La dame de Monsoreau — Tome 1.
Chapter 10
--Et d'où sais-tu cela?
--De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait volontiers son quatrième mari, comme Lucrèce Borgia fit du comte d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derrière le cheval noir de M. de Monsoreau!
--Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy.
--D'une foule de pays.
--Situés?
--Vers l'Anjou.
--Il est donc riche?
--On le dit; mais voilà tout; il paraît que c'est de petite noblesse.
--Et qui est la maîtresse de ce hobereau?
--Il n'a pas de maîtresse: le digne monsieur tient à être unique dans son genre; mais voilà monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la main, viens vite.
--Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma curiosité. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi--on a de ces idées-là, tu sais, la première fois qu'on rencontre les gens--je ne sais pourquoi il me semble que j'aurai maille à partir avec lui, et puis ce nom, Monsoreau!
--Mont de la souris, reprit Antraguet, voilà l'étymologie: mon vieil abbé m'a appris cela ce matin: _Mons Soricis_.
--Je ne demande pas mieux, répliqua Bussy.
--Ah! mais attends donc, s'écria tout à coup Antraguet.
--Quoi?
--Mais Livarot connaît cela!
--Quoi, cela?
--Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre.
--Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot!
Livarot s'approcha.
--Ici vite, Livarot, ici:--le Monsoreau?
--Eh bien? demanda le jeune homme.
--Renseigne-nous sur le Monsoreau.
--Volontiers.
--Est-ce long?
--Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et ce que j'en pense. J'en ai peur!
--Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous ce que tu en sais.
--Ecoute!... Je revenais un soir....
--Cela commence d'une façon terrible, dit Antraguet.
--Voulez-vous me laisser finir?
--Oui.
--Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues, à travers le bois de Méridor; il y a de cela quelque six mois à peu près, quand tout à coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide, une haquenée blanche emportée dans le hallier; je pousse, je pousse, et, au bout d'une longue allée, assombrie par les premières ombres de la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il volait. Le même cri étouffé se fait alors entendre de nouveau, et je distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tué si, au moment même où je lâchais la détente, la mèche ne se fût éteinte.
--Eh bien, demanda Bussy, après?
--Après, je demandai à un bûcheron quel était ce monsieur au cheval noir qui enlevait les femmes; il me répondit que c'était M. de Monsoreau.
--Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever les femmes, n'est-ce pas, Bussy?
--Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins!
--Et la femme, qui était-ce? demanda Antraguet.
--Ah! voilà, on ne l'a jamais su.
--Allons! dit Bussy, décidément c'est un homme remarquable, et il m'intéresse.
--Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une réputation atroce.
--Cite-t-on d'autres faits?
--Non, rien; il n'a même jamais fait ostensiblement grand mal; de plus encore, il est assez bon, à ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui n'empêche pas que dans la contrée qui jusqu'aujourd'hui a eu le bonheur de le posséder on le craigne à l'égal du feu. D'ailleurs, chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-être, mais devant le diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc, à qui il était destiné d'abord et à qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a soufflé.
--Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet.
--Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc?
--Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot.
--Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici.
--Pas du tout, mon cher, parti cette nuit à une heure pour visiter les terres de sa femme.
--Exilé?
--Cela m'en a tout l'air.
--Saint-Luc exilé! impossible!
--C'est l'Évangile, mon cher.
--Selon Saint-Luc.
--Non, selon le maréchal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de sa propre bouche.
--Ah! voilà du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au Monsoreau.
--J'y suis, dit Bussy.
--A quoi es-tu?
--Je l'ai trouvé.
--Qu'as-tu trouvé?
--Le service qu'il a rendu à M. d'Anjou.
--Saint-Luc?
--Non, le Monsoreau.
--Vraiment?
--Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez avec moi.
Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes, marchait à quelques portées d'arquebuse en avant de lui.
--Ah! monseigneur, s'écria-t-il en rejoignant le prince, quel homme précieux que ce M. Monsoreau!
--Ah! vraiment?
--C'est incroyable!
--Tu lui as donc parlé? fit le prince toujours railleur.
--Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orné.
--Et lui as-tu demandé ce qu'il avait fait pour moi?
--Certainement, je ne l'abordais qu'à cette fin.
--Et il t'a répondu? demanda le duc, plus gai que jamais.
--A l'instant même, et avec une politesse dont je lui sais un gré infini.
--Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le prince.
--Il m'a courtoisement confessé, monseigneur, qu'il était le pourvoyeur de Votre Altesse.
--Pourvoyeur de gibier?
--Non, de femmes.
--Plaît-il? fit le duc, dont le front se rembrunit à l'instant même; que signifie ce badinage, Bussy?
--Cela signifie, monseigneur, qu'il enlève pour vous les femmes sur son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute l'honneur qu'il leur réserve, il leur met la main sur la bouche pour les empêcher de crier.
Le duc fronça le sourcil, crispa ses poings avec colère, pâlit et mit son cheval à un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurèrent en arrière.
--Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne.
--D'autant meilleure, répondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me semble, à tout le monde l'effet d'une plaisanterie.
--Diable! fit Bussy, il paraîtrait que je l'ai sanglé ferme, le pauvre duc!
Un instant après, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait:
--Eh! Bussy, où es-tu? viens donc!
--Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant.
Il trouva le prince éclatant de rire.
--Tiens! dit-il, monseigneur; il paraît que ce que je vous ai dit est devenu drôle.
--Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit.
--Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le mérite de faire rire un prince qui ne rit pas souvent.
--Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir le vrai.
--Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la vérité.
--Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons, conte-moi ta petite histoire; où donc as-tu pris ce que tu es venu me conter?
--Dans les bois de Méridor, monseigneur! Cette fois encore le duc pâlit, mais il ne dit rien.
--Décidément, murmura Bussy, le duc se trouve mêlé en quelque chose dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme à la haquenée blanche.
Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant à son tour de ce que le duc ne riait plus, s'il y a une manière de vous servir qui vous plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons, dussions-nous faire concurrence à M. de Monsoreau.
--Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais expliquer.
Le duc tira Bussy à part.
--Écoute, lui dit-il, j'ai rencontré par hasard à l'église une femme charmante: comme quelques traits de son visage, cachés sous un voile, me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aimée, je l'ai suivie et me suis assuré du lieu où elle demeure. Sa suivante est séduite, et j'ai une clef de la maison.
--Eh bien, jusqu'à présent, monseigneur, il me semble que voilà qui va bien.
--Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle.
--Ah! monseigneur, voilà que nous entrons dans le fantastique.
--Écoute, tu es brave, tu m'aimes, à ce que tu prétends?
--J'ai mes jours.
--Pour être brave?
--Non, pour vous aimer.
--Bien. Es-tu dans un de ces jours-là?
--Pour rendre service à Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons.
--Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire que pour soi-même.
--Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la cour à votre maîtresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est réellement aussi sage que belle? Cela me va.
--Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas.
--Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous.
--Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient chez elle.
--Il y a donc un homme?
--J'en ai peur.
--Un amant, un mari?
--Un jaloux, tout au moins.
--Tant mieux, monseigneur.
--Comment, tant mieux?
--Cela double vos chances.
--Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme.
--Et vous me chargez de m'en assurer.
--Oui, et si tu consens à me rendre ce service....
--Vous me ferez grand veneur à mon tour, quand la place sera vacante?
--Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que jamais je n'ai rien fait pour toi.
--Tiens! monseigneur s'en aperçoit?
--Il y a longtemps déjà que je me le dis.
--Tout bas, comme les princes se disent ces choses-là.
--Eh bien?
--Quoi, monseigneur?
--Consens-tu?
--A épier la dame?
--Oui.
--Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte médiocrement, et j'en aimerais mieux une autre.
--Tu t'offrais à me rendre service, Bussy, et voilà déjà que tu recules!
--Dame! vous m'offrez un métier d'espion, monseigneur.
--Eh non, métier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une sinécure; il faudra peut-être tirer l'épée.
Bussy secoua la tête.
--Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que soi-même; aussi faut-il les faire soi-même, fût-on prince.
--Alors tu me refuses?
--Ma foi oui, monseigneur.
Le duc fronça le sourcil.
--Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-même, et, si je suis tué ou blessé dans cette circonstance, je dirai que j'avais prié mon ami Bussy de se charger de ce coup d'épée à donner ou à recevoir, et que, pour la première fois de sa vie, il a été prudent.
--Monseigneur, répondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: «Bussy, j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en défaire.» Monseigneur, j'y suis allé; ils étaient cinq; j'étais seul; je les ai défiés; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaqué tous ensemble m'ont tué mon cheval, et cependant j'en ai blessé deux et j'ai assommé le troisième. Aujourd'hui vous me demandez de faire du tort à une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse.
--Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly, comme je l'ai déjà faite.
--Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son esprit.
--Quoi?
--Est-ce que vous étiez en train de monter votre faction, monseigneur, lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient?
--Justement.
--Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du côté de la Bastille?
--Elle demeure en face de Sainte-Catherine.
--Vraiment?
--C'est un quartier où l'on est égorgé parfaitement, tu dois en savoir quelque chose.
--Est-ce que Votre Altesse a guetté encore, depuis ce soir-là?
--Hier.
--Et monseigneur a vu?
--Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute pour voir si personne ne l'épiait, et qui, selon toute probabilité, m'ayant aperçu, s'est tenu obstinément devant cette porte.
--Et cet homme était seul, monseigneur? demanda Bussy.
--Oui, pendant une demi-heure à peu près,
--Et après cette demi-heure?
--Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne à la main.
--Ah! ah! fit Bussy.
--Alors l'homme au manteau... continua le prince.
--Le premier avait un manteau? interrompit Bussy.
--Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme à la lanterne se sont mis à causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposés à quitter leur poste de la nuit, je leur ai laissé la place et je suis revenu.
--Dégoûté de cette double épreuve?
--Ma foi oui, je l'avoue... De sorte qu'avant de me fourrer dans cette maison, qui pourrait bien être quelque égorgeoir....
--Vous ne seriez pas fâché qu'on y égorgeât un de vos amis.
--Ou plutôt que cet ami, n'étant pas prince, n'ayant pas les ennemis que j'ai, et d'ailleurs habitué à ces sortes d'aventures, étudiât la réalité du péril que je puis courir, et m'en vînt rendre compte.
--A votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme.
--Non pas.
--Pourquoi?
--Elle est trop belle.
--Vous dites vous-même qu'à peine vous l'avez vue.
--Je l'ai vue assez pour avoir remarqué d'admirables cheveux blonds.
--Ah!
--Des yeux magnifiques.
--Ah! ah!
--Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse.
--Ah! ah! ah!
--Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement à une pareille femme.
--Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche.
Le duc regarda Bussy de côté.
--Parole d'honneur, dit Bussy.
--Tu railles.
--Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir.
--Tu reviens donc sur ta décision?
--Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-père Grégoire XIII qui ne soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura à faire.
--Il y aura à te cacher à distance de la porte que je t'indiquerai, et, si un homme entre, à le suivre, pour t'assurer qui il est.
--Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derrière lui?
--Je t'ai dit que j'avais une clef.
--Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose à craindre, c'est que je suive un autre homme, et que la clef n'aille à une autre porte.
--Il n'y a pas à s'y tromper; cette porte est une porte d'allée; au bout de l'allée à gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches et tu te trouves dans le corridor.
--Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais été dans la maison?
--Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout expliqué.
--Tudieu! que c'est commode d'être prince, on vous sert votre besogne toute faite. Moi, monseigneur, il m'eût fallu reconnaître la maison moi-même, explorer l'allée, compter les marches, sonder le corridor. Cela m'eût pris un temps énorme, et qui sait encore si j'eusse réussi?
--Ainsi donc tu consens?
--Est-ce que je sais refuser quelque chose à Votre Altesse? Seulement vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte.
--Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un détour; nous passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir.
--A merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire à l'homme, s'il vient?
--Rien autre chose que de le suivre jusqu'à ce que tu aies appris qui il est.
--C'est délicat; si, par exemple, cet homme pousse la discrétion jusqu'à s'arrêter au milieu du chemin et à couper court à mes investigations?
--Je te laisse le soin de pousser l'aventure du côté qu'il te plaira.
--Alors, Votre Altesse m'autorise à faire comme pour moi.
--Tout à fait.
--Ainsi ferai-je, monseigneur.
--Pas un mot à tous nos jeunes seigneurs.
--Foi de gentilhomme!
--Personne avec toi dans cette exploration.
--Seul, je vous le jure.
--Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre la porte... tu viens chez moi... je te donne la clef... et ce soir...
--Je remplace monseigneur; voilà qui est dit.
Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de Monsoreau conduisait en homme de génie. Le roi fut charmé de la manière précise dont le chasseur consommé avait fixé toutes les haltes et disposé tous les relais. Après avoir été chassé deux heures, après avoir été tourné dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, après avoir été vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste à son lancer.
M. de Monsoreau reçut les félicitations du roi et du duc d'Anjou.
--Monseigneur, dit-il, je me trouve trop heureux d'avoir pu mériter vos compliments, puisque c'est à vous que je dois la place.
--Mais vous savez, monsieur, dit le duc, que pour continuer à les mériter, il faut que vous partiez ce soir pour Fontainebleau; le roi veut y chasser après demain et les jours suivants, et ce n'est pas trop d'un jour pour prendre connaissance de la forêt.
--Je le sais, Monseigneur, répondit Monsoreau, et mon équipage est déjà préparé. Je partirai cette nuit.
--Ah! voila! monsieur de Monsoreau, dît Bussy; désormais plus de repos pour vous. Vous avez voulu être grand veneur, vous l'êtes; il y a, dans la charge que vous occupez, cinquante bonnes nuits de moins que pour les antres hommes; heureusement encore que vous n'êtes point marié, mon cher monsieur.
Bussy riait en disant cela: le duc laissa errer un regard perçant sur le grand veneur; puis tournant la tête d'un autre côté, il alla faire ses compliments au roi sur l'amélioration qui depuis la veille paraissait s'être fait en sa santé.
Quant à Monsoreau, il avait, à la plaisanterie de Bussy, encore une fols pâli de cette pâleur hideuse qui lui donnait un si sinistre aspect.
CHAPITRE XII
COMMENT BUSSY RETROUVA A LA FOIS LE PORTRAIT ET L'ORIGINAL
La chasse fut terminée vers les quatre heures du soir: et à cinq heures, comme si le roi avait prévu les désirs du duc d'Anjou, toute la cour rentrait à Paris par le faubourg Saint-Antoine.
M. de Monsoreau, sous le prétexte de partir à l'instant même, avait pris congé des princes, et se dirigeait avec ses équipages vers Fromenteau.
En passant devant la Bastille, le roi fit remarquer à ses amis la fière et sombre apparence de la forteresse: c'était un moyen de leur rappeler ce qui les attendait, si par hasard, après avoir été ses amis, ils devenaient ses ennemis,
Beaucoup comprirent et redoublèrent de déférence envers Sa Majesté.
Pendant ce temps, le duc d'Anjou disait tout bas à Bussy, qui marchait à ses côtés:
--Regarde bien, Bussy, regarde bien à droite, cette maison de bois qui abrite sous son pignon une petite statue de la Vierge; suis de l'oeil la même ligne et compte, la maison à la Vierge comprise, quatre autres maisons.
--Bien, dit Bussy.
--C'est la cinquième, dit le duc, celle qui est juste en face de la rue Sainte-Catherine.
--Je la vois. Monseigneur; tenez, voici, au bruit de nos trompettes qui annoncent la roi, toutes les maisons qui se garnissent de curieux.
--Excepté celle que je t'indique, cependant, dit le duc, dont les fenêtres demeurent fermées,
--Mais dont un coin du rideau s'entr'ouvre, dit Bussy avec un effroyable battement de coeur.
--Sans que toutefois on puisse rien apercevoir. Oh! la dame est bien gardée, on se garde bien. En tout cas, voici la maison: à l'hôtel, je t'en donnerai la clef.
Bussy darda son regard par cette étroite ouverture: mais quoique ses ses yeux restassent constamment fixés sur elle, il ne vit rien.
En revenant à l'hôtel d'Anjou, le duc donna effectivement à Bussy la clef de la maison désignée, en lui recommandant de nouveau de faire bonne garde; Bussy promit tout ce que voulut le duc, et repassa par l'hôtel.
--Eh bien? dit-il à Remy.
--Je vous ferai la même question, monseigneur.
--Tu n'as rien trouvé?
--La maison est aussi inabordable le jour que la nuit. Je flotte entre cinq ou six maisons qui se touchent.
--Alors, dit Bussy, je crois que j'ai été plus heureux que toi, mon cher le Haudouin.
--Comment cela, monseigneur? vous avez donc cherché de votre côté?
--Non. Je suis passé dans la rue seulement.
--Et vous avez reconnu la porte?
--La Providence, mon cher ami, a des voies détournées et des combinaisons mystérieuses.
--Alors vous êtes sûr?
--Je ne dis pas que je suis sûr; mais j'espère.
--Et quand saurai-je si vous avez eu le bonheur de retrouver ce que vous cherchiez?
--Demain matin.
--En attendant, avez-vous besoin de moi?
--Aucunement, mon cher Remy.
--Vous ne voulez pas que je vous suive?
--Impossible.
--Soyez prudent, au moins, monseigneur.
--Ah! dit Bussy, la recommandation est inutile; je suis connu pour cela.
Bussy dîna en homme qui ne sait pas où ni de quelle façon il soupera; puis, à huit heures sonnant, il choisit la meilleure de ses épées, attacha, malgré l'ordonnance que le roi venait de promulguer, une paire de pistolets à sa ceinture, et se fit porter dans la litière, à l'extrémité de la rue Saint-Paul.
Arrivé là, il reconnut la maison à la statue de la Vierge, compta les quatre maisons suivantes, s'assura bien que la cinquième était la maison désignée, et alla, enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre, se blottir à l'angle de la rue Sainte-Catherine; bien décidé à attendre deux heures, et au bout de deux heures, si personne ne venait, à agir pour son propre compte.
Neuf heures sonnaient à Saint-Paul comme Bussy s'embusquait.
Il était là depuis dix minutes à peine, quand, à travers l'obscurité, il vit arriver, par la porte de la Bastille, deux cavaliers. A la hauteur de l'hôtel des Tournelles, ils s'arrêtèrent. L'un d'eux mit pied à terre, jeta la bride aux mains du second, qui, selon toute probabilité, était un laquais, et, après lui avoir vu reprendre le chemin par lequel ils étaient venus, après l'avoir vu se perdre, lui et ses deux chevaux, dans l'obscurité, il s'avança vers la maison confiée à la surveillance de Bussy.
Arrivé à quelques pas de la maison, l'inconnu décrivit un grand cercle, comme pour explorer les environs du regard; puis, croyant être sûr qu'il n'était point observé, il s'approcha de la porte et disparut.
Bussy entendit le bruit de cette porte qui se refermait derrière lui.
Il attendit un instant, de peur que le personnage mystérieux ne fût resté en observation derrière le guichet. Puis, quelques minutes s'étant écoulées, il s'avança à son tour, traversa la chaussée, ouvrit la porte, et, instruit par l'expérience, il la referma sans bruit.
Alors il se retourna: le guichet était bien à la hauteur de son oeil, et c'était bien, selon toute probabilité, par ce guichet qu'il avait regardé Quélus.
Ce n'était pas tout, et Bussy n'était pas venu pour rester là. Il s'avança lentement, tâtonnant aux deux côtés de l'allée, au bout de laquelle, à gauche, il trouva la première marche d'un escalier.
Là, il s'arrêta pour deux raisons; d'abord il sentait ses jambes faiblir sous le poids de l'émotion, ensuite il entendait une voix qui disait:
--Gertrude, prévenez votre maîtresse que c'est moi, et que je veux entrer.
La demande était faite d'un ton trop impératif pour souffrir un refus; au bout d'un instant, Bussy entendit la voix d'une femme de chambre qui répondait:
--Passez au salon, monsieur; madame va venir vous y rejoindre.
Puis il entendit encore le bruit d'une porte qui se refermait.
Bussy alors pensa aux douze marches qu'avait comptées Remy; il compta douze marches à son tour, et se trouva sur le palier.
Il se rappela le corridor et les trois portes, fit quelques pas en retenant sa respiration et en étendant la main devant lui. Une première porte se trouva sous sa main, c'était celle par laquelle l'inconnu était entré; il poursuivit son chemin, en trouva une seconde, chercha, sentit une seconde clef, et, tout frissonnant des pieds à la tête, il fit tourner cette clef dans la serrure et poussa la porte.
La chambre dans laquelle se trouva Bussy était complètement obscure, moins la portion de cette chambre qui recevait, par une porte latérale, un reflet de lumières du salon.
Ce reflet portait sur une fenêtre, tendue de deux rideaux de tapisserie, qui firent passer un nouveau frisson de joie dans le coeur du jeune homme.