Part 7
--Peut-être.
--Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite?
--Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je me couche; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez? que je sois votre maîtresse? Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois: je ne veux pas de vous, c'est bien convenu; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre; elle va vous éclairer. Bonsoir.
Et, sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme, Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immédiatement.
--Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse, à la fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose, qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui commencent notre honteux métier savaient ce que c'est, elles se feraient plutôt femmes de chambre. Mais non; la vanité d'avoir des robes, des voitures, des diamants nous entraîne; on croit à ce que l'on entend, car la prostitution a sa foi, et l'on use peu à peu son cœur, son corps, sa beauté; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria, on n'est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, après avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même.
--Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine; vous avez mal aux nerfs ce soir.
--Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de son corsage; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence?
--Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle rentrera.
--En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir sans s'occuper de moi.
--Peut-être a-t-elle été retenue?
--Fais-nous donner le punch.
--Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine.
--Tant mieux! Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.
Vous dire l'impression que cette scène me causait, c'est inutile; vous le devinez, n'est-ce pas?
--Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette.
Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son lit et disparut.
Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour s'augmenta de pitié.
Je me promenais à grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand Prudence entra.
--Tiens, vous voilà? me dit-elle: où est Marguerite?
--Dans son cabinet de toilette.
--Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous cela?
--Non.
--Elle ne vous l'a pas dit un peu?
--Pas du tout.
--Comment êtes-vous ici?
--Je viens lui faire une visite.
--À minuit?
--Pourquoi pas?
--Farceur!
--Elle m'a même très mal reçu.
--Elle va mieux vous recevoir.
--Vous croyez?
--Je lui apporte une bonne nouvelle.
--Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi?
--Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti avec votre ami... à propos, comment va-t-il, votre ami? C'est Gaston R..., je crois, qu'on l'appelle?
--Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à peine son nom.
--Il est gentil, ce garçon-là; qu'est-ce qu'il fait?
--Il a vingt-cinq mille francs de rente.
--Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin tout ce qu'on peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà.
--Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle vous avait chargée hier.
--D'aucune; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je lui apporte ce soir.
En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, appelées techniquement des choux.
Elle était ravissante ainsi.
Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la toilette de ses ongles.
--Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc?
--Parbleu!
--Et que vous a-t-il dit?
--Il m'a donné.
--Combien?
--Six mille.
--Vous les avez?
--Oui.
--A-t-il eu l'air contrarié?
--Non.
--Pauvre homme!
Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite prit les six billets de mille francs.
--Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin d'argent?
--Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez service.
--Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.
--N'oubliez pas.
--Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous?
--Non, Charles m'attend chez moi.
--Vous en êtes donc toujours folle?
--Toquée, ma chère! A demain. Adieu, Armand.
Madame Duvernoy sortit.
Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque.
--Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se dirigeant vers son lit.
--Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.
Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se coucha.
--Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons.
Prudence avait raison: la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite l'égayait.
--Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me prenant la main.
--Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres.
--Et vous m'aimez?
--À en devenir fou.
--Malgré mon mauvais caractère?
--Malgré tout.
--Vous me le jurez!
--Oui, lui dis-je tout bas.
Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille de bordeaux, des fraises et deux couverts.
--Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur?
--Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.
--Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien.
--Faut-il fermer la porte à double tour?
--Je le crois bien! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne demain avant midi.
Chapitre XII
À cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les rideaux, Marguerite me dit:
--Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les matins; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il attendra peut-être que je me réveille.
Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui disant:
--Quand te reverrai-je?
--Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu dois obéir aveuglément.
--Oui, et si je demandais déjà quelque chose?
--Quoi donc?
--Que tu me laissasses cette clef.
--Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là.
--Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas comme les autres t'aimaient.
--Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que cette clef ne te serve à rien.
--Pourquoi?
--Il y a des verrous en dedans de la porte.
--Méchante!
--Je les ferai ôter.
--Tu m'aimes donc un peu?
--Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui. Maintenant va-t'en; je tombe de sommeil.
Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je partis.
Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait envahir quelques heures plus tard.
Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur; et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.
Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais c'est la chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cœur qui n'a pas l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans garnison. L'éducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de très fortes sentinelles; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne trompe une fille de seize ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant plus ardents qu'ils paraissent plus purs.
Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement, sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance, elle est sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts! Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mères de serrures assez fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux, vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la première, un coin du voile mystérieux.
Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens ont brûlé le cœur, la débauche a cuirassé les sentiments. Les mots qu'on leur dit, elles les savent depuis longtemps; les moyens que l'on emploie, elles les connaissent, l'amour même qu'elles inspirent, elles l'ont vendu. Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont mieux gardées par leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son couvent; aussi ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse, ou comme consolation; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêt et sans lui demander de reçu.
Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une créature, qui a tout son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond, sincère, irrésistible, dont elle ne se fût jamais crue capable; quand elle a avoué cet amour, comme l'homme aimé ainsi la domine! Comme il se sent fort avec ce droit cruel de lui dire: «vous ne faites pas plus pour de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent.»
Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier: «au secours!» Pour déranger des travailleurs, fut dévoré un jour par un ours, sans que ceux qu'il avait trompés si souvent crussent cette fois aux cris réels qu'il poussait. Il en est de même de ces malheureuses filles, quand elles aiment sérieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par leur amour.
De là, ces grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes ont donné l'exemple.
Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé, quand il s'y abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un coup toutes les émotions terrestres, et après cet amour son cœur sera fermé à tout autre.
Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi. Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver, et malgré mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables conséquences; aujourd'hui je les fais. Tout étant irrévocablement fini, elles résultent naturellement de ce qui a eu lieu.
Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai, j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées par mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans ma poche la clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'étais content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout cela.
Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas, elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucune part. Il n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines, des mois, des années s'écoulent, et tout à coup, quand ils ont suivi chacun leur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les ramène en face l'un de l'autre. Cette femme devient la maîtresse de cet homme et l'aime. Comment? Pourquoi? Leurs deux existences n'en font plus qu'une; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la mémoire des deux amants. C'est curieux, avouons-le.
Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés pendant cette première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper, ou elle avait pour moi une de ces passions subites qui se révèlent dès le premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont nées.
Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter l'une de l'autre: elles aiment avec le cœur ou avec les sens. Souvent une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et apprend, sans s'y être attendue, le mystère de l'amour immatériel et ne vit plus que par son cœur; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette soudaine révélation de l'amour physique, cette énergique conclusion des plus chastes impressions de l'âme.
Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre de Marguerite, lettre contenant ces mots:
«Voici mes ordres: ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisième entr'acte.
«M. G.»
Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la réalité sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela m'arrivait par moments.
Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me présenter chez elle; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer avant le soir que j'allai aux Champs-Elysées, où, comme la veille, je la vis passer et redescendre.
À sept heures, j'étais au Vaudeville.
Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre.
Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule restait vide: l'avant-scène du rez-de-chaussée.
Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte de cette loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixés, Marguerite parut.
Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre, m'y vit et me remercia du regard.
Elle était merveilleusement belle ce soir-là.
Etais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour croire que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l'ignorais encore; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car, lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et l'acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les spectateurs par sa seule apparition.
Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou quatre heures elle allait de nouveau être à moi.
On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes entretenues; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous les jours qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le cœur, puisque nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle.
Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus pour le comte de G... s'assit au fond.
À sa vue, un froid me passa sur le cœur.
Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir.
--Bonsoir! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main.
--Bonsoir! répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence.
--Asseyez-vous.
--Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G... ne va pas revenir?
--Si; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence.
--Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai rien.
--Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front.
--Je suis un peu souffrant.
--Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien fait pour sa tête fine et spirituelle.
--Où?
--Chez vous.
--Vous savez bien que je n'y dormirai pas.
--Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez vu un homme dans ma loge.
--Ce n'est pas pour cette raison.
--Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous?
--Oui.
Est-ce que je pouvais désobéir?
--Vous m'aimez toujours? reprit-elle.
--Vous me le demandez!
--Vous avez pensé à moi?
--Tout le jour.
--Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous? demandez plutôt à Prudence.
--Ah! répondit la grosse fille, c'en est assommant.
--Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer, et il est inutile qu'il vous trouve ici.
--Pourquoi?
--Parce que cela vous est désagréable de le voir.
--Non; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville ce soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.
--Malheureusement, il me l'a apportée sans que je la lui demande, en m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j'avais du plaisir à vous revoir plus tôt; mais, puisque c'est ainsi que vous me remerciez, je profite de la leçon.
--J'ai tort, pardonnez-moi.
--À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne faites plus le jaloux.
Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis.
Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.
Je retournai à ma stalle.
Après tout, la présence de M. de G... dans la loge de Marguerite était la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et, du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me fallait bien accepter ses habitudes.
Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j'étais fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le comte et Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte.
Et cependant, un quart d'heure après, j'étais chez Prudence. Elle rentrait à peine.
Chapitre XIII
--Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.
--Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite?
--Chez elle.
--Toute seule?
--Avec M. de G...
Je me promenai à grands pas dans le salon.
--Eh bien, qu'avez-vous?
--Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G... sorte de chez Marguerite?
--Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne peut pas mettre le comte à la porte. M. de G... a été longtemps avec elle, il lui a toujours donné beaucoup d'argent; il lui en donne encore. Marguerite dépense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse. Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous soutiendrez le luxe de cette fille-là; ils ne suffiraient pas à l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois, deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire; Marguerite n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible! Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que diable! Vous en demandez trop.
--Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet homme est son amant me fait un mal affreux.
--D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un homme dont elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa porte; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici. Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien le duc?
--Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et rapproche l'homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier.