La Curée

Chapter 19

Chapter 193,856 wordsPublic domain

--Attendez, il prétend qu'il vous a reconnue plus tard, quand vous n'avez plus été dans le salon, et qu'il s'est rappelé vous avoir vue sortir au bras de Maxime....

C'est depuis ce temps-là qu'il est amoureux fou. Ça lui a poussé au coeur, vous comprenez? un caprice.... Il est venu me voir pour me supplier de vous présenter ses excuses....

--Eh bien, dites-lui que je lui pardonne, interrompit négligemment Renée.

Puis, continuant, retrouvant toutes ses angoisses:

--Ah! ma bonne Sidonie, je suis bien tourmentée.

Il me faut absolument cinquante mille francs demain matin. J'étais venue pour vous parler de cette affaire.

Vous connaissez des prêteurs, m'avez-vous dit?

La courtière, piquée de la façon brusque dont sa belle soeur coupait son histoire, lui fit attendre quelque temps sa réponse.

--Oui, certes; seulement, je vous conseille, avant tout, de chercher chez des amis.... Moi, à votre place, je sais bien ce que je ferais.... Je m'adresserais à M. de Saffré, tout simplement.

Renée eut un sourire contraint.

--Mais, reprit-elle, ce serait peu convenable, puisque vous le prétendez si amoureux.

La vieille la regardait d'un oeil fixe; puis son visage mou se fondit doucement dans un sourire de pitié attendrie.

--Pauvre chère, murmura-t-elle, vous avez pleuré; ne niez pas, je le vois à vos yeux. Soyez donc forte, acceptez la vie.... Voyons, laissez-moi arranger la petite affaire en question.

Renée se leva, torturant ses doigts, faisant craquer ses gants. Et elle resta debout, toute secouée par une cruelle lutte intérieure. Elle ouvrait les lèvres, pour accepter peut-être, lorsqu'un léger coup de sonnette retentit dans la pièce voisine. Mme Sidonie sortit vivement, en entrebâillant une porte qui laissa voir une double rangée de pianos. La jeune femme entendit ensuite un pas d'homme et le bruit étouffé d'une conversation à voix basse. Machinalement, elle alla examiner de plus près la tache jaunâtre dont les matelas avaient barré le mur.

Cette tache l'inquiétait, la gênait. Oubliant tout, Maxime, les cinquante mille francs, M. de Saffré, elle revint devant le lit, songeuse: ce lit était bien mieux à l'endroit où il se trouvait auparavant; il y avait des femmes qui manquaient vraiment de goût; pour sûr, quand on était couché, on devait avoir la lumière dans les yeux.

Et elle vit vaguement se lever, au fond de son souvenir, l'image de l'inconnu du quai Saint-Paul, son roman en deux rendez-vous, cet amour de hasard qu'elle avait goûté là, à cette autre place. Il n'en restait que cette usure du papier peint. Alors cette chambre l'emplit de malaise, et elle s'impatienta de ce bourdonnement de voix qui continuait, dans la pièce voisine.

Quand Mme Sidonie revint, ouvrant et fermant la porte avec précaution, elle fit des signes répétés du bout des doigts, pour lui recommander de parler tout bas.

Puis, à son oreille:

--Vous ne savez pas, l'aventure est bonne: c'est M. de Saffré qui est là.

--Vous ne lui avez pas dit au moins que j'étais ici? demanda la jeune femme inquiète.

La courtière sembla surprise, et très naïvement:

--Mais si.... Il attend que je lui dise d'entrer. Bien entendu, je ne lui ai pas parlé des cinquante mille francs....

Renée, toute pâle, s'était redressée comme sous un coup de fouet. Une immense fierté lui remontait au coeur.

Ce bruit de bottes, qu'elle entendait plus brutal dans la chambre d'à côté, l'exaspérait.

--Je m'en vais, dit-elle d'une voix brève. Venez m'ouvrir la porte.

Mme Sidonie essaya de sourire.

--Ne faites pas l'enfant.... Je ne puis pas rester avec ce garçon sur les bras, maintenant que je lui ai dit que vous étiez ici.... Vous me compromettez, vraiment....

Mais la jeune femme avait déjà descendu le petit escalier. Elle répétait devant la porte fermée de la boutique:

--Ouvrez-moi, ouvrez-moi.

La marchande de dentelles, quand elle retirait le bouton de cuivre, avait l'habitude de le mettre dans sa poche. Elle voulut encore parlementer. Enfin, prise de colère elle-même, laissant voir au fond de ses yeux gris la sécheresse aigre de sa nature, elle s'écria:

--Mais enfin que voulez-vous que je lui dise, à cet homme?

--Que je ne suis pas à vendre, répondit Renée, qui avait un pied sur le trottoir.

Et il lui sembla entendre Mme Sidonie murmurer en refermant violemment la porte: «Eh! va donc, grue! tu me paieras ça.»

--Pardieu! pensa-t-elle en remontant dans son coupé, j'aime encore mieux mon mari.

Elle retourna droit à l'hôtel. Le soir, elle dit à Maxime de ne pas venir; elle était souffrante, elle avait besoin de repos. Et, le lendemain, lorsqu'elle lui remit les quinze mille francs pour le bijoutier de Sylvia, elle resta embarrassée devant sa surprise et ses questions. C'était son mari, dit-elle, qui avait fait une bonne affaire. Mais, à partir de ce jour, elle fut plus fantasque, elle changeait souvent les heures des rendez-vous qu'elle donnait au jeune homme, et souvent même elle le guettait dans la serre pour le renvoyer. Lui s'inquiétait peu de ces changements d'humeur; il se plaisait à être une chose obéissante aux mains des femmes. Ce qui l'ennuya davantage, ce fut la tournure morale que prenaient parfois leurs tête-à-tête d'amoureux. Elle devenait toute triste; même il lui arrivait d'avoir de grosses larmes dans les yeux. Elle interrompait son refrain sur «le beau jeune homme» de La Belle Hélène, jouait les cantiques du pensionnat, demandait à son amant s'il ne croyait pas que le mal fût puni tôt ou tard.

--Décidément, elle vieillit, pensait-il. C'est tout le plus si elle est drôle encore un an ou deux.

La vérité était qu'elle souffrait cruellement. Maintenant, elle aurait mieux aimé tromper Maxime avec M. de Saffré. Chez Mme Sidonie, elle s'était révoltée, elle avait cédé à une fierté instinctive, au dégoût de ce marché grossier. Mais, les jours suivants, quand elle endura les angoisses de l'adultère, tout sombra en elle, et elle se sentit si méprisable qu'elle se serait livrée au premier homme qui aurait poussé la porte de la chambre aux pianos. Si, jusque-là, la pensée de son mari était passée parfois dans l'inceste, comme une pointe d'horreur voluptueuse, le mari, l'homme lui-même, y entra dès lors avec une brutalité qui tourna ses sensations les plus délicates en douleurs intolérables. Elle qui se plaisait aux raffinements de sa faute et qui rêvait volontiers un coin de paradis surhumain où les dieux goûtent leurs amours en famille, elle roulait à la débauche vulgaire, au partage de deux hommes. Vainement elle tenta de jouir de l'infamie. Elle avait encore les lèvres chaudes des baisers de Saccard, lorsqu'elle les offrait aux baisers de Maxime.

Ses curiosités descendirent au fond de ces voluptés maudites; elle alla jusqu'à mêler ces deux tendresses, jusqu'à chercher le fils dans les étreintes du père. Et elle sortait plus effarée, plus meurtrie de ce voyage dans l'inconnu du mal, de ces ténèbres ardentes où elle confondait son double amant, avec des terreurs qui donnaient un râle à ses joies.

Elle garda ce drame pour elle seule, en doubla la souffrance par les fièvres de son imagination. Elle eût préféré mourir que d'avouer la vérité à Maxime. C'était une peur sourde que le jeune homme ne se révoltât, ne la quittât; c'était surtout une croyance si absolue de péché monstrueux et de damnation éternelle qu'elle aurait plus volontiers traversé nue le parc Monceau que de confesser sa honte à voix basse. Elle restait, d'ailleurs, l'étourdie qui étonnait Paris par ses extravagances. Des gaietés nerveuses la prenaient, des caprices prodigieux, dont s'entretenaient les journaux, en la désignant par ses initiales.

Ce fut à cette époque qu'elle voulut sérieusement se battre en duel, au pistolet, avec la duchesse de Sternich, qui avait, méchamment, disait-elle, renversé un verre de punch sur sa robe; il fallut que son beau-frère le ministre se fâchât. Une autre fois, elle paria avec Mme de Lauwerens qu'elle ferait le tour de la piste de Longchamp en moins de dix minutes, et ce ne fut qu'une question de costume qui la retint. Maxime lui-même commençait à être effrayé par cette tête où la folie montait, et où il croyait entendre, la nuit, sur l'oreiller, tout le tapage d'une ville en rut de plaisirs.

Un soir, ils allèrent ensemble au Théâtre-Italien. Ils n'avaient seulement pas regardé l'affiche. Ils voulaient voir une grande tragédienne italienne, la Ristori, qui faisait alors courir tout Paris, et à laquelle la mode leur commandait de s'intéresser. On donnait Phèdre. Il se rappelait assez son répertoire classique, elle savait assez d'italien pour suivre la pièce. Et même ce drame leur causa une émotion particulière, dans cette langue étrangère dont les sonorités leur semblaient, par moments, un simple accompagnement d'orchestre soutenant la mimique des acteurs. Hippolyte était un grand garçon pâle, très médiocre, qui pleurait son rôle.

--Quel godiche! murmurait Maxime.

Mais la Ristori, avec ses fortes épaules secouées par les sanglots, avec sa face tragique et ses gros bras, remuait profondément Renée. Phèdre était du sang de Pasiphaé, et elle se demandait de quel sang elle pouvait être, elle, l'incestueuse des temps nouveaux. Elle ne voyait de la pièce que cette grande femme traînant sur les planches le crime antique. Au premier acte, quand Phèdre fait à Oenone la confidence de sa tendresse criminelle; au second, lorsqu'elle se déclare, toute brûlante, à Hippolyte; et, plus tard, au quatrième, lorsque le retour de Thésée l'accable, et qu'elle se maudit, dans une crise de fureur sombre, elle emplissait la salle d'un tel cri de passion fauve, d'un tel besoin de volupté surhumaine que la jeune femme sentait passer sur sa chair chaque frisson de son désir et de ses remords.

--Attends, murmurait Maxime à son oreille, tu vas entendre le récit de Théramène. Il a une bonne tête, le vieux!

Et il murmura d'une voix creuse:

A peine nous sortions des portes de Trézène, il était sur son char...

Mais Renée, quand le vieux parla, ne regarda plus, n'écouta plus. Le lustre l'aveuglait, les chaleurs étouffantes lui venaient de toutes ces faces pâles tendues vers la scène. Le monologue continuait, interminable. Elle était dans la serre, sous les feuillages ardents, et elle rêvait que son mari entrait, la surprenait aux bras de son fils. Elle souffrait horriblement, elle perdait connaissance, quand le dernier râle de Phèdre, repentante et mourant dans les convulsions du poison, lui fit rouvrir les yeux. La toile tombait. Aurait-elle la force de s'empoisonner, un jour? Comme son drame était mesquin et honteux à côté de l'épopée antique! et tandis que Maxime lui nouait sous le menton sa sortie de théâtre, elle entendait encore gronder derrière elle cette rude voix de la Ristori, à laquelle répondait le murmure complaisant d'Oenone.

Dans le coupé, le jeune homme causa tout seul, il trouvait en général la tragédie «assommante», et préférait les pièces des Bouffes. Cependant Phèdre était «corsée». Il s'y était intéressé, parce que.... Et il serra la main de Renée, pour compléter sa pensée. Puis une idée drôle lui passa par la tête, et il céda à l'envie de faire un mot:

--C'est moi, murmura-t-il, qui avais raison de ne pas m'approcher de la mer, à Trouville.

Renée, perdue au fond de son rêve douloureux, se taisait. Il fallut qu'il répétât sa phrase.

--Pourquoi? lui demanda-t-elle étonnée, ne comprenant pas.

--Mais le monstre....

Et il eut un petit ricanement. Cette plaisanterie glaça la jeune femme. Tout se détraqua dans sa tête. La Ristori n'était plus qu'un gros pantin qui retroussait son péplum et montrait sa langue au public comme Blanche Muller, au troisième acte de La Belle Hélène, Théramène dansait le cancan, et Hippolyte mangeait des tartines de confiture en se fourrant les doigts dans le nez.

Quand un remords plus cuisant faisait frissonner Renée, elle avait des rébellions superbes. Quel était donc son crime, et pourquoi aurait-elle rougi? Est-ce qu'elle ne marchait pas chaque jour sur des infamies plus grandes? Est-ce qu'elle ne coudoyait pas, chez les ministres, aux Tuileries, partout, des misérables comme elle, qui avaient sur leur chair des millions et qu'on adorait à deux genoux! Et elle songeait à l'amitié honteuse d'Adeline d'Espanet et de Suzanne Haffner, dont on souriait parfois aux lundis de l'impératrice. Elle se rappelait le négoce de Mme de Lauwerens, que les maris célébraient pour sa bonne conduite, son ordre, son exactitude à payer ses fournisseurs. Elle nommait Mme Daste, Mme Teissière, la baronne de Meinhold, ces créatures dont les amants payaient le luxe, et qui étaient cotées dans le beau monde comme des valeurs à la Bourse.

Mme de Guende était tellement bête et tellement bien faite qu'elle avait pour amants trois officiers supérieurs à la fois, sans pouvoir les distinguer, à cause de leur uniforme; ce qui faisait dire à ce démon de Louise qu'elle les forçait d'abord à se mettre en chemise, pour savoir auquel des trois elle parlait. La comtesse Vanska, elle, se souvenait des cours où elle avait chanté, des trottoirs le long desquels on prétendait l'avoir revue, vêtue d'indienne, rôdant comme une louve. Chacune de ces femmes avait sa honte, sa plaie étalée et triomphante.

Puis, les dominant toutes, la duchesse de Sternich se dressait, laide, vieillie, lassée, avec la gloire d'avoir passé une nuit dans le lit impérial; c'était le vice officiel, elle en gardait comme une majesté de la débauche et une souveraineté sur cette bande d'illustres coureuses.

Alors, l'incestueuse s'habituait à sa faute comme à une robe de gala dont les roideurs l'auraient d'abord gênée. Elle suivait les modes de l'époque, elle s'habillait et se déshabillait à l'exemple des autres. Elle finissait par croire qu'elle vivait au milieu d'un monde supérieur à la morale commune, où les sens s'affinaient et se développaient, où il était permis de se mettre nue pour la joie de l'Olympe entier. Le mal devenait un luxe, une fleur piquée dans les cheveux, un diamant attaché sur le front.

Et elle revoyait, comme une justification et une rédemption, l'empereur, au bras du général, passer entre les deux files d'épaules inclinées.

Un seul homme, Baptiste, le valet de chambre de son mari, continuait à l'inquiéter. Depuis que Saccard se montrait galant ce grand valet pâle et digne lui semblait marcher autour d'elle, avec la solennité d'un blâme muet. Il ne la regardait pas, ses regards froids passaient plus haut, par-dessus son chignon, avec des pudeurs de bedeau refusant de souiller ses yeux sur la chevelure d'une pécheresse. Elle s'imaginait qu'il savait tout, elle aurait acheté son silence si elle eût osé. Puis des malaises la prenaient, elle éprouvait une sorte de respect confus quand elle rencontrait Baptiste, se disant que toute l'honnêteté de son entourage s'était retirée et cachée sous l'habit noir de ce laquais.

Elle demanda un jour à Céleste:

--Est-ce que Baptiste plaisante à l'office? Lui connaissez-vous quelque aventure, quelque maîtresse?

--Ah! bien, oui! se contenta de répondre la femme de chambre.

--Voyons, il a dû vous faire la cour?

--Eh! il ne regarde jamais les femmes. C'est à peine si nous l'apercevons.... Il est toujours chez monsieur ou dans les écuries.... Il dit qu'il aime beaucoup les chevaux.

Renée s'irritait de cette honnêteté, insistait, aurait voulu pouvoir mépriser ses gens. Bien qu'elle se fût prise d'affection pour Céleste, elle se serait réjouie de lui savoir des amants.

--Mais vous, Céleste, ne trouvez-vous pas que Baptiste est un beau garçon?

--Moi, madame! s'écria la chambrière, de l'air stupéfait d'une personne qui vient d'entendre une chose prodigieuse, oh! j'ai bien d'autres idées en tête. Je ne veux pas d'un homme. J'ai mon plan, vous verrez plus tard. Je ne suis pas une bête, allez.

Renée ne put en tirer une parole plus claire. Ses soucis, d'ailleurs, grandissaient. Sa vie tapageuse, ses courses folles rencontraient des obstacles nombreux qu'il lui fallait franchir, et contre lesquels elle se meurtrissait parfois. Ce fut ainsi que Louise de Mareuil se dressa un jour entre elle et Maxime. Elle n'était pas jalouse de «la bossue», comme elle la nommait dédaigneusement; elle la savait condamnée par les médecins, et ne pouvait croire que Maxime épousât jamais un pareil laideron, même au prix d'un million de dot. Dans ses chutes, elle avait conservé une naïveté bourgeoise à l'égard des gens qu'elle aimait; si elle se méprisait elle-même, elle les croyait volontiers supérieurs et très estimables. Mais, tout en rejetant la possibilité d'un mariage qui lui eût paru une débauche sinistre et un vol, elle souffrait des familiarités, de la camaraderie des jeunes gens. Quand elle parlait de Louise à Maxime, il riait d'aise, il lui racontait les mots de l'enfant, il lui disait:

--Elle m'appelle son petit homme, tu sais, cette gamine?

Et il montrait une telle liberté d'esprit, qu'elle n'osait lui faire entendre que cette gamine avait dix-sept ans, et que leurs jeux de mains, leur empressement, dans les salons, à chercher les coins d'ombre pour se moquer de tout le monde, la chagrinaient, lui gâtaient les plus belles soirées.

Un fait vint donner à la situation un caractère singulier. Renée avait souvent des besoins de fanfaronnade, des caprices de hardiesse brutale. Elle entraînait Maxime derrière un rideau, derrière une porte et l'embrassait, au risque d'être vue. Un jeudi soir, comme le salon bouton d'or était plein de monde, il lui poussa la belle idée d'appeler le jeune homme, qui causait avec Louise; elle s'avança à sa rencontre du fond de la serre, où elle se trouvait, et le baisa brusquement sur la bouche, entre deux massifs, se croyant suffisamment cachée. Mais Louise avait suivi Maxime. Quand les amants levèrent la tête, ils la virent, à quelques pas, qui les regardait avec un étrange sourire, sans une rougeur ni un étonnement, de l'air tranquillement amical d'un compagnon de vice, assez savant pour comprendre et goûter un tel baiser.

Ce jour-là, Maxime se sentit réellement épouvanté, et ce fut Renée qui se montra indifférente et même joyeuse.

C'était fini. Il devenait impossible que la bossue lui prit son amant. Elle pensait:

--J'aurais dû le faire exprès. Elle sait maintenant que «son petit homme» est à moi.

Maxime se rassura en retrouvant Louise aussi rieuse, aussi drôle qu'auparavant. Il la jugea «très forte, très bonne fille». Et ce fut tout.

Renée s'inquiétait avec raison. Saccard, depuis quelque temps, songeait au mariage de son fils avec Mlle de Mareuil. Il y avait là une dot d'un million qu'il ne voulait pas laisser échapper, comptant plus tard mettre les mains dans cet argent. Louise, vers le commencement de l'hiver, étant restée au lit pendant près de trois semaines, il eut une telle peur de la voir mourir avant l'union projetée qu'il se décida à marier les enfants tout de suite.

Il les trouvait bien un peu jeunes: mais les médecins redoutaient le mois de mars pour la poitrinaire. De son côté, M. de Mareuil était dans une situation délicate. Au dernier scrutin, il avait enfin réussi à se faire nommer député. Seulement, le Corps législatif venait de casser son élection, qui fut le scandale de la révision des pouvoirs. Cette élection était tout un poème héroï-comique, sur lequel les journaux vécurent pendant un mois.

M. Hupel de la Noue, le préfet du département, avait déployé une telle vigueur que les autres candidats ne purent même afficher leur profession de foi ni distribuer leurs bulletins. Sur ses conseils, M. de Mareuil couvrit la circonscription de tables où les paysans burent et mangèrent pendant une semaine. Il promit, en outre, un chemin de fer, la construction d'un pont et de trois églises, et adressa, la veille du scrutin, aux électeurs influents, les portraits de l'empereur et de l'impératrice, deux grandes gravures recouvertes d'une vitre et encadrées d'une baguette d'or. Cet envoi eut un succès fou, la majorité fut écrasante. Mais, quand la Chambre, devant l'éclat de rire de la France entière, se trouva forcée de renvoyer M. de Mareuil à ses électeurs, le ministre entra dans une colère terrible contre le préfet et le malheureux candidat, qui s'étaient montrés vraiment trop «roides».

Il parla même de mettre la candidature officielle sur un autre nom. M. de Mareuil fut épouvanté, il avait dépensé trois cent mille francs dans le département, il y possédait de grandes propriétés où il s'ennuyait, et qu'il lui faudrait revendre à perte. Aussi vint-il supplier son cher collègue d'apaiser son frère, de lui promettre, en son nom, une élection tout à fait convenable. Ce fut en cette circonstance que Saccard reparla du mariage des enfants, et que les deux pères l'arrêtèrent définitivement.

Quand Maxime fut tâté à ce sujet, il éprouva un embarras. Louise l'amusait, la dot le tentait plus encore.

Il dit oui, il accepta toutes les dates que Saccard voulut, pour s'éviter l'ennui d'une discussion. Mais, au fond, il s'avouait que, malheureusement, les choses ne s'arrangeraient pas avec une si belle facilité. Renée ne voudrait jamais; elle pleurerait, elle lui ferait des scènes, elle était capable de commettre quelque gros scandale pour étonner Paris. C'était bien désagréable. Maintenant, elle lui faisait peur. Elle le couvait avec des yeux inquiétants, elle le possédait si despotiquement, qu'il croyait sentir des griffes s'enfoncer dans son épaule, quand elle posait là sa main blanche. Sa turbulence devenait de la brusquerie, et il y avait des sons brisés au fond de ses rires.

Il craignait réellement qu'elle ne devînt folle, une nuit, entre ses bras. Chez elle le remords, la crainte d'être surprise, les joies cruelles de l'adultère ne se traduisaient pas comme chez les autres femmes par des larmes et des accablements, mais par une extravagance plus haute, par un besoin de tapage plus irrésistible. Et, au milieu de son effarement grandissant, on commençait à entendre un râle, le détraquement de cette adorable et étonnante machine qui se cassait.

Maxime attendait passivement une occasion qui le débarrassât de cette maîtresse gênante. Il disait de nouveau qu'ils avaient fait une bêtise. Si leur camaraderie avait d'abord mis dans leurs rapports d'amoureux une volupté de plus, elle lui empêchait aujourd'hui de rompre, comme il l'aurait certainement fait avec une autre femme. Il ne serait plus revenu; c'était sa façon de dénouer ses amours, pour éviter tout effort et toute querelle. Mais il se sentait incapable d'un éclat, et il s'oubliait même volontiers encore dans les caresses de Renée; elle était maternelle, elle payait pour lui, elle le tirerait d'embarras, si quelque créancier se fâchait. Puis l'idée de Louise, l'idée du million de dot revenait, lui faisait penser, jusque sous les baisers de la jeune femme, «que tout cela était bel et bon, mais que ce n'était pas sérieux, et qu'il faudrait bien que ça finît».

Une nuit, Maxime fut si rapidement décavé chez une dame où l'on jouait souvent jusqu'au jour, qu'il éprouva une de ces colères muettes de joueur dont les poches sont vides. Il eût donné tout au monde pour pouvoir jeter encore quelques louis sur la table. Il prit son chapeau, et, du pas machinal d'un homme poussé par une idée fixe, il alla au parc Monceau, ouvrit la petite grille, se trouva dans la serre. Il était plus de minuit. Renée lui avait défendu de venir ce soir-là. Maintenant, quand elle lui fermait sa porte, elle ne cherchait même plus à trouver une explication, et lui ne songeait qu'à profiter de son jour de congé. Il ne se souvint nettement de la défense de la jeune femme que devant la porte-fenêtre du petit salon, qui était fermée. D'ordinaire, quand il devait venir, Renée tournait à l'avance l'espagnolette de cette porte.

--Bah! pensa-t-il, en voyant la fenêtre du cabinet de toilette éclairée, je vais siffler, et elle descendra. Je ne la dérangerai pas; si elle a quelques louis, je m'en irai tout de suite.