Part 6
--Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie, mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne, pas même ma sœur, à qui je m'intéresse comme à vous. C'est ainsi depuis que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez plus comme vous le faites.
--Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lit; au bout de trois semaines, personne ne venait plus me voir.
--Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je; mais si vous le vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas, et je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus heureuse et vous garderait jolie.
--Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste, mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez.
--Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les jours savoir de vos nouvelles.
--C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous pas?
--Parce que je ne vous connaissais pas alors.
--Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi?
--On se gêne toujours avec une femme; c'est mon avis du moins.
--Ainsi, vous me soigneriez?
--Oui.
--Vous resteriez tous les jours auprès de moi?
--Oui.
--Et même toutes les nuits?
--Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.
--Comment appelez-vous cela?
--Du dévouement.
--Et d'où vient ce dévouement?
--D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous.
--Ainsi vous êtes amoureux de moi? dites-le tout de suite, c'est bien plus simple.
--C'est possible; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas aujourd'hui.
--Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.
--Pourquoi?
--Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu.
--Lesquelles?
--Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous accepte, alors vous aurez une triste maîtresse; une femme nerveuse, malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est bon pour un vieux richard comme le duc; mais c'est bien ennuyeux pour un jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants que j'ai eus m'ont bien vite quittée.
Je ne répondais rien: j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement que je ne trouvais pas une seule parole.
--Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages. Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas savoir ce que notre absence veut dire.
--Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de rester ici.
--Pourquoi?
--Parce que votre gaieté me fait trop de mal.
--Eh bien, je serai triste.
--Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle, et que je ne vous répéterai jamais.
--C'est?... dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour écouter une folie de leur enfant.
--C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi, vous avez pris une place dans ma vie; c'est que j'ai eu beau chasser votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue; c'est qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans sans vous voir, vous avez pris sur mon cœur et mon esprit un ascendant plus grand encore; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous aimer.
--Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame D...: vous êtes donc bien riche! Mais vous ne savez donc pas que je dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est devenue nécessaire à ma vie? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature comme moi? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez me voir, nous rirons, nous causerons; mais ne vous exagérez pas ce que je vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon cœur, vous avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis une bonne fille et que je vous parle franchement.
--Ah çà! que diable faites-vous là? cria Prudence, que nous n'avions pas entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce désordre la main de Gaston.
--Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu; nous vous rejoindrons tout à l'heure.
--Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait prononcé ces dernières paroles.
--Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fûmes seuls, vous ne m'aimerez plus?
--Je partirai.
--C'est à ce point-là?
J'étais trop avancé pour reculer, et d'ailleurs cette fille me bouleversait. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de prostitution, cette maladie même qui devait développer chez elle la sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs, tout me faisait comprendre que si, dès la première fois, je ne prenais pas d'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour moi.
--Voyons, c'est donc sérieux ce que vous dites? fit-elle.
--Très sérieux.
--Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt?
--Quand vous l'aurais-je dit?
--Le lendemain du jour où vous m'avez été présenté à l'Opéra-Comique.
--Je crois que vous m'auriez fort mal reçu, si j'étais venu vous voir.
--Pourquoi?
--Parce que j'avais été stupide la veille.
--Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez déjà à cette époque?
--Oui.
--Ce qui ne vous a pas empêché d'aller vous coucher et de dormir bien tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands amours-là.
--Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir de l'Opéra-Comique?
--Non.
--Je vous ai attendue à la porte du café Anglais. J'ai suivi la voiture qui vous a emmenés, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai été bien heureux.
Marguerite se mit à rire.
--De quoi riez-vous?
--De rien.
--Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous moquez encore de moi.
--Vous ne vous fâcherez pas?
--De quel droit me fâcherais-je?
--Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule.
--Laquelle?
--On m'attendait ici.
Elle m'eût donné un coup de couteau qu'elle ne m'eût pas fait plus de mal. Je me levai, et, lui tendant la main:
--Adieu, lui dis-je.
--Je savais bien que vous vous fâcheriez, dit-elle. Les hommes ont la rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine.
--Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu'un vous attendît, comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin.
--Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous?
--Non, mais il faut que je parte.
--Adieu, alors.
--Vous me renvoyez?
--Pas le moins du monde.
--Pourquoi me faites-vous de la peine?
--Quelle peine vous ai-je faite?
--Vous me dites que quelqu'un vous attendait.
--Je n'ai pas pu m'empêcher de rire à l'idée que vous aviez été si heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison pour cela.
--On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est méchant de détruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre plus heureux encore celui qui la trouve.
--Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire? Je ne suis ni une vierge ni une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre maîtresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant, qu'est-ce que ce sera donc après, si jamais l'après existe! Je n'ai jamais vu un homme comme vous.
--C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime.
--Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien?
--Autant qu'il est possible d'aimer, je crois.
--Et cela dure depuis...?
--Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez Susse, il y a trois ans.
--Savez-vous que c'est très beau? Eh bien, que faut-il que je fasse pour reconnaître ce grand amour?
--Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de cœur qui m'empêchait presque de parler; car, malgré les sourires demi-moqueurs dont elle avait accompagné toute cette conversation, il me semblait que Marguerite commençait à partager mon trouble, et que j'approchais de l'heure attendue depuis si longtemps.
--Eh bien, et le duc?
--Quel duc?
--Mon vieux jaloux.
--Il n'en saura rien.
--Et s'il le sait?
--Il vous pardonnera.
--Hé non! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai?
--Vous risquez bien cet abandon pour un autre.
--Comment le savez-vous?
--Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer personne cette nuit.
--C'est vrai; mais celui-là est un ami sérieux.
--Auquel vous ne tenez guère, puisque vous lui faites défendre votre porte à pareille heure.
--Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était pour vous recevoir, vous et votre ami.
Peu à peu je m'étais rapproché de Marguerite, j'avais passé mes mains autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur mes mains jointes.
--Si vous saviez comme je vous aime! lui disais-je tout bas.
--Bien vrai?
--Je vous jure.
--Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volontés sans dire un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous aimerai peut-être.
--Tout ce que vous voudrez!
--Mais je vous en préviens, je veux être libre de faire ce que bon me semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie. Il y a longtemps que je cherche un amant jeune, sans volonté, amoureux sans défiance, aimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes, au lieu d'être satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent à peine espéré obtenir une fois, demandent à leur maîtresse compte du présent, du passé et de l'avenir même. À mesure qu'ils s'habituent à elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants qu'on leur donne tout ce qu'ils veulent. Si je me décide à prendre un nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualités bien rares, qu'il soit confiant, soumis et discret.
--Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez.
--Nous verrons.
--Et quand verrons-nous?
--Plus tard.
--Pourquoi?
--Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia qu'elle passa à ma boutonnière, parce qu'on ne peut pas toujours exécuter les traités le jour où on les signe. C'est facile à comprendre.
--Et quand vous reverrai-je? dis-je en la pressant dans mes bras.
--Quand ce camélia changera de couleur.
--Et quand changera-t-il de couleur?
--Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content?
--Vous me le demandez?
--Pas un mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prudence, ni à qui que ce soit.
--Je vous le promets.
--Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle à manger.
Elle me tendit ses lèvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous sortîmes de cette chambre, elle en chantant, moi à moitié fou.
Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrêtant:
--Cela doit vous paraître étrange que j'aie l'air d'être prête à vous accepter ainsi tout de suite; savez-vous d'où cela vient? Cela vient, continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son cœur, dont je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que, devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre plus vite.
--Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie.
--Oh! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez.
Et elle entra en chantant dans la salle à manger.
--Où est Nanine? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.
--Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez, répondit Prudence.
--La malheureuse! Je la tue! Allons, messieurs, retirez-vous; il est temps.
Dix minutes après, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la main en me disant adieu et restait avec Prudence.
--Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fûmes dehors, que dites-vous de Marguerite?
--C'est un ange, et j'en suis fou.
--Je m'en doutais; le lui avez-vous dit?
--Oui.
--Et vous a-t-elle promis de vous croire.
--Non.
--Ce n'est pas comme Prudence.
--Elle vous l'a promis?
--Elle a fait mieux, mon cher! On ne le croirait pas, elle est encore très bien, cette grosse Duvernoy!
Chapitre XI
En cet endroit de son récit, Armand s'arrêta.
--Voulez-vous fermer la fenêtre? me dit-il, je commence à avoir froid. Pendant ce temps, je vais me coucher.
Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très faible encore, ôta sa robe de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer sa tête sur l'oreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou agité de pénibles souvenirs.
--Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je; voulez-vous que je m'en aille et que je vous laisse dormir? Vous me raconterez un autre jour la fin de cette histoire.
--Est-ce qu'elle vous ennuie?
--Au contraire.
--Je vais continuer alors; si vous me laissiez seul, je ne dormirais pas.
--Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se recueillir, tant tous ces détails étaient encore présents à sa pensée, je ne me couchai pas; je me mis à réfléchir sur l'aventure de la journée. La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite vis-à-vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n'était pas la première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme pour le lendemain du jour où il le lui demandait.
J'avais beau me faire cette réflexion, la première impression produite par ma future maîtresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable aux autres, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j'étais prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction que j'avais pour elle.
Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison.
Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle?
Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plût. Alors, pourquoi ne voulait-elle pas de Gaston, charmant, spirituel, riche, et paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la première fois qu'elle m'avait vu?
Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une cour d'une année.
De ceux qui se trouvaient au souper, j'étais le seul qui se fût inquiété en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette circonstance, réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien faire pour un amour exprimé de cette façon ce qu'elle avait fait tant de fois, que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle.
Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, étaient assez vraisemblables; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti.
Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une fille entretenue, je m'étais tellement, peut-être pour la poétiser, fait de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait où je n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais.
Je ne fermai pas les yeux de la nuit.
Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié fou. Tantôt je ne me trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez élégant pour posséder une pareille femme, tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de cette possession: puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur dans une rupture prompte, je ferais peut-être mieux, me disais-je, de ne pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes. De là, je passais à des espérances sans limites, à une confiance sans bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que les plus virginales amours.
Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de mon cœur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me gagna au jour.
Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique. Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi pleine. Les souvenirs de la veille se représentaient à mon esprit, sans ombres, sans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je m'habillai à la hâte. J'étais content et capable des meilleures actions. De temps en temps mon cœur bondissait de joie et d'amour dans ma poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des raisons qui m'avaient préoccupé avant que je m'endormisse. Je ne voyais que le résultat, je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir Marguerite.
Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop petite pour contenir mon bonheur; j'avais besoin de la nature entière pour m'épancher.
Je sortis.
Je passai par la rue d'Antin. Le coupé de Marguerite l'attendait à sa porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais, sans même les connaître, tous les gens que je rencontrais.
Comme l'amour rend bon!
Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je vis de loin la voiture de Marguerite; je ne la reconnus pas, je la devinai.
Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées, elle se fit arrêter, et un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir causer avec elle.
Ils causèrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis, les chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de G... dont j'avais vu le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite devait sa position.
C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille; je supposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.
Comment le reste de la journée se passa, je l'ignore; je marchai, je fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, à dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir.
Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre.
Quand dix heures et demie sonnèrent, je me dis qu'il était temps de partir.
Je demeurais à cette époque rue de Provence: je suivis la rue du Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fenêtres de Marguerite.
Il y avait de la lumière.
Je sonnai.
Je demandai au portier si mademoiselle Gautier était chez elle.
Il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze heures un quart.
Je regardai ma montre.
J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour venir de la rue de Provence chez Marguerite.
Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et déserte à cette heure.
Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coupé en regardant autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un.
La voiture repartit au pas, les écuries et la remise n'étant pas dans la maison. Au moment où Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui dis:
--Bonsoir!
--Ah! c'est vous? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir qu'elle avait à me trouver là.
--Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui?
--C'est juste; je l'avais oublié.
Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toutes mes espérances de la journée. Cependant, je commençais à m'habituer à ces façons et je ne m'en allai pas, ce que j'eusse évidemment fait autrefois.
Nous entrâmes.
Nanine avait ouvert la porte d'avance.
--Prudence est-elle rentrée? demanda Marguerite.
--Non, madame.
--Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, éteins la lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, réponds que je ne suis pas rentrée et que je ne rentrerai pas.
C'était bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire. Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher; je restai où j'étais.
--Venez, me dit-elle.
Elle ôta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit, puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprès du feu qu'elle faisait faire jusqu'au commencement de l'été, et me dit en jouant avec la chaîne de sa montre:
--Eh bien, que me conterez-vous de neuf?
--Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir.
--Pourquoi?
--Parce que vous paraissez contrariée et que, sans doute, je vous ennuie.
--Vous ne m'ennuyez pas; seulement je suis malade, j'ai souffert toute la journée, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse.
--Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit?
--Oh! vous pouvez rester; si je veux me coucher, je me coucherai bien devant vous.
En ce moment on sonna.
--Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience.
Quelques instants après, on sonna de nouveau.
--Il n'y a donc personne pour ouvrir? Il va falloir que j'ouvre moi-même.
En effet, elle se leva en me disant:
--Attendez ici.
Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entrée.
--J'écoutai.
Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N...
--Comment vous portez-vous ce soir? disait-il.
--Mal, répondit sèchement Marguerite.
--Est-ce que je vous dérange?