Chapter 15
Les plus belles spéculations se gâtaient entre les mains de Saccard. Il venait d'essuyer, comme il le disait, des pertes considérables à la Bourse. M. Toutin-Laroche avait failli faire sombrer le Crédit viticole dans un jeu à la hausse qui s'était brusquement tourné contre lui; heureusement que le gouvernement, intervenant sous le manteau, avait remis debout la fameuse machine du prêt hypothécaire aux cultivateurs. Saccard, ébranlé par cette double secousse, très maltraité par son frère le ministre, pour le risque que venait de courir la solidité des bons de délégation de la Ville, compromise avec celle du Crédit viticole, se trouvait moins heureux encore dans sa spéculation sur les immeubles. Les Mignon et Charrier avaient complètement rompu avec lui. S'il les accusait, c'était par une rage sourde de s'être trompé, en faisant bâtir sur sa part de terrains, tandis qu'eux vendaient prudemment la leur. Pendant qu'ils réalisaient une fortune, lui restait avec des maisons sur les bras, dont il ne se débarrassait souvent qu'à perte. Entre autres, il vendit trois cent mille francs, rue de Marignan, un hôtel sur lequel il en devait encore trois cent quatre-vingt mille.
Il avait bien inventé un tour de sa façon, qui consistait à exiger dix mille francs d'un appartement valant huit mille francs au plus; le locataire effrayé ne signait un bail que lorsque le propriétaire consentait à lui faire cadeau des deux premières années de loyer; l'appartement se trouvait de cette façon réduit à son prix réel, mais le bail portait le chiffre de dix mille francs par an, et, quand Saccard trouvait un acquéreur et capitalisait les revenus de l'immeuble, il arrivait à une véritable fantasmagorie de calcul. Il ne put appliquer cette duperie en grand; ses maisons ne se louaient pas; il les avait bâties trop tôt; les déblais, au milieu desquels elles se trouvaient perdues, en pleine boue, l'hiver, les isolaient, leur faisaient un tort considérable. L'affaire qui le toucha le plus fut la grosse rouerie des sieurs Mignon et Charrier, qui lui rachetèrent l'hôtel dont il avait dû abandonner la construction, au boulevard Malesherbes. Les entrepreneurs étaient enfin mordus par l'envie d'habiter «leur boulevard». Comme ils avaient vendu leur part de terrains de plus-value, et qu'ils flairaient la gêne de leur ancien associé, ils lui offrirent de le débarrasser de l'enclos au milieu duquel l'hôtel s'élevait jusqu'au plancher du premier étage, dont l'armature de fer était en partie posée. Seulement ils traitèrent de plâtras inutiles ces solides fondations en pierre de taille, disant qu'ils auraient préféré le sol nu, pour y faire construire à leur guise. Saccard dut vendre sans tenir compte des cent et quelque mille francs qu'il avait déjà dépensés, et ce qui l'exaspéra davantage encore, ce fut que jamais les entrepreneurs ne voulurent reprendre le terrain à deux cent cinquante francs le mètre, chiffre fixé lors du partage.
Ils lui rabattirent vingt-cinq francs par mètre, comme ces marchandes à la toilette qui ne donnent plus que quatre francs d'un objet qu'elles ont vendu cinq francs la veille.
Deux jours après, Saccard eut la douleur de voir une armée de maçons envahir l'enclos de planches et continuer à bâtir sur les «plâtras inutiles».
Il jouait donc d'autant mieux la gêne devant sa femme que ses affaires s'embrouillaient davantage. Il n'était pas homme à se confesser par amour de la vérité.
--Mais, monsieur, dit Renée d'un air de doute, si vous vous trouvez embarrassé, pourquoi m'avoir acheté cette aigrette et cette rivière qui vous ont coûté, je crois, soixante-cinq mille francs?... Je n'ai que faire de ces bijoux; je vais être obligée de vous demander la permission de m'en défaire pour donner un acompte à Worms.
--Gardez-vous-en bien! s'écria-t-il avec inquiétude.
Si l'on ne vous voyait pas ces bijoux demain au bal du ministère, on ferait des cancans sur ma situation....
Il était bonhomme, ce matin-là. Il finit par sourire et par murmurer en clignant les yeux:
--Ma chère amie, nous autres spéculateurs, nous sommes comme les jolies femmes, nous avons nos roueries.... Conservez, je vous prie, votre aigrette et votre rivière pour l'amour de moi.
Il ne pouvait conter l'histoire qui était tout à fait jolie, mais un peu risquée. Ce fut à la fin d'un souper que Saccard et Laure d'Aurigny conclurent un traité d'alliance. Laure était criblée de dettes et ne songeait plus qu'à trouver un bon jeune homme qui voulût bien l'enlever et la conduire à Londres. Saccard, de son côté, sentait le sol s'écrouler sous lui; son imagination aux abois cherchait un expédient qui le montrât au public vautré sur un lit d'or et de billets de banque. La fille et le spéculateur, dans la demi-ivresse du dessert, s'entendirent. Il trouva l'idée de cette vente de diamants qui fit courir tout Paris, et dans laquelle il acheta, à grand tapage, des bijoux pour sa femme. Puis, avec le produit de la vente, quatre cent mille francs environ, il parvint à satisfaire les créanciers de Laure, auxquels elle devait à peu près le double. Il est même à croire qu'il retira du jeu une partie de ses soixante-cinq mille francs. Quand on le vit liquider la situation de la d'Aurigny, il passa pour son amant, on crut qu'il payait la totalité de ses dettes, qu'il faisait des folies pour elle. Toutes les mains se tendirent vers lui, le crédit revint, formidable. Et on le plaisantait, à la Bourse, sur sa passion, avec des sourires, des allusions, qui le ravissaient. Pendant ce temps, Laure d'Aurigny, mise en vue par ce vacarme, et chez laquelle il ne passa seulement pas une nuit, feignait de le tromper avec huit ou dix imbéciles alléchés par l'idée de la voler à un homme si colossalement riche. En un mois, elle eut deux mobiliers et plus de diamants qu'elle n'en avait vendus.
Saccard avait pris l'habitude d'aller fumer un cigare chez elle, l'après-midi, au sortir de la Bourse; souvent il apercevait des coins de redingote qui fuyaient, effarouchés, entre les portes. Quand ils étaient seuls, ils ne pouvaient se regarder sans rire. Il la baisait au front, comme une fille perverse dont la coquetterie l'enthousiasmait. Il ne lui donnait pas un sou, et même une fois elle lui prêta de l'argent, pour une dette de jeu.
Renée voulut insister, parla d'engager au moins les bijoux; mais son mari lui fit entendre que cela n'était pas possible, que tout Paris s'attendait à les lui voir le lendemain. Alors la jeune femme, que le mémoire de Worms inquiétait beaucoup, chercha un autre expédient.
--Mais, s'écria-t-elle tout à coup, mon affaire de Charonne marche bien, n'est-ce pas? Vous me disiez encore l'autre jour que les bénéfices étaient superbes....
Peut-être que Larsonneau m'avancerait les cent trente six mille francs?
Saccard, depuis un instant, oubliait les pincettes entre ses jambes. Il les reprit vivement, se pencha, disparut presque dans la cheminée, où la jeune femme entendit sourdement sa voix qui murmurait:
--Oui, oui, Larsonneau pourrait peut-être....
Elle arrivait enfin, d'elle-même, au point où il l'amenait doucement depuis le commencement de la conversation. Il y avait deux ans déjà qu'il préparait son coup de génie du côté de Charonne. Jamais sa femme ne voulut aliéner les biens de la tante Élisabeth; elle avait juré à cette dernière de les garder intacts pour les léguer à son enfant, si elle devenait mère. Devant cet entêtement, l'imagination du spéculateur travailla et finit par bâtir tout un poème. C'était une oeuvre de scélératesse exquise, une duperie colossale dont la Ville, l'État, sa femme et jusqu'à Larsonneau devaient être les victimes.
Il ne parla plus de vendre les terrains; seulement il gémit chaque jour sur la sottise qu'il y avait à les laisser improductifs, à se contenter d'un revenu de deux pour cent. Renée, toujours pressée d'argent, finit par accepter l'idée d'une spéculation quelconque. Il basa son opération sur la certitude d'une expropriation prochaine, pour le percement du boulevard du Prince-Eugène, dont le tracé n'était pas encore nettement arrêté. Et ce fut alors qu'il amena son ancien complice Larsonneau, comme un associé qui conclut avec sa femme un traité sur les bases suivantes: elle apportait les terrains, représentant une valeur de cinq cent mille francs; de son côté, Larsonneau s'engageait à bâtir, sur ces terrains, pour une somme égale, une salle de café-concert, accompagnée d'un grand jardin, où l'on établirait des jeux de toutes sortes, des balançoires, des jeux de quilles, des jeux de boules, etc. Les bénéfices devaient naturellement être partagés, de même que les pertes seraient subies par moitié. Dans le cas où l'un des deux associés voudrait se retirer, il le pourrait, en exigeant sa part, selon l'estimation qui interviendrait. Renée parut surprise de ce gros chiffre de cinq cent mille francs, lorsque les terrains en valaient au plus trois cent mille. Mais il lui fit comprendre que c'était une façon habile de lier plus tard les mains de Larsonneau, dont les constructions n'atteindraient jamais une telle somme.
Larsonneau était devenu un viveur élégant, bien ganté, avec du linge éblouissant et des cravates étonnantes. Il avait, pour faire ses courses, un tilbury fin comme une oeuvre d'horlogerie, très haut de siège, et qu'il conduisait lui-même. Ses bureaux de la rue de Rivoli étaient une enfilade de pièces somptueuses, où l'on ne voyait pas le moindre carton, la moindre paperasse. Ses employés écrivaient sur des tables de poirier noirci, marquetées, ornées de cuivres ciselés. Il prenait le titre d'agent d'expropriation, un métier nouveau que les travaux de Paris avaient créé. Ses attaches avec l'Hôtel de Ville le renseignaient à l'avance sur le percement des voies nouvelles. Quand il était parvenu à se faire communiquer, par un agent voyer, le tracé d'un boulevard, il allait offrir ses services aux propriétaires menacés. Et il faisait valoir ses petits moyens pour grossir l'indemnité, en agissant avant le décret d'utilité publique. Dès qu'un propriétaire acceptait ses offres, il prenait tous les frais à sa charge, dressait un plan de la propriété, écrivait un mémoire, suivait l'affaire devant le tribunal, payait un avocat, moyennant un tant pour cent sur la différence entre l'offre de la Ville et l'indemnité accordée par le jury. Mais à cette besogne à peu près avouable, il en joignait plusieurs autres. Il prêtait surtout à usure. Ce n'était plus l'usurier de la vieille école, déguenillé, malpropre, aux yeux blancs et muets comme des pièces de cent sous, aux lèvres pâles et serrées comme les cordons d'une bourse. Lui souriait, avait des oeillades charmantes, se faisait habiller chez Dusautoy, allait déjeuner chez Brébant avec sa victime, qu'il appelait «mon bon», en lui offrant des havanes au dessert. Au fond, dans ses gilets qui le pinçaient à la taille, Larsonneau était un terrible monsieur qui aurait poursuivi le paiement d'un billet jusqu'au suicide du signataire, sans rien perdre de son amabilité.
Saccard eût volontiers cherché un autre associé. Mais il avait toujours des inquiétudes au sujet de l'inventaire faux que Larsonneau gardait précieusement. Il préféra le mettre dans l'affaire, comptant profiter de quelque circonstance pour rentrer en possession de cette pièce compromettante. Larsonneau bâtit le café-concert, une construction en planches et en plâtras, surmontée de clochetons de fer-blanc, qu'il fit peinturlurer en jaune et en rouge. Le jardin et les jeux eurent du succès dans le quartier populeux de Charonne. Au bout de deux ans, la spéculation paraissait prospère, bien que les bénéfices fussent réellement très faibles. Saccard, jusqu'alors, n'avait parlé qu'avec enthousiasme à sa femme de l'avenir d'une si belle idée.
Renée, voyant que son mari ne se décidait pas à sortir de la cheminée, où sa voix s'étouffait de plus en plus:
--J'irai voir Larsonneau aujourd'hui, dit-elle. C'est ma seule ressource.
Alors il abandonna la bûche avec laquelle il luttait.
--La course est faite, chère amie, répondit-il en souriant. Est-ce que je ne préviens pas tous vos désirs?...
J'ai vu Larsonneau hier soir.
--Et il vous a promis les cent trente-six mille francs? demanda-t-elle avec anxiété.
Il faisait, entre les deux bûches qui flambaient, une petite montagne de braise, ramassant délicatement, du bout des pincettes, les plus minces fragments de charbon, regardant d'un air satisfait s'élever cette butte, qu'il construisait avec un art infini.
--Oh! comme vous y allez!... murmura-t-il. C'est une grosse somme que cent trente-six mille francs....
Larsonneau est un bon garçon, mais sa caisse est encore modeste. Il est tout prêt à vous obliger....
Il s'attardait, clignant des yeux, rebâtissant un coin de la butte qui venait de s'écrouler. Ce jeu commençait à brouiller les idées de la jeune femme. Elle suivait malgré elle le travail de son mari, dont la maladresse augmentait. Elle était tentée de lui donner des conseils. Oubliant Worms, le mémoire, le manque d'argent, elle finit par dire:
--Mais placez donc ce gros morceau là-dessous; les autres tiendront.
Son mari lui obéit docilement, en ajoutant:
--Il ne peut trouver que cinquante mille francs. C'est toujours un joli acompte.... Seulement, il ne veut pas mêler cette affaire avec celle de Charonne. Il n'est qu'intermédiaire, vous comprenez, chère amie? La personne qui prête l'argent demande des intérêts énormes. Elle voudrait un billet de quatre-vingt mille francs, à six mois de date.
Et, ayant couronné la butte par un morceau de braise pointu, il croisa les mains sur les pincettes en regardant fixement sa femme.
--Quatre-vingt mille francs! s'écria-t-elle, mais c'est un vol!... Est-ce que vous me conseillez une pareille folie?
--Non, dit-il nettement. Mais, si vous avez absolument besoin d'argent, je ne vous la défends pas.
Il se leva comme pour se retirer. Renée, dans une indécision cruelle, regarda son mari et le mémoire qu'il laissait sur la cheminée. Elle finit par prendre sa pauvre tête entre ses mains, en murmurant:
--Oh! ces affaires!... J'ai la tête brisée, ce matin....
Allez, je vais signer ce billet de quatre-vingt mille francs. Si je ne le faisais pas, ça me rendrait tout à fait malade. Je me connais, je passerais la journée dans un combat affreux.... J'aime mieux faire les bêtises tout de suite. Ça me soulage.
Et elle parla de sonner pour qu'on allât lui chercher du papier timbré. Mais il voulut lui rendre ce service lui-même. Il avait sans doute le papier timbré dans sa poche, car son absence dura à peine deux minutes. Pendant qu'elle écrivait sur une petite table qu'il avait poussée au coin du feu, il l'examinait avec des yeux où s'allumait un désir étonné. Il faisait très chaud dans la chambre, pleine encore du lever de la jeune femme, des senteurs de sa première toilette. Tout en causant, elle avait laissé glisser les pans du peignoir dans lequel elle s'était pelotonnée, et le regard de son mari, debout devant elle, glissait sur sa tête inclinée, parmi l'or de ses cheveux, très loin jusqu'aux blancheurs de son cou et de sa poitrine. Il souriait d'un air singulier; ce feu ardent qui lui avait brûlé la face, cette chambre close où l'air alourdi gardait une odeur d'amour, ces cheveux jaunes et cette peau blanche qui le tentaient avec une sorte de dédain conjugal le rendaient rêveur, élargissaient le drame dont il venait de jouer une scène, faisaient naître quelque secret et voluptueux calcul dans sa chair brutale d'agioteur.
Quand sa femme lui tendit le billet, en le priant de terminer l'affaire, il le prit, la regardant toujours.
--Vous êtes belle à ravir..., murmura-t-il.
Et, comme elle se penchait pour repousser la table, il la baisa rudement sur le cou. Elle jeta un petit cri. Puis elle se leva, frémissante, tâchant de rire, songeant invinciblement aux baisers de l'autre, la veille. Mais il eut regret de ce baiser de cocher. Il la quitta, en lui serrant amicalement la main, et en lui promettant qu'elle aurait les cinquante mille francs le soir même.
Renée sommeilla toute la journée devant le feu. Aux heures de crise, elle avait des langueurs de créole. Alors, toute sa turbulence devenait paresseuse, frileuse, endormie. Elle grelottait, il lui fallait des brasiers ardents, une chaleur suffocante qui lui mettait au front de petites gouttes de sueur, et qui l'assoupissait. Dans cet air brûlant, dans ce bain de flammes, elle ne souffrait presque plus; sa douleur devenait comme un songe léger, un vague oppressement, dont l'indécision même finissait par être voluptueuse. Ce fut ainsi qu'elle berça jusqu'au soir ses remords de la veille, dans la clarté rouge du foyer, en face d'un terrible feu qui faisait craquer les meubles autour d'elle, et lui ôtait, par instants, la conscience de son être. Elle put songer à Maxime, comme à une jouissance enflammée dont les rayons la brûlaient; elle eut un cauchemar d'étranges amours au milieu de bûchers, sur des lits chauffés à blanc. Céleste allait et venait, dans la chambre, avec sa figure calme de servante au sang glacé. Elle avait l'ordre de ne laisser entrer personne; elle congédia même les inséparables, Adeline d'Espanet et Suzanne Haffner, de retour d'un déjeuner qu'elles venaient de faire ensemble, dans un pavillon loué par elles à Saint-Germain. Cependant, vers le soir, Céleste étant venue dire à sa maîtresse, que Mme Sidonie, la soeur de monsieur, voulait lui parler, elle reçut l'ordre de l'introduire.
Mme Sidonie ne venait généralement qu'à la nuit tombée. Son frère avait pourtant obtenu qu'elle mît des robes de soie. Mais, on ne savait comment, la soie qu'elle portait avait beau sortir du magasin, elle ne paraissait jamais neuve; elle se fripait, perdait son luisant, ressemblait à une loque. Elle avait aussi consenti à ne pas apporter son panier chez les Saccard. En revanche, ses poches débordaient de paperasses. Renée, dont elle ne pouvait faire une cliente raisonnable, résignée aux nécessités de la vie, l'intéressait. Elle la visitait régulièrement, avec des sourires discrets de médecin qui ne veut pas effrayer un malade en lui apprenant le nom de son mal. Elle s'apitoyait sur ses petites misères, comme sur des bobos qu'elle guérirait immédiatement, si la jeune femme voulait. Cette dernière, qui était dans une de ces heures où l'on a besoin d'être plaint, la faisait uniquement entrer pour lui dire qu'elle avait des douleurs de tête intolérables.
--Eh! ma toute belle, murmura Mme Sidonie en se glissant dans l'ombre de la pièce, mais vous étouffez, ici!... Toujours vos douleurs névralgiques, n'est-ce pas? C'est le chagrin. Vous prenez la vie trop à coeur.
--Oui, j'ai bien des soucis, répondit languissamment Renée.
La nuit tombait. Elle n'avait pas voulu que Céleste allumât une lampe. Le brasier seul jetait une grande lueur rouge, qui l'éclairait en plein, allongée, dans son peignoir blanc dont les dentelles devenaient roses. Au bord de l'ombre, on ne voyait qu'un bout de la robe noire de Mme Sidonie et ses deux mains croisées, couvertes de gants de coton gris. Sa voix tendre sortait des ténèbres.
--Encore des peines d'argent! dit-elle, comme si elle avait dit: des peines de coeur, d'un ton plein de douceur et de pitié.
Renée abaissa les paupières, fit un geste d'aveu.
--Ah! si mes frères m'écoutaient, nous serions tous riches. Mais ils lèvent les épaules quand je leur parle de cette dette de trois milliards, vous savez?... J'ai bon espoir, pourtant. Il y a dix ans que je veux faire un voyage en Angleterre. J'ai si peu de temps à moi!...
Enfin je me suis décidée à écrire à Londres, et j'attends la réponse.
Et comme la jeune femme souriait:
--Je sais, vous êtes une incrédule, vous aussi.
Cependant vous seriez bien contente, si je vous faisais cadeau, un de ces jours, d'un joli petit million.... Allez, l'histoire est toute simple: c'est un banquier de Paris qui prêta l'argent au fils du roi d'Angleterre, et, comme le banquier mourut sans héritier naturel, l'État peut aujourd'hui exiger le remboursement de la dette, avec les intérêts composés. J'ai fait le calcul, ça monte à deux milliards neuf cent quarante-trois millions deux cent dix mille francs.... N'ayez pas peur, ça viendra, ça viendra.
--En attendant, dit la jeune femme avec une pointe d'ironie, vous devriez bien me faire prêter cent mille francs.... Je pourrais payer mon tailleur qui me tourmente beaucoup.
--Cent mille francs se trouvent, répondit tranquillement Mme Sidonie. Il ne s'agit que d'y mettre le prix.
Le brasier luisait; Renée, plus languissante, allongeait ses jambes, montrait le bout de ses pantoufles, au bord de son peignoir. La courtière reprit sa voix apitoyée.
--Pauvre chère, vous n'êtes vraiment pas raisonnable.... Je connais beaucoup de femmes, mais je n'en ai jamais vu une aussi peu soucieuse de sa santé. Tenez, cette petite Michelin, c'est elle qui sait s'arranger! Je songe à vous, malgré moi, quand je la vois heureuse et bien portante. Savez-vous que M. de Saffré en est amoureux fou et qu'il lui a déjà donné pour près de dix mille francs de cadeaux? Je crois que son rêve est d'avoir une maison de campagne.
Elle s'animait, elle cherchait sa poche.
--J'ai là encore une lettre d'une pauvre jeune femme.... Si nous avions de la lumière, je vous la ferais lire.... Imaginez-vous que son mari ne s'occupe pas d'elle. Elle avait signé des billets, elle a été obligée d'emprunter à un monsieur que je connais. C'est moi qui ai retiré les billets des griffes des huissiers, et ça n'a pas été sans peine.... Ces pauvres enfants, croyez-vous qu'ils font le mal? Je les reçois chez moi, comme s'ils étaient mon fils et ma fille.
--Vous connaissez un prêteur? demanda négligemment Renée.
--J'en connais dix.... Vous êtes trop bonne. Entre femmes, n'est-ce pas? on peut se dire bien des choses, et ce n'est pas parce que votre mari est mon frère que je l'excuserai de courir les gueuses et de laisser se morfondre au coin du feu un amour de femme comme vous.... Cette Laure d'Aurigny lui coûte les yeux de la tête. Ça ne m'étonnerait pas qu'il vous eût refusé de l'argent. Il vous en a refusé, n'est-ce pas?... O le malheureux!
Renée écoutait complaisamment cette voix molle qui sortait de l'ombre, comme l'écho encore vague de ses propres songeries. Les paupières demi-closes, presque couchée dans son fauteuil, elle ne savait plus que Mme Sidonie était là, elle croyait rêver que de mauvaises pensées lui venaient et la tentaient avec une grande douceur. La courtière parla longtemps, pareille à une eau tiède et monotone.
--C'est Mme de Lauwerens qui a gâté votre existence. Vous n'avez jamais voulu me croire. Ah! vous n'en seriez pas à pleurer au coin de votre cheminée si vous ne vous étiez pas défiée de moi.... Et je vous aime comme mes yeux, ma toute belle. Vous avez un pied ravissant. Vous allez vous moquer de moi, mais je veux vous conter mes folies: quand il y a trois jours que je ne vous ai vue, il faut absolument que je vienne pour vous admirer; oui, il me manque quelque chose; j'ai besoin de me rassasier de vos beaux cheveux, de votre visage si blanc et si délicat, de votre taille mince.... Vrai, je n'ai jamais vu de taille pareille. Renée finit par sourire. Ses amants n'avaient pas eux mêmes cette chaleur, cette extase recueillie, en lui parlant de sa beauté. Mme Sidonie vit ce sourire.
--Allons, c'est convenu, dit-elle en se levant vivement.... Je bavarde, je bavarde, et j'oublie que je vous casse la tête.... Vous viendrez demain, n'est-ce pas?
Nous causerons argent, nous chercherons un prêteur....
Entendez-vous? je veux que vous soyez heureuse.
La jeune femme, sans bouger, pâmée par la chaleur, répondit après un silence, comme s'il lui avait fallu un travail laborieux pour comprendre ce qu'on disait autour d'elle:
--Oui, j'irai, c'est convenu, et nous causerons; mais pas demain.... Worms se contentera d'un acompte.
Quand il me tourmentera encore, nous verrons.... Ne me parlez plus de tout cela. J'ai la tête brisée par les affaires.