La Curée

Chapter 23

Chapter 233,826 wordsPublic domain

Les rideaux s'ouvraient, le piano jouait plus fort. Ce fut un éblouissement. Le rayon électrique tombait sur une splendeur flambante, dans laquelle les spectateurs ne virent d'abord qu'un brasier, où des lingots d'or et des pierres précieuses semblaient se fondre. Une nouvelle grotte se creusait; mais celle-là n'était pas le frais réduit de Vénus, baigné par le flot mourant sur un sable fin semé de perles; elle devait se trouver au centre de la terre, dans une couche ardente et profonde, fissure de l'enfer antique, crevasse d'une mine de métaux en fusion habitée par Plutus. La soie imitant le roc montrait de larges filons métalliques, des coulées qui étaient comme les veines du vieux monde, charriant les richesses incalculables et la vie éternelle du sol. A terre, par un anachronisme hardi de M. Hupel de la Noue, il y avait un écroulement de pièces de vingt francs; des louis étalés, des louis entassés, un pullulement de louis qui montaient.

Au sommet de ce tas d'or, Mme de Guende, en Plutus, était assise, Plutus femme, Plutus montrant sa gorge, dans les grandes lames de sa robe, prises à tous les métaux. Autour du dieu se groupaient, debout, à demi couchées, unies en grappes, ou fleurissant à l'écart, les efflorescences féeriques de cette grotte, où les califes des Mille et une Nuits avaient vidé leur trésor:

Mme Haffner en Or, avec une jupe roide et resplendissante d'évêque; Mme d'Espanet en Argent, luisante comme un clair de lune; Mme de Lauwerens, d'un bleu ardent, en Saphir, ayant à son côté la petite Mme Daste, une Turquoise souriante, qui bleuissait tendrement; puis s'égrenaient l'Émeraude, Mme de Meinhold, et la Topaze, Mme Teissière; et, plus bas, la comtesse Vanska donnait son ardeur sombre au Corail, allongée, les bras levés, chargés de pendeloques rouges, pareille à un polype monstrueux et adorable, qui montrait des chairs de femme dans des nacres roses et entrebâillées de coquillages. Ces dames avaient des colliers, des bracelets, des parures complètes, faites chacune de la pierre précieuse que le personnage représentait. On remarqua beaucoup les bijoux originaux de Mmes d'Espanet et Haffner, composés uniquement de petites pièces d'or et de petites pièces d'argent neuves. Puis, au premier plan, le drame restait le même: la nymphe Écho tentait le beau Narcisse, qui refusait encore du geste. Et les yeux des spectateurs s'accoutumaient avec ravissement à ce trou béant ouvert sur les entrailles enflammées du globe, à ce tas d'or sur lequel se vautrait la richesse d'un monde.

Ce second tableau eut encore plus de succès que le premier. L'idée en parut particulièrement ingénieuse. La hardiesse des pièces de vingt francs, ce ruissellement de coffre-fort moderne tombé dans un coin de la mythologie grecque, enchanta l'imagination des dames et des financiers qui étaient là. Les mots: «Que de pièces! que d'argent!» couraient, avec des sourires, de longs frémissements d'aise; et sûrement chacune de ces dames, chacun de ces messieurs faisait le rêve d'avoir tout ça à lui, dans une cave.

--L'Angleterre a payé, ce sont vos milliards, murmura malicieusement Louise à l'oreille de Mme Sidonie.

Et Mme Michelin, la bouche un peu ouverte par un désir ravi, écartait son voile d'aimée, caressait l'or d'un regard luisant, tandis que le groupe des hommes graves se pâmait. M. Toutin-Laroche, tout épanoui, murmura quelques mots à l'oreille du baron, dont la face se marbrait de taches jaunes. Mais les Mignon et Charrier, moins discrets, dirent avec une naïveté brutale:

--Sacrebleu! il y aurait là de quoi démolir Paris et le rebâtir.

Le mot parut profond à Saccard, qui commençait à croire que les Mignon et Charrier se moquaient du monde en faisant les imbéciles. Quand les rideaux se refermèrent, et que le piano termina la marche triomphale par un grand bruit de notes jetées les unes sur les autres, comme de dernières pelletées d'écus, les applaudissements éclatèrent, plus vifs, plus prolongés.

Cependant, au milieu du tableau, le ministre, accompagné de son secrétaire, M. de Saffré, avait paru à la porte du salon. Saccard, qui guettait impatiemment son frère, voulut se précipiter à sa rencontre. Mais celui-ci, d'un geste, le pria de ne pas bouger. Et il vint doucement jusqu'au groupe des hommes graves. Quand les rideaux se furent refermés et qu'on l'eut aperçu, un long chuchotement courut le salon, les têtes se retournèrent: le ministre balançait le succès des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho.

--Vous êtes un poète, monsieur le préfet, dit-il en souriant à M. Hupel de la Noue. Vous avez publié autrefois un volume de vers, Les Volubilis, je crois?... Je vois que les soucis de l'administration n'ont pas tari votre imagination.

Le préfet sentit, dans ce compliment, la pointe d'une épigramme. La présence brusque de son chef le décontenança d'autant plus qu'en s'examinant d'un coup d'oeil pour voir si sa tenue était correcte, il aperçut, sur la manche de son habit, la petite main blanche, qu'il n'osa pas essuyer. Il s'inclina, balbutia.

--Vraiment, continua le ministre, en s'adressant à M. Toutin-Laroche, au baron Gouraud, aux personnages qui se trouvaient là, tout cet or était un merveilleux spectacle.... Nous ferions de grandes choses, si M. Hupel de la Noue battait monnaie pour nous.

C'était, en langue ministérielle, le même mot que celui des Mignon et Charrier. Alors M. Toutin-Laroche et les autres firent leur cour, jouèrent sur la dernière phrase du ministre: l'Empire avait déjà fait des merveilles; ce n'était pas l'or qui manquait, grâce à la haute expérience du pouvoir; jamais la France n'avait eu une situation aussi belle devant l'Europe; et ces messieurs finirent par devenir si plats que le ministre changea lui-même la conversation.

Il les écoutait, la tête haute, les coins de la bouche un peu relevés, ce qui donnait à sa grosse face blanche, soigneusement rasée, un air de doute et de dédain souriant.

Saccard, qui voulait amener l'annonce du mariage de Maxime et de Louise, manoeuvrait pour trouver une transition habile. Il affectait une grande familiarité, et son frère faisait le bonhomme, consentait à lui rendre le service de paraître l'aimer beaucoup. Il était réellement supérieur, avec son regard clair, son visible mépris des coquineries mesquines, ses larges épaules qui, d'un haussement, auraient culbuté tout ce monde-là. Quand il fut enfin question du mariage, il se montra charmant, il laissa entendre qu'il tenait prêt son cadeau de noces; il voulait parler de la nomination de Maxime comme auditeur au Conseil d'État. Il alla jusqu'à répéter deux fois à son frère, d'un ton tout à fait bon garçon:

--Dis bien à ton fils que je veux être son témoin.

M. de Mareuil rougissait d'aise. On complimenta Saccard. M. Toutin-Laroche s'offrit comme second témoin.

Puis, brusquement, on arriva à parler du divorce. Un membre de l'opposition venait d'avoir «le triste courage», disait M. Haffner, de défendre cette honte sociale.

Et tous se récrièrent. Leur pudeur trouva des mots profonds. M. Michelin souriait délicatement au ministre, pendant que les Mignon et Charrier remarquaient avec étonnement que le collet de son habit était usé.

Pendant ce temps, M. Hupel de la Noue restait embarrassé, s'appuyant au fauteuil du baron Gouraud, qui s'était contenté d'échanger avec le ministre une poignée de main silencieuse. Le poète n'osait quitter la place. Un sentiment indéfinissable, la crainte de paraître ridicule, la peur de perdre les bonnes grâces de son chef le retenaient, malgré l'envie furieuse qu'il avait d'aller placer ces dames sur l'estrade, pour le dernier tableau. Il attendait qu'un mot heureux lui vînt et le fît rentrer en faveur.

Mais il ne trouvait rien. Il se sentait de plus en plus gêné, lorsqu'il aperçut M. de Saffré; il lui prit le bras, s'accrocha à lui comme à une planche de salut. Le jeune homme entrait, c'était une victime toute fraîche.

--Vous ne connaissez pas le mot de la marquise? lui demanda le préfet.

Mais il était si troublé, qu'il ne savait plus présenter la chose d'une façon piquante. Il pataugeait.

--Je lui ai dit: «Vous avez un charmant costume», et elle m'a répondu....

--«J'en ai un bien plus joli dessous», ajouta tranquillement M. de Saffré. C'est vieux, mon cher, très vieux.

M. Hupel de la Noue le regarda, consterné. Le mot était vieux, et lui qui allait approfondir encore son commentaire sur la naïveté de ce cri du coeur!

--Vieux, vieux comme le monde, répétait le secrétaire, Mme d'Espanet l'a déjà dit deux fois aux Tuileries.

Ce fut le dernier coup. Le préfet se moqua alors du ministre, du salon entier. Il se dirigeait vers l'estrade, lorsque le piano préluda, d'une voix attristée, avec des tremblements de notes qui pleuraient; puis la plainte s'élargit, traîna longuement, et les rideaux s'ouvrirent.

M. Hupel de la Noue, qui avait déjà disparu à moitié, rentra dans le salon, en entendant le léger grincement des anneaux. Il était pâle, exaspéré; il faisait un violent effort sur lui-même pour ne pas apostropher ces dames.

Elles s'étaient placées toutes seules! Ce devait être cette petite d'Espanet qui avait monté le complot de hâter les changements de costume, et de se passer de lui. Ça n'était pas ça, ça ne valait rien!

Il revint, mâchant de sourdes paroles. Il regardait sur l'estrade, avec des haussements d'épaules, murmurant:

--La nymphe Écho est trop au bord.... Et cette jambe du beau Narcisse, pas de noblesse, pas de noblesse du tout....

Les Mignon et Charrier, qui s'étaient approchés pour entendre «l'explication», se hasardèrent à lui demander «ce que le jeune homme et la jeune fille faisaient, couchés par terre». Mais il ne répondit pas, il refusait d'expliquer davantage son poème; et comme les entrepreneurs insistaient:

--Eh! ça ne me regarde plus, du moment que ces dames se placent sans moi!

Le piano sanglotait mollement. Sur l'estrade, une clairière, où le rayon électrique mettait une nappe de soleil, ouvrait un horizon de feuilles. C'était une clairière idéale, avec des arbres bleus, de grandes fleurs jaunes et rouges, qui montaient aussi haut que les chênes. Là, sur une butte de gazon, Vénus et Plutus se tenaient côte à côte, entourés de nymphes accourues des taillis voisins pour leur faire escorte. Il y avait les filles des arbres, les filles des sources, les filles des monts, toutes les divinités rieuses et nues de la forêt. Et le dieu et la déesse triomphaient, punissaient les froideurs de l'orgueilleux qui les avait méprisés, tandis que le groupe des nymphes regardaient curieusement, avec un effroi sacré, la vengeance de l'Olympe, au premier plan. Le drame s'y dénouait. Le beau Narcisse, couché sur le bord d'un ruisseau, qui descendait du lointain de la scène, se regardait dans le clair miroir; et l'on avait poussé la vérité jusqu'à mettre une lame de vraie glace au fond du ruisseau. Mais ce n'était déjà plus le jeune homme libre, le rôdeur de forêts; la mort le surprenait au milieu de l'admiration ravie de son image, la mort l'alanguissait, et Vénus, de son doigt tendu, comme une fée d'apothéose, lui jetait le sort fatal. Il devenait fleur. Ses membres verdissaient, s'allongeaient, dans son costume collant de satin vert; la tige flexible, les jambes légèrement recourbées, allaient s'enfoncer en terre, prendre racine, pendant que le buste, orné de larges pans de satin blanc, s'épanouissait en une corolle merveilleuse. La chevelure blonde de Maxime complétait l'illusion, mettait, avec ses longues frisures, des pistils jaunes au milieu de la blancheur des pétales.

Et la grande fleur naissante, humaine encore, penchait la tête vers la source, les yeux noyés, le visage souriant d'une extase voluptueuse, comme si le beau Narcisse eût enfin contenté dans la mort les désirs qu'il s'était inspirés à lui-même. A quelques pas, la nymphe Écho se mourait aussi, se mourait de désirs inassouvis; elle se trouvait peu à peu prise dans la raideur du sol, elle sentait ses membres brûlants se glacer et se durcir. Elle n'était pas rocher vulgaire, sali de mousse, mais marbre blanc, par ses épaules et ses bras, par sa grande robe de neige, dont la ceinture de feuillage et l'écharpe bleue avaient glissé. Affaissée au milieu du satin de sa jupe, qui se cassait à larges plis, pareil à un bloc de Paros, elle se renversait, n'ayant plus de vivant, dans son corps figé de statue, que ses yeux de femme, des yeux qui luisaient, fixés sur la fleur des eaux, penchée languissamment sur le miroir de la source. Et il semblait déjà que tous les bruits d'amour de la forêt, les voix prolongées des taillis, les frissons mystérieux des feuilles, les soupirs profonds des grands chênes, venaient battre sur la chair de marbre de la nymphe Écho, dont le coeur, saignant toujours dans le bloc, résonnait longuement, répétait au loin les moindres plaintes de la Terre et de l'Air.

--Oh! l'ont-ils affublé, ce pauvre Maxime! murmura Louise. Et Mme Saccard, on dirait une morte.

--Elle est couverte de poudre de riz, dit Mme Michelin.

D'autres mots peu obligeants couraient. Ce troisième tableau n'eut pas le succès franc des deux autres. C'était pourtant ce dénouement tragique qui enthousiasmait M. Hupel de la Noue sur son propre talent. Il s'y admirait, comme son Narcisse dans sa lame de glace. Il y avait mis une foule d'intentions poétiques et philosophiques. Quand les rideaux se furent refermés pour la dernière fois, et que les spectateurs eurent applaudi en gens bien élevés, il éprouva un regret mortel d'avoir cédé à la colère en n'expliquant pas la dernière page de son poème. Il voulut donner alors aux personnes qui l'entouraient la clef des choses charmantes, grandioses ou simplement polissonnes que représentaient le beau Narcisse et la nymphe Écho, et il essaya même de dire ce que Vénus et Plutus faisaient au fond de la clairière; mais ces messieurs et ces dames, dont les esprits nets et pratiques avaient compris la grotte de la chair et la grotte de l'or, ne se souciaient pas de descendre dans les complications mythologiques du préfet. Seuls, les Mignon et Charrier, qui voulaient absolument savoir, eurent la bonhomie de l'interroger. Il s'empara d'eux, il les tint debout, dans l'embrasure d'une fenêtre, pendant près de deux heures à leur raconter les Métamorphoses d'Ovide.

Cependant le ministre se retirait. Il s'excusa de ne pouvoir attendre la belle Mme Saccard pour la complimenter sur la grâce parfaite de la nymphe Écho. Il venait de faire trois ou quatre fois le tour du salon au bras de son frère, donnant quelques poignées de main, saluant les dames. Jamais il ne s'était tant compromis pour Saccard. Il le laissa radieux lorsque, sur le seuil de la porte, il lui dit, à voix haute:

--Je t'attends demain matin. Viens déjeuner avec moi.

Le bal allait commencer. Les domestiques avaient rangé le long des murs les fauteuils des dames. Le grand salon allongeait maintenant, du petit salon jaune à l'estrade, son tapis nu, dont les grandes fleurs de pourpre s'ouvraient, sous l'égouttement de lumière tombant du cristal des lustres. La chaleur croissait, les tentures rouges brunissaient de leurs reflets l'or des meubles et du plafond. On attendait pour ouvrir le bal que ces dames, la nymphe Écho, Vénus, Plutus et les autres, eussent changé de costumes.

Mme d'Espanet et Mme Haffner parurent les premières. Elles avaient remis leurs costumes du second tableau; l'une était en Or, l'autre en Argent. On les entoura, on les félicita; et elles racontaient leurs émotions.

--C'est moi qui ai failli m'éclater, disait la marquise, quand j'ai vu de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche qui me regardait!

--Je crois que j'ai un torticolis, reprenait languissamment la blonde Suzanne. Non, vrai, si ça avait duré une minute de plus, j'aurais remis ma tête d'une façon naturelle, tant j'avais mal au cou.

M. Hupel de la Noue, de l'embrasure où il avait poussé les Mignon et Charrier, jetait des coups d'oeil inquiets sur le groupe formé autour des deux jeunes femmes; il craignait qu'on ne s'y moquât de lui. Les autres nymphes arrivèrent les unes après les autres; toutes avaient repris leurs costumes de pierres précieuses; la comtesse Vanska, en Corail, eut un succès fou, lorsqu'on put examiner de près les ingénieux détails de sa robe.

Puis Maxime entra, correct dans son habit noir, l'air souriant; et un flot de femmes l'enveloppa, on le mit au centre du cercle, on le plaisanta sur son rôle de fleur, sur sa passion des miroirs; lui, sans un embarras, comme charmé de son personnage, continuait à sourire, répondait aux plaisanteries, avouait qu'il s'adorait et qu'il était assez guéri des femmes pour se préférer à elles. On riait plus haut, le groupe grandissait, tenait tout le milieu du salon, tandis que le jeune homme, noyé dans ce peuple d'épaules, dans ce tohu-bohu de costumes éclatants, gardait son parfum d'amour monstrueux, sa douceur vicieuse de fleur blonde.

Mais, lorsque Renée descendit enfin, il se fit un demi-silence. Elle avait mis un nouveau costume, d'une grâce si originale et d'une telle audace que ces messieurs et ces dames, habitués pourtant aux excentricités de la jeune femme, eurent un premier mouvement de surprise. Elle était en Otaïtienne. Ce costume, paraît-il, est des plus primitifs; un maillot couleur tendre, qui lui montait des pieds jusqu'aux seins, en lui laissant les épaules et les bras nus; et, sur ce maillot, une simple blouse de mousseline, courte et garnie de deux volants, pour cacher un peu les hanches. Dans les cheveux, une couronne de fleurs des champs; aux chevilles et aux poignets, des cercles d'or. Et rien autre. Elle était nue. Le maillot avait des souplesses de chair, sous la pâleur de la blouse; la ligne pure de cette nudité se retrouvait, des genoux aux aisselles vaguement effacée par les volants, mais s'accentuant et reparaissant entre les mailles de la dentelle, au moindre mouvement. C'était une sauvagesse adorable, une fille barbare et voluptueuse, à peine cachée dans une vapeur blanche, dans un pan de brume marine, où tout son corps se devinait.

Renée, les joues roses, avançait d'un pas vif. Céleste avait fait craquer un premier maillot; heureusement que la jeune femme, prévoyant le cas, s'était précautionnée.

Ce maillot déchiré l'avait mise en retard. Elle parut se soucier peu de son triomphe. Ses mains brûlaient, ses yeux brillaient de fièvre. Elle souriait pourtant, répondait par de petites phrases aux hommes qui l'arrêtaient, qui la complimentaient sur sa pureté d'attitudes, dans les tableaux vivants. Elle laissait derrière elle un sillage d'habits noirs étonnés et charmés de la transparence de sa blouse de mousseline. Quand elle fut arrivée au groupe de femmes qui entouraient Maxime, elle souleva de courtes exclamations, et la marquise se mit à la regarder de la tête aux pieds, d'un air tendre, en murmurant:

--Elle est adorablement faite.

Mme Michelin, dont le costume d'aimée devenait horriblement lourd à côté de ce simple voile, pinçait les lèvres, tandis que Mme Sidonie, ratatinée dans sa robe noire de magicienne, murmurait à son oreille:

--C'est de la dernière indécence, n'est-ce pas, ma toute belle?

--Ah! bien, dit enfin la jolie brune, c'est M. Michelin qui se fâcherait si je me déshabillais comme ça!

--Et il aurait raison, conclut la courtière.

La bande des hommes graves n'était pas de cet avis.

Ils s'extasiaient de loin. M. Michelin, que sa femme mettait si mal à propos en cause, se pâmait, pour faire plaisir à M. Toutin-Laroche et au baron Gouraud, que la vue de Renée ravissait. On complimenta fortement Saccard sur la perfection des formes de sa femme. Il s'inclinait, se montrait très touché. La soirée était bonne pour lui, et, sans une préoccupation qui passait par instants dans ses yeux, lorsqu'il jetait un regard rapide sur sa soeur, il eût paru parfaitement heureux.

--Dites, elle ne nous en avait jamais autant montré, dit plaisamment Louise à l'oreille de Maxime, en lui désignant Renée du coin de l'oeil.

Elle se reprit, et avec un sourire indéfinissable:

--A moi, du moins.

Le jeune homme la regarda, d'un air inquiet, mais elle continuait à sourire, drôlement, comme un écolier enchanté d'une plaisanterie un peu forte.

Le bal fut ouvert. On avait utilisé l'estrade des tableaux vivants, en y plaçant un petit orchestre, où les cuivres dominaient; et les bugles, les cornets à pistons jetaient leurs notes claires dans la forêt idéale, aux arbres bleus. Ce fut d'abord un quadrille: Ah! il a des bottes, il a des bottes, Bastien! qui faisait alors les délices des bastringues. Ces dames dansèrent. Les polkas, les valses, les mazurkas alternèrent avec les quadrilles. Le large balancement des couples allait et venait, emplissait la longue galerie, sautant sous le jouet des cuivres, se balançant au bercement des violons. Les costumes, ce flot de femmes de tous les pays et de toutes les époques, roulait, avec un fourmillement, une bigarrure d'étoffes vives. Le rythme, après avoir mêlé et emporté les couleurs, dans un tohu-bohu cadencé, ramenait brusquement, à certains coups d'archet, la même tunique de satin rose, le même corsage de velours bleu, à côté du même habit noir. Puis un autre coup d'archet, une sonnerie de cornets à pistons poussaient les couples, les faisaient voyager à la file autour du salon, avec des mouvements balancés de nacelle s'en allant à la dérive, sous un souffle de vent qui a brisé l'amarre. Et toujours, sans fin, pendant des heures. Parfois, entre deux danses, une dame s'approchait d'une fenêtre, étouffant, respirant un peu d'air glacé; un couple se reposait sur une causeuse du petit salon bouton d'or, ou descendait dans la serre, faisant doucement le tour des allées. Sous les berceaux de lianes, au fond de l'ombre tiède, où arrivaient les forte des cornets à pistons, dans les quadrilles d'Ohé? les p'tits agneaux et de J'ai un pied qui r'mue, des jupes, dont on ne voyait que le bord, avaient des rires languissants.

Quand on ouvrit la porte de la salle à manger, transformée en buffet, avec des dressoirs contre les murs et une longue table au milieu, chargée de viandes froides, ce fut une poussée, un écrasement. Un grand bel homme, qui avait eu la timidité de garder son chapeau à la main, fut si violemment collé contre le mur, que le malheureux chapeau creva avec une plainte sourde. Cela fit rire. On se ruait sur les pâtisseries et les volailles truffées, en s'enfonçant les coudes dans les côtes, brutalement.

C'était un pillage, les mains se rencontraient au milieu des viandes, et les laquais ne savaient à qui répondre au milieu de cette bande d'hommes comme il faut, dont les bras tendus exprimaient la seule crainte d'arriver trop tard et de trouver les plats vides. Un vieux monsieur se fâcha parce qu'il n'y avait pas de bordeaux et que le champagne, assurait-il, l'empêchait de dormir.

--Doucement, messieurs, doucement, disait Baptiste de sa voix grave. Il y en aura pour tout le monde.

Mais on ne l'écoutait pas. La salle à manger était pleine, et les habits noirs inquiets se haussaient à la porte. Devant les dressoirs, des groupes stationnaient, mangeant vite, se serrant. Beaucoup avalaient sans boire, n'ayant pu mettre la main sur un verre. D'autres, au contraire, buvaient, en courant inutilement après un morceau de pain.

--Écoutez, dit M. Hupel de la Noue, que les Mignon et Charrier, las de mythologie, avaient entraîné au buffet, nous n'aurons rien si nous ne faisons pas cause commune.... C'est bien pis aux Tuileries, et j'y ai acquis quelque expérience.... Chargez-vous du vin, je me charge de la viande.