La Curée

Chapter 21

Chapter 214,013 wordsPublic domain

Vous nous mettez le pistolet sous la gorge avec votre faillite, comprenez-vous? Et c'est là que j'ai paru douter de votre honnêteté et que je vous ai accusé de vouloir duper vos créanciers.... Est-ce que ma femme comprend quelque chose à tout cela?

Larsonneau hochait la tête en murmurant:

--N'importe, vous auriez dû chercher quelque chose de plus simple.

--Mais mon histoire est la simplicité même! dit Saccard très étonné. Où diable voyez-vous qu'elle se complique?

Il n'avait pas conscience du nombre incroyable de ficelles qu'il ajoutait à l'affaire la plus ordinaire. Il goûtait une vraie joie dans ce conte à dormir debout qu'il venait de faire à Renée; et ce qui le ravissait, c'était l'impudence du mensonge, l'entassement des impossibilités, la complication étonnante de l'intrigue. Depuis longtemps il aurait eu les terrains s'il n'avait pas imaginé tout ce drame; mais il aurait éprouvé moins de jouissance à les avoir aisément. D'ailleurs, il mettait la plus grande naïveté à faire de la spéculation de Charonne tout un mélodrame financier.

Il se leva et, prenant le bras de Larsonneau, se dirigeant vers le salon:

--Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas? Contentez-vous de suivre mes instructions, et vous m'applaudirez après.... Voyez-vous, mon cher, vous avez tort de porter des gants jaunes, c'est ce qui vous gâte la main.

L'agent d'expropriation se contenta de sourire, en murmurant:

--Oh! les gants ont du bon, cher maître: on touche à tout sans se salir.

Comme ils rentraient dans le salon, Saccard fut surpris et quelque peu inquiet de trouver Maxime de l'autre côté de la portière. Le jeune homme était assis sur une causeuse, à côté d'une dame blonde, qui lui racontait d'une voix monotone une longue histoire, la sienne sans doute.

Il avait, en effet, entendu la conversation de son père et de Larsonneau. Les deux complices lui paraissaient de rudes gaillards. Encore vexé de la trahison de Renée, il goûtait une joie lâche à apprendre le vol dont elle allait être la victime. Ça le vengeait un peu. Son père vint lui serrer la main d'un air soupçonneux; mais Maxime lui dit à l'oreille, en lui montrant la dame blonde:

--Elle n'est pas mal, n'est-ce pas? Je veux la «faire» pour ce soir.

Alors Saccard se dandina, fut galant. Laure d'Aurigny vint les rejoindre un moment; elle se plaignait de ce que Maxime lui rendît à peine visite une fois par mois. Mais il prétendit avoir été très occupé, ce qui fit rire tout le monde. Il ajouta que désormais on ne verrait plus que lui.

--J'ai écrit une tragédie, dit-il, et j'ai trouvé le cinquième acte hier seulement.... Je compte me reposer chez toutes les belles femmes de Paris.

Il riait, il goûtait ses allusions, que lui seul pouvait comprendre. Cependant, il ne restait plus dans le salon, aux deux coins de la cheminée, que Rozan et Larsonneau. Les Saccard se levèrent, ainsi que la dame blonde, qui demeurait dans la maison. Alors la d'Aurigny alla parler bas au duc. Il parut surpris et contrarié. Voyant qu'il ne se décidait pas à quitter son fauteuil:

--Non, vrai, pas ce soir, dit-elle à demi-voix. J'ai une migraine!... Demain, je vous le promets.

Rozan dut obéir. Laure attendit qu'il fût sur le palier pour dire vivement à l'oreille de Larsonneau:

--Hein! grand Lar, je suis de parole.... Fourre-le dans sa voiture.

Quand la dame blonde prit congé de ces messieurs, pour remonter à son appartement, qui était à l'étage supérieur, Saccard fut étonné de ce que Maxime ne la suivait pas.

--Eh bien? lui demanda-t-il.

--Ma foi, non, répondit le jeune homme. J'ai réfléchi....

Puis il eut une idée qu'il crut très drôle:

--Je te cède la place si tu veux. Dépêche-toi, elle n'a pas encore fermé sa porte.

Mais le père haussa doucement les épaules, en disant:

--Merci, j'ai mieux que cela pour l'instant, mon petit.

Les quatre hommes descendirent. En bas, le duc voulait absolument prendre Larsonneau dans sa voiture; sa mère demeurait au Marais, il aurait laissé l'agent d'expropriation à sa porte, rue de Rivoli. Celui-ci refusa, ferma la portière lui-même, dit au cocher de partir. Et il resta sur le trottoir du boulevard Haussmann avec les deux autres, causant, ne s'éloignant pas.

--Ah! ce pauvre Rozan! dit Saccard, qui comprit tout à coup.

Larsonneau jura que non, qu'il se moquait pas mal de ça, qu'il était un homme pratique. Et, comme les deux autres continuaient à plaisanter et que le froid était très vif, il finit par s'écrier:

--Ma foi, tant pis, je sonne!... Vous êtes des indiscrets, messieurs.

--Bonne nuit! lui cria Maxime, lorsque la porte se referma.

Et, prenant le bras de son père, il remonta avec lui le boulevard. Il faisait une de ces claires nuits de gelée où il est si bon de marcher sur la terre dure, dans l'air glacé.

Saccard disait que Larsonneau avait tort, qu'il fallait être simplement le camarade de la d'Aurigny. Il partit de là pour déclarer que l'amour de ces filles était vraiment mauvais. Il se montrait moral, il trouvait des sentences, des conseils étonnants de sagesse.

--Vois-tu, dit-il à son fils, ça n'a qu'un temps, mon petit.... On y perd sa santé, et l'on n'y goûte pas le vrai bonheur. Tu sais que je ne suis pas un bourgeois. Eh bien, j'en ai assez, je me range.

Maxime ricanait; il arrêta son père, le contempla au clair de lune, en déclarant qu'il avait «une bonne tête».

Mais Saccard se fit plus grave encore.

--Plaisante tant que tu voudras. Je te répète qu'il n'y a rien de tel que le mariage pour conserver un homme et le rendre heureux.

Alors il lui parla de Louise. Et il marcha plus doucement, pour terminer cette affaire, disait-il, puisqu'ils en causaient. La chose était complètement arrangée. Il lui apprit même qu'il avait fixé avec M. de Mareuil la date de la signature du contrat au dimanche qui suivrait le jeudi de la mi-carême. Ce jeudi-là, il devait y avoir une grande soirée à l'hôtel du parc Monceau, et il en profiterait pour annoncer publiquement le mariage. Maxime trouva tout cela très bien. Il était débarrassé de Renée, il ne voyait plus d'obstacle, il se livrait à son père comme il s'était livré à sa belle-mère.

--Eh bien, c'est entendu, dit-il. Seulement n'en parle pas à Renée. Ses amies me plaisanteraient, me taquineraient, et j'aime mieux qu'elles sachent la chose en même temps que tout le monde.

Saccard lui promit le silence. Puis, comme ils arrivaient vers le haut du boulevard Malesherbes, il lui donna de nouveau une joule d'excellents conseils. Il lui apprenait comment il devait s'y prendre pour faire un paradis de son ménage.

--Surtout, ne romps jamais avec ta femme. C'est une bêtise. Une femme avec laquelle on n'a plus de rapports vous coûte les yeux de la tête.... D'abord, il faut payer quelque fille, n'est-ce pas? Puis, la dépense est bien plus grande à la maison: c'est la toilette, ce sont les plaisirs particuliers de madame, les bonnes amies, tout le diable et son train.

Il était dans une heure de vertu extraordinaire. Le succès de son affaire de Charonne lui mettait au coeur des tendresses d'idylle.

--Moi, continua-t-il, j'étais né pour vivre heureux et ignoré au fond de quelque village, avec toute ma famille à mes côtés.... On ne me connaît pas, mon petit.... J'ai l'air comme ça très en l'air. Eh bien, pas du tout, j'adorerais rester près de ma femme, je lâcherais volontiers mes affaires pour une rente modeste qui me permettrait de me retirer à Plassans.... Tu vas être riche, fais-toi avec Louise un intérieur où vous vivrez comme deux tourtereaux. C'est si bon! J'irai vous voir. Ça me fera du bien.

Il finissait par avoir des larmes dans la voix. Cependant, ils étaient arrivés devant la grille de l'hôtel, et ils causaient, sur le bord du trottoir. Sur ces hauteurs de Paris, une bise soufflait. Pas un bruit ne montait dans la nuit pâle d'une blancheur de gelée; Maxime, surpris des attendrissements de son père, avait depuis un instant une question sur les lèvres.

--Mais toi, dit-il enfin, il me semble....

--Quoi?

--Avec ta femme?

Saccard haussa les épaules.

--Eh! parfaitement. J'étais un imbécile. C'est pourquoi je te parle en toute expérience.... Mais nous nous sommes remis ensemble, oh! tout à fait. Il y a bientôt six semaines. Je vais la retrouver le soir, quand je ne rentre pas trop tard. Aujourd'hui, la pauvre bichette se passera de moi; j'ai à travailler jusqu'au jour. C'est qu'elle est joliment faite!...

Comme Maxime lui tendait la main, il le retint, il ajouta, à voix plus basse, d'un ton de confidence:

--Tu sais, la taille de Blanche Muller, eh bien, c'est ça, mais dix fois plus souple. Et les hanches donc! elles sont d'un dessin, d'une délicatesse....

Et il conclut en disant au jeune homme, qui s'en allait:

--Tu es comme moi, tu as du coeur, ta femme sera heureuse.... Au revoir, mon petit!

Quand Maxime t'ut enfin débarrassé de son père, il fit rapidement le tour du parc. Ce qu'il venait d'entendre le surprenait si fort, qu'il éprouvait l'irrésistible besoin de voir Renée. Il voulait lui demander pardon de sa brutalité, savoir pourquoi elle lui avait menti en lui nommant M. de Saffré, connaître l'histoire des tendresses de son mari.

Mais tout cela confusément, avec le seul désir net de fumer chez elle un cigare et de renouer leur camaraderie.

Si elle était bien disposée, il comptait même lui annoncer son mariage, pour lui faire entendre que leurs amours devaient rester mortes et enterrées. Quand il eut ouvert la petite porte, dont il avait heureusement gardé la clef, il finit par se dire que sa visite, après la confidence de son père, était nécessaire et tout à fait convenable.

Dans la serre, il siffla comme la veille; mais il n'attendit pas. Renée vint lui ouvrir la porte-fenêtre du petit salon, et monta devant lui sans parler. Elle rentrait à peine d'un bal de l'Hôtel de Ville. Elle était encore vêtue d'une robe blanche de tulle bouillonné, semée de noeuds de satin; les basques du corsage de satin se trouvaient encadrées d'une large dentelle de jais blanc, que la lumière des candélabres moirait de bleu et de rose. Quand Maxime la regarda, en haut, il fut touché de sa pâleur, de l'émotion profonde qui lui coupait la voix. Elle ne devait pas l'attendre, elle était toute frissonnante de le voir arriver comme à l'ordinaire, tranquillement, de son air câlin. Céleste revint de la garde-robe, où elle était allée chercher une chemise de nuit, et les amants continuaient à garder le silence, attendant que cette fille ne fût plus là. Ils ne se gênaient pas d'habitude devant elle; mais des pudeurs leur venaient pour les choses qu'ils se sentaient sur les lèvres. Renée voulut que Céleste la déshabillât dans la chambre à coucher où il y avait un grand feu. La chambrière ôtait les épingles, enlevait les chiffons un à un, sans se presser. Et Maxime, ennuyé, prit machinalement la chemise, qui se trouvait à côté de lui sur une chaise, et la fit chauffer devant la flamme, penché, les bras élargis. C'était lui qui, aux jours heureux, rendait ce petit service à Renée. Elle eut un attendrissement, à le voir présenter délicatement la chemise au feu. Puis, comme Céleste n'en finissait pas:

«Elle rentrait à peine d'un bal de l'Hôtel de Ville. Elle était encore vêtue d'une robe blanche de tulle bouillonné...»

--Tu t'es bien amusée à ce bal? demanda-t-il.

--Oh! non, tu sais, toujours la même chose, répondit-elle. Beaucoup trop de monde, une véritable cohue.

Il retourna la chemise qui se trouvait chaude d'un côté.

--Quelle toilette avait Adeline?

--Une robe mauve, assez mal comprise.... Elle est petite, et elle a la rage des volants.

Ils parlèrent des autres femmes. Maintenant Maxime se brûlait les doigts avec la chemise.

--Mais tu vas la roussir, dit Renée dont la voix avait des caresses maternelles.

Céleste prit la chemise des mains du jeune homme. Il se leva, alla regarder le grand lit gris et rose, s'arrêta à un des bouquets brochés de la tenture, pour tourner la tête, pour ne pas voir les seins nus de Renée. C'était instinctif. Il ne se croyait plus son amant, il n'avait plus le droit de voir. Puis il tira un cigare de sa poche et l'alluma. Renée lui avait permis de fumer chez elle.

Enfin Céleste se retira, laissant la jeune femme au coin du feu, toute blanche dans son vêtement de nuit.

Maxime marcha encore quelques instants, silencieux, regardant du coin de l'oeil Renée, qu'un frisson semblait reprendre. Et, se plantant devant la cheminée, le cigare aux dents, il demanda d'une voix brusque:

--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que c'était mon père qui se trouvait avec toi, hier soir?

Elle leva la tête, les yeux tout grands, avec un regard de suprême angoisse, puis un flot de sang lui empourpra la face, et, anéantie de honte, elle se cacha dans ses mains, elle balbutia:

--Tu sais cela? tu sais cela?...

Elle se reprit, elle essaya de mentir.

--Ce n'est pas vrai... qui te l'a dit?

Maxime haussa les épaules.

--Pardieu, mon père lui-même, qui te trouve joliment faite et qui m'a parlé de tes hanches.

Il avait laissé percer un léger dépit. Mais il se remit à marcher, continuant d'une voix grondeuse et amicale, entre deux bouffées de cigare:

--Vraiment, je ne te comprends pas. Tu es une singulière femme. Hier, c'est ta faute, si j'ai été grossier.

Tu m'aurais dit que c'était mon père, je m'en serais allé tranquillement, tu comprends? Moi, je n'ai pas le droit.... Mais tu vas me nommer M. de Saffré!

Elle sanglotait, les mains sur son visage. Il s'approcha, s'agenouilla devant elle, lui écarta les mains de force.

--Voyons, dis-moi pourquoi tu m'as nommé M. de Saffré.

Alors, détournant encore la tête, elle répondit au milieu de ses larmes, à voix basse:

--Je croyais que tu me quitterais, si tu savais que ton père....

Il se releva, reprit son cigare qu'il avait posé sur un coin de la cheminée, et se contenta de murmurer:

--Tu es bien drôle, va!...

Elle ne pleurait plus. Les flammes de la cheminée et le feu de ses joues séchaient ses larmes. L'étonnement de voir Maxime si calme devant une révélation qu'elle croyait devoir l'écraser lui faisait oublier sa honte. Elle le regardait marcher, elle l'écoutait parler comme dans un rêve. Il lui répétait, sans quitter son cigare, qu'elle n'était pas raisonnable, qu'il était tout naturel qu'elle eût des rapports avec son mari, qu'il ne pouvait vraiment songer à s'en fâcher. Mais aller avouer un amant quand ce n'était pas vrai. Et il revenait toujours à cela, à cette chose qu'il ne pouvait comprendre, et qui lui semblait réellement monstrueuse. Il parla des «imaginations folles» des femmes.

--Tu es un peu fêlée, ma chère, il faut soigner ça.

Il finit par demander curieusement:

--Mais pourquoi M. de Saffré plutôt qu'un autre?

--Il me fait la cour, dit Renée.

Maxime retint une impertinence; il allait dire qu'elle s'était sans doute crue plus vieille d'un mois, en avouant M. de Saffré pour amant. Il n'eut que le sourire mauvais de cette méchanceté, et, jetant son cigare dans le feu, il vint s'asseoir de l'autre côté de la cheminée. Là, il parla raison, il donna à entendre à Renée qu'ils devaient rester bons camarades. Les regards fixes de la jeune femme l'embarrassaient un peu, pourtant; il n'osa pas lui annoncer son mariage. Elle le contemplait longuement, les yeux encore gonflés par les larmes. Elle le trouvait pauvre, étroit, méprisable, et elle l'aimait toujours, de cette tendresse qu'elle avait pour ses dentelles. Il était joli sous la lumière du candélabre, placé au bord de la cheminée, à côté de lui. Comme il renversait la tête, la lueur des bougies lui dorait les cheveux, lui glissait sur la face, dans le duvet léger des joues, avec des blondeurs charmantes.

--Il faut pourtant que je m'en aille, dit-il à plusieurs reprises.

Il était bien décidé à ne pas rester. Renée ne l'aurait pas voulu d'ailleurs. Tous deux le pensaient, le disaient; ils n'étaient plus que deux amis. Et, quand Maxime eut enfin serré la main de la jeune femme et qu'il fut sur le point de quitter la chambre, elle le retint encore un instant, en lui parlant de son père. Elle en faisait un grand éloge.

--Vois-tu, j'avais trop de remords. Je préfère que ça soit arrivé.... Tu ne connais pas ton père; j'ai été étonnée de le trouver si bon, si désintéressé. Le pauvre homme a de si gros soucis, en ce moment.

Maxime regardait la pointe de ses bottines, sans répondre, d'un air gêné. Elle insistait.

--Tant qu'il ne venait pas dans cette chambre, ça m'était égal. Mais après.... Quand je le voyais ici, affectueux, m'apportant un argent qu'il avait dû ramasser dans tous les coins de Paris, se ruinant pour moi sans une plainte, j'en devenais malade.... Si tu savais avec quel soin il a veillé à mes intérêts!

Le jeune homme revint doucement à la cheminée, contre laquelle il s'adossa. Il restait embarrassé, la tête basse, avec un sourire qui montait peu à peu de ses lèvres.

--Oui, murmura-t-il, mon père est très fort pour veiller aux intérêts des gens.

Le son de sa voix étonna Renée. Elle le regarda, et lui, comme pour se défendre:

--Oh! je ne sais rien.... Je dis seulement que mon père est un habile homme.

--Tu aurais tort d'en mal parler, reprit-elle. Tu dois le juger un peu en l'air.... Si je te faisais connaître tous ses embarras, si je te répétais ce qu'il me confiait encore ce soir, tu verrais comme on se trompe, quand on croit qu'il tient à l'argent....

Maxime ne put retenir un haussement d'épaules. Il interrompit sa belle-mère, d'un rire d'ironie.

--Va, je le connais, je le connais beaucoup.... Il a dû te dire de bien jolies choses. Conte-moi donc ça.

Ce ton railleur la blessait. Alors elle renchérit encore sur ses éloges, elle trouva son mari tout à fait grand, elle parla de l'affaire de Charonne, de ce tripotage où elle n'avait rien compris, comme d'une catastrophe dans laquelle s'étaient révélées à elle l'intelligence et la bonté de Saccard. Elle ajouta qu'elle signerait l'acte de cession le lendemain, et que, si c'était réellement là un désastre, elle acceptait ce désastre en punition de ses fautes.

Maxime la laissait aller, ricanant, la regardant en dessous; puis il dit à demi-voix:

--C'est ça, c'est bien ça....

Et, plus haut, mettant la main sur l'épaule de Renée:

--Ma chère, je te remercie, mais je savais l'histoire.... C'est toi qui es d'une bonne pâte!

Il fit de nouveau mine de s'en aller. Il éprouvait une démangeaison furieuse de tout conter. Elle l'avait exaspéré, avec ses éloges sur son mari, et il oubliait qu'il s'était promis de ne pas parler, pour s'éviter tout désagrément.

--Quoi! que veux-tu dire? demanda-t-elle.

--Eh! pardieu! que mon père te met dedans de la plus jolie façon du monde.... Tu me fais de la peine, vrai; tu es trop godiche!

Et il lui conta ce qu'il avait entendu chez Laure, lâchement, sournoisement, goûtant une secrète joie à descendre dans ces infamies. Il lui semblait qu'il se vengeait d'une injure vague qu'on venait de lui faire. Son tempérament de fille s'attardait béatement à cette dénonciation, à ce bavardage cruel, surpris derrière une porte.

Il n'épargna rien à Renée, ni l'argent que son mari lui avait prêté à usure, ni celui qu'il comptait lui voler, à l'aide d'histoires ridicules, bonnes à endormir les enfants. La jeune femme l'écoutait, très pâle, les lèvres serrées. Debout devant la cheminée, elle baissait un peu la tête, elle regardait le feu. Sa toilette de nuit, cette chemise que Maxime avait fait chauffer, s'écartait, laissait voir des blancheurs immobiles de statue.

--Je te dis tout cela, conclut le jeune homme, pour que tu n'aies pas l'air d'une sotte.... Mais tu aurais tort d'en vouloir à mon père. Il n'est pas méchant. Il a ses défauts comme tout le monde.... A demain, n'est-ce pas?

Il s'avançait toujours vers la porte. Renée l'arrêta d'un geste brusque.

--Reste! cria-t-elle impérieusement.

Et le prenant, l'attirant à elle, l'asseyant presque sur ses genoux, devant le feu, elle le baisa sur les lèvres, en disant:

--Ah! bien, ce serait trop bête de nous gêner, maintenant.... Tu ne sais donc pas que, depuis hier, depuis que tu as voulu rompre, je n'ai plus la tête à moi. Je suis comme une imbécile. Ce soir, au bal, j'avais un brouillard devant les yeux. C'est qu'à présent, j'ai besoin de toi pour vivre. Quand tu t'en iras, je serai vidée.... Ne ris pas, je te dis ce que je sens.

Elle le regardait avec une tendresse infinie, comme si elle ne l'eût pas vu depuis longtemps.

--Tu as trouvé le mot, j'étais godiche, ton père m'aurait fait voir aujourd'hui des étoiles en plein midi.

Est-ce que je savais! Pendant qu'il me contait son histoire, je n'entendais qu'un grand bourdonnement, et j'étais tellement anéantie qu'il m'aurait fait mettre à genoux, s'il avait voulu, pour signer ses paperasses. Et je m'imaginais que j'avais des remords!... Vrai, j'étais bête à ce point!...

Elle éclata de rire, des lueurs de folie luisaient dans ses yeux. Elle continua, en serrant plus étroitement son amant.

--Est-ce que nous faisons le mal, nous autres! Nous nous aimons, nous nous amusons comme il nous plaît.

Tout le monde en est là, n'est-ce pas?... Vois, ton père ne se gêne guère. Il aime l'argent et il en prend où il en trouve. Il a raison, ça me met à l'aise.... D'abord, je ne signerai rien, et puis tu reviendras tous les soirs. J'avais peur que tu ne veuilles plus, tu sais, pour ce que je t'ai dit.... Mais puisque ça ne te fait rien.... D'ailleurs, je lui fermerai ma porte, tu comprends, maintenant.

Elle se leva, elle alluma la veilleuse. Maxime hésitait, désespéré. Il voyait la sottise qu'il avait commise, il se reprochait durement d'avoir trop causé. Comment annoncer son mariage maintenant! C'était sa faute, la rupture était faite, il n'avait pas besoin de remonter dans cette chambre, ni surtout d'aller prouver à la jeune femme que son mari la dupait. Et il ne savait plus à quel sentiment il venait d'obéir, ce qui redoublait sa colère contre lui-même. Mais s'il eut la pensée, un instant, d'être brutal une seconde fois, de s'en aller, la vue de Renée qui laissait tomber ses pantoufles, lui donna une lâcheté invincible. Il eut peur, il resta.

Le lendemain, quand Saccard vint chez sa femme pour lui faire signer l'acte de cession, elle lui répondit tranquillement qu'elle n'en ferait rien, qu'elle avait réfléchi. D'ailleurs, elle ne se permit pas même une allusion; elle s'était juré d'être discrète, ne voulant pas se créer des ennuis, désirant goûter en paix le renouveau de ses amours. L'affaire de Charonne s'arrangerait comme elle pourrait; son refus de signer n'était qu'une vengeance; elle se moquait bien du reste. Saccard fut sur le point de s'emporter. Tout son rêve croulait. Ses autres affaires allaient de mal en pis. Il se trouvait à bout de ressources, se soutenant par un miracle d'équilibre; le matin même, il n'avait pu payer la note de son boulanger. Cela ne l'empêchait pas de préparer une fête splendide pour le jeudi de la mi-carême. Il éprouva, devant le refus de Renée, cette colère blanche d'un homme vigoureux arrêté dans son oeuvre par le caprice d'un enfant. Avec l'acte de cession en poche, il comptait bien battre monnaie, en attendant l'indemnité. Puis, quand il se fut un peu calmé et qu'il eut l'intelligence nette, il s'étonna du brusque revirement de sa femme: à coup sûr, elle avait dû être conseillée. Il flaira un amant. Ce fut un pressentiment si net qu'il courut chez sa soeur pour l'interroger, lui demander si elle ne savait rien sur la vie cachée de Renée. Sidonie se montra très aigre.

Elle ne pardonnait pas à sa belle-soeur l'affront qu'elle lui avait fait en refusant de voir M. de Saffré. Aussi, quand elle comprit, aux questions de son frère, que celui-ci accusait sa femme d'avoir un amant, s'écria-t-elle qu'elle en était certaine. Et elle s'offrit d'elle-même pour espionner «les tourtereaux». Cette pimbêche verrait comme cela de quel bois elle se chauffait.

Saccard, d'habitude, ne cherchait pas les vérités désagréables; son intérêt seul le forçait à ouvrir des yeux qu'il tenait sagement fermés. Il accepta l'offre de sa soeur.