Chapter 8
Tandis que Renée, installée luxueusement dans l'appartement de la rue de Rivoli, au milieu de ce Paris nouveau dont elle allait être une des reines, méditait ses futures toilettes et s'essayait à sa vie de grande mondaine, son mari soignait dévotement sa première grande affaire. Il lui achetait d'abord la maison de la rue de la Pépinière, grâce à l'intermédiaire d'un certain Larsonneau, qu'il avait rencontré furetant comme lui dans les bureaux de l'Hôtel de Ville, mais qui avait eu la bêtise de se laisser surprendre un jour qu'il visitait les tiroirs du préfet. Larsonneau s'était établi agent d'affaires, au fond d'une cour noire et humide du bas de la rue Saint-Jacques. Son orgueil, ses convoitises y souffraient cruellement. Il se trouvait au même point que Saccard avant son mariage; il avait, disait-il, inventé, lui aussi, «une machine à pièces de cent sous»; seulement les premières avances lui manquaient pour tirer parti de son invention. Il s'entendit à demi-mot avec son ancien collègue, et il travailla si bien qu'il eut la maison pour cent cinquante mille francs. Renée, au bout de quelques mois, avait déjà de gros besoins d'argent. Le mari n'intervint que pour autoriser sa femme à vendre. Quand le marché fut conclu, elle le pria de placer en son nom cent mille francs qu'elle lui remit en toute confiance, pour le toucher sans doute et lui faire fermer les yeux sur les cinquante mille francs qu'elle gardait en poche. Il sourit d'un air fin; il entrait dans ses calculs qu'elle jetât l'argent par les fenêtres; ces cinquante mille francs, qui allaient disparaître en dentelles et en bijoux, devaient lui rapporter, à lui, le cent pour cent. Il poussa l'honnêteté, tant il était satisfait de sa première affaire, jusqu'à placer réellement les cent mille francs de Renée et à lui remettre les titres de rente. Sa femme ne pouvait les aliéner, il était certain de les retrouver au nid, s'il en avait jamais besoin.
--Ma chère, ce sera pour vos chiffons, dit-il galamment.
Quand il posséda la maison, il eut l'habileté, en un mois, de la faire revendre deux fois à des prête-noms, en grossissant chaque lois le prix d'achat. Le dernier acquéreur ne la paya pas moins de trois cent mille francs. Pendant ce temps, Larsonneau, qui seul paraissait à titre de représentant des propriétaires successifs, travaillait les locataires. Il refusait impitoyablement de renouveler les baux, à moins qu'on ne consentît à des augmentations formidables de loyer. Les locataires, qui avaient vent de l'expropriation prochaine, étaient au désespoir; ils finissaient par accepter l'augmentation, surtout lorsque Larsonneau ajoutait, d'un air conciliant, que cette augmentation serait fictive pendant les cinq premières années. Quant aux locataires qui firent les méchants, ils furent remplacés par des créatures auxquelles on donna le logement pour rien et qui signèrent tout ce qu'on voulut; là, il y eut double bénéfice: le loyer fut augmenté, et l'indemnité réservée au locataire pour son bail dut revenir à Saccard. Mme Sidonie voulut aider son frère, en établissant dans une des boutiques du rez-de-chaussée un dépôt de pianos. Ce fut à cette occasion que Saccard et Larsonneau, pris de fièvre, allèrent un peu loin: ils inventèrent des livres de commerce, ils falsifièrent des écritures, pour établir la vente des pianos sur un chiffre énorme. Pendant plusieurs nuits, ils griffonnèrent ensemble. Ainsi travaillée, la maison tripla de valeur. Grâce au dernier acte de vente, grâce aux augmentations de loyer, aux faux locataires et au commerce de Mme Sidonie, elle pouvait être estimée à cinq cent mille francs devant la commission des indemnités.
Les rouages de l'expropriation, de cette machine puissante qui, pendant quinze ans, a bouleversé Paris, soufflant la fortune et la ruine, sont des plus simples. Dès qu'une voie nouvelle est décrétée, les agents voyers dressent le plan parcellaire et évaluent les propriétés.
D'ordinaire, pour les immeubles, après enquête, ils capitalisent la location totale et peuvent ainsi donner un chiffre approximatif. La commission des indemnités, composée de membres du conseil municipal, fait toujours une offre inférieure à ce chiffre, sachant que les intéressés réclameront davantage, et qu'il y aura concession mutuelle. Quand ils ne peuvent s'entendre, l'affaire est portée devant un jury qui se prononce souverainement sur l'offre de la Ville et la demande du propriétaire ou du locataire exproprié.
Saccard, resté à l'Hôtel de Ville pour le moment décisif, eut un instant l'imprudence de vouloir se faire désigner, lorsque les travaux du boulevard Malesherbes commencèrent, et d'estimer lui-même sa maison. Mais il craignit de paralyser par là son influence sur les membres de la commission des indemnités. Il fit choisir un de ses collègues, un jeune homme doux et souriant, nommé Michelin, et dont la femme, d'une adorable beauté, venait parfois excuser son mari auprès de ses chefs, lorsqu'il s'absentait pour cause d'indisposition. Il était indisposé très souvent. Saccard avait remarqué que la jolie Mme Michelin, qui se glissait si humblement par les portes entrebâillées, était une toute-puissance; Michelin gagnait de l'avancement à chacune de ses maladies, il faisait son chemin en se mettant au lit. Pendant une de ses absences, comme il envoyait sa femme presque tous les matins donner de ses nouvelles à son bureau, Saccard le rencontra deux fois sur les boulevards extérieurs, fumant un cigare, de l'air tendre et ravi qui ne le quittait jamais. Cela lui inspira de la sympathie pour ce bon jeune homme, pour cet heureux ménage si ingénieux et si pratique. Il avait l'admiration de toutes les «machines à pièces de cent sous» habilement exploitées. Quand il eut fait désigner Michelin, il alla voir sa charmante femme, voulut la présenter à Renée, parla devant elle de son frère le député, l'illustre orateur. Mme Michelin comprit.
A partir de ce jour, son mari garda pour son collègue ses sourires les plus recueillis. Celui-ci, qui ne voulait pas mettre le digne garçon dans ses confidences, se contenta de se trouver là, comme par hasard, le jour où il procéda à l'évaluation de l'immeuble de la rue de la Pépinière. Il l'aida. Michelin, la tête la plus nulle et la plus vide qu'on pût imaginer, se conforma aux instructions de sa femme qui lui avait recommandé de contenter M. Saccard en toutes choses. Il ne soupçonna rien, d'ailleurs; il crut que l'agent voyer était pressé de lui faire bâcler sa besogne pour l'emmener au café. Lesbaux, les quittances de loyer, les fameux livres de Mme Sidonie passèrent des mains de son collègue sous ses yeux, sans qu'il eût le temps seulement de vérifier les chiffres, que celui-ci énonçait tout haut. Larsonneau était là, qui traitait son complice en étranger.
--Allez, mettez cinq cent mille francs, finit par dire Saccard. La maison vaut davantage.... Dépêchons, je crois qu'il va y avoir un mouvement du personnel à l'Hôtel de Ville, et je veux vous en parler pour que vous préveniez votre femme.
L'affaire fut ainsi enlevée. Mais il avait encore des craintes. Il redoutait que ce chiffre de cinq cent mille francs ne parût un peu gros à la commission des indemnités, pour une maison qui n'en valait notoirement que deux cent mille. La hausse formidable sur les immeubles n'avait pas encore eu lieu. Une enquête lui aurait fait courir le risque de sérieux désagréments. Il se rappelait cette phrase de son frère: «Pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime»; et il savait Eugène homme à exécuter sa menace. Il s'agissait de rendre aveugles et bienveillants ces messieurs de la commission. Il jeta les yeux sur deux hommes influents dont il s'était fait des amis par la façon dont il les saluait dans les corridors, lorsqu'il les rencontrait. Les trente-six membres du conseil municipal étaient choisis avec soin de la main même de l'empereur, sur la présentation du préfet, parmi les sénateurs, les députés, les avocats, les médecins, les grands industriels qui s'agenouillaient le plus dévotement devant le pouvoir; mais, entre tous, le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche méritaient la bienveillance des Tuileries par leur ferveur.
C'était un adorateur du trône, des quatre planches dorées recouvertes de velours; peu lui importait l'homme qui s'y trouvait assis. Avec son ventre énorme, sa face de boeuf, son allure d'éléphant, il était d'une coquinerie charmante; il se vendait avec majesté et commettait les plus grosses infamies au nom du devoir et de la conscience. Mais cet homme étonnait encore plus par ses vices. Il courait sur lui des histoires qu'on ne pouvait raconter qu'à l'oreille. Ses soixante-dix-huit ans fleurissaient en pleine débauche monstrueuse. A deux reprises, on avait dû étouffer de sales aventures, pour qu'il n'allât pas traîner son habit brodé de sénateur sur les bancs de la cour d'assises.
M. Toutin-Laroche, grand et maigre, ancien inventeur d'un mélange de suif et de stéarine pour la fabrication des bougies, rêvait le Sénat! Il s'était fait l'inséparable du baron Gouraud; il se frottait à lui, avec l'idée vague que cela lui porterait bonheur. Au fond, il était très pratique, et s'il eût trouvé un fauteuil de sénateur à acheter il en aurait âprement débattu le prix. Un empire allait mettre en vue cette nullité avide, ce cerveau étroit qui avait le génie des tripotages industriels. Il vendit le premier son nom à une compagnie véreuse, à une de ces sociétés qui poussèrent comme des champignons empoisonnés sur le fumier des spéculations impériales. On put voir collée aux murs, à cette époque, une affiche portant en grosses lettres noires ces mots: Société générale des ports du Maroc, et dans laquelle le nom de M. Toutin-Laroche, avec son titre de conseiller municipal, s'étalait, en tête de liste des membres du conseil de surveillance, tous plus inconnus les uns que les autres. Ce procédé, dont on a abusé depuis, fit merveille; les actionnaires accoururent, bien que la question des ports du Maroc fût peu claire et que les braves gens qui apportaient leur argent ne pussent expliquer eux-mêmes à quelle oeuvre on allait l'employer. L'affiche parlait superbement d'établir des stations commerciales le long de la Méditerranée. Depuis deux ans, certains journaux célébraient cette opération grandiose, qu'ils déclaraient plus prospère tous les trois mois. Au conseil municipal, M. Toutin-Laroche passait pour un administrateur de premier mérite; il était une des fortes têtes de l'endroit, et sa tyrannie aigre sur ses collègues n'avait d'égale que sa platitude dévote devant le préfet. Il travaillait déjà à la création d'une grande compagnie financière, le Crédit viticole, une caisse de prêt pour les vignerons, dont il parlait avec des réticences, des attitudes graves qui allumaient autour de lui les convoitises des imbéciles.
Saccard gagna la protection de ces deux personnages, en leur rendant des services dont il feignit habilement d'ignorer l'importance. Il mit en rapport sa soeur et le baron, alors compromis dans une histoire des moins propres. Il la conduisit chez lui, sous le prétexte de réclamer son appui en faveur de la chère femme, qui pétitionnait depuis longtemps, afin d'obtenir une fourniture de rideaux pour les Tuileries. Mais il advint, quand l'agent voyer les eut laissés ensemble, que ce fut Mme Sidonie qui promit au baron de traiter avec certaines gens, assez maladroits pour ne pas être honorés de l'amitié qu'un sénateur avait daigné témoigner à leur enfant, une petite fille d'une dizaine d'années. Saccard agit lui-même auprès de M. Toutin-Laroche; il se ménagea une entrevue avec lui dans un corridor et mit la conversation sur le fameux Crédit viticole. Au bout de cinq minutes, le grand administrateur effaré, stupéfait des choses étonnantes qu'il entendait, prit sans façon l'employé à son bras et le retint pendant une heure dans le couloir. Saccard lui souffla des mécanismes financiers prodigieux d'ingéniosité. Quand M. Toutin-Laroche le quitta, il lui serra la main d'une façon expressive, avec un clignement d'yeux franc-maçonnique.
--Vous en serez, murmura-t-il, il faut que vous en soyez.
Il fut supérieur dans toute cette affaire. Il poussa la prudence jusqu'à ne pas rendre le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche complices l'un de l'autre. Il les visita séparément, leur glissa un mot à l'oreille en faveur d'un de ses amis qui allait être exproprié, rue de la Pépinière; il eut bien soin de dire à chacun des deux compères qu'il ne parlerait de cette affaire à aucun autre membre de la commission, que c'était une chose en l'air, mais qu'il comptait sur toute sa bienveillance.
L'agent voyer avait eu raison de craindre et de prendre ses précautions. Quand le dossier relatif à son immeuble arriva devant la commission des indemnités, il se trouva justement qu'un des membres habitait la rue d'Astorg et connaissait la maison. Ce membre se récria sur le chiffre de cinq cent mille francs que, selon lui, on devait réduire de plus de moitié. Aristide avait eu l'impudence de faire demander sept cent mille francs. Ce jour-là, M. Toutin-Laroche, d'ordinaire très désagréable pour ses collègues, était d'une humeur plus massacrante encore que de coutume. Il se fâcha, il prit la défense des propriétaires.
--Nous sommes tous propriétaires, messieurs, criait-il.... L'empereur veut faire de grandes choses, ne lésinons pas sur des misères.... Cette maison doit valoir les cinq cent mille francs; c'est un de nos hommes, un employé de la Ville, qui a fixé ce chiffre.... Vraiment, on dirait que nous vivons dans la forêt de Bondy; vous verrez que nous finirons par nous soupçonner entre nous.
Le baron Gouraud, appesanti sur son siège, regardait du coin de l'oeil, d'un air surpris, M. Toutin-Laroche jetant feu et flamme en faveur du propriétaire de la rue de la Pépinière. Il eut un soupçon. Mais, en somme, comme cette sortie violente le dispensait de prendre la parole, il se mit à hocher doucement la tête, en signe d'approbation absolue. Le membre de la rue d'Astorg résistait, révolté, ne voulant pas plier devant les deux tyrans de la commission dans une question où il était plus compétent que ces messieurs. Ce fut alors que M. Toutin-Laroche, ayant remarqué les signes approbatifs du baron, s'empara vivement du dossier et dit d'une voix sèche:
--C'est bien. Nous éclaircirons vos doutes.... Si vous le permettez, je me charge de l'affaire, et le baron Gouraud fera l'enquête avec moi.
--Oui, oui, dit gravement le baron, rien de louche ne doit entacher nos décisions.
Le dossier avait déjà disparu dans les vastes poches de M. Toutin-Laroche. La commission dut s'incliner. Sur le quai, comme ils sortaient, les deux compères se regardèrent sans rire. Ils se sentaient complices, ce qui redoublait leur aplomb. Deux esprits vulgaires eussent provoqué une explication; eux continuèrent à plaider la cause des propriétaires, comme si on eût pu les entendre encore, et à déplorer l'esprit de méfiance qui se glissait partout. Au moment où ils allaient se quitter:
--Ah! j'oubliais, mon cher collègue, dit le baron avec un sourire, je pars tout à l'heure pour la campagne.
Vous seriez bien aimable d'aller faire sans moi cette petite enquête.... Et surtout ne me vendez pas, ces messieurs se plaignent de ce que je prends trop de vacances.
--Soyez tranquille, répondit M. Toutin-Laroche, je vais de ce pas rue de la Pépinière.
Il rentra tranquillement chez lui, avec une pointe d'admiration pour le baron, qui dénouait si joliment les situations délicates. Il garda le dossier dans sa poche, et, à la séance suivante, il déclara, d'un ton péremptoire, au nom du baron et au sien, qu'entre l'offre de cinq cent mille francs et la demande de sept cent mille francs il fallait prendre un moyen terme et accorder six cent mille francs. Il n'y eut pas la moindre opposition. Le membre de la rue d'Astorg, qui avait réfléchi sans doute, dit avec une grande bonhomie qu'il s'était trompé: il avait cru qu'il s'agissait de la maison voisine.
Ce fut ainsi qu'Aristide Saccard remporta sa première victoire. Il quadrupla sa mise de fonds et gagna deux complices. Une seule chose l'inquiéta; lorsqu'il voulut anéantir les fameux livres de Mme Sidonie, il ne les trouva plus. Il courut chez Larsonneau, qui lui avoua carrément qu'il les avait, en effet, et qu'il les gardait.
L'autre ne se lâcha pas; il sembla dire qu'il n'avait eu de l'inquiétude que pour ce cher ami, beaucoup plus compromis que lui par ces écritures presque entièrement de sa main, mais qu'il était rassuré, du moment où elles se trouvaient en sa possession. Au fond, il eût volontiers étranglé le «cher ami»; il se souvenait d'une pièce fort compromettante, d'un inventaire faux, qu'il avait eu la bêtise de dresser, et qui devait être resté dans l'un des registres. Larsonneau, payé grassement, alla monter un cabinet d'affaires rue de Rivoli, où il eut des bureaux meublés avec le luxe d'un appartement de fille. Saccard, après avoir quitté l'Hôtel de Ville, pouvant mettre en branle un roulement de fonds considérable, se lança dans la spéculation à outrance, tandis que Renée, grisée, folle, emplissait Paris du bruit de ses équipages, de l'éclat de ses diamants, du vertige de sa vie adorable et tapageuse.
Parfois, le mari et la femme, ces deux fièvres chaudes de l'argent et du plaisir, allaient dans les brouillards glacés de l'île Saint-Louis. Il leur semblait qu'ils entraient dans une ville morte.
L'hôtel Béraud, bâti vers le commencement du dix septième siècle, était une de ces constructions carrées, noires et graves, aux étroites et hautes fenêtres, nombreuses au Marais, et qu'on loue à des pensionnats, à des fabricants d'eau de Seltz, à des entrepositaires de vins et d'alcools. Seulement, il était admirablement conservé. Sur la rue Saint-Louis-en-l'Ile, il n'avait que trois étages, des étages de quinze à vingt pieds de hauteur. Le rez-de-chaussée, plus écrasé, était percé de fenêtres garnies d'énormes barres de fer, s'enfonçant lugubrement dans la sombre épaisseur des murs, et d'une porte arrondie, presque aussi haute que large, à marteau de fonte, peinte en gros vert et garnie de clous énormes qui dessinaient des étoiles et des losanges sur les deux vantaux. Cette porte était typique, avec les bornes qui la flanquaient, renversées à demi et largement cerclées de fer. On voyait qu'anciennement on avait ménagé le lit d'un ruisseau, au milieu de la porte, entre les pentes légères du cailloutage du porche; mais M. Béraud s'était décidé à boucher ce ruisseau en faisant bitumer l'entrée; ce fut, d'ailleurs, le seul sacrifice aux architectes modernes qu'il accepta jamais. Les fenêtres des étages étaient garnies de minces rampes de fer forgé, laissant voir leurs croisées colossales à fortes boiseries brunes et à petits carreaux verdâtres. En haut, devant les mansardes, le toit s'interrompait, la gouttière continuait seule son chemin pour conduire les eaux de pluie aux tuyaux de descente. Et ce qui augmentait encore la nudité austère de la façade, c'était l'absence absolue de persiennes et de jalousies, le soleil ne venant en aucune saison sur ces pierres pâles et mélancoliques. Cette façade, avec son air vénérable, sa sévérité bourgeoise, dormait solennellement dans le recueillement du quartier, dans le silence de la rue que les voitures ne troublaient guère.
A l'intérieur de l'hôtel, se trouvait une cour carrée, entourée d'arcades, une réduction de la place Royale, dallée d'énormes pavés, ce qui achevait de donner à cette maison morte l'apparence d'un cloître. En face du porche, une fontaine, une tête de lion à demi effacée, et dont on ne voyait plus que la gueule entrouverte, jetait, par un tube de fer, une eau lourde et monotone, dans une auge verte de mousse, polie sur les bords par l'usure.
Cette eau était glaciale. Des herbes poussaient entre les pavés. L'été, un mince coin de soleil descendait dans la cour, et cette visite rare avait blanchi un angle de la façade, au midi, tandis que les trois autres pans, moroses et noirâtres, étaient marbrés de moisissures. Là, au fond de cette cour fraîche et muette comme un puits, éclairée d'un jour blanc d'hiver, on se serait cru à mille lieues de ce nouveau Paris où flambaient toutes les chaudes jouissances, dans le vacarme des millions.
Les appartements de l'hôtel avaient le calme triste, la solennité froide de la cour. Desservis par un large escalier à rampe de fer, où les pas et la toux des visiteurs sonnaient comme sous une voûte d'église, ils s'étendaient en longues enfilades de vastes et hautes pièces, dans lesquelles se perdaient de vieux meubles, de bois sombre et trapu; et le demi-jour n'était peuplé que par les personnages des tapisseries, dont on apercevait vaguement les grands corps blêmes. Tout le luxe de l'ancienne bourgeoisie parisienne était là, un luxe inusable et cette façade avec son air veiné sans mollesse, des sièges, sa sévérité bourgeoise, des sièges dont le chêne est recouvert à peine d'un peu d'étoffe, des lits aux étoffes rigides, des bahuts à linge où la rudesse des planches compromettrait singulièrement la frêle existence des robes modernes. M. Béraud du Châtel avait choisi son appartement dans la partie la plus noire de l'hôtel, entre la rue et la cour, au premier étage. Il se trouvait là dans un cadre merveilleux de recueillement, de silence et d'ombre. Quand il poussait les portes, traversant la solennité des pièces de son pas lent et grave, on l'eût pris pour un de ces membres des vieux parlements dont on voyait les portraits accrochés aux murs, rentrant chez lui tout songeur, après avoir discuté et refusé de signer un édit du roi.
Mais dans cette maison morte, dans ce cloître, il y avait un nid chaud et vibrant, un trou de soleil et de gaieté, un coin d'adorable enfance, de grand air, de lumière large. Il fallait monter une foule de petits escaliers, filer le long de dix à douze corridors, redescendre, remonter encore, faire un véritable voyage, et l'on arrivait enfin à une vaste chambre, à une sorte de belvédère bâti sur le toit, derrière l'hôtel, au-dessus du quai de Béthune. Elle était en plein midi. La fenêtre s'ouvrait si grande, que le ciel, avec tous ses rayons, tout son air, tout son bleu, semblait y entrer. Perchée comme un pigeonnier, elle avait de longues caisses de fleurs, une immense volière, et pas un meuble. On avait simplement étalé une natte sur le carreau. C'était la «chambre des enfants». Dans tout l'hôtel, on la connaissait, on la désignait sous ce nom. La maison était si froide, la cour si humide, que la tante Élisabeth avait redouté pour Christine et Renée ce souffle frais qui tombait des murs; maintes fois, elle avait grondé les gamines qui couraient sous les arcades et qui prenaient plaisir à tremper leurs petits bras dans l'eau glacée de la fontaine. Alors, l'idée lui était venue de faire disposer pour elles ce grenier perdu, le seul coin où le soleil entrât et se réjouît, solitaire, depuis bientôt deux siècles, au milieu des toiles d'araignée. Elle leur donna une natte, des oiseaux, des fleurs. Les gamines furent enthousiasmées. Pendant les vacances, Renée vivait là, dans le bain jaune de ce bon soleil, qui semblait heureux de la toilette qu'on avait faite à sa retraite et des deux têtes blondes qu'on lui envoyait. La chambre devint un paradis, toute résonnante du chant des oiseaux et du babil des petites. On la leur avait cédée en toute propriété. Elles disaient «notre chambre»; elles étaient chez elles; elles allaient jusqu'à s'y enfermer à clef pour se bien prouver qu'elles en étaient les uniques maîtresses. Quel coin de bonheur! Un massacre de joujoux râlait sur la natte, dans le soleil clair.