Chapter 22
--Va, sois tranquille, je saurai tout, lui dit-elle d'une voix pleine de compassion.... Ah! mon pauvre frère, ce n'est pas Angèle qui t'aurait jamais trahi! Un mari si bon, si généreux! Ces poupées parisiennes n'ont pas de coeur.... Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils!
VI
Il y avait bal travesti, chez les Saccard, le jeudi de la mi-carême. Mais la grande curiosité était le poème des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho, en trois tableaux, que ces dames devaient représenter. L'auteur de ce poème, M. Hupel de la Noue, voyageait depuis plus d'un mois, de sa préfecture à l'hôtel du parc Monceau, afin de surveiller les répétitions et de donner son avis sur les costumes. Il avait d'abord songé à écrire son oeuvre en vers; puis il s'était décidé pour des tableaux vivants; c'était plus noble, disait-il, plus près du beau antique.
Ces dames n'en dormaient plus. Certaines d'entre elles changeaient jusqu'à trois fois de costume. Il y eut des conférences interminables que le préfet présidait. On discuta longuement d'abord le personnage de Narcisse.
Serait-ce une femme ou un homme qui le représenterait? Enfin, sur les instances de Renée, il fut décidé que l'on confierait le rôle à Maxime; mais il serait le seul homme, et encore Mme de Lauwerens disait-elle qu'elle ne consentirait jamais à cela, si «le petit Maxime ne ressemblait pas à une vraie fille». Renée devait être la nymphe Écho. La question des costumes fut beaucoup plus laborieuse. Maxime donna un bon coup de main au préfet, qui se trouvait sur les dents, au milieu de neuf femmes, dont l'imagination folle menaçait de compromettre gravement la pureté des lignes de son oeuvre. S'il les avait écoutées, son Olympe aurait porté de la poudre. Mme d'Espanet voulait absolument avoir une robe à traîne pour cacher ses pieds un peu forts, tandis que Mme Haffner rêvait de s'habiller avec une peau de bête. M. Hupel de la Noue fut énergique; il se fâcha même une fois, il était convaincu, il disait que, s'il avait renoncé aux vers, c'était pour écrire son poème «avec des étoffes savamment combinées et des attitudes choisies parmi les plus belles».
--L'ensemble, mesdames, répétait-il à chaque nouvelle exigence, vous oubliez l'ensemble.... Je ne puis cependant pas sacrifier l'oeuvre entière aux volants que vous me demandez.
Les conciliabules se tenaient dans le salon bouton d'or. On y passa des après-midi entiers à arrêter la forme d'une jupe. Worms fut convoqué plusieurs fois. Enfin tout fut réglé, les costumes arrêtés, les poses apprises, et M. Hupel de la Noue se déclara satisfait. L'élection de M. de Mareuil lui avait donné moins de mal. Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho devaient commencer à onze heures. Dès dix heures et demie, le grand salon se trouvait plein, et, comme il y avait bal ensuite, les femmes étaient là, costumées, assises sur des fauteuils rangés en demi-cercle devant le théâtre improvisé, une estrade que cachaient deux larges rideaux de velours rouge à franges d'or, glissant sur des tringles. Les hommes, derrière, se tenaient debout, allaient et venaient. Les tapissiers avaient donné à dix heures les derniers coups de marteau. L'estrade s'élevait au fond du salon, tenant tout un bout de cette longue galerie. On montait sur le théâtre par le fumoir, converti en foyer pour les artistes. En outre, au premier étage, ces dames avaient à leur disposition plusieurs pièces, où une armée de femmes de chambre préparaient les toilettes des différents tableaux.
Il était onze heures et demie et les rideaux ne s'ouvraient pas. Un grand murmure emplissait le salon. Les rangées de fauteuils offraient la plus étonnante cohue de marquises, de châtelaines, de laitières, d'espagnoles, de bergères, de sultanes; tandis que la masse compacte des habits noirs mettait une grande tache sombre, à côté de cette moire d'étoffes claires et d'épaules nues, toutes braisillantes des étincelles vives des bijoux. Les femmes étaient seules travesties. Il faisait déjà chaud. Les trois lustres allumaient le ruissellement d'or du salon.
On vit enfin M. Hupel de la Noue sortir par une ouverture ménagée à gauche de l'estrade. Depuis huit heures du soir, il aidait ces dames. Son habit avait, sur la manche gauche, trois doigts marqués en blanc, une petite main de femme qui s'était posée là, après s'être oubliée dans une boîte de poudre de riz. Mais le préfet songeait bien aux misères de sa toilette! il avait les yeux énormes, la face bouffie et un peu pâle. Il parut ne voir personne. Et, s'avançant vers Saccard, qu'il reconnut au milieu d'un groupe d'hommes graves, il lui dit à demi-voix:
--Sacrebleu! votre femme a perdu sa ceinture de feuillage.... Nous voilà propres!
Il jurait, il aurait battu les gens. Puis, sans attendre de réponse, sans rien regarder, il tourna le dos, replongea sous les draperies, disparut. Les dames sourirent de la singulière apparition de ce monsieur.
Le groupe au milieu duquel se trouvait Saccard s'était formé derrière les derniers fauteuils. On avait même tiré un fauteuil hors du rang, pour le baron Gouraud, dont les jambes enflaient depuis quelque temps. Il y avait là M. Toutin-Laroche, que l'empereur venait d'appeler au Sénat; M. de Mareuil, dont la Chambre avait bien voulu valider la deuxième élection; M. Michelin, décoré de la veille; et, un peu en arrière, les Mignon et Charrier, dont l'un avait un gros diamant à sa cravate, tandis que l'autre en montrait un plus gros encore à son doigt. Ces messieurs causaient. Saccard les quitta un instant pour aller échanger une parole à voix basse avec sa soeur, qui venait d'entrer et de s'asseoir entre Louise de Mareuil et Mme Michelin. Mme Sidonie était en magicienne; Louise portait crânement un costume de page, qui lui donnait tout à fait l'air d'un gamin; la petite Michelin, en aimée, souriait amoureusement, dans ses voiles brodés de fils d'or.
--Sais-tu quelque chose? demanda doucement Saccard à sa soeur.
--Non, rien encore, répondit-elle. Mais le galant doit être ici.... Je les pincerai ce soir, sois tranquille.
--Préviens-moi tout de suite, n'est-ce pas?
Et Saccard, se tournant à droite et à gauche, complimenta Louise et Mme Michelin. Il compara l'une à une houri de Mahomet, l'autre à un mignon d'Henri III.
Son accent provençal semblait faire chanter de ravissement toute sa personne grêle et stridente. Quand il revint au groupe des hommes graves, M. de Mareuil le prit à l'écart et lui parla du mariage de leurs enfants. Rien n'était changé, c'était toujours le dimanche suivant qu'on devait signer le contrat.
--Parfaitement, dit Saccard. Je compte même annoncer ce soir le mariage à nos amis, si vous n'y voyez aucun inconvénient.... J'attends pour cela mon frère le ministre, qui m'a promis de venir.
Le nouveau député fut ravi. Cependant M. Toutin-Laroche élevait la voix, comme en proie à une vive indignation.
--Oui, messieurs, disait-il à M. Michelin et aux deux entrepreneurs qui se rapprochaient, j'avais eu la bonhomie de laisser mêler mon nom à une telle affaire.
Et, comme Saccard et Mareuil les rejoignaient:
--Je racontais à ces messieurs la déplorable aventure de la Société générale des ports du Maroc, vous savez, Saccard?
Celui-ci ne broncha pas. La société en question venait de crouler avec un effroyable scandale. Des actionnaires trop curieux avaient voulu savoir où en était l'établissement des fameuses stations commerciales sur le littoral de la Méditerranée, et une enquête judiciaire avait démontré que les ports du Maroc n'existaient que sur les plans des ingénieurs, de fort beaux plans, pendus aux murs des bureaux de la société. Depuis ce moment, M. Toutin-Laroche criait plus fort que les actionnaires, s'indignant, voulant qu'on lui rendît son nom pur de toute tache. Et il fit tant de bruit que le gouvernement, pour calmer et réhabiliter devant l'opinion cet homme utile, se décida à l'envoyer au Sénat. Ce fut ainsi qu'il pêcha le siège tant ambitionné, dans une affaire qui avait failli le conduire en police correctionnelle.
--Vous êtes bien bon de vous occuper de cela, dit Saccard. Vous pouvez montrer votre grande oeuvre, le Crédit viticole, cette maison qui est sortie victorieuse de toutes les crises.
--Oui, murmura Mareuil, cela répond à tout.
Le Crédit viticole, en effet, venait de sortir de gros embarras, soigneusement cachés. Un ministre très tendre pour cette institution financière, qui tenait la Ville de Paris à la gorge, avait inventé un coup de hausse dont M. Toutin-Laroche s'était merveilleusement servi. Rien ne le chatouillait davantage que les éloges donnés à la prospérité du Crédit viticole. Il les provoquait d'ordinaire. Il remercia M. de Mareuil d'un regard, et, se penchant vers le baron Gouraud, sur le fauteuil duquel il s'appuyait familièrement, il lui demanda:
--Vous êtes bien? Vous n'avez pas trop chaud?
Le baron eut un léger grognement.
--Il baisse, il baisse tous les jours, ajouta M. Toutin-Laroche à demi-voix, en se tournant vers ces messieurs.
M. Michelin souriait, fermait de temps à autre les paupières, d'un mouvement doux, pour voir son ruban rouge. Les Mignon et Charrier, plantés carrément sur leurs grands pieds, semblaient beaucoup plus à l'aise dans leur habit depuis qu'ils portaient des brillants.
Cependant il était près de minuit, l'assemblée s'impatientait; elle ne se permettait pas de murmurer, mais les éventails battaient plus nerveusement, et le bruit des conversations grandissait.
Enfin, M. Hupel de la Noue reparut. Il avait passé une épaule par l'étroite ouverture, lorsqu'il aperçut Mme d'Espanet qui montait enfin sur l'estrade; ces dames, déjà en place pour le premier tableau, n'attendaient plus qu'elle. Le préfet se tourna, montrant son dos aux spectateurs, et l'on put le voir causant avec la marquise, que les rideaux cachaient. Il étouffa sa voix, disant, avec des saluts lancés du bout des doigts:
--Mes compliments, marquise. Votre costume est délicieux.
--J'en ai un bien plus joli dessous! répliqua cavalièrement la jeune femme, qui lui éclata de rire au nez, tant elle le trouvait drôle, enfoui de la sorte dans les draperies.
L'audace de cette plaisanterie étonna un instant le galant M. Hupel de la Noue; mais il se remit, et, goûtant de plus en plus le mot, à mesure qu'il l'approfondissait:
--Ah! charmant! charmant! murmura-t-il d'un air ravi.
Il laissa retomber le coin du rideau, il vint se joindre au groupe des hommes graves, voulant jouir de son oeuvre. Ce n'était plus l'homme effaré courant après la ceinture de feuillage de la nymphe Écho. Il était radieux, soufflant, s'essuyant le front. Il avait toujours la petite main blanche sur la manche de son habit; et, de plus, le gant de sa main droite était taché de rouge au bout du pouce; sans doute il avait trempé ce doigt dans le pot de fard d'une de ces dames. Il souriait, il s'éventait, il balbutiait:
--Elle est adorable, ravissante, stupéfiante.
--Qui donc? demanda Saccard.
--La marquise. Imaginez-vous qu'elle vient de me dire....
Et il raconta le mot. On le trouva tout à fait réussi.
Ces messieurs se le répétèrent. Le digne M. Haffner, qui s'était approché, ne put lui-même s'empêcher d'applaudir. Cependant, un piano, que peu de personnes avaient vu, se mit à jouer une valse. Il se fit alors un grand silence. La valse avait des enroulements capricieux, interminables; et toujours une phrase très douce montait le clavier, se perdait dans un trille de rossignol; puis des voix sourdes reprenaient, plus lentement. C'était très voluptueux. Les dames, la tête un peu inclinée, souriaient. Le piano avait, au contraire, fait tomber brusquement la gaieté de M. Hupel de la Noue. Il regardait les rideaux de velours rouge d'un air anxieux, il se disait qu'il aurait dû placer lui-même Mme d'Espanet comme il avait placé les autres.
Les rideaux s'ouvrirent doucement, le piano reprit en sourdine la valse sensuelle. Un murmure courut dans le salon. Les dames se penchaient, les hommes allongeaient la tête, tandis que l'admiration se traduisait çà et là par une parole dite trop haut, un soupir inconscient, un rire étouffé. Cela dura cinq grandes minutes, sous le flamboiement des trois lustres.
M. Hupel de la Noue, rassuré, souriait béatement à son poème. Il ne put résister à la tentation de répéter aux personnes qui l'entouraient ce qu'il disait depuis un mois:
--J'avais songé à faire ça en vers.... Mais, n'est-ce pas? c'est plus noble de lignes.
Puis, pendant que la valse allait et venait dans un bercement sans fin, il donna des explications. Les Mignon et Charrier s'étaient approchés et l'écoutaient attentivement.
--Vous connaissez le sujet, n'est-ce pas? Le beau Narcisse, fils du fleuve Céphise et de la nymphe Liriope, méprise l'amour de la nymphe Écho... Écho était de la suite de Junon, qu'elle amusait par ses discours pendant que Jupiter courait le monde... Écho, fille de l'Air et de la Terre, comme vous savez....
Et il se pâmait devant la poésie de la Fable. Puis, d'un ton plus intime:
--J'ai cru pouvoir donner carrière à mon imagination.... La nymphe Écho conduit le beau Narcisse chez Vénus, dans une grotte marine, pour que la déesse l'enflamme de ses feux. Mais la déesse reste impuissante.
Le jeune homme témoigne par son attitude qu'il n'est pas touché.
L'explication n'était pas inutile, car peu de spectateurs, dans le salon, comprenaient le sens exact des groupes. Quand le préfet eut nommé ses personnages à demi-voix, on admira davantage. Les Mignon et Charrier continuaient à ouvrir des yeux énormes. Ils n'avaient pas compris.
Sur l'estrade, entre les rideaux de velours rouge, une grotte se creusait. Le décor était fait d'une soie tendue à grands plis cassés, imitant des anfractuosités de rocher, et sur laquelle étaient peints des coquillages, des poissons, de grandes herbes marines. Le plancher, accidenté, montant en forme de tertre, se trouvait recouvert de la même soie, où le décorateur avait représenté un sable fin constellé de perles et de paillettes d'argent. C'était un réduit de déesse. Là, sur le sommet du tertre, Mme de Lauwerens, en Vénus, se tenait debout; un peu forte, portant son maillot rose avec la dignité d'une duchesse de l'Olympe, elle avait compris son personnage en souveraine de l'Amour, avec de grands yeux sévères et dévorants. Derrière elle, ne montrant que sa tête malicieuse, ses ailes et son carquois, la petite Mme Daste donnait son sourire au personnage aimable de Cupidon.
Puis, d'un côté du tertre, les trois Grâces, Mmes de Guende, Teissière, de Meinhold, tout en mousseline, se souriaient, s'enlaçaient, comme dans le groupe de Pradier; tandis que, de l'autre côté, la marquise d'Espanet et Mme Haffner, enveloppées du même flot de dentelles, les bras à la taille, les cheveux mêlés, mettaient un coin risqué dans le tableau, un souvenir de Lesbos, que M. Hupel de la Noue expliquait à voix plus basse, pour les hommes seulement, en disant qu'il avait voulu montrer par là la puissance de Vénus. En bas du tertre, la comtesse Vanska faisait la Volupté; elle s'allongeait, tordue par un dernier spasme, les yeux entrouverts et mourants, comme lasse; très brune, elle avait dénoué sa chevelure noire, et sa tunique striée de flammes fauves montrait des bouts de sa peau ardente. La gamme des costumes, du blanc de neige du voile de Vénus au rouge sombre de la tunique de la Volupté, était douce, d'un rose général, d'un ton de chair. Et sous le rayon électrique, ingénieusement dirigé sur la scène par une des fenêtres du jardin, la gaze, les dentelles, toutes ces étoffes légères et transparentes se fondaient si bien avec les épaules et les maillots, que ces blancheurs rosées vivaient, et qu'on ne savait plus si ces dames n'avaient pas poussé la vérité plastique jusqu'à se mettre toutes nues. Ce n'était là que l'apothéose!; le drame se passait au premier plan. A gauche, Renée, la nymphe Écho, tendait les bras vers la grande déesse, la tête à demi tournée du côté de Narcisse, suppliante, comme pour l'inviter à regarder Vénus, dont la vue seule allume de terribles feux; mais Narcisse, à droite, faisait un geste de refus, il se cachait les yeux de sa main et restait d'une froideur de glace. Les costumes de ces deux personnages avaient surtout coûté une peine infinie à l'imagination de M. Hupel de la Noue. Narcisse, en demi-dieu rôdeur de forêts, portait un costume de chasseur idéal: maillot verdâtre, courte veste collante, rameau de chêne dans les cheveux. La robe de la nymphe Écho était, à elle seule, toute une allégorie; elle tenait des grands arbres et des grands monts, des lieux retentissants où les voix de la Terre et de l'Air se répondent; elle était rocher par le satin blanc de la jupe, taillis par les feuillages de la ceinture, ciel pur par la nuée de gaze bleue du corsage. Et les groupes gardaient une immobilité de statue, la note charnelle de l'Olympe chantait dans l'éblouissement du large rayon, pendant que le piano continuait sa plainte d'amour aiguë, coupée de profonds soupirs.
On trouva généralement que Maxime était admirablement fait. Dans son geste de refus, il développait sa hanche gauche, qu'on remarqua beaucoup. Mais tous les éloges furent pour l'expression de visage de Renée.
Selon le mot de M. Hupel de la Noue, elle était «la douleur du désir inassouvi». Elle avait un sourire aigu qui cherchait à se faire humble, elle quêtait sa proie avec des supplications de louve affamée qui ne cache ses dents qu'à demi. Le premier tableau marcha bien, sauf cette folle d'Adeline qui bougeait et qui retenait à grand-peine une irrésistible envie de rire. Puis, les rideaux se refermèrent, le piano se tut.
Alors, on applaudit discrètement, et les conversations reprirent. Un grand souffle d'amour, de désir contenu, était venu des nudités de l'estrade, courait le salon, où les femmes s'alanguissaient davantage sur leurs sièges, tandis que les hommes, à l'oreille, se parlaient bas, avec des sourires. C'était un chuchotement d'alcôve, un demi silence de bonne compagnie, un souhait de volupté à peine formulé par un frémissement de lèvres; et, dans les regards muets, se rencontrant au milieu de ce ravissement de bon ton, il y avait la hardiesse brutale d'amours offertes et acceptées d'un coup d'oeil.
On jugeait sans fin les perfections de ces dames. Leurs costumes prenaient une importance presque aussi grande que leurs épaules. Quand les Mignon et Charrier voulurent questionner M. Hupel de la Noue, ils furent tout surpris de ne plus le voir à côté d'eux; il avait déjà plongé derrière l'estrade.
--Je vous racontais donc, ma toute belle, dit Mme Sidonie, en reprenant une conversation interrompue par le premier tableau, que j'avais reçu une lettre de Londres, vous savez? pour l'affaire des trois milliards....
La personne que j'ai chargée de faire des recherches m'écrit qu'elle croit avoir trouvé le reçu du banquier.
L'Angleterre aurait payé.... J'en suis malade depuis ce matin.
Elle était en effet plus jaune que de coutume, dans sa robe de magicienne semée d'étoiles. Et, comme Mme Michelin ne l'écoutait pas, elle continua à voix plus basse, murmurant que l'Angleterre ne pouvait avoir payé, et que décidément elle irait à Londres elle-même.
--Le costume de Narcisse était bien joli, n'est-ce pas? demanda Louise à Mme Michelin.
Celle-ci sourit. Elle regardait le baron Gouraud, qui semblait tout ragaillardi dans son fauteuil. Mme Sidonie, voyant où allait son regard, se pencha, lui chuchota à l'oreille, pour que l'enfant n'entendît pas:
--Est-ce qu'il s'est exécuté?
--Oui, répondit la jeune femme, languissante, jouant à ravir son rôle d'aimée. J'ai choisi la maison de Louveciennes et j'en ai reçu les actes de propriété par son homme d'affaires.... Mais nous avons rompu, je ne le vois plus.
Louise avait une finesse d'oreille particulière pour saisir ce qu'on voulait lui cacher. Elle regarda le baron Gouraud avec sa hardiesse de page, et dit tranquillement à Mme Michelin:
--Vous ne trouvez pas qu'il est affreux, le baron?
Puis elle ajouta en éclatant de rire:
--Dites! on aurait dû lui confier le rôle de Narcisse.
Il serait délicieux en maillot vert pomme.
La vue de Vénus, de ce coin voluptueux de l'Olympe, avait en effet, ranimé le vieux sénateur. Il roulait des yeux charmés, se tournait à demi pour complimenter Saccard. Dans le brouhaha qui emplissait le salon, le groupe des hommes graves continuait à causer affaires, politique. M. Haffner dit qu'il venait d'être nommé président d'un jury chargé de régler des questions d'indemnités. Alors la conversation s'engagea sur les travaux de Paris, sur le boulevard du Prince-Eugène, dont on commençât à causer sérieusement dans le public. Saccard saisit l'occasion, parla d'une personne qu'il connaissait, d'un propriétaire qu'on allait sans doute exproprier. Et il regardait en face ces messieurs. Le baron hocha doucement la tête; M. Toutin-Laroche poussa les choses jusqu'à déclarer que rien n'était plus désagréable que d'être exproprié; M. Michelin approuvait, louchait davantage, en regardant sa décoration.
--Les indemnités ne sauraient jamais être trop fortes, conclut doctement M. de Mareuil, qui voulait être agréable à Saccard.
Ils s'étaient compris. Mais les Mignon et Charrier mirent en avant leurs propres affaires. Ils comptaient se retirer prochainement, sans doute à Langres, disaient-ils, en gardant un pied-à-terre à Paris. Ils firent sourire ces messieurs, lorsqu'ils racontèrent qu'après avoir achevé la construction de leur magnifique hôtel du boulevard Malesherbes, ils l'avaient trouvé si beau qu'ils n'avaient pu résister à l'envie de le vendre. Leurs brillants devaient être une consolation qu'ils s'étaient offerte.
Saccard riait de mauvaise grâce; ses anciens associés venaient de réaliser des bénéfices énormes dans une affaire où il avait joué un rôle de dupe. Et, comme l'entracte s'allongeait, des phrases d'éloges sur la gorge de Vénus et sur la robe de la nymphe Écho coupaient la conversation des hommes graves.
Au bout d'une grande demi-heure, M. Hupel de la Noue reparut. Il marchait en plein succès, et le désordre de sa toilette croissait. En regagnant sa place, il rencontra M. de Mussy. Il lui serra la main en passant; puis il revint sur ses pas pour lui demander:
--Vous ne connaissez pas le mot de la marquise?
Et il le lui conta, sans attendre la réponse. Il le pénétrait de plus en plus, il le commentait, il finissait pas le trouver exquis de naïveté. «J'en ai un bien plus joli dessous!» C'était un cri du coeur.
Mais M. de Mussy ne fut pas de cet avis. Il jugea le mot indécent. Il venait d'être attaché à l'ambassade d'Angleterre, où le ministre lui avait dit qu'une tenue sévère était de rigueur. Il refusait de conduire le cotillon, se vieillissait, ne parlait plus de son amour pour Renée, qu'il saluait gravement quand il la rencontrait.
M. Hupel de la Noue rejoignait le groupe formé derrière le fauteuil du baron, lorsque le piano entama une marche triomphale. De grands placages d'accords, frappés d'aplomb sur les touches, ouvraient un chant large, où, par instants, sonnaient des éclats métalliques. Après chaque phrase, une voix plus haute reprenait, en accentuant le rythme. C'était brutal et joyeux.
--Vous allez voir, murmura M. Hupel de la Noue; j'ai poussé peut-être un peu loin la licence poétique; mais je crois que l'audace m'a réussi.... La nymphe Écho, voyant que Vénus est sans puissance sur le beau Narcisse, le conduit chez Plutus, dieu des richesses et des métaux précieux.... Après la tentation de la chair, la tentation de l'or.
--C'est classique, répondit le sec M. Toutin-Laroche, avec un sourire aimable. Vous connaissez votre temps, monsieur le préfet.