La dame de Monsoreau — ­Tome 1.

Chapter 11

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Ses yeux se portèrent sur la partie du plafond éclairée par cette même lumière, et il reconnut le plafond mythologique qu'il avait déjà remarqué; il étendit la main et sentit le lit sculpté.

Il n'y avait plus de doute pour lui; il se retrouvait dans cette chambre où il s'était réveillé, pendant cette nuit où il avait reçu la blessure qui lui avait valu l'hospitalité.

Ce fut un bien autre frisson encore qui passa par les veines de Bussy lorsqu'il toucha ce lit, et qu'il se sentit tout enveloppé de ce délicieux parfum qui s'échappe de la couche d'une femme jeune et belle.

Bussy s'enveloppa dans les rideaux du lit et écouta.

On entendait dans la chambre à côté le pas impatient de l'inconnu; de temps en temps il s'arrêtait, murmurant entre ses dents:

--Eh bien, viendra-t-elle?

A la suite de l'une de ces interpellations, une porte s'ouvrit dans le salon; la porte semblait parallèle à celle qui était déjà entr'ouverte. Le tapis frémit sous la pression d'un petit pied; le frôlement d'une robe de soie arriva jusqu'à l'oreille de Bussy, et le jeune homme entendit une voix de femme empreinte à la fois de crainte et de dédain, qui disait:

--Me voici, monsieur, que me voulez-vous encore?

--Oh! oh! pensa Bussy en s'abritant sous son rideau, si cet homme est l'amant, je félicite fort le mari.

--Madame, dit l'homme à qui l'on faisait cette froide réception, j'ai l'honneur de vous prévenir que, forcé de partir demain matin pour Fontainebleau, je viens passer cette nuit près de vous.

--M'apportez-vous des nouvelles de mon père? demanda la même voix de femme.

--Madame, écoutez-moi.

--Monsieur, vous savez ce qui a été convenu hier, quand j'ai consenti à devenir votre femme, c'est qu'avant toutes choses, ou mon père viendrait à Paris, ou j'irais retrouver mon père.

--Madame, aussitôt après mon retour de Fontainebleau, nous partirons, je vous en donne ma parole d'honneur; mais, en attendant....

--Oh! monsieur, ne fermez pas cette porte, c'est inutile, je ne passerai pas une nuit, pas une seule nuit sous le même toit que vous, que je ne sois rassurée sur le sort de mon père.

Et la femme qui parlait d'une façon si ferme souffla dans un petit sifflet d'argent qui rendit un son aigu et prolongé.

C'était la manière dont on appelait les domestiques à cette époque où les sonnettes n'étaient point encore inventées.

Au même instant la porte par laquelle était entré Bussy s'ouvrit de nouveau et donna passage à la suivante de la jeune femme; c'était une grande et vigoureuse fille de l'Anjou, qui paraissait attendre cet appel de sa maîtresse et qui, l'ayant entendu, se hâtait d'accourir.

Elle entra dans le salon, et, en entrant, elle ouvrit la porte.

Un jet de lumière pénétra alors dans la chambre où était Bussy, et entre les deux fenêtres il reconnut le portrait.

--Gertrude, dit la dame, vous ne vous coucherez point, et vous vous tiendrez toujours à la portée de ma voix.

La femme de chambre se retira, sans répondre, par le même chemin qu'elle était venue, laissant la porte du salon toute grande ouverte, et par conséquent le merveilleux portrait éclairé.

Pour Bussy, il n'y avait plus de doute; ce portrait, c'était bien celui qu'il avait vu.

Il s'approcha doucement pour coller son oeil à l'ouverture que l'épaisseur des gonds laissait entre la porte et la muraille; mais si doucement qu'il marchât, au moment où son regard pénétrait dans la chambre, le parquet cria sous son pied.

A ce bruit, la femme se retourna; c'était l'original du portrait, c'était la fée du rêve.

L'homme, quoiqu'il n'eût rien entendu, en la voyant se retourner, se retourna aussi.

C'était le seigneur de Monsoreau.

--Ah! dit Bussy, la haquenée blanche... la femme enlevée... Je vais sans doute entendre quelque terrible histoire.

Et il essuya son visage, qui spontanément venait de se couvrir de sueur.

Bussy, nous l'avons dit, les voyait tous deux, elle pâle, debout et dédaigneuse.

Lui, assis, non moins pâle, mais livide, agitait son pied impatient et se mordait la main.

--Madame, dit enfin le seigneur de Monso-reau, n'espérez pas continuer longtemps avec moi ce rôle de femme persécutée et victime; vous êtes à Paris, vous êtes dans ma maison; et, de plus, vous êtes maintenant la comtesse de Monsoreau, c'est-à-dire ma femme.

--Si je suis votre femme, pourquoi refuser de me conduire à mon père? pourquoi continuer de me cacher aux yeux du monde?

--Vous avez oublié le duc d'Anjou, madame.

--Vous m'avez affirmé qu'une fois votre femme je n'avais plus rien à craindre de lui.

--C'est-à-dire....

--Vous m'avez affirmé cela.

--Mais encore, madame, faut-il que je prenne quelques précautions.

--Eh bien, monsieur, prenez ces précautions, et revenez me voir quand elles seront prises.

--Diane, dit le comte, au coeur duquel la colère montait visiblement, Diane, ne faites pas un jeu de ce lien sacré du mariage. C'est un conseil que je veux bien vous donner.

--Faites, monsieur, que je n'aie plus de défiance dans le mari, et je respecterai le mariage.

--Il me semblait cependant avoir, par la manière dont j'ai agi envers vous, mérité toute votre confiance.

--Monsieur, je pense que, dans toute cette affaire, mon intérêt ne vous a pas seul guidé, ou que, s'il en est ainsi, le hasard vous a bien servi.

--Oh! c'en est trop, s'écria le comte; je suis dans ma maison, vous êtes ma femme, et, dût l'enfer vous venir en aide, cette nuit même vous serez à moi.

Bussy mit la main à la garde de son épée et fit un pas en avant; mais Diane ne lui donna pas le temps de paraître.

--Tenez, dit-elle en tirant un poignard de sa ceinture, voilà comme je vous réponds.

Et, bondissant dans la chambre où était Bussy, elle referma la porte, poussa le double verrou, et, tandis que Monsoreau s'épuisait en menaces, heurtant les planches du poing:

--Si vous faites seulement sauter une parcelle du bois de cette porte, dit Diane, vous me connaissez, monsieur, vous me trouverez morte sur le seuil.

--Et, soyez tranquille, madame, dit Bussy en enveloppant Diane de ses bras, vous auriez un vengeur.

Diane fut près de pousser un cri; mais elle comprit que le seul danger qui la menaçât lui venait de son mari. Elle demeura donc sur la défensive, mais muette; tremblante, mais immobile.

M. de Monsoreau frappa violemment du pied; puis, convaincu sans doute que Diane exécuterait sa menace, il sortit du salon en repoussant violemment la porte derrière lui.

Puis on entendit le bruit de ses pas s'éloigner dans le corridor et décroître dans l'escalier.

--Mais vous, monsieur, dit alors Diane en se dégageant des bras de Bussy et en faisant un pas en arrière, qui êtes-vous et comment vous trouvez-vous ici?

--Madame, dit Bussy en rouvrant la porte et en s'agenouillant devant Diane, je suis l'homme à qui vous avez conservé la vie. Comment pourriez-vous croire que je suis entré chez vous dans une mauvaise intention, ou que je forme des desseins contre votre honneur?

Grâce au flot de lumière qui inondait la noble figure du jeune homme, Diane le reconnut.

--Oh! vous ici, monsieur! s'écria-t-elle en joignant les mains, vous étiez là, vous avez tout entendu?

--Hélas! oui, madame.

--Mais, qui êtes-vous? votre nom, monsieur?

--Madame, je suis Louis de Clermont, comte de Bussy.

--Bussy! vous êtes le brave Bussy! s'écria naïvement Diane, sans se douter de la joie que cette exclamation répandait dans le coeur du jeune homme. Ah! Gertrude, continua-t-elle en s'adressant à sa suivante, qui, ayant entendu sa maîtresse parler avec quelqu'un, entrait tout effarée; Gertrude, je n'ai plus rien à craindre, car, à partir de ce moment, je mets mon honneur sous la sauvegarde du plus noble et du plus loyal gentilhomme de France.

Puis, tendant la main à Bussy:

--Relevez-vous, monsieur, dit-elle, je sais qui vous êtes: il faut que vous sachiez qui je suis.

CHAPITRE XIII

CE QU'ÉTAIT DIANE DE MÉRIDOR.

Bussy se releva tout étourdi de son bonheur, et entra avec Diane dans le salon que venait de quitter M. de Monsoreau.

Il regardait Diane avec l'étonnement de l'admiration; il n'avait pas osé croire que la femme qu'il cherchait pût soutenir la comparaison avec la femme de son rêve, et voilà que la réalité surpassait tout ce qu'il avait pris pour un caprice de son imagination.

Diane avait dix-huit ou dix-neuf ans, c'est-à-dire qu'elle était dans ce premier éclat de la jeunesse et de la beauté qui donne son plus pur coloris à la fleur, son plus charmant velouté au fruit; il n'y avait pas à se tromper à l'expression du regard de Bussy; Diane se sentait admirée, et elle n'avait pas la force de tirer Bussy de son extase.

Enfin elle comprit qu'il fallait rompre ce silence qui disait trop de choses.

--Monsieur, dit-elle, vous avez répondu à l'une de mes questions, mais point à l'autre: je vous ai demandé qui vous êtes, et vous me l'avez dit; mais j'ai demandé aussi comment vous vous trouvez ici, et à cette demande vous n'avez rien répondu.

--Madame, dit Bussy, aux quelques mots que j'ai surpris de votre conversation avec M. de Monsoreau, j'ai compris que les causes de ma présence ressortiraient tout naturellement du récit que vous avez bien voulu me promettre. Ne m'avez-vous pas dit de vous-même tout à l'heure que je devais savoir qui vous étiez?

--Oh! oui, comte, je vais tout vous raconter, répondit Diane, votre nom à vous m'a suffi pour m'inspirer toute confiance, car votre nom, je l'ai entendu souvent redire comme le nom d'un homme de courage, à la loyauté et à l'honneur duquel on pouvait fout confier.

Bussy s'inclina.

--Par le peu que vous avez entendu, dit Diane, vous avez pu comprendre que j'étais la fille du baron de Méridor, c'est-à-dire que j'étais la seule héritière d'un des plus nobles et des plus vieux noms de l'Anjou.

--Il y eut, dit Bussy, un baron de Méridor qui, pouvant sauver sa liberté à Pavie, vint rendre son épée aux Espagnols lorsqu'il sut le roi prisonnier, et qui, ayant demandé pour toute grâce d'accompagner François 1er à Madrid, partagea sa captivité, et ne le quitta que pour venir en France traiter de sa rançon.

--C'est mon père, monsieur, et si jamais vous entrez dans la grande salle du château de Méridor, vous verrez, donné en souvenir de ce dévouement, le portrait du roi François 1er de la main de Léonard de Vinci.

--Ah! dit Bussy, dans ce temps-là les princes savaient encore récompenser leurs serviteurs.

--A son retour d'Espagne, mon père se maria. Deux premiers enfants, deux fils, moururent. Ce fut une grande douleur pour le baron de Méridor, qui perdait l'espoir de se voir revivre dans un héritier. Bientôt le roi mourut à son tour, et la douleur du baron se changea en désespoir; il quitta la cour quelques années après et vint s'enfermer avec sa femme dans son château de Méridor. C'est là que je naquis comme par miracle, dix ans après la mort de mes frères.

Alors tout l'amour du baron se reporta sur l'enfant de sa vieillesse; son affection pour moi n'était pas de la tendresse, c'était de l'idolâtrie. Trois ans après ma naissance, je perdis ma mère; certes, ce fut une nouvelle angoisse pour le baron; mais, trop jeune pour comprendre ce que j'avais perdu, je ne cessai pas de sourire, et mon sourire le consola de la mort de ma mère.

Je grandis, je me développai sous ses yeux. Comme j'étais tout pour lui, lui aussi, pauvre père, il était tout pour moi. J'atteignis ma seizième année sans me douter qu'il y eût un autre monde que celui de mes brebis, de mes paons, de mes cygnes et de mes tourterelles, sans songer que cette vie dût jamais finir et sans désirer qu'elle finit.

Le château de Méridor était entouré de vastes forêts appartenant à M. le duc d'Anjou; elles étaient peuplées de daims, de chevreuils et de cerfs, que personne ne songeait à tourmenter, et que le repos dans lequel on les laissait rendait familiers; tous étaient plus ou moins de ma connaissance; quelques-uns étaient si bien habitués à ma voix, qu'ils accouraient quand je les appelais; une biche, entre autres, ma protégée, ma favorite, Daphné, pauvre Daphné! venait manger dans ma main.

Un printemps, je fus un mois sans la voir; je la croyais perdue et je l'avais pleurée comme une amie, quand tout à coup je la vis reparaître avec deux petits faons; d'abord les petits eurent peur de moi, mais, en voyant leur mère me caresser, ils comprirent qu'ils n'avaient rien à craindre et vinrent me caresser à leur tour.

Vers ce temps, le bruit se répandit que M. le duc d'Anjou venait d'envoyer un sous-gouverneur dans la capitale de la province. Quelques jours après, on sut que ce sous-gouverneur venait d'arriver et qu'il se nommait le comte de Monsoreau.

Pourquoi ce nom me frappa-t-il au coeur quand je l'entendis prononcer? Je ne puis m'expliquer cette sensation douloureuse que par un pressentiment.

Huit jours s'écoulèrent. On parlait fort et fort diversement dans tout le pays du seigneur de Monsoreau. Un matin, les bois retentirent du son du cor et de l'aboi des chiens; je courus jusqu'à la grille du parc, et j'arrivai tout juste pour voir passer, comme l'éclair, Daphné poursuivie par une meute; ses deux faons la suivaient.

Un instant après, monté sur un cheval noir qui semblait avoir des ailes, un homme passa, pareil à une vision; c'était M. de Monsoreau.

Je voulus pousser un cri, je voulus demander grâce pour ma pauvre protégée; mais il n'entendit pas ma voix ou n'y fit point attention, tant il était emporté par l'ardeur de sa chasse.

Alors, sans m'occuper de l'inquiétude que j'allais causer à mon père s'il s'apercevait de mon absence, je courus dans la direction où j'avais vu la chasse s'éloigner; j'espérais rencontrer, soit le comte lui-même, soit quelques-uns des gens de sa suite, et les supplier d'interrompre cette poursuite qui me déchirait le coeur.

Je fis une demi-lieue, courant ainsi, sans savoir où j'allais; depuis longtemps, biche, meute et chasseurs, j'avais tout perdu de vue. Bientôt je cessai d'entendre les abois; je tombai au pied d'un arbre et je me mis à pleurer. J'étais là depuis un quart d'heure à peu près, quand, dans le lointain, je crus distinguer le bruit de la chasse; je ne me trompais point, ce bruit se rapprochait de moment en moment; en un instant il fut à si peu de distance, que je ne doutai point que la chasse ne dût passer à portée de ma vue. Je me levai aussitôt et je m'élançai dans la direction où elle s'annonçait.

En effet, je vis passer dans une clairière la pauvre Daphné haletante: elle n'avait plus qu'un seul faon; l'autre avait succombé à la fatigue, et sans doute avait été déchiré par les chiens.

Elle-même se lassait visiblement; la distance entre elle et la meute était moins grande que la première fois, sa course s'était changée en élans saccadés, et en passant devant moi elle brama tristement.

Comme la première fois, je fis de vains efforts pour me faire entendre. M. de Monsoreau ne voyait rien que l'animal qu'il poursuivait; il passa plus rapide encore que je ne l'avais vu, le cor à la bouche et sonnant furieusement.

Derrière lui, trois ou quatre piqueurs animaient les chiens avec le cor et avec la voix. Ce tourbillon d'aboiements, de fanfares et de cris passa comme une tempête, disparut dans l'épaisseur de la forêt et s'éteignit dans le lointain.

J'étais désespérée; je me disais que, si je m'étais trouvée seulement cinquante pas plus loin, au bord de la clairière qu'il avait traversée, il m'eût vue, et qu'alors, à ma prière, il eût sans doute fait grâce au pauvre animal.

Cette pensée ranima mon courage; la chasse pouvait une troisième fois passer à ma portée. Je suivis un chemin tout bordé de beaux arbres, que je reconnus pour conduire au château de Beaugé. Ce château, qui appartenait à M. le duc d'Anjou, était situé à trois lieues à peu près du château de mon père. Au bout d'un instant je l'aperçus, et seulement alors je songeai que j avais fait trois lieues à pied, et que j'étais seule et bien loin du château de Méridor.

J'avoue qu'une terreur vague s'empara de moi, et qu'à ce moment seulement je songeai à l'imprudence et même à l'inconvenance de ma conduite. Je suivis le bord de l'étang, car je comptais demander au jardinier, brave homme qui, lorsque j'étais venue jusque-là avec mon père, m'avait donné de magnifiques bouquets; je comptais, dis-je, demander au jardinier de me conduire, quand tout à coup la chasse se fit entendre de nouveau. Je demeurai immobile, prêtant l'oreille. Le bruit grandissait. J'oubliai tout. Presque au même instant, de l'autre côté de l'étang, la biche bondit hors du bois, mais poursuivie de si près, qu'elle allait être atteinte. Elle était seule, son second faon avait succombé à son tour; la vue de l'eau sembla lui rendre des forces; elle aspira la fraîcheur par ses naseaux, et se lança dans l'étang, comme si elle eût voulu venir à moi.

D'abord elle nagea rapidement, et parut avoir retrouvé toute son énergie. Je la regardais, les larmes aux yeux, les bras tendus, et presque aussi haletante qu'elle; mais insensiblement ses forces s'épuisèrent, tandis qu'au contraire celles des chiens, animés par la curée prochaine, semblaient redoubler. Bientôt les chiens les plus acharnés l'atteignirent, et elle cessa d'avancer, arrêtée qu'elle était par leurs morsures. En ce moment, M. de Monsoreau parut à la lisière du bois, accourut jusqu'à l'étang et sauta à bas de son cheval. Alors, à mon tour je réunis toutes mes forces pour crier: Grâce! les mains jointes. Il me sembla qu'il m'avait aperçue, et je criai de nouveau, et plus fort que la première fois. Il m'entendit, car il leva la tête, et je le vis courir à un bateau, dont il détacha l'amarre, et avec lequel il s'avança rapidement vers l'animal, qui se débattait, au milieu de toute la meute qui l'avait joint. Je ne doutais pas que, mû par ma voix, par mes gestes et par mes prières, ce ne fût pour lui porter secours que M. de Monsoreau se hâtait ainsi, quand tout à coup, arrivé à la portée de Daphné, je le vis tirer son couteau de chasse; un rayon de soleil, en s'y reflétant, en fit jaillir un éclair, puis l'éclair disparut; je jetai un cri: la lame tout entière s'était plongée dans la gorge du pauvre animal. Un flot de sang jaillit, teignant en rouge l'eau de l'étang. La biche brama d'une façon mortelle et lamentable, battit l'eau de ses pieds, se dressa presque debout, et retomba morte.

Je poussai un cri presque aussi douloureux que le sien, et je tombai évanouie sur le talus de l'étang.

Quand je revins à moi, j'étais couchée dans une chambre du château de Beaugé, et mon père, qu'on avait envoyé chercher, pleurait à mon chevet.

Comme ce n'était rien qu'une crise nerveuse produite par la surexcitation de la course, dès le lendemain je pus revenir à Méridor. Cependant, durant trois ou quatre jours, je gardai la chambre.

Le quatrième, mon père me dit que, pendant tout le temps que j'avais été souffrante, M. de Monsoreau, qui m'avait vue au moment où l'on m'emportait évanouie, était venu prendre de mes nouvelles; il avait été désespéré lorsqu'il avait appris qu'il était la cause involontaire de cet accident, et avait demandé à me présenter ses excuses, disant qu'il ne serait heureux que lorsqu'il entendrait sortir le pardon de ma bouche.

Il eût été ridicule de refuser de le voir; aussi, malgré ma répugnance, je cédai.

Le lendemain, il se présenta; j'avais compris le ridicule de ma position: la chasse est un plaisir que partagent souvent les femmes elles-mêmes; ce fut donc moi, en quelque sorte, qui me défendis de cette ridicule émotion, et qui la rejetai sur la tendresse que je portais à Daphné.

Ce fut alors le comte qui joua l'homme désespéré, et qui vingt fois me jura sur l'honneur que, s'il eût pu deviner que je portais quelque intérêt à sa victime, il eût eu grand bonheur à l'épargner; cependant ses protestations ne me convainquirent point, et le comte s'éloigna sans avoir pu effacer de mon coeur la douloureuse impression qu'il y avait faite.

En se retirant, le comte demanda à mon père la permission de revenir. Il était né en Espagne, il avait été élevé à Madrid: c'était pour le baron un attrait que de parler d'un pays où il était resté si longtemps. D'ailleurs, le comte était de bonne naissance, sous-gouverneur de la province, favori, disait-on, de M. le duc d'Anjou; mon père n'avait aucun motif pour lui refuser cette demande, qui lui fut accordée.

Hélas! à partir de ce moment cessa, sinon mon bonheur, du moins ma tranquillité. Bientôt je m'aperçus de l'impression que j'avais faite sur le comte. D'abord il n'était venu qu'une fois la semaine, puis deux, puis enfin tous les jours. Plein d'attentions pour mon père, le comte lui avait plu. Je voyais le plaisir que le baron éprouvait dans sa conversation, qui était toujours celle d'un homme supérieur. Je n'osais me plaindre; car de quoi me serais-je plainte? Le comte était galant avec moi comme avec une maîtresse, respectueux comme avec une soeur.

Un matin, mon père entra dans ma chambre avec un air plus grave que d'habitude, et cependant sa gravité avait quelque chose de joyeux.

--Mon enfant, me dit-il, tu m'as toujours assuré que tu serais heureuse de ne pas me quitter.

--Oh! mon père, m'écriai-je, vous le savez, c'est mon voeu le plus cher.

--Eh bien, ma Diane, continua-t-il en se baissant pour m'embrasser au front, il ne tient qu'à toi de voir ton voeu se réaliser.

Je me doutais de ce qu'il allait me dire, et je pâlis si affreusement, qu'il s'arrêta avant que d'avoir touché mon front de ses lèvres.

--Diane! mon enfant! s'écria-t-il, oh! mon Dieu! qu'as-tu donc?

--M. de Monsoreau, n'est-ce pas? balbutiai-je.

--Eh bien? demanda-t-il étonné.

--Oh! jamais, mon père, si vous avez quelque pitié pour votre fille, jamais!

--Diane, mon amour, dit-il, ce n'est pas de la pitié que j'ai pour toi, c'est de l'idolâtrie, tu le sais; prends huit jours pour réfléchir, et si, dans huit jours....

--Oh! non, non, m'écriai-je, c'est inutile, pas huit jours, pas vingt-quatre heures, pas une minute. Non, non, oh! non!

Et je fondis en larmes.

Mon père m'adorait; jamais il ne m'avait vue pleurer, il me prit dans ses bras et me rassura en deux mots; il venait de me donner sa parole de gentilhomme qu'il ne me parlerait plus de ce mariage.

Effectivement, un mois se passa sans que je visse M. de Monsoreau et sans que j'entendisse parler de lui. Un matin nous reçûmes, mon père et moi, une invitation de nous trouver à une grande fête que M. de Monsoreau devait donner au frère du roi qui venait visiter la province dont il portait le nom. Cette fête avait lieu à l'hôtel de ville d'Angers.

A cette lettre était jointe une invitation personnelle du prince, lequel écrivait à mon père qu'il se rappelait l'avoir vu autrefois à la cour du roi Henri, et qu'il le reverrait avec plaisir.

Mon premier mouvement fut de prier mon père de refuser, et certes j'eusse insisté si l'invitation eût été faite au nom seul de M. de Monsoreau; mais le prince était de moitié dans l'invitation, et mon père craignit par un refus de blesser Son Altesse.

Nous nous rendîmes donc à cette fête. M. de Monsoreau nous reçut comme si rien ne s'était passé entre nous; sa conduite vis-à-vis de moi ne fut ni indifférente ni affectée; il me traita comme toutes les autres dames, et je fus heureuse de n'avoir été, de son côté, l'objet d'aucune distinction, soit en bonne, soit en mauvaise part.

Il n'en fut pas de même du duc d'Anjou. Dès qu'il m'aperçut, son regard se fixa sur moi pour ne plus me quitter. Je me sentais mal à l'aise sous le poids de ce regard, et sans dire à mon père ce qui me faisait désirer de quitter le bal, j'insistai de telle façon, que nous nous retirâmes des premiers.

Trois jours après, M. de Monsoreau se présenta à Méridor; je l'aperçus de loin dans l'avenue du château, et je me retirai dans ma chambre.