Chapter 24
Le préfet guettait un gigot. Il allongea la main, au bon moment, dans une éclaircie d'épaules, et l'emporta tranquillement, après s'être bourré les poches de petits pains. Les entrepreneurs revinrent de leur côté, Mignon avec une bouteille, Charrier avec deux bouteilles de champagne; mais ils n'avaient pu trouver que deux verres; ils dirent que ça ne faisait rien, qu'ils boiraient dans le même. Et ces messieurs soupèrent sur le coin d'une jardinière, au fond de la pièce. Ils ne retirèrent pas même leurs gants, mettant les tranches toutes détachées du gigot dans leur pain, gardant les bouteilles sous leur bras. Et, debout, ils causaient, la bouche peine, écartant leur menton de leur gilet, pour que le jus tombât sur le tapis.
Charrier, ayant fini son vin avant son pain, demanda à un domestique s'il ne pourrait avoir un verre de champagne.
--Il faut attendre, monsieur, répondit avec colère le domestique effaré, perdant la tête, oubliant qu'il n'était pas à l'office. On a déjà bu trois cents bouteilles.
Cependant, on entendait les voix de l'orchestre qui grandissaient, par souffles brusques. On dansait la polka des Baisers, célèbre dans les bals publics, et dont chaque danseur devait marquer le rythme en embrassant sa danseuse. Mme d'Espanet parut à la porte de la salle à manger, rouge, un peu décoiffée, traînant, avec une lassitude charmante, sa grande robe d'argent. On s'écartait à peine, elle était obligée d'insister du coude pour s'ouvrir un passage: Elle fit le tour de la table, hésitante, une moue aux lèvres. Puis elle vint droit à M. Hupel de la Noue, qui avait fini et qui s'essuyait la bouche avec son mouchoir.
--Que vous seriez aimable, monsieur, lui dit-elle avec un adorable sourire, de me trouver une chaise! j'ai fait le tour de la table inutilement....
Le préfet avait une rancune contre la marquise, mais sa galanterie n'hésita pas; il s'empressa, trouva la chaise, installa Mme d'Espanet, et resta derrière son dos à la servir. Elle ne voulut que quelques crevettes avec un peu de beurre, et deux doigts de champagne. Elle mangeait avec des mines délicates, au milieu de la gloutonnerie des hommes. La table et les chaises étaient exclusivement réservées aux dames. Mais on faisait toujours une exception en faveur du baron Gouraud. Il était là, carrément assis, devant un morceau de pâté, dont ses mâchoires broyaient la croûte avec lenteur. La marquise reconquit le préfet en lui disant qu'elle n'oublierait jamais ses émotions d'artiste, dans Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho. Elle lui expliqua même pourquoi on ne l'avait pas attendu, d'une façon qui le consola complètement: ces dames, en apprenant que le ministre était là, avaient pensé qu'il serait peu convenable de prolonger l'entracte. Elle finit par le prier d'aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M. Simpson, un homme brutal, disait-elle, et qui lui déplaisait. Et, quand Suzanne fut là, elle ne regarda plus M. Hupel de la Noue.
Saccard, suivi de MM. Toutin-Laroche, de Mareuil, Haffner, avait pris possession d'un dressoir. Comme la table était pleine, et que M. de Saffré passait avec Mme Michelin au bras, il les retint, voulut que la jolie brune partageât avec eux. Elle croqua des pâtisseries, souriante, levant ses yeux clairs sur les cinq hommes qui l'entouraient. Ils se penchaient vers elle, touchaient ses voiles d'aimée brodés de fil d'or, l'acculaient contre le dressoir, où elle finit par s'adosser, prenant des petits fours de toutes les mains, très douce et très caressante, avec la docilité amoureuse d'une esclave au milieu de ses seigneurs. M. Michelin achevait tout seul, à l'autre bout de la pièce, une terrine de foie gras dont il avait réussi à s'emparer.
Cependant, Mme Sidonie, qui rôdait dans le bal depuis les premiers coups d'archet, entra dans la salle à manger, et appela Saccard du coin de l'oeil.
--Elle ne danse pas, lui dit-elle à voix basse. Elle paraît inquiète. Je crois qu'elle médite quelque coup de tête.... Mais je n'ai pu encore découvrir le damoiseau....
Je vais manger quelque chose et me remettre à l'affût.
Et elle mangea debout, comme un homme, une aile de volaille qu'elle se fit donner par M. Michelin, qui avait fini sa terrine. Elle se versa du malaga dans une grande coupe à champagne; puis, après s'être essuyé les lèvres du bout des doigts, elle retourna dans le salon. La traîne de sa robe de magicienne semblait avoir déjà ramassé toute la poussière des tapis.
Le bal languissait, l'orchestre avait des essoufflements, lorsqu'un murmure courut: «Le cotillon! le cotillon!» qui ranima les danseurs et les cuivres. Il vint des couples de tous les massifs de la serre; le grand salon s'emplit, comme pour le premier quadrille; et, dans la cohue réveillée, on discutait. C'était la dernière flamme du bal. Les hommes qui ne dansaient pas regardaient, du fond des embrasures, avec des bienveillances molles, le groupe bavard grandissant au milieu de la pièce; tandis que les soupeurs du buffet, sans lâcher leur pain, allongeaient la tête, pour voir.
--M. de Mussy ne veut pas, disait une dame. Il jure qu'il ne le conduit plus.... Voyons, une fois encore, monsieur de Mussy, rien qu'une petite fois. Faites cela pour nous.
Mais le jeune attaché d'ambassade restait gourmé! dans son col cassé. C'était vraiment impossible, il avait juré. Il y eut un désappointement. Maxime refusa aussi, disant qu'il ne le pourrait, qu'il était brisé. M. Hupel de la Noue n'osa s'offrir; il ne descendait que jusqu'à la poésie. Une dame ayant parlé de M. Simpson, on la fit taire; M. Simpson était le plus étrange conducteur de cotillon qu'on pût voir; il se livrait à des imaginations fantasques et malicieuses; dans un salon où l'on avait eu l'imprudence de le choisir, on racontait qu'il avait forcé les dames à sauter par-dessus des chaises, et qu'une de ses figures favorites était de faire marcher tout le monde à quatre pattes autour de la pièce.
--Est-ce que M. de Saffré est parti? demanda une voix d'enfant.
Il partait, il faisait ses adieux à la belle Mme Saccard, avec laquelle il était au mieux, depuis qu'elle ne voulait pas de lui. Ce sceptique aimable avait l'admiration des caprices des autres. On le ramena triomphalement du vestibule. Il se défendait, il disait avec un sourire qu'on le compromettait, qu'il était un homme sérieux. Puis, devant toutes les mains blanches qui se tendaient vers lui:
--Allons, dit-il, prenez vos places.... Mais je vous préviens que je suis classique. Je n'ai pas deux liards d'imagination.
Les couples s'assirent autour du salon, sur tous les sièges qu'on put réunir; des jeunes gens allèrent chercher jusqu'aux chaises de fonte de la serre. C'était un cotillon monstre. M. de Saffré, qui avait l'air recueilli d'un prêtre officiant, choisit pour dame la comtesse Vanska, dont le costume de Corail le préoccupait. Quand tout le monde fut en place, il jeta un long regard sur cette file circulaire de jupes flanquées chacune d'un habit noir. Et il fit signe à l'orchestre, dont les cuivres sonnèrent. Des têtes se penchaient le long du cordon souriant des visages.
Renée avait refusé de prendre part au cotillon. Elle était d'une gaieté nerveuse, depuis le commencement du bal, dansant à peine, se mêlant aux groupes, ne pouvant rester en place. Ses amies la trouvaient singulière. Elle avait parlé, dans la soirée, de faire un voyage en ballon avec un célèbre aéronaute dont tout Paris s'occupait.
Quand le cotillon commença, elle fut ennuyée de ne plus marcher à l'aise, elle se tint à la porte du vestibule, donnant des poignées de main aux hommes qui se retiraient, causant avec les intimes de son mari. Le baron Gouraud, qu'un laquais emportait dans sa pelisse de fourrure, trouva un dernier éloge sur son costume d'otaïtienne.
Cependant M. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.
--Maxime compte sur vous, dit ce dernier.
--Parfaitement, dit le nouveau sénateur.
Et, se tournant vers Renée:
--Madame, je ne vous ai pas complimentée.... Voilà donc ce cher enfant casé!
Et, comme elle avait un sourire étonné:
--Ma femme ne sait pas encore, reprit Saccard....
Nous avons arrêté ce soir le mariage de Mlle de Mareuil et de Maxime.
Elle continua de sourire, s'inclinant devant M. Toutin-Laroche, qui partait en disant:
--Vous signez le contrat dimanche, n'est-ce pas? Je vais à Nevers pour une affaire de mines, mais je serai de retour.
Elle resta un instant seule au milieu du vestibule. Elle ne souriait plus; et, à mesure qu'elle descendait dans ce qu'elle venait d'apprendre, elle était prise d'un grand frisson. Elle regarda les tentures de velours rouge, les plantes rares, les pots de majolique, d'un regard fixe.
Puis elle dit tout haut:
--Il faut que je lui parle.
Et elle revint dans le salon. Mais elle dut rester à l'entrée. Une figure du cotillon obstruait le passage. L'orchestre jouait en sourdine une phrase de valse. Les dames, se tenant par la main, formaient un rond, un de ces ronds de petites filles chantant _Giroflé girofla_; et elles tournaient le plus vite possible, tirant sur leurs bras, riant, glissant. Au milieu, un cavalier--c'était le malicieux M. Simpson avait à la main une longue écharpe rose; il l'élevait, avec le geste d'un pêcheur qui va jeter un coup d'épervier; mais il ne se pressait pas, il trouvait drôle, sans doute, de laisser tourner ces dames, de les fatiguer. Elles soufflaient, elles demandaient grâce. Alors il lança l'écharpe, et il la lança avec tant d'adresse, qu'elle alla s'enrouler autour des épaules de Mme d'Espanet et de Mme Haffner, tournant côte à côte.
C'était une plaisanterie de l'Américain. Il voulut ensuite valser avec les deux dames à la fois, et il les avait déjà prises à la taille toutes deux, l'une de son bras gauche, l'autre de son bras droit, lorsque M. de Saffré dit, de sa voix sévère de roi du cotillon:
--On ne danse pas avec deux dames.
Mais M. Simpson ne voulait pas lâcher les deux tailles. Adeline et Suzanne se renversaient dans ses bras avec des rires. On jugeait le coup, les dames se fâchaient, le tapage se prolongeait, et les habits noirs, dans les embrasures des fenêtres, se demandaient comment Saffré allait sortir à sa gloire de ce cas délicat. Il parut, en effet, perplexe un moment, cherchant par quel raffinement de grâce il mettrait les rieurs de son côté.
Puis il eut un sourire, il prit Mme d'Espanet et Mme Haffner, chacune d'une main, leur posa une question à l'oreille, reçut leur réponse, et s'adressant ensuite à M. Simpson:
--Cueillez-vous la verveine ou cueillez-vous la pervenche?
M. Simpson, un peu sot, dit qu'il cueillait la verveine.
Alors M. de Saffré lui donna la marquise, en disant:
--Voici la verveine.
On applaudit discrètement. Cela frit trouvé très joli.
M. de Saffré était un conducteur de cotillon «qui ne restait jamais à court»; telle fut l'expression de ces dames. Pendant ce temps, l'orchestre avait repris de toutes ses voix la phrase de valse, et M. Simpson, après avoir fait le tour du salon en valsant avec Mme d'Espanet, la reconduisait à sa place.
Renée put passer. Elle s'était mordu les lèvres au sang, devant toutes «ces bêtises». Elle trouvait ces femmes et ces hommes stupides de lancer des écharpes et de prendre des noms de fleurs. Ses oreilles bourdonnaient, une furie d'impatience lui donnait des envies de se jeter la tête en avant et de s'ouvrir un chemin. Elle traversa le salon d'un pas rapide, heurtant les couples attardés qui regagnaient leurs sièges. Elle alla droit à la serre. Elle n'avait vu ni Louise ni Maxime parmi les danseurs, elle se disait qu'ils devaient être là, dans quelque trou de feuillages, réunis par cet instinct des drôleries et des polissonneries qui leur faisait chercher les petits coins, dès qu'ils se trouvaient ensemble quelque part. Mais elle visita inutilement le demi-jour de la serre.
Elle n'aperçut, au fond d'un berceau, qu'un grand jeune homme qui baisait dévotement les mains de la petite Mme Daste, en murmurant:
--Mme de Lauwerens me l'avait bien dit: vous êtes un ange!
Cette déclaration, chez elle, dans sa serre, la choqua.
Vraiment Mme de Lauwerens aurait dû porter son commerce ailleurs! Et Renée se serait soulagée à chasser de ses appartements tout ce monde qui criait si fort. Debout devant le bassin, elle regardait l'eau, elle se demandait où Louise et Maxime avaient pu se cacher. L'orchestre jouait toujours cette valse dont le bercement ralenti lui tournait le coeur. C'était insupportable, on ne pouvait plus réfléchir chez soi. Elle ne savait plus. Elle oubliait que les jeunes gens n'étaient pas encore mariés, et elle se disait que c'était bien simple, qu'ils étaient allés se coucher. Puis elle songea à la salle à manger, elle remonta vivement l'escalier de la serre. Mais, à la porte du grand salon, elle fut arrêtée une seconde fois par une figure du cotillon.
--Ce sont les «Points noirs», mesdames, disait galamment M. de Saffré. Ceci est de mon invention, et je vous en donne la primeur.
On riait beaucoup. Les hommes expliquaient l'allusion aux jeunes femmes. L'empereur venait de prononcer un discours qui constatait, à l'horizon politique, la présence de «certains points noirs». Ces points noirs, on ne savait pourquoi, avaient fait fortune. L'esprit de Paris s'était emparé de cette expression, au point que, depuis huit jours, on accommodait tout aux points noirs.
M. de Saffré plaça les cavaliers à l'un des bouts du salon, en leur faisant tourner le dos aux dames, laissées à l'autre bout. Puis il leur commanda de relever leurs habits, de façon à s'en cacher le derrière de la tête. Cette opération s'accomplit au milieu d'une gaieté folle. Bossus, les épaules serrées, avec les pans des habits qui ne leur tombaient plus qu'à la taille, les cavaliers étaient vraiment affreux.
--Ne riez pas, mesdames, criait M. de Saffré avec un sérieux des plus comiques, ou je vous fais mettre vos dentelles sur la tête.
La gaieté redoubla. Et il usa énergiquement de sa souveraineté vis-à-vis de quelques-uns de ces messieurs qui ne voulaient pas cacher leur nuque.
--Vous êtes les «points noir», disait-il; masquez vos têtes, ne montrez que le dos, il faut que ces dames ne voient plus que du noir.... Maintenant, marchez, mêlez-vous les uns aux autres, pour qu'on ne vous reconnaisse pas.
L'hilarité était à son comble. Les «points noirs» allaient et venaient, sur leurs jambes grêles, avec des balancements de corbeaux sans tête. On vit la chemise d'un monsieur, avec un coin de la bretelle. Alors ces dames demandèrent grâce, elles étouffaient, et M. de Saffré voulut bien leur ordonner d'aller chercher les «points noirs». Elles partirent, comme un vol de jeunes perdrix, avec un grand bruit de jupes. Puis, au bout de sa course, chacune saisit le cavalier qui lui tomba sous la main. Ce fut un tohu-bohu inexprimable. Et, à la file, les couples improvisés se dégageaient, faisaient le tour du salon en valsant, dans le chant plus haut de l'orchestre.
Renée s'était appuyée au mur. Elle regardait, pâle, les lèvres serrées. Un vieux monsieur vint lui demander galamment pourquoi elle ne dansait pas. Elle dut sourire, répondre quelque chose. Elle s'échappa, elle entra dans la salle à manger. La pièce était vide. Au milieu des dressoirs pillés, des bouteilles et des assiettes qui traînaient, Maxime et Louise soupaient tranquillement, à un bout de la table, côte à côte, sur une serviette qu'ils avaient étalée. Ils paraissaient à l'aise, ils riaient, dans ce désordre, ces verres sales, ces plats tachés de graisse, ces débris encore tièdes de la gloutonnerie des soupeurs en gants blancs. Ils s'étaient contentés d'épousseter les miettes autour d'eux. Baptiste se promenait gravement le long de la table, sans un regard pour cette pièce, qu'une bande de loups semblait avoir traversée; il attendait que les domestiques vinssent remettre un peu d'ordre sur les dressoirs.
Maxime avait encore pu réunir un souper très confortable. Louise adorait les nougats aux pistaches, dont une assiette pleine était restée sur le haut du buffet. Ils avaient devant eux trois bouteilles de champagne entamées.
--Papa est peut-être parti, dit la jeune fille.
--Tant mieux! répondit Maxime, je vous reconduirai.
Et, comme elle riait:
--Vous savez que, décidément, on veut que je vous épouse. Ce n'est plus une farce, c'est sérieux.... Qu'est ce que nous ferons donc, quand nous allons être mariés?
--Nous ferons ce que font les autres, donc!
Cette drôlerie lui avait échappé un peu vite; elle reprit vivement, comme pour la retirer:
--Nous irons en Italie. Ça me fera du bien à la poitrine.... Je suis très malade.... Ah! mon pauvre Maxime, la drôle de femme que vous allez avoir! Je ne suis pas plus grosse que deux sous de beurre.
Elle souriait, avec une pointe de tristesse, dans son costume de page. Une toux sèche fit monter des lueurs rouges à ses joues.
--C'est le nougat, dit-elle. A la maison, on me défend d'en manger.... Passez-moi l'assiette, je vais fourrer le reste dans ma poche.
Et elle vidait l'assiette, quand Renée entra. Elle vint droit à Maxime, en faisant des efforts inouïs pour ne pas jurer, pour ne pas battre cette bossue qu'elle trouvait là, attablée avec son amant.
--Je veux te parler, bégaya-t-elle d'une voix sourde.
Il hésitait, pris de peur, redoutant un tête-à-tête.
--A toi seul, tout de suite, répétait Renée.
--Allez donc, Maxime, dit Louise avec son regard indéfinissable. Vous tâcherez, en même temps, de retrouver mon père. Je l'égare à chaque soirée.
Il se leva, il essaya d'arrêter la jeune femme au milieu de la salle à manger, en lui demandant ce qu'elle avait de si pressé à lui dire. Mais elle reprit entre ses dents:
--Suis-moi, ou je dis tout devant le monde!
Il devint très pâle, il la suivit avec une obéissance d'animal battu. Elle crut que Baptiste la regardait; mais à cette heure, elle se souciait bien des regards clairs de ce valet! A la porte, le cotillon la retint une troisième fois.
--Attends, murmura-t-elle. Ces imbéciles n'en finiront pas.
Et elle lui prit la main pour qu'il n'essayât pas de s'échapper.
M. de Saffré plaçait le duc de Rozan, le dos contre le mur, dans un angle du salon, à côté de la porte de la salle à manger. Il mit une dame devant lui, puis un cavalier dos à dos avec la dame, puis une autre dame devant le cavalier, et cela à la file, couple par couple, en long serpent. Comme des danseuses causaient, s'attardaient:
--Voyons, mesdames, cria-t-il, en place pour les «Colonnes».
Elles vinrent, les «colonnes» furent formées. L'indécence qu'il y avait à se trouver ainsi prise, serrée entre deux hommes, appuyée contre le dos de l'un, ayant devant soi la poitrine de l'autre, égayait beaucoup les dames. Les pointes des seins touchaient les parements des habits, les jambes des cavaliers disparaissaient dans les jupes des danseuses, et, quand une gaieté brusque faisait pencher une tête, les moustaches d'en face étaient obligées de s'écarter, pour ne pas pousser les choses jusqu'au baiser. Un farceur, à un moment, dut donner une légère poussée; la file se raccourcit, les habits entrèrent plus profondément dans les jupes; il y eut de petits cris, et des rires, des rires qui n'en finissaient plus. On entendit la baronne de Meinhold dire: «Mais, monsieur, vous m'étouffez; ne me serrez pas si fort!» ce qui parut si drôle, ce qui donna à toute la file un accès d'hilarité si fou, que les «colonnes», ébranlées, chancelaient, s'entrechoquaient, s'appuyaient les unes sur les autres, pour ne pas tomber. M. de Saffré, les, mains levées, prêt à frapper, attendait. Puis il frappa. A ce signal, tout d'un coup, chacun se retourna. Les couples qui étaient face à face, se prirent à la taille, et la file égrena dans le salon son chapelet de valseurs. Il n'y eut que le pauvre duc de Rozan qui, en se tournant, se trouva le nez contre le mur.
On se moqua de lui.
--Viens, dit Renée à Maxime.
L'orchestre jouait toujours la valse. Cette musique molle, dont le rythme monotone s'affadissait à la longue, redoublait l'exaspération de la jeune femme. Elle gagna le petit salon, tenant Maxime par la main; et le poussant dans l'escalier qui allait au cabinet de toilette:
--Monte, lui ordonna-t-elle.
Elle le suivit. A ce moment, Mme Sidonie, qui avait rôdé toute la soirée autour de sa belle-soeur, étonnée de ses promenades continuelles à travers les pièces, arrivait justement sur le perron de la serre. Elle vit les jambes d'un homme s'enfoncer au milieu des ténèbres du petit escalier. Un sourire pâle éclaira son visage de cire, et, retroussant sa jupe de magicienne pour aller plus vite, elle chercha son frère, bouleversant une figure du cotillon, s'adressant aux domestiques qu'elle rencontrait.
Elle trouva enfin Saccard avec M. de Mareuil, dans une pièce contiguë à la salle à manger, et que l'on avait transformée provisoirement en fumoir. Les deux pères parlaient de dot, de contrat. Mais, quand sa soeur lui eut dit un mot à l'oreille, Saccard se leva, s'excusa, disparut.
En haut, le cabinet de toilette était en plein désordre.
Sur les sièges traînaient le costume de la nymphe Écho, le maillot déchiré, des bouts de dentelle froissés, des linges jetés en paquet, tout ce que la hâte d'une femme attendue laisse derrière elle. Les petits outils d'ivoire et d'argent gisaient un peu partout; il y avait des brosses, des limes tombées sur le tapis; et les serviettes encore humides, les savons oubliés sur le marbre, les flacons laissés débouchés mettaient, dans la tente couleur de chair, une odeur forte, pénétrante. La jeune femme, pour enlever le blanc de ses bras et de ses épaules, s'était trempée dans la baignoire de marbre rose, après les tableaux vivants. Des plaques irisées s'arrondissaient sur la nappe d'eau refroidie.
Maxime marcha sur un corset, faillit tomber, essaya de rire. Mais il grelottait devant le visage dur de Renée.
Elle s'approcha de lui, le poussant, disant à voix basse:
--Alors tu vas épouser la bossue?
--Mais pas le moins du monde, murmura-t-il. Qui t'a dit cela?
--Eh! ne mens pas, c'est inutile....
Il eut une révolte. Elle l'inquiétait, il voulait en finir avec elle..
--Eh bien, oui, je l'épouse. Après?... Est-ce que je ne suis pas le maître?
Elle vint à lui, la tête un peu baissée, avec un rire mauvais, et, lui prenant les poignets:
--Le maître! toi, le maître!... Tu sais bien que non.
C'est moi qui suis le maître. Je te casserais les bras, si j'étais méchante; tu n'as pas plus de force qu'une fille.
Et, comme il se débattait, elle lui tordit les bras, de toute la violence nerveuse que lui donnait la colère. Il poussa un faible cri. Alors elle le lâcha, en reprenant:
--Ne nous battons pas, vois-tu; je serais la plus forte.
Il resta blême, avec la honte de cette douleur qu'il sentait à ses poignets. Il la regardait aller et venir dans le cabinet. Elle repoussait les meubles, réfléchissant, arrêtant le plan qui tournait dans sa tête, depuis que son mari lui avait appris le mariage.
--Je vais t'enfermer ici, dit-elle enfin; et, quand il fera jour, nous partirons pour Le Havre.
Il blêmit encore d'inquiétude et de stupeur.
--Mais c'est une folie! s'écria-t-il. Nous ne pouvons pas nous en aller ensemble. Tu perds la tête....
--C'est possible. En tout cas, c'est toi et ton père qui me l'avez fait perdre.... J'ai besoin de toi et je te prends. Tant pis pour les imbéciles!
Des lueurs rouges luisaient dans ses yeux. Elle continua, s'approchant de nouveau de Maxime, lui brûlant le visage de son haleine:
--Qu'est-ce que je deviendrais donc, si tu épousais la bossue! Vous vous moqueriez de moi, je serais peut-être forcée de reprendre ce grand dadais de Mussy, qui ne me réchaufferait pas même les pieds.... Quand on a fait ce que nous avons fait, on reste ensemble. D'ailleurs, c'est bien clair, je m'ennuie lorsque tu n'es pas là et, comme je m'en vais, je t'emmène.... Tu peux dire à Céleste ce que tu veux qu'elle aille chercher chez toi.
Le malheureux tendit les mains, supplia: