur lui au jour de sa faveur.

Tout à coup Saint-Luc sentit la main de sa femme qui reposait sur son bras.

Il tressaillit. Ce n'était point une caresse.

--Regarde, dit Jeanne.

Saint-Luc se retourna, et vit à l'horizon un cavalier qui faisait même route qu'eux, et qui paraissait presser fort son cheval.

Ce cavalier était à la sommité du chemin; il se détachait en vigueur sur le ciel mat, et, par cet effet de perspective que nos lecteurs ont dû remarquer quelquefois, il paraissait, dans cette position, plus grand que nature.

Cette coïncidence parut de mauvais augure à Saint-Luc, soit à cause de la disposition de son esprit, auquel la réalité semblait venir à point nommé donner un démenti, soit que réellement, et malgré le calme qu'il affectait, il craignît encore quelque retour capricieux du roi Henri III.

--Oui, en effet, dit-il, pâlissant malgré lui, voici un cavalier là-bas.

--Fuyons, dit Jeanne en donnant de l'éperon à son cheval.

--Non pas, dit Saint-Luc, à qui la crainte qu'il éprouvait ne pouvait faire perdre son sang-froid, non pas, ce cavalier est seul, autant que j'en puis juger, et nous ne devons pas fuir devant un homme seul. Rangeons-nous et laissons-le passer; quand il sera passé, nous continuerons notre chemin.

--Mais s'il s'arrête?

--Eh bien, s'il s'arrête, nous verrons à qui nous avons affaire, et nous agirons en conséquence.

--Tu as raison, dit Jeanne, et j'avais tort d'avoir peur, puisque mon Saint-Luc est là pour me défendre.

--N'importe, fuyons toujours, dit Saint-Luc en jetant un dernier regard sur l'inconnu, qui, en les apercevant, avait mis son cheval au galop; car voici une plume sur ce chapeau, et, sous ce chapeau, une fraise, qui me donnent quelques inquiétudes.