La dame de Monsoreau — Tome 1.
Chapter 20
--Et d'ailleurs, ces courtisans, reprit le cardinal, nous empêchent, nous, les véritables amis de Sa Majesté, d'arriver jusqu'à elle, comme c'est le droit de nos charges et de nos naissances.
--Laissons donc, dit brusquement le duc de Mayenne, aux ligueurs vulgaires, à ceux de la première Ligue, le soin de servir Dieu. En servant Dieu, ils serviront ceux qui leur parlent de Dieu. Nous, faisons nos affaires. Des hommes nous gênent: ils nous bravent, ils nous insultent, ils manquent continuellement de respect au prince que nous honorons le plus et qui est notre chef.
Le front du duc d'Anjou se couvrit de rougeur.
--Détruisons, continua Mayenne, détruisons jusqu'au dernier cette engeance maudite que le roi enrichit des lambeaux de nos fortunes, et que chacun de nous s'engage à en retrancher un seul de la vie. Nous sommes trente ici, comptons-les.
--C'est penser sagement, dit le duc d'Anjou, et vous avez déjà fait voire tâche, monsieur de Mayenne.
--Ce qui est fait ne compte pas, dit le duc.
--Il faut cependant nous en laisser, monseigneur, dit d'Entragues; moi, je me charge de Quélus.
--Moi de Maugiron, dit Livarot.
--Et moi de Schomberg, dit Ribeirac.
--Bien! bien! répétait le duc, et nous avons encore Bussy, mon brave Bussy, qui se chargera bien de quelques-uns.
--Et nous! et nous! crièrent tous les ligueurs.
M. de Monsoreau s'avança.
--Ah! ah! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les choses, ne riait plus, voici le grand veneur qui vient réclamer sa part de la curée.
Chicot se trompait.
--Messieurs, dit-il en étendant la main, je réclame un instant de silence. Nous sommes des hommes résolus, et nous avons peur de nous parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules.
Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de franchise. Ce n'est pas des mignons du roi Henri qu'il s'agit, ce n'est pas de la difficulté que nous éprouvons à nous approcher de sa personne.
--Allons donc! disait Chicot écarquillant les yeux au fond de son confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche pour ne pas perdre un mot de ce qu'on disait. Allons donc! hâte-toi, j'attends.
--Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c'est l'impossibilité devant laquelle nous sommes acculés. C'est la royauté que l'on nous donne et qui n'est pas acceptable pour une noblesse française: des litanies, du despotisme, de l'impuissance et des orgies, la prodigalité pour des fêtes qui font rire de pitié toute l'Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les arts. Ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas de la faiblesse, une conduite pareille, messieurs, c'est de la démence!
Un silence funèbre accueillit les paroles du grand veneur. L'impression était d'autant plus profonde, que chacun se disait tout bas ce qu'il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit comme à l'écho de sa propre voix, et frissonna en songeant qu'il était en tous points de l'avis de l'orateur.
M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d'un excès d'approbation, continua:
--Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et fainéant, au moment où l'Espagne allume les bûchers, au moment où l'Allemagne réveille les vieux hérésiarques assoupis dans l'ombre des cloîtres, quand l'Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les idées et les têtes? Toutes les nations travaillent glorieusement à quelque chose. Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un grand prince qui blâmera peut-être ma témérité, car il a le préjugé de famille; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouvernés par un roi, mais par un moine.
A ces mots, l'explosion, habilement préparée et habilement contenue depuis une heure par la circonspection des chefs, éclata si violemment, que nul n'eût reconnu dans ces énergumènes ces froids et sages calculateurs de la scène précédente.
--A bas Valois! cria-t-on, à bas frère Henri! donnons-nous pour chef un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s'il le faut, mais pas un frocard!
--Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d'Anjou, pardon, je vous en conjure, pour mon frère, qui se trompe, ou plutôt qui est trompé. Laissez-moi espérer, messieurs, que nos sages remontrances, que l'efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le ramèneront dans la bonne voie.
--Siffle, serpent, dit Chicot, siffle.
--Monseigneur, répondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu peut-être un peu tôt, mais enfin elle a entendu l'expression sincère de la pensée de l'association. Non, il ne s'agit plus ici d'une ligue contre le Béarnais, épouvantail des imbéciles; il ne s'agit plus d'une ligue pour soutenir l'Église, qui se soutiendra bien toute seule; il s'agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position abjecte où elle se trouve. Trop longtemps nous avons été retenus par le respect que Votre Altesse nous inspire; trop longtemps cet amour que nous lui connaissons pour sa famille nous a renfermés violemment dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est révélé, monseigneur, et Votre Altesse va assister à la véritable séance de la Ligue, dont ce qui vient de se passer n'est que le préambule.
--Que voulez-vous dire, monsieur le duc? demanda le prince palpitant tout à la fois d'inquiétude et d'ambition.
--Monseigneur, nous nous sommes réunis, continua le duc de Guise, non pas, comme l'a dit judicieusement M. le grand veneur, pour rebattre des questions usées en théorie, mais pour agir efficacement. Aujourd'hui nous nous choisissons un chef capable d'honorer et d'enrichir la noblesse de France; et, comme c'était la coutume des anciens Francs, lorsqu'ils se donnaient un chef, de lui donner un présent digne de lui, nous offrons un présent au chef que nous nous sommes choisi....
Tous les coeurs battirent, mais moins fort que celui du duc.
Cependant il resta muet et immobile, et sa pâleur seule trahit son émotion.
--Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle placée derrière lui un objet assez lourd qu'il éleva entre ses mains, messieurs, voici le présent qu'en votre nom à tous je dépose aux pieds du prince.
--Une couronne! s'écria le duc se soutenant à peine, une couronne à moi, messieurs!
--Vive François III! s'écria d'une voix qui fit trembler la voûte la troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tiré leurs épées.
--Moi! moi! balbutiait le duc tremblant à la fois de joie et de terreur, moi! Mais c'est impossible! Mon frère vit encore, mon frère est l'oint du Seigneur.
--Nous le déposons, dit le duc, en attendant que Dieu sanctionne par sa mort l'élection que nous venons de faire, ou plutôt en attendant que quelqu'un de ses sujets, lassé de ce règne sans gloire, prévienne par le poison ou le poignard la justice de Dieu!...
--Messieurs! dit plus faiblement le duc, messieurs....
--Monseigneur, dit à son tour le cardinal, au scrupule si noble que Votre Altesse vient d'exprimer tout à l'heure, voici notre réponse: Henri III était l'oint du Seigneur; mais nous l'avons déposé; il n'est plus l'élu de Dieu, et c'est vous qui allez l'être, monseigneur. Voici un temple aussi vénérable que celui de Reims; car ici ont reposé les reliques de sainte Geneviève, patronne de Paris; ici a été inhumé le corps de Clovis, premier roi chrétien; eh bien, monseigneur, dans ce temple saint, en face de la statue du véritable fondateur de la monarchie française, moi, l'un des princes de l'Église, et qui, sans ambition folle, puis espérer un jour en devenir le chef, je vous dis, monseigneur: Voici, pour remplacer le saint chrême, une huile sainte envoyée par le pape Grégoire XIII. Monseigneur, nommez votre futur archevêque de Reims, nommez votre connétable, et, dans un instant, c'est vous qui serez sacré roi, et c'est votre frère Henri, qui, s'il ne vous remet pas le trône, sera considéré comme un usurpateur. Enfant, allumez les flambeaux de l'autel.
Au même instant, l'enfant de choeur, qui n'attendait évidemment que cet ordre, déboucha de la sacristie, un allumoir à la main, et en un instant cinquante flambeaux étincelèrent tant sur l'autel que dans le choeur.
On vit alors sur l'autel une mitre resplendissante de pierreries et une large épée fleurdelisée: c'était la mitre archiépiscopale; c'était l'épée de connétable.
Au même instant, au milieu des ténèbres que n'avait pu dissiper l'illumination du choeur, l'orgue s'éveilla et fit entendre le _Veni Creator_.
Cette espèce de péripétie ménagée par les trois princes lorrains, et à laquelle le duc d'Anjou lui-même ne s'attendait point, produisit une impression profonde sur les assistants. Les courageux s'exaltèrent, et les faibles eux-mêmes se sentirent forts.
Le duc d'Anjou releva la tête, et d'un pas plus assuré, et d'un bras plus ferme qu'on n'aurait dû s'y attendre, il marcha droit à l'autel, prit de la main gauche la mitre, et de la main droite l'épée, et, revenant vers le duc et vers le cardinal, qui s'attendaient à ce double honneur, il mit la mitre sur la tête du cardinal, et ceignit l'épée au duc.
Des applaudissements unanimes saluèrent cette action décisive, d'autant moins attendue, que l'on connaissait le caractère irrésolu du prince.
--Messieurs, dit le duc aux assistants, donnez vos noms à M. le duc de Mayenne, grand maître de France; le jour où je serai roi, vous serez tous chevaliers de l'ordre.
Les applaudissements redoublèrent, et tous les assistants vinrent l'un après l'autre donner leurs noms à M. de Mayenne.
--Mordieu! dit Chicot, la belle occasion d'avoir le cordon bleu! Je n'en retrouverai jamais une pareille, et dire qu'il faut que je m'en prive!
--Maintenant, à l'autel, sire, dit le cardinal de Guise.
--Monsieur de Monsoreau, mon capitaine colonel; messieurs de Ribeirac et d'Entragues, mes capitaines; monsieur de Livarot, mon lieutenant des gardes, prenez dans le choeur les places auxquelles le rang que je vous confie vous donne droit.
Chacun de ceux qui venaient d'être nommés alla prendre le poste que, dans une véritable cérémonie du sacre, l'étiquette leur eût assigné.
--Messieurs, dit le duc en s'adressant au reste de l'assemblée, vous m'adresserez tous une demande, et je tâcherai de ne point faire un seul mécontent.
Pendant ce temps le cardinal était passé derrière le tabernacle, et y avait revêtu les ornements pontificaux. Bientôt il reparut avec la sainte ampoule, qu'il déposa sur l'autel.
Alors il fit un signe à l'enfant de choeur, qui apporta le livre des Évangiles et la croix. Le cardinal prit l'un et l'autre, posa la croix sur le livre des Évangiles et les étendit vers le duc d'Anjou, qui mit la main dessus.
--En présence de Dieu, dit le duc, je promet à mon peuple de maintenir et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi très-chrétien et au fils aîné de l'Église. Et qu'ainsi Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles.
--Amen! répondirent d'une seule voix tous les assistants.
--Amen! reprit une espèce d'écho qui semblait venir des profondeurs de l'église.
Le duc de Guise, faisant, comme nous l'avons dit, les fonctions de connétable, monta les trois marches de l'autel, et en avant du tabernacle déposa son épée, que le cardinal bénit.
Le cardinal alors la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, la présenta au roi, qui la prit par la poignée.
--Sire, dit-il, prenez cette épée, qui vous est donnée avec la bénédiction du Seigneur, afin que par elle et par la force de l'Esprit-Saint, vous puissiez résister à tous vos ennemis, protéger et défendre la sainte Église et le royaume qui vous est confié. Prenez cette épée, afin que, par son secours, vous exerciez la justice, vous protégiez les veuves et les orphelins, vous répariez les désordres; afin que, vous couvrant de gloire par toutes les vertus, vous méritiez de régner avec celui dont vous êtes l'image sur la terre, et qui règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles.
Le duc baissa l'épée de manière que la pointe touchât le sol, et, après l'avoir offerte à Dieu, la rendit au duc de Guise.
L'enfant de choeur apporta un coussin qu'il déposa devant le duc d'Anjou, qui s'agenouilla.
Puis le cardinal ouvrit le petit coffret de vermeil, et, avec la pointe d'une aiguille d'or, il en tira une parcelle d'huile sainte, qu'il étendit sur la patène.
Alors, la patène à la main gauche, il dit sur le duc deux oraisons.
Puis, prenant le saint-chrême avec le pouce, il traça une croix sur le sommet de la tête du duc, en disant:
--_Ungo te in regem de oleo sanctificato, in nomme Patris et Filii et Spiritus sancti._
Presque aussitôt l'enfant de choeur essuya l'onction avec un mouchoir brodé d'or.
En ce moment le cardinal prit la couronne à deux mains et l'abaissa vers la tête du prince, mais sans la poser. Aussitôt le duc de Guise et le duc de Mayenne s'approchèrent, et de chaque côté soutinrent la couronne.
Enfin le cardinal, ne la soutenant plus que de la main gauche, dit en bénissant le prince de la main droite:
«Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice.»
Puis, la posant sur la tête du prince:
«Reçois cette couronne, dit-il, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»
Le duc d'Anjou, blême et frissonnant, sentit la couronne se poser sur sa tête, et instinctivement il y porta la main.
La sonnette de l'enfant de choeur retentit alors, et fit courber le front de tous les assistants.
Mais ils se relevèrent bientôt, brandissant les épées et criant:--Vive le roi François III!
--Sire, dit le cardinal au duc d'Anjou, vous régnez dès aujourd'hui sur la France; car vous êtes sacré par le pape Grégoire XIII lui-même, dont je suis le représentant.
--Ventre de biche! dit Chicot, quel malheur que je n'aie pas les écrouelles!
--Messieurs, dit le duc d'Anjou se relevant fier et majestueux, je n'oublierai jamais les noms des trente gentilshommes qui m'ont, les premiers, jugé digne de régner sur eux; et maintenant adieu, messieurs, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde!
Le cardinal s'inclina, ainsi que le duc de Guise; mais Chicot, qui les voyait de côté, s'aperçut que, tandis que le duc de Mayenne reconduisait le nouveau roi, les deux princes lorrains échangeaient un ironique sourire.
--Ouais! dit le Gascon; qu'est-ce que cela signifie encore, et à quoi sert le jeu si tout le monde triche?
Pendant ce temps, le duc d'Anjou avait regagné l'escalier de la crypte, et bientôt il disparut dans les ténèbres de l'église souterraine, où, l'un après l'autre, tous les assistants le suivirent, à l'exception des trois frères, qui rentrèrent dans la sacristie, tandis que le frère portier éteignait les cierges de l'autel.
L'enfant de choeur referma la crypte derrière eux, et l'église se trouva éclairée par cette lampe, qui, seule inextinguible, semblait un symbole inconnu du vulgaire, et parlant seulement aux élus de quelque mystérieuse initiation.
CHAPITRE XXI
COMMENT CHICOT, CROYANT FAIRE UN COURS D'HISTOIRE, FIT UN COURS DE GÉNÉALOGIE.
Chicot se leva dans son confessionnal pour déroidir ses jambes engourdies. Il avait tout lieu de penser que cette séance était la dernière; et, comme il était près de deux heures du matin, il avait hâte de faire ses dispositions pour le reste de la nuit.
Mais, à son grand étonnement, lorsqu'ils eurent entendu la clef de la crypte grincer deux fois dans la serrure, les trois princes lorrains sortirent de la sacristie; seulement, cette fois, ils avaient jeté le froc et repris leurs costumes habituels.
En même temps, et en les voyant reparaître, l'enfant de choeur partit d'un si franc et si joyeux éclat de rire, que la contagion gagna Chicot, et qu'il se mit à rire aussi, sans savoir pourquoi.
Le duc de Mayenne s'approcha vivement de l'escalier.
--Ne riez pas si bruyamment, ma soeur, dit-il, ils sont à peine sortis et pourraient vous entendre.
--Sa soeur! fit Chicot, marchant de surprise en surprise; est-ce que par hasard ce moinillon serait une femme?
En effet, le novice rejeta son capuchon en arrière, et découvrit la plus spirituelle et la plus charmante tête de femme que jamais Léonard de Vinci ait transportée sur la toile, lui qui cependant a peint la _Joconde._
C'étaient des yeux noirs, pétillants de malice, mais qui, lorsqu'ils venaient à dilater leurs pupilles, élargissaient leur disque d'ébène, et prenaient une expression presque terrible à force d'être sérieuse.
C'était une petite bouche merveille et fine, un nez dessiné avec une correction rigoureuse; c'était enfin un menton arrondi, terminant l'ovale parfait d'un visage un peu pâle, sur lequel ressortait, comme deux arcs d'ébène, un double sourcil parfaitement dessiné.
C'était la soeur de MM. de Guise, madame de Montpensier, dangereuse sirène, adroite à dissimuler, sous la robe épaisse du petit moine, l'imperfection tant reprochée d'une épaule un peu plus haute que l'autre, et la courbe inélégante de sa jambe droite, qui la faisait boiter légèrement.
Grâce à ces imperfections, l'âme d'un démon était venue se loger dans ce corps, à qui Dieu avait donné la tête d'un ange.
Chicot la reconnut pour l'avoir vue venir vingt fois faire la cour à la reine Louise de Vaudemont, sa cousine, et un grand mystère lui fut révélé par cette présence et par celle de ses trois frères, obstinés à rester après tout le monde.
--Ah! mon frère le cardinal, disait la duchesse dans un spasme d'hilarité, quel saint homme vous faites, et comme vous parlez bien de Dieu! Un instant, vous m'avez fait peur, et j'ai cru que vous preniez la chose au sérieux; et lui qui s'est laissé graisser et couronner! Oh! la vilaine figure qu'il avait sous cette couronne!
--N'importe, dit le duc, nous avons ce que nous voulions, et François n'a plus à s'en dédire maintenant; le Monsoreau, qui sans doute avait à cela quelque ténébreux intérêt, a mené les choses si loin, que maintenant nous sommes sûrs qu'il ne nous abandonnera point comme il a fait de la Mole et de Coconnas à moitié chemin de l'échafaud.
--Oh! oh! dit Mayenne, c'est un chemin qu'on ne fait pas prendre facilement à des princes de notre race, et il y aura toujours plus près du Louvre à l'abbaye de Sainte-Geneviève que de l'Hôtel de Ville à la place de Grève.
Chicot comprenait qu'on s'était moqué du duc d'Anjou, et, comme il détestait le prince, il eût volontiers, pour cette mystification, embrassé les Guise, en exceptant Mayenne, quitte à doubler pour madame de Montpensier.
--Revenons aux affaires, messieurs, dit le cardinal. Tout est bien fermé, n'est-ce pas?
--Oh! je vous en réponds, dit la duchesse; d'ailleurs, je puis aller voir.
--Non pas, dit le duc, vous devez être fatigué, mon cher petit enfant de choeur.
--Ma foi non, c'était trop réjouissant.
--Mayenne, vous dites qu'il est ici? demanda le duc.
--Oui.
--Je ne l'ai pas aperçu.
--Je crois bien, il est caché.
--Et où cela?
--Dans un confessionnal.
Ces mots retentirent aux oreilles de Chicot comme les cent mille trompettes de l'Apocalypse.
--Qui donc est caché dans un confessionnal? demanda-t-il en s'agitant dans sa boîte; ventre de biche! je ne vois que moi.
--Alors il a tout vu et tout entendu? demanda le duc.
--N'importe, n'est-il pas à nous?
--Amenez-le-moi, Mayenne, dit le duc.
Mayenne descendit un des escaliers du choeur, parut s'orienter, et se dirigea en droite ligne vers le confessionnal habité par le Gascon.
Chicot était brave; mais, cette fois, ses dents claquèrent d'épouvante, et une sueur froide commença de dégoutter de son front sur ses mains.
--Ah ça, dit-il en lui-même en essayant de dégager son épée des plis de son froc, je ne veux cependant pas mourir comme un coquin, dans ce coffre. Allons au-devant de la mort, ventre de biche! et, puisque l'occasion s'en présente, tuons-le au moins avant que de mourir.
Et, pour mettre à exécution ce courageux projet, Chicot, qui avait enfin trouvé la poignée de son épée, passait déjà la main sur le loquet de la porte, quand la voix de la duchesse retentit.
--Pas dans celui-là, Mayenne, dit-elle, pas dans celui-là, dans l'autre, à gauche, tout au fond.
--Ah! fort bien, dit le duc, qui étendait déjà la main vers le confessionnal de Chicot, et qui, à l'indication de sa soeur, tourna brusquement vers le confessionnal opposé.
--Ouf! dit le Gascon en poussant un soupir que lui eût envié Gorenflot; il était temps! mais qui diable est donc dans l'autre?
--Sortez, maître Nicolas David, dit Mayenne, nous sommes seuls.
--Me voici, monseigneur, dit un homme en sortant du confessionnal.
--Bon, dit le Gascon, tu manquais à la fête, maître Nicolas; je te cherchais partout, et voilà qu'enfin, au moment où je ne te cherchais plus, je t'ai trouvé.
--Vous avez tout vu et tout entendu, n'est-ce pas? dit le duc de Guise.
--Je n'ai pas perdu un mot de ce qui s'est passé, et je n'en oublierai pas un détail, soyez tranquille, monseigneur.
--Vous pourrez donc tout rapporter à l'envoyé de Sa Sainteté Grégoire XIII? demanda le Balafré.
--Tout sans rien omettre.
--Maintenant mon frère de Mayenne me dit que vous avez fait des merveilles pour nous. Voyons, qu'avez-vous fait?
Le cardinal et la duchesse se rapprochèrent avec curiosité. Les trois princes et leur soeur formaient alors un seul groupe.
Éclairé en plein par la lampe, Nicolas David était à trois pieds d'eux.
--J'ai fait ce que j'avais promis, monseigneur, dit Nicolas David, c'est-à-dire que j'ai trouvé le moyen de vous faire asseoir sans conteste sur le trône de France.
--Eux aussi! s'écria Chicot. Ah ça, mais tout le monde va donc être le roi de France! Aux derniers les bons.
On voit que la gaieté était ressuscitée dans l'esprit du brave Chicot. Cette gaieté naissait de trois circonstances:
D'abord, il échappait d'une manière inattendue à un danger imminent, ensuite il découvrait une bonne conspiration; enfin, dans cette bonne conspiration, il trouvait un moyen de perdre ses deux grands ennemis: le duc de Mayenne et l'avocat Nicolas David.
--Cher Gorenflot! murmura-t-il quand toutes ses idées se furent un peu casées dans sa tête, quel souper je te payerai demain pour la location de ton froc, va!
--Et si l'usurpation est trop flagrante, abstenons-nous de ce moyen, dit Henri de Guise. Je ne veux pas avoir à dos tous les rois de la chrétienté, qui procèdent de droit divin.
--J'ai songé à ce scrupule de monseigneur, dit l'avocat en saluant le duc et en promenant sur le triumvirat un oeil assuré. Je ne suis pas seulement habile dans l'art de l'escrime, monseigneur, comme mes ennemis auraient pu le répandre pour m'enlever votre confiance; nourri d'études théologiques et légales, j'ai consulté, comme doit le faire un bon casuiste et un juriste savant, les annales et les décrets qui donnent du poids à mon assertion dans nos habitudes de succession au trône. C'est gagner tout que gagner la légitimité, et j'ai découvert, messeigneurs, que vous êtes héritiers légitimes, et que les Valois ne sont qu'une branche parasite et usurpatrice.
La confiance avec laquelle Nicolas David prononça ce petit exorde donna une joie fort vive à madame de Montpensier, une curiosité fort grande au cardinal et au duc de Mayenne, et dérida presque le front sévère du duc de Guise.
--Il est difficile cependant, dit-il, que la maison de Lorraine, fort illustre d'ailleurs, prétende au pas sur les Valois.
--Cela est pourtant prouvé, monseigneur, dit maître Nicolas en relevant son froc pour tirer un parchemin de ses larges chausses, et en découvrant par ce mouvement la poignée d'une longue rapière.
Le duc prit le parchemin des mains de Nicolas David.
--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
--L'arbre généalogique de la maison de Lorraine.
--Dont la souche est?
--Charlemagne, monseigneur.
--Charlemagne! s'écrièrent les trois frères avec un air d'incrédulité qui, néanmoins, n'était pas exempt d'une certaine satisfaction; c'est impossible. Le premier duc de Lorraine était contemporain de Charlemagne, mais il s'appelait Ranier, et n'était nullement parent de ce grand empereur.