Chapter 20
Et il siffla doucement. Souvent, d'ailleurs, il employait ce signal pour lui annoncer son arrivée. Mais, ce soir-là, il siffla inutilement à plusieurs reprises. Il s'acharna, haussant le ton, ne voulant pas lâcher son idée d'emprunt immédiat. Enfin, il vit la porte-fenêtre s'ouvrir avec des précautions infinies, sans qu'il eût entendu le moindre bruit de pas. Dans le demi-jour de la serre, Renée lui apparut, les cheveux dénoués, à peine vêtue, comme si elle allait se mettre au lit. Elle était nu-pieds.
Elle le poussa vers un des berceaux, descendant les marches, marchant sur le sable des allées, sans paraître sentir le froid ni la rudesse du sol.
--C'est bête de siffler si fort que ça, murmura-t-elle avec une colère contenue.... Je t'avais dit de ne pas venir.
Que me veux-tu?
--Eh! montons, dit Maxime surpris de cet accueil.
Je te dirai ça là-haut. Tu vas prendre froid.
Mais, comme il faisait un pas, elle le retint, et il s'aperçut alors qu'elle était horriblement pâle. Une épouvante muette la courbait. Ses derniers vêtements, les dentelles de son linge, pendaient comme des lambeaux tragiques, sur sa peau frissonnante.
Il l'examinait avec un étonnement croissant.
--Qu'as-tu donc? Tu es malade?
Et, instinctivement, il leva les yeux, il regarda, à travers les vitres de la serre, cette fenêtre du cabinet de toilette où il avait vu de la lumière.
--Mais il y a un homme chez toi, dit-il tout à coup.
--Non, non, ce n'est pas vrai, balbutia-t-elle, suppliante, affolée.
--Allons donc, ma chère, je vois l'ombre.
Alors ils restèrent là un instant, face à face, ne sachant que se dire. Les dents de Renée claquaient de terreur, et il lui semblait qu'on jetait des seaux d'eau glacée sur ses pieds nus. Maxime éprouvait plus d'irritation qu'il n'aurait cru; mais il demeurait encore assez désintéressé pour réfléchir, pour se dire que l'occasion était bonne, et qu'il allait rompre.
--Tu ne me feras pas croire que c'est Céleste qui porte un paletot, continua-t-il. Si les vitres de la serre n'étaient pas si épaisses, je reconnaîtrais peut-être le monsieur.
Elle le poussa plus profondément dans le noir des feuillages, en disant, les mains jointes, prise d'une terreur croissante:
--Je t'en prie, Maxime....
Mais toute la taquinerie du jeune homme se réveillait, une taquinerie féroce qui cherchait à se venger. Il était trop frêle pour se soulager par la colère. Le dépit pinça ses lèvres; et, au lieu de la battre, comme il en avait d'abord eu l'envie, il aiguisa sa voix, il reprit:
--Tu aurais dû me le dire, je ne serais pas venu vous déranger. Ça se voit tous les jours, qu'on ne s'aime plus.... Moi-même, je commençais à en avoir assez....
Voyons, ne t'impatiente pas. Je vais te laisser remonter; mais pas avant que tu m'aies dit le nom du monsieur....
--Jamais, jamais! murmura la jeune femme, qui étouffait ses larmes.
--Ce n'est pas pour le provoquer, c'est pour savoir.... Le nom, dis vite le nom, et je pars.
Il lui avait pris les poignets, il la regardait, de son rire mauvais. Et elle se débattait, éperdue, ne voulant plus ouvrir les lèvres, pour que le nom qu'il lui demandait ne pût s'en échapper.
--Nous allons faire du bruit, tu seras bien avancée.
Qu'as-tu peur? ne sommes-nous pas de bons amis?...
Je veux savoir qui me remplace, c'est légitime....
Attends, je t'aiderai. C'est M. de Mussy, dont la douleur t'a touchée.
Elle ne répondit pas. Elle baissait la tête sous un pareil interrogatoire.
--Ce n'est pas M. de Mussy?... Alors le duc de Rozan? vrai, non plus Il.... Peut-être le comte de Chibray? Pas davantage?...
Il s'arrêta, il chercha.
--Diable, c'est que je ne vois personne.... Ce n'est pas mon père, après ce que tu m'as dit....
Renée tressaillit, comme sous une brûlure, et sourdement:
--Non, tu sais bien qu'il ne vient plus. Je n'aurais pas accepté, ce serait ignoble.
--Qui alors?
Et il lui serrait plus fort les poignets. La pauvre femme lutta encore quelques instants.
--Oh! Maxime, si tu savais!... Je ne puis pourtant pas dire....
Puis, vaincue, anéantie, regardant avec effroi la fenêtre éclairée:
--C'est M. de Saffré, balbutia-t-elle très bas.
Maxime, que son jeu cruel amusait, pâlit extrêmement devant cet aveu qu'il sollicitait avec tant d'insistance. Il fut irrité de la douleur inattendue que lui causait ce nom d'homme. Il rejeta violemment les poignets de Renée, s'approchant, lui disant en plein visage, les dents serrées:
--Tiens, veux-tu savoir? tu es une...!
Il dit le mot. Et il s'en allait, lorsqu'elle courut à lui, sanglotante, le prenant dans ses bras, murmurant des mots de tendresse, des demandes de pardon, lui jurant qu'elle l'adorait toujours, et que le lendemain elle lui expliquerait tout. Mais il se dégagea, il ferma violemment la porte de la serre, en répondant:
--Eh non! c'est fini, j'en ai plein le dos.
Elle resta écrasée. Elle le regarda traverser le jardin.
Il lui semblait que les arbres de la serre tournaient autour d'elle. Puis, lentement, elle traîna ses pieds nus sur le sable des allées, elle remonta les marches du perron, la peau marbrée par le froid, plus tragique dans le désordre de ses dentelles. En haut, elle répondit aux questions de son mari, qui l'attendait, qu'elle avait cru se rappeler l'endroit où pouvait être tombé un petit carnet perdu depuis le matin. Et, quand elle fut couchée, elle éprouva tout à coup un désespoir immense, en réfléchissant qu'elle aurait dû dire à Maxime que son père, rentré avec elle, l'avait suivie dans sa chambre pour l'entretenir d'une question d'argent quelconque.
Ce fut le lendemain que Saccard se décida à brusquer le dénouement de l'affaire de Charonne. Sa femme lui appartenait; il venait de la sentir douce et inerte entre ses mains, comme une chose qui s'abandonne. D'autre part, le tracé du boulevard du Prince-Eugène allait être arrêté, il fallait que Renée fût dépouillée avant que l'expropriation prochaine s'ébruitât. Saccard montrait, dans toute cette affaire, un amour d'artiste; il regardait mûrir son plan avec dévotion, tendait ses pièges avec les raffinements d'un chasseur qui met de la coquetterie à prendre galamment le gibier. C'était, chez lui, une simple satisfaction de joueur adroit, d'homme goûtant une volupté particulière au gain volé; il voulait avoir les terrains pour un morceau de pain, quitte à donner cent mille francs de bijoux à sa femme, dans la joie du triomphe. Les opérations les plus simples se compliquaient, dès qu'il s'en occupait, devenaient des drames noirs; il se passionnait, il aurait battu son père pour une pièce de cent sous. Et il semait ensuite l'or royalement.
Mais, avant d'obtenir de Renée la cession de sa part de propriété, il eut la prudence d'aller tâter Larsonneau sur les intentions de chantage qu'il avait flairées en lui.
Son instinct le sauva, en cette circonstance. L'agent d'expropriation avait cru, de son côté, que le fruit était mûr et qu'il pouvait le cueillir. Lorsque Saccard entra dans le cabinet de la rue de Rivoli, il trouva son compère bouleversé, donnant les signes du plus violent désespoir.
--Ah! mon ami, murmura celui-ci, en lui prenant les mains, nous sommes perdus.... J'allais courir chez vous pour nous concerter, pour nous sortir de cette horrible aventure....
Tandis qu'il se tordait les bras et essayait un sanglot, Saccard remarqua qu'il était en train de signer des lettres, au moment de son entrée, et que les signatures avaient une netteté admirable. Il le regarda tranquillement, en disant:
--Bah! qu'est-ce qui nous arrive donc?
Mais l'autre ne répondit pas tout de suite; il s'était jeté dans son fauteuil, devant son bureau, et là, les coudes sur le buvard, le front entre les mains, il se branlait furieusement la tête. Enfin, d'une voix étouffée:
--On m'a volé le registre, vous savez....
Et il conta qu'un de ses commis, un gueux digne du bagne, lui avait soustrait un grand nombre de dossiers, parmi lesquels se trouvait le fameux registre. Le pis était que le voleur avait compris le parti qu'il pouvait tirer de cette pièce et qu'il voulait se la faire racheter cent mille francs.
Saccard réfléchissait. Le conte lui parut par trop grossier. Évidemment, Larsonneau se souciait peu, au fond, d'être cru. Il cherchait un simple prétexte pour lui faire entendre qu'il voulait cent mille francs dans l'affaire de Charonne; et même, à cette condition, il rendrait les papiers compromettants qu'il avait entre les mains. Le marché parut trop lourd à Saccard. Il aurait volontiers fait la part de son ancien collègue; mais cette embûche tendue, cette vanité de le prendre pour dupe l'irritaient.
D'ailleurs, il n'était pas sans inquiétude; il connaissait le personnage, il le savait très capable de porter les papiers à son frère le ministre, qui aurait certainement payé pour étouffer tout scandale.
--Diable! murmura-t-il, en s'asseyant à son tour, voilà une vilaine histoire.... Et pourrait-on voir le gueux en question?
--Je vais l'envoyer chercher, dit Larsonneau. Il demeure à côté, rue Jean-Lantier.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un petit jeune homme, louche, les cheveux pâles, la face couverte de taches de rousseur, entra doucement, en évitant que la porte fît du bruit. Il était vêtu d'une mauvaise redingote noire trop grande et horriblement râpée. Il se tint debout, à distance respectueuse, regardant Saccard du coin de l'oeil, tranquillement. Larsonneau, qui l'appelait Baptistin, lui fit subir un interrogatoire, auquel il répondit par des monosyllabes, sans se troubler le moins du monde; et il recevait en toute indifférence les noms de voleur, d'escroc, de scélérat, dont son patron croyait devoir accompagner chacune de ses demandes. Saccard admira le sang-froid de ce malheureux. A un moment, l'agent d'expropriation s'élança de son fauteuil comme pour le battre; et il se contenta de reculer d'un pas, en louchant avec plus d'humilité.
--C'est bien, laissez-le, dit le financier.... Alors, monsieur, vous demandez cent mille francs pour rendre les papiers?
--Oui, cent mille francs, répondit le jeune homme.
Et il s'en alla. Larsonneau paraissait ne pouvoir se calmer.
--Hein? quelle crapule! balbutia-t-il. Avez-vous vu ses regards faux?... Ces gaillards-là vous ont l'air timides et vous assassineraient un homme pour vingt francs.
Mais Saccard l'interrompit en disant:
--Bah! il n'est pas terrible. Je crois qu'on pourra s'arranger avec lui.... Je venais pour une affaire beaucoup plus inquiétante.... Vous aviez raison de vous défier de ma femme, mon cher ami. Imaginez-vous qu'elle vend sa part de propriété à M. Haffner. Elle a besoin d'argent, dit-elle. C'est son amie Suzanne qui a dû la pousser.
L'autre cessa brusquement de se désespérer; il écoutait, un peu pâle, rajustant son col droit, qui avait tourné, dans sa colère.
--Cette cession, continua Saccard, est la ruine de nos espérances. Si M. Haffner devient votre co-associé, non seulement nos profits sont compromis, mais j'ai une peur affreuse de nous trouver dans une situation très désagréable vis-à-vis de cet homme méticuleux qui voudra éplucher les comptes.
L'agent d'expropriation se mit à marcher d'un pas agité, faisant craquer ses bottines vernies sur le tapis.
--Voyez, murmura-t-il, dans quelle situation on se met pour rendre service aux gens!... Mais, mon cher, à votre place, j'empêcherais absolument ma femme de faire une pareille sottise. Je la battrais plutôt.
--Ah! mon ami!... dit le financier avec un fin sourire. Je n'ai pas plus d'action sur ma femme que vous ne paraissez en avoir sur cette canaille de Baptistin.
Larsonneau s'arrêta net devant Saccard, qui souriait toujours, et le regarda d'un air profond. Puis il reprit sa marche de long en large, mais d'un pas lent et mesuré.
Il s'approcha d'une glace, remonta son noeud de cravate, marcha encore, retrouvant son élégance. Et tout d'un coup:
--Baptistin! cria-t-il.
Le petit jeune homme louche entra, mais par une autre porte. Il n'avait plus son chapeau et roulait une plume entre ses doigts.
--Va chercher le registre, lui dit Larsonneau.
Et, quand il ne fut plus là, il débattit la somme qu'on devait lui donner.
--Faites cela pour moi, finit-il par dire carrément.
Alors Saccard consentit à donner trente mille francs sur les bénéfices futurs de l'affaire de Charonne. Il estimait qu'il se tirait encore à bon marché de la main gantée de l'usurier. Ce dernier fit mettre la promesse à son nom, continuant la comédie jusqu'au bout, disant qu'il tiendrait compte des trente mille francs au jeune homme.
Ce fut avec des rires de soulagement que Saccard brûla le registre à la flamme de la cheminée, feuille à feuille.
Puis, cette opération terminée, il échangea de vigoureuses poignées de main avec Larsonneau, et le quitta, en lui disant:
--Vous allez ce soir chez Laure, n'est-ce pas?...
Attendez-moi. J'aurai tout arrangé avec ma femme, nous prendrons nos dernières dispositions.
Laure d'Aurigny, qui déménageait souvent, habitait alors un grand appartement du boulevard Haussmann, en face de la Chapelle expiatoire. Elle venait de prendre un jour par semaine, comme les dames du vrai monde.
C'était une façon de réunir à la fois les hommes qui la voyaient, un par un, dans la semaine. Aristide Saccard triomphait, les mardis soir; il était l'amant en titre; et il tournait la tête, avec un rire vague, quand la maîtresse de la maison le trahissait entre deux portes, en accordant pour le soir même un rendez-vous à un de ces messieurs.
Lorsqu'il était resté le dernier de la bande, il allumait encore un cigare, causait affaires, plaisantait un instant sur le monsieur qui se morfondait dans la rue en attendant qu'il sortît; puis, après avoir appelé Laure sa «chère enfant», et lui avoir donné une petite tape sur la joue, il s'en allait tranquillement par une porte, tandis que le monsieur entrait par une autre. Le secret traité d'alliance qui avait consolidé le crédit de Saccard et fait trouver à la d'Aurigny deux mobiliers en un mois continuait à les amuser. Mais Laure voulait un dénouement à cette comédie. Ce dénouement, arrêté à l'avance, devait consister dans une rupture publique, au profit de quelque imbécile qui paierait cher le droit d'être l'entreteneur sérieux et connu de tout Paris. L'imbécile était trouvé.
Le duc de Rozan, las d'assommer inutilement les femmes de son monde, rêvait une réputation de débauché, pour accentuer d'un relief sa figure fade. Il était très assidu aux mardis de Laure, dont il avait fait la conquête par sa naïveté absolue. Malheureusement, à trente-cinq ans, il se trouvait encore sous la dépendance de sa mère, à tel point qu'il pouvait disposer au plus d'une dizaine de louis à la fois. Les soirs où Laure daignait lui prendre ses dix louis, en se plaignant, en parlant des cent mille francs dont elle aurait besoin, il soupirait, il lui promettait la somme pour le jour où il serait le maître. Ce fut alors qu'elle eut l'idée de lui faire lier amitié avec Larsonneau, un des bons amis de la maison. Les deux hommes allèrent déjeuner ensemble chez Tortoni; et, au dessert, Larsonneau, en contant ses amours avec une Espagnole délicieuse, prétendit connaître des prêteurs; mais il conseilla vivement à Rozan de ne jamais passer par leurs mains. Cette confidence endiabla le duc, qui finit par arracher à son bon ami la promesse de s'occuper de sa «petite affaire». Il s'en occupa si bien qu'il devait porter l'argent le soir même où Saccard lui avait donné rendez-vous chez Laure.
Lorsque Larsonneau arriva, il n'y avait encore dans le grand salon blanc et or de la d'Aurigny que cinq ou six femmes, qui lui prirent les mains, lui sautèrent au cou, avec une fureur de tendresse. Elles l'appelaient «ce grand Lar!» un diminutif caressant que Laure avait inventé. Et lui, d'une voix flûtée:
--Là, là, mes petites chattes; vous allez écraser mon chapeau.
Elles se calmèrent, elles l'entourèrent étroitement sur une causeuse, tandis qu'il leur contait une indigestion de Sylvia, avec laquelle il avait soupé la veille. Puis, tirant un drageoir de la poche de son habit, il leur offrit des pralines. Mais Laure sortit de sa chambre à coucher et, comme plusieurs messieurs arrivaient, elle entraîna Larsonneau dans un boudoir, situé à l'un des bouts du salon, dont une double portière le séparait.
--As-tu l'argent? lui demanda-t-elle quand ils furent seuls.
Elle le tutoyait dans les grandes circonstances. Larsonneau, sans répondre, s'inclina plaisamment, en frappant sur la poche intérieure de son habit.
--Oh! ce grand Lar! murmura la jeune femme ravie.
Elle le prit par la taille et l'embrassa.
--Attends, dit-elle, je veux tout de suite les chiffons.... Rozan est dans ma chambre; je vais le chercher.
Mais il la retint et, lui baisant à son tour les épaules:
--Tu sais quelle commission je t'ai demandée, à toi?
--Eh! oui, grande bête, c'est convenu.
Elle revint, amenant Rozan. Larsonneau était mis plus correctement que le duc, ganté plus juste, cravaté avec plus d'art. Ils se touchèrent négligemment la main, et parlèrent des courses de l'avant-veille, où un de leurs amis avait eu un cheval battu. Laure piétinait.
--Voyons, ce n'est pas tout ça, mon chéri, dit-elle à Rozan; le grand Lar a l'argent, tu sais. Il faudrait terminer.
Larsonneau parut se souvenir.
--Ah! oui, c'est vrai, dit-il, j'ai la somme.... Mais que vous auriez bien fait de m'écouter, mon bon! Est-ce que ces gueux ne m'ont pas demandé le cinquante pour cent?... Enfin, j'ai accepté quand même, vous m'aviez dit que ça ne faisait rien....
Laure d'Aurigny s'était procuré des feuilles de papier timbré dans la journée. Mais quand il fut question d'une plume et d'un encrier, elle regarda les deux hommes d'un air consterné, doutant de trouver chez elle ces objets. Elle voulait aller voir à la cuisine, lorsque Larsonneau tira de sa poche, de la poche où était le drageoir, deux merveilles, un porte-plume en argent, qui s'allongeait à l'aide d'une vis, et un encrier, acier et ébène, d'un fini et d'une délicatesse de bijou. Et, comme Rozan s'asseyait:
--Faites les billets à mon nom. Vous comprenez, je n'ai pas voulu vous compromettre. Nous nous arrangerons ensemble.... Six effets de vingt cinq mille francs chacun, n'est-ce pas?
Laure comptait sur un coin de la table les «chiffons».
Rozan ne les vit même pas. Quand il eut signé et qu'il leva la tête, ils avaient disparu dans la poche de la jeune femme. Mais elle vint à lui, et l'embrassa sur les deux joues, ce qui parut le ravir. Larsonneau les regardait philosophiquement, en pliant les effets, et en remettant l'écritoire et le porte-plume dans sa poche.
La jeune femme était encore au cou de Rozan, lorsque Aristide Saccard souleva un coin de la portière:
--Eh bien, ne vous gênez pas, dit-il en riant.
Le duc rougit. Mais Laure alla secouer la main du financier, en échangeant avec lui un clignement d'yeux d'intelligence. Elle était radieuse.
--C'est fait, mon cher, dit-elle; je vous avais prévenu. Vous ne m'en voulez pas trop?
Saccard haussa les épaules d'un air bonhomme. Il écarta la portière et, s'effaçant pour livrer passage à Laure et au duc, il cria, d'une voix glapissante d'huissier:
--Monsieur le duc, madame la duchesse!
Cette plaisanterie eut un succès fou. Le lendemain, les journaux la contèrent, en nommant crûment Laure d'Aurigny, et en désignant les deux hommes par des initiales très transparentes. La rupture d'Aristide Saccard et de la grosse Laure fit plus de bruit encore que leurs prétendues amours.
Cependant, Saccard avait laissé retomber la portière sur l'éclat de gaieté que sa plaisanterie avait soulevé dans le salon.
--Hein! quelle bonne fille! dit-il en se tournant vers Larsonneau. Elle est d'un vice!... C'est vous, gredin, qui devez bénéficier dans tout ceci. Qu'est-ce qu'on vous donne?
Mais il se défendit, avec des sourires; et il tirait ses manchettes qui remontaient. Il vint enfin s'asseoir, près de la porte, sur une causeuse où Saccard l'appelait du geste.
--Venez là, je ne veux pas vous confesser, que diable!... Aux affaires sérieuses, maintenant, mon bon. J'ai eu, ce soir, une longue conversation avec ma femme....
Tout est conclu.
--Elle consent à céder sa part? demanda Larsonneau.
--Oui, mais ça n'a pas été sans peine.... Les femmes sont d'un entêtement! Vous savez, la mienne avait promis de ne pas vendre à une vieille tante. C'étaient des scrupules à n'en plus finir.... Heureusement que j'avais préparé une histoire tout à fait décisive.
Il se leva pour allumer un cigare au candélabre que Laure avait laissé sur la table et, revenant s'allonger mollement au fond de la causeuse:
--J'ai dit à ma femme, continua-t-il, que vous étiez tout à fait ruiné.... Vous avez joué à la Bourse, mangé votre argent avec des filles, tripoté dans de mauvaises spéculations; enfin vous êtes sur le point de faire une faillite épouvantable.... J'ai même donné à entendre que je ne vous croyais pas d'une parfaite honnêteté.... Alors je lui ai expliqué que l'affaire de Charonne allait sombrer dans votre désastre, et que le mieux serait d'accepter la proposition que vous m'aviez faite de la dégager, en lui achetant sa part, pour un morceau de pain, il est vrai.
--Ce n'est pas fort, murmura l'agent d'expropriation. Et vous vous imaginez que votre femme va croire de pareilles bourdes?
Saccard eut un sourire. Il était dans une heure d'épanchement.
--Vous êtes naïf, mon cher, reprit-il. Le fond de l'histoire importe peu; ce sont les détails, le geste et l'accent qui sont tout. Appelez Rozan, et je parie que je lui persuade qu'il fait grand jour. Et ma femme n'a guère plus de tête que Rozan.... Je lui ai laissé entrevoir des abîmes. Elle ne se doute pas même de l'expropriation prochaine. Comme elle s'étonnait que, en pleine catastrophe, vous puissiez songer à prendre une plus lourde charge, je lui ai dit que sans doute elle vous gênait dans quelque mauvais coup ménagé à vos créanciers.... Enfin je lui ai conseillé l'affaire comme l'unique moyen de ne pas se trouver mêlée à des procès interminables et de tirer quelque argent des terrains.
Larsonneau continuait à trouver l'histoire un peu brutale. Il était de méthode moins dramatique; chacune de ses opérations se nouait et se dénouait avec des élégances de comédie de salon.
--Moi, j'aurais imaginé autre chose, dit-il. Enfin, chacun son système.... Il ne nous reste alors qu'à payer.
--C'est à ce sujet, répondit Saccard, que je veux m'entendre avec vous.... Demain, je porterai l'acte de cession à ma femme, et elle aura simplement à vous faire remettre cet acte pour toucher le prix convenu.... Je préfère éviter toute entrevue.
Jamais il n'avait voulu, en effet, que Larsonneau vînt chez eux sur un pied d'intimité. Il ne l'invitait pas, l'accompagnait chez Renée, les jours où il fallait absolument que les deux associés se rencontrassent; cela était arrivé trois fois. Presque toujours, il traitait avec des procurations de sa femme, pensant qu'il était inutile de lui laisser voir ses affaires de trop près.
Il ouvrit son portefeuille, en ajoutant:
--Voici les deux cent mille francs de billets souscrits par ma femme; vous les lui donnerez en paiement, et vous ajouterez cent mille francs que je vous porterai demain dans la matinée.... Je me saigne, mon cher ami.
Cette affaire me coûte les yeux de la tête.
--Mais, fit remarquer l'agent d'expropriation, cela ne va faire que trois cent mille francs.... Est-ce que le reçu sera de cette somme?
--Un reçu de trois cent mille francs! reprit Saccard en riant, ah! bien, nous serions propres plus tard. Il faut, d'après nos inventaires, que la propriété soit estimée aujourd'hui deux millions cinq cent mille francs. Le reçu sera de la moitié, naturellement.
--Jamais votre femme ne voudra le signer.
--Eh si! Je vous dis que tout est convenu.... Parbleu! je lui ai dit que c'était votre première condition.