La dame de Monsoreau — ­Tome 1.

Chapter 12

Chapter 123,909 wordsPublic domain

J'avais peur que mon père ne me fit appeler; mais il n'en fut rien. Au bout d'une demi-heure, je vis sortir M. de Monsoreau, sans que personne m'eût prévenue de sa visite. Il y eut plus, mon père ne m'en parla point; seulement, je crus remarquer qu'après cette visite du sous-gouverneur il était plus sombre que d'habitude.

Quelques jours s'écoulèrent encore. Je revenais de faire une promenade dans les environs, lorsqu'on me dit en rentrant que M. de Monsoreau était avec mon père. Le baron avait demandé deux ou trois fois de mes nouvelles, et deux autres fois aussi s'était informé avec inquiétude du lieu où je pouvais être allée. Il avait donné ordre qu'on le prévînt de mon retour.

En effet, à peine étais-je rentrée dans ma chambre, que mon père accourut.

--Mon enfant, me dit-il, un motif dont il est inutile que tu connaisses la cause me force à me séparer de toi pendant quelques jours; ne m'interroge pas, seulement songe que ce motif doit être bien urgent puisqu'il me détermine à être une semaine, quinze jours, un mois peut-être sans te voir.

Je frissonnai, quoique je ne pusse deviner à quel danger j'étais exposée. Mais cette double visite de M. de Monsoreau ne me présageait rien de bon.

--Et où dois-je aller, mon père? demandai-je.

--Au château de Lude, chez ma soeur, où tu resteras cachée à tous les yeux. Quant à ton arrivée, on veillera à ce qu'elle ait lieu pendant la nuit.

--Ne m'accompagnez-vous pas?

--Non, je dois rester ici pour détourner les soupçons; les gens de la maison eux-mêmes ignoreront où tu vas.

--Mais qui me conduira donc?

--Deux hommes dont je suis sûr.

--O mon Dieu! mon père!

Le baron m'embrassa.

--Mon enfant, dit-il, il le faut.

Je connaissais tellement l'amour de mon père pour moi, que je n'insistai pas davantage, et ne lui demandai point d'autre explication. Il fut convenu seulement que Gertrude, la fille de ma nourrice, m'accompagnerait.

Mon père me quitta en me disant de me tenir prête.

Le soir, à huit heures, il faisait très-sombre et très-froid, car on était dans les plus longs jours de l'hiver; le soir, à huit heures, mon père me vint chercher. J'étais prête comme il me l'avait recommandé; nous descendîmes sans bruit, nous traversâmes le jardin; il ouvrit lui-même une petite porte qui donnait sur la forêt, et là nous trouvâmes une litière tout attelée et deux hommes: mon père leur parla longtemps, me recommandant à eux, à ce qu'il me parut; puis je pris ma place dans la litière; Gertrude s'assit près de moi. Le baron m'embrassa une dernière fois, et nous nous mîmes en marche.

J'ignorais quelle sorte de danger me menaçait et me forçait de quitter le château de Méridor. J'interrogeai Gertrude, mais elle était aussi ignorante que moi. Je n'osais adresser la parole à nos conducteurs, que je ne connaissais pas. Nous marchions donc silencieusement et par des chemins détournés, lorsque après deux heures de marche environ, au moment où, malgré mes inquiétudes, le mouvement égal et monotone de la litière commençait à m'endormir, je me sentis réveillée par Gertrude, qui me saisissait le bras, et plus encore par le mouvement de la litière qui s'arrêtait.

--Oh! mademoiselle, dit la pauvre fille, que nous arrive-t-il donc?

Je passai ma tête par les rideaux: nous étions entourés par six cavaliers masqués; nos hommes, qui avaient voulu se défendre, étaient désarmés et maintenus.

J'étais trop épouvantée pour appeler du secours; d'ailleurs, qui serait venu à nos cris?

Celui qui paraissait le chef des hommes masqués s'avança vers la portière:

--Rassurez-vous, mademoiselle, dit-il, il ne vous sera fait aucun mal, mais il faut nous suivre.

--Où cela? demandai-je.

--Dans un lieu où, bien loin d'avoir rien à craindre, vous serez traitée comme une reine.

Cette promesse m'épouvanta plus que n'eût fait une menace.

--Oh! mon père! mon père! murmurai-je.

--Écoutez, mademoiselle, me dit Gertrude, je connais les environs: je vous suis dévouée, je suis forte, nous aurons bien du malheur si nous ne parvenons pas à fuir.

Cette assurance que me donnait une pauvre suivante était loin de me tranquilliser. Cependant c'est une si douce chose que de se sentir soutenue, que je repris un peu de force.

--Faites de nous ce que vous voudrez, messieurs, répondis-je, nous sommes deux pauvres femmes, et nous ne pouvons nous défendre.

Un des hommes descendit, prit la place de notre conducteur et changea la direction de notre litière.

Bussy, comme on le comprend bien, écoutait le récit de Diane avec l'attention la plus profonde. Il y a dans les premières émotions d'un grand amour naissant un sentiment presque religieux pour la personne que l'on commence à aimer. La femme que le coeur vient de choisir est élevée, par ce choix, au-dessus des autres femmes; elle grandit, s'épure, se divinise; chacun de ses gestes est une faveur qu'elle vous accorde, chacune de ses paroles est une grâce qu'elle vous fait; si elle vous regarde, elle vous réjouit; si elle vous sourit, elle vous comble.

Le jeune homme avait donc laissé la belle narratrice dérouler le récit de toute sa vie sans oser l'arrêter, sans avoir l'idée de l'interrompre; chacun des détails de cette vie, sur laquelle il sentait qu'il allait être appelé à veiller, avait pour lui un puissant intérêt, et il écoutait les paroles de Diane muet et haletant, comme si son existence eût dépendu de chacune de ces paroles.

Aussi, comme la jeune femme, sans doute trop faible pour la double émotion qu'elle éprouvait à son tour, émotion dans laquelle le présent réunissait tous les souvenirs du passé, s'était arrêtée un instant, Bussy n'eut point la force de demeurer sous le poids de son inquiétude, et, joignant les mains:

--Oh! continuez, madame, dit-il, continuez!

Il était impossible que Diane pût se tromper à l'intérêt qu'elle inspirait; tout dans la voix, dans le geste, dans l'expression de la physionomie du jeune homme, était en harmonie avec la prière que contenaient ses paroles. Diane sourit tristement et reprit:

--Nous marchâmes trois heures à peu près; puis la litière s'arrêta. J'entendis crier une porte; on échangea quelques paroles; la litière reprit sa marche, et je sentis qu'elle roulait sur un terrain retentissant comme est un pont-levis. Je ne me trompais pas; je jetai un coup d'oeil hors de la litière: nous étions dans la cour d'un château.

Quel était ce château? Ni Gertrude ni moi n'en savions rien. Souvent, pendant la roule, nous avions tenté de nous orienter, mais nous n'avions vu qu'une forêt sans fin. Il est vrai que l'idée était venue à chacune de nous qu'on nous faisait, pour nous ôter toute idée du lieu où nous étions, faire dans cette forêt un chemin inutile et calculé.

La porte de notre litière s'ouvrit, et le même homme qui nous avait déjà parlé nous invita à descendre.

J'obéis en silence. Deux hommes qui appartenaient sans doute au château nous étaient venus recevoir avec des flambeaux. Comme on m'en avait fait la terrible promesse, notre captivité s'annonçait accompagnée des plus grands égards. Nous suivîmes, les hommes aux flambeaux; ils nous conduisirent dans une chambre à coucher richement ornée, et qui paraissait avoir été décorée à l'époque la plus brillante, comme élégance et comme style, du temps de François 1er.

Une collation nous attendait sur une table somptueusement servie.

--Vous êtes chez vous, madame, me dit l'homme qui déjà deux fois nous avait adressé la parole, et, comme les soins d'une femme de chambre vous sont nécessaires, la vôtre ne vous quittera point; sa chambre est voisine de la vôtre.

Gertrude et moi échangeâmes un regard joyeux.

--Toutes les fois que vous voudrez appeler, continua l'homme masqué, vous n'aurez qu'à frapper avec le marteau de cette porte, et quelqu'un, qui veillera constamment dans l'antichambre, se rendra aussitôt à vos ordres.

Cette apparente attention indiquait que nous étions gardées à vue.

L'homme masqué s'inclina et sortit; nous entendîmes la porte se refermer à double tour.

Nous nous trouvâmes seules, Gertrude et moi.

Nous restâmes un instant immobiles, nous regardant à la lueur des deux candélabres qui éclairaient la table où était servi le souper. Gertrude voulut ouvrir la bouche; je lui fis signe du doigt de se taire; quelqu'un nous écoutait peut-être.

La porte de la chambre qu'on nous avait désignée comme devant être celle de Gertrude était ouverte; la même idée nous vint en même temps de la visiter; elle prit un candélabre, et, sur la pointe du pied, nous y entrâmes toutes deux.

C'était un grand cabinet destiné à faire, comme chambre de toilette, le complément de la chambre à coucher. Il avait une porte parallèle à la porte de l'autre pièce par laquelle nous étions entrées: cette deuxième porte, comme la première, était ornée d'un petit marteau de cuivre ciselé, qui retombait sur un clou de même métal. Clous et marteaux, on eût dit que le tout était l'ouvrage de Benvenuto Cellini.

Il était évident que les deux portes donnaient dans la même antichambre.

Gertrude approcha la lumière de la serrure, le pêne était fermé à double tour.

Nous étions prisonnières.

Il est incroyable combien, quand deux personnes, même de condition différente, sont dans une même situation et partagent un même danger; il est incroyable, dis-je, combien les pensées sont analogues, et combien elles passent facilement par-dessus les éclaircissements intermédiaires et les paroles inutiles.

Gertrude s'approcha de moi.

--Mademoiselle a-t-elle remarqué, dit-elle à voix basse, que nous n'avons monté que cinq marches en quittant la cour?

--Oui, répondis-je.

--Nous sommes donc au rez-de-chaussée?

--Sans aucun doute.

--De sorte que, ajouta-t-elle plus bas, en fixant les yeux sur les volets extérieurs, de sorte que....

--Si ces fenêtres n'étaient pas grillées... interrompis-je.

--Oui, et si mademoiselle avait du courage....

--Du courage, m'écriai-je, oh! sois tranquille, j'en aurai, mon enfant.

Ce fut Gertrude qui, à son tour, mit son doigt sur sa bouche.

--Oui, oui, je comprends, lui dis-je.

Gertrude me fit signe de rester ou j'étais, et alla reporter le candélabre sur la table de la chambre à coucher.

J'avais déjà compris son intention et je m'étais rapprochée de la fenêtre, dont je cherchais les ressorts.

Je les trouvai, ou plutôt Gertrude, qui était venue me rejoindre, les trouva. Le volet s'ouvrit.

Je poussai un cri de joie; la fenêtre n'était pas grillée.

Mais Gertrude avait déjà remarqué la cause de cette prétendue négligence de nos gardiens: un large étang baignait le pied de la muraille; nous étions gardées par dix pieds d'eau, bien mieux que nous ne l'eussions été certainement par les grilles de nos fenêtres.

Mais, en se reportant de l'eau à ses rives, mes yeux reconnurent un paysage qui leur était familier, nous étions prisonnières au château de Beaugé, où plusieurs fois, comme je l'ai déjà dit, j'étais venue avec mon père, et où, un mois auparavant, on m'avait recueillie le jour de la mort de ma pauvre Daphné.

Le château du Beaugé appartenait à M. le duc d'Anjou.

Ce fut alors qu'éclairée comme par la lueur d'un coup de foudre je compris, tout.

Je regardai l'étang avec une sombre satisfaction; c'était une dernière ressource contre la violence, un suprême refuge contre le déshonneur.

Nous refermâmes les volets. Je me jetai tout habillée sur mon lit, Gertrude se coucha dans un fauteuil et dormit à mes pieds.

Vingt fois pendant cette nuit je me réveillai en sursaut, en proie à des terreurs inouïes; mais rien ne justifiait ces terreurs que la situation dans laquelle je me trouvais; rien n'indiquait de mauvaises intentions contre moi: on dormait, au contraire, tout semblait dormir au château, et nul autre bruit que le cri des oiseaux de marais n'interrompait le silence de la nuit.

Le jour parut; le jour, tout en enlevant au paysage ce caractère effrayant que lui donne l'obscurité, me confirma dans mes craintes de la nuit: toute fuite était impossible sans un secours extérieur, et d'où nous pouvait venir ce secours?

Vers les neuf heures, on frappa à notre porte: je passai dans la chambre de Gertrude, en lui disant qu'elle pouvait permettre d'ouvrir.

Ceux qui frappaient et que je pouvais voir par l'ouverture de la porte de communication étaient nos serviteurs de la veille; ils venaient enlever le souper, auquel nous n'avions pas touché, et apporter le déjeuner.

Gertrude leur fit quelques questions, auxquelles ils sortirent sans avoir répondu.

Je rentrai alors; tout m'était expliqué par notre séjour au château de Beaugé et par le prétendu respect qui nous entourait. M. le duc d'Anjou m'avait vue à la fête donnée par M. de Monsoreau; M. le duc d'Anjou était devenu amoureux de moi; mon père avait été prévenu, et avait voulu me soustraire aux poursuites dont j'allais sans doute être l'objet; il m'avait éloignée de Méridor; mais, trahi, soit par un serviteur infidèle, soit par un hasard malheureux, sa précaution avait été inutile, et j'étais tombée aux mains de l'homme auquel il avait tenté vainement de me soustraire.

Je m'arrêtai à cette idée, la seule qui fût vraisemblable, et en réalité la seule qui fût vraie.

Sur les prières de Gertrude, je bus une tasse de lait et mangeai un peu de pain.

La matinée s'écoula à faire des plans de fuite insensés. Et cependant, à cent pas devant nous, amarrée dans les roseaux, nous pouvions voir une barque toute garnie de ses avirons. Certes, si cette barque eût été à notre portée, mes forces, exaltées par la terreur, jointes aux forces naturelles de Gertrude, eussent suffi pour nous tirer de captivité.

Pendant cette matinée, rien ne nous troubla. On nous servit le dîner comme on nous avait servi le déjeuner; je tombais de faiblesse. Je me mis à table, servie par Gertrude seulement; car, dès que nos gardiens avaient déposé nos repas, ils se retiraient. Mais tout à coup, en brisant mon pain, je mis à jour un petit billet.

Je l'ouvris précipitamment; il contenait cette seule ligne:

«Un ami veille sur vous. Demain vous aurez, de ses nouvelles et de celles de votre père.»

On comprend quelle fut ma joie: mon coeur battait à rompre ma poitrine. Je montrai le billet à Gertrude. Le reste delà journée se passa à attendre et à espérer.

La seconde nuit s'écoula aussi tranquille que la première; puis vint l'heure du déjeuner, attendue avec tant d'impatience; car je ne doutais point que je ne trouvasse dans mon pain un nouveau billet. Je ne me trompais pas; le billet était conçu en ses termes:

«La personne qui vous a enlevée arrive au château de Beaugé ce soir à dix heures; mais, à neuf, l'ami qui veille sur vous sera sous vos fenêtres avec une lettre de votre père, qui vous commandera la confiance, que sans cette lettre vous ne lui accorderiez peut-être pas.

«Brûlez ce billet.»

Je lus et relus cette lettre, puis je la jetai au feu, selon la recommandation qu'elle contenait. L'écriture m'était complètement inconnue, et, je l'avoue, j'ignorais d'où elle pouvait, venir.

Nous nous perdîmes en conjectures, Gertrude et moi; cent fois pendant la matinée nous allâmes à la fenêtre pour regarder si nous n'apercevions personne sur les rives de l'étang et dans les profondeurs de la forêt; tout était solitaire.

Une heure après le dîner, on frappa à notre porte; c'était la première fois qu'il arrivait que l'on tentât d'entrer chez nous à d'autres heures qu'à celles de nos repas; cependant, comme nous n'avions aucun moyen de nous enfermer en dedans, force nous fut de laisser entrer.

C'était l'homme qui nous avait parlé à la porte de la litière et dans la cour du château. Je ne pus le reconnaître au visage, puisqu'il était masqué lorsqu'il nous parla; mais, aux premières paroles qu'il prononça, je le reconnus à la voix.

Il me présenta une lettre.

--De quelle part venez-vous, monsieur? lui demandai-je.

--Que mademoiselle se donne la peine de lire, me répondit-il, et elle verra.

--Mais je ne veux pas lire cette lettre, ne sachant pas de qui elle vient.

--Mademoiselle est la maîtresse de faire ce qu'elle voudra. J'avais ordre de lui remettre cette lettre; je dépose cette lettre à ses pieds; si elle daigne la ramasser, elle la ramassera.

Et, en effet, le serviteur, qui paraissait un écuyer, plaça la lettre sur le tabouret où je reposais mes pieds et sortit.

--Que faire? demandai-je à Gertrude.

--Si j'osais donner un conseil à mademoiselle, ce serait de lire cette lettre. Peut-être contient-elle l'annonce de quelque danger auquel, prévenues par elle, nous pourrons nous soustraire.

Le conseil était si raisonnable, que je revins sur la résolution prise d'abord et que j'ouvris la lettre.

Diane, à ce moment, interrompit son récit, se leva, ouvrit un petit meuble du genre de ceux auquel nous avons conservé le nom italien de stippo, et d'un portefeuille de soie tira une lettre.

Bussy jeta un coup d'oeil sur l'adresse.

«A la belle Diane de Méridor,» lut-il.

Puis, regardant la jeune femme:

--Cette adresse, dit-il, est de la main du duc d'Anjou.

--Ah! répondit-elle avec un soupir; il ne m'avait donc pas trompée!

Puis, comme Bussy hésitait à ouvrir la lettre:

--Lisez, dit-elle, le hasard vous a poussé du premier coup au plus intime de ma vie, je ne dois plus avoir de secrets pour vous.

Bussy obéit et lut:

«Un malheureux prince, que votre beauté divine a frappé au coeur, viendra vous faire ce soir, à dix heures, ses excuses de sa conduite à votre égard, conduite qui, lui-même le sent bien, n'a d'autre excuse que l'amour invincible qu'il éprouve pour vous.

«FRANÇOIS.»

--Ainsi cette lettre était bien du duc d'Anjou? demanda Diane.

--Hélas! oui, répondit Bussy, c'est son écriture et son seing.

Diane soupira.

--Serait-il moins coupable que je ne le croyais? murmura-t-elle.

--Qui, le prince? demanda Bussy.

--Non, lui, le comte de Monsoreau.

Ce fut Bussy qui soupira à son tour.

--Continuez, madame, dit-il, et nous jugerons le prince et le comte.

--Cette lettre, que je n'avais alors aucun motif de ne pas croire réelle, puisqu'elle s'accordait si bien avec mes propres craintes, m'indiquait, comme l'avait prévu Gertrude, le danger auquel j'étais exposée, et me rendait d'autant plus précieuse l'intervention de cet ami inconnu qui m'offrait son secours au nom de mon père. Je n'eus donc plus d'espoir qu'en lui.

Nos investigations recommençaient; mes regards et ceux de Gertrude, plongeant à travers les vitres, ne quittaient point l'étang et cette partie de la forêt qui faisait face à nos fenêtres. Dans toute l'étendue que nos regards pouvaient embrasser, nous ne vîmes rien qui parût se rapporter à nos espérances et les seconder.

La nuit arriva; mais, comme nous étions au mois de janvier, la nuit venait vite; quatre ou cinq heures nous séparaient donc encore du moment décisif: nous attendîmes avec anxiété.

Il faisait une de ces belles gelées d'hiver pendant lesquelles, si ce n'était le froid, on se croirait ou vers la fin du printemps ou vers le commencement de l'automne: le ciel brillait, tout parsemé de mille étoiles, et, dans un coin de ce ciel, la lune, pareille à un croissant, éclairait le paysage de sa lueur argentée; nous ouvrîmes la fenêtre de la chambre de Gertrude, qui devait, dans tous les cas, être moins rigoureusement observée que la mienne.

Vers sept heures, une légère vapeur monta de l'étang; mais, pareille à un voile de gaze transparente, cette vapeur n'empêchait pas de voir, ou plutôt nos yeux, s'habituant à l'obscurité, étaient parvenus à percer cette vapeur.

Comme rien ne nous aidait à mesurer le temps, nous n'aurions pas pu dire quelle heure il était, lorsqu'il nous sembla, sur la lisière du bois, voir à travers cette transparente obscurité se mouvoir des ombres. Ces ombres paraissaient s'approcher avec précaution, gagnant les arbres, qui, rendant les ténèbres plus épaisses, semblaient les protéger. Peut-être eussions-nous cru, au reste, que ces ombres n'étaient qu'un jeu de notre vue fatiguée, lorsque le hennissement d'un cheval traversa l'espace et arriva jusqu'à nous.

--Ce sont nos amis, murmura Gertrude.

--Ou le prince! répondis-je.

--Oh! le prince, dit-elle, le prince ne se cacherait pas.

Cette réflexion si simple dissipa mes soupçons et me rassura.

Nous redoublâmes d'attention.

Un homme s'avança seul; il me semblait qu'il quittait un autre groupe d'hommes, lequel était resté à l'abri sous un bouquet d'arbres.

Cet homme marcha droit à la barque, la détacha du pieu où elle était amarrée, descendit dedans, et la barque, glissant sur l'eau, s'avança silencieusement de notre côté.

A mesure qu'elle s'avançait, mes yeux faisaient des efforts plus violents pour percer l'obscurité.

Il me sembla d'abord reconnaître la grande taille, puis les traits sombres et fortement accusés du comte de Monsoreau; enfin, lorsqu'il fut à dix pas de nous, je ne conservai plus aucun doute.

Je craignais maintenant presque autant le secours que le danger.

Je restai muette et immobile, rangée dans l'angle de la fenêtre, de sorte qu'il ne pouvait me voir. Arrivé au pied du mur, il arrêta sa barque à un anneau, et je vis apparaître sa tête à la hauteur de l'appui de la croisée.

Je ne pus retenir un léger cri.

--Ah! pardon; dit le comte de Monsoreau, je croyais que vous m'attendiez.

--C'est-à-dire que j'attendais quelqu'un, monsieur, répondis-je, mais j'ignorais que ce quelqu'un fût vous.

Un sourire amer passa sur le visage du comte.

--Qui donc, excepté moi et son père, veille sur l'honneur de Diane de Méridor?

--Vous m'avez dit, monsieur, dans la lettre que vous m'avez écrite, que vous veniez au nom de mon père.

--Oui, mademoiselle; et, comme j'ai prévu que vous douteriez de la mission que j'ai reçue, voici un billet du baron.

Et le comte me tendit un papier.

Nous n'avions allumé ni bougies ni candélabres, pour être plus libres de faire dans l'obscurité tout ce que commanderaient les circonstances. Je passai de la chambre de Gertrude dans la mienne. Je m'agenouillai devant le feu, et, à la lueur de la flamme du foyer, je lus:

« Ma chère Diane, M. le comte de Monsoreau peut seul t'arracher au danger que tu cours, et ce danger est immense. Fie-toi donc entièrement à lui comme au meilleur ami que le ciel nous puisse envoyer.

« Il te dira plus tard ce que du fond de mon coeur je désirerais que tu fisses pour acquitter la dette que nous allons contracter envers lui.

« Ton père, qui te supplie de le croire, et d'avoir pitié de toi et de lui,

« BARON DE MÉRIDOR.»

Rien de positif n'existait dans mon esprit contre M. de Monsoreau; la répulsion qu'il m'inspirait était bien plutôt instinctive que raisonnée. Je n'avais à lui reprocher que la mort d'une biche, et c'était un crime bien léger pour un chasseur.

J'allai donc à lui.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Monsieur, j'ai lu la lettre de mon père; il me dit que vous êtes prêt à me conduire hors d'ici, mais il ne me dit pas où vous me conduisez.

--Je vous conduis où le baron vous attend, mademoiselle.

--Et où m'attend-il?

--Au château de Méridor.

--Ainsi je vais revoir mon père?

--Dans deux heures.

--Oh! monsieur, si vous dites vrai...

Je m'arrêtai; le comte attendait visiblement la fin de ma phrase.

--Comptez sur toute ma reconnaissance, ajoutai-je d'une voix tremblante et affaiblie, car je devinais quelle chose il pouvait attendre de cette reconnaissance que je n'avais pas la force de lui exprimer.

--Alors, mademoiselle, dit le comte, vous êtes prête à me suivre?

Je regardai Gertrude avec inquiétude; il était facile de voir que cette sombre figure du comte ne la rassurait pas plus que moi.

--Réfléchissez que chaque minute qui s'envole est précieuse pour vous au delà de ce que vous pouvez imaginer, dit-il. Je suis en retard d'une demi-heure à peu près; il va être dix heures bientôt, et n'avez-vous point reçu l'avis qu'à dix heures le prince serait au château de Beaugé?

--Hélas! oui, répondis-je.

--Le prince une fois ici, je ne puis plus rien pour vous que risquer sans espoir ma vie, que je risque en ce moment avec la certitude de vous sauver.

--Pourquoi mon père n'est-il donc pas venu?