La Curée

Chapter 12

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--Oh! très joli, très joli.... Il n'y a que les émeraudes qui, ne me plaisent pas beaucoup.

A ce moment, Saccard entra, et, comme elle avait toujours le poignet levé, dans la clarté blanche de la fenêtre:

--Tiens, s'écria-t-il avec étonnement, le bracelet de Sylvia!

--Vous connaissez ce bijou? dit-elle plus gênée que lui, ne sachant plus que faire de son bras.

Il s'était remis; il menaça son fils du doigt, en murmurant:

--Ce polisson a toujours du fruit défendu dans les poches!... Un de ces jours il nous apportera le bras de la dame avec le bracelet.

--Eh! ce n'est pas moi, répondit Maxime avec une lâcheté sournoise. C'est Renée qui a voulu le voir.

--Ah! se contenta de dire le mari.

Et il regarda à son tour le bijou, répétant comme sa femme:

--Il est très joli, très joli.

Puis il s'en alla tranquillement, et Renée gronda Maxime de l'avoir ainsi vendue. Mais il affirma que son père se moquait bien de ça! Alors elle lui rendit le bracelet en ajoutant:

--Tu passeras chez le bijoutier, tu m'en commanderas un tout pareil! seulement, tu feras remplacer les émeraudes par des saphirs.

Saccard ne pouvait garder longtemps dans son voisinage une chose ou une personne sans vouloir la vendre, en tirer un profit quelconque. Son fils n'avait pas vingt ans qu'il songea à l'utiliser. Un joli garçon, neveu d'un ministre, fils d'un grand financier, devait être d'un bon placement. Il était bien un peu jeune, mais on pouvait toujours lui chercher une femme et une dot, quitte à traîner le mariage en longueur, ou à le précipiter, selon les embarras d'argent de la maison. Il eut la main heureuse.

Il trouva, dans un conseil de surveillance dont il faisait partie, un grand bel homme, M. de Mareuil, qui, en deux jours, lui appartint. M, de Mareuil était un ancien raffineur du Havre, du nom de Bonnet. Après avoir amassé une grosse fortune, il avait épousé une jeune fille noble, fort riche également, qui cherchait un imbécile de grande mine. Bonnet obtint de prendre le nom de sa femme, ce qui fut pour lui une première satisfaction d'orgueil; mais son mariage lui avait donné une ambition folle, il rêvait de payer Hélène de sa noblesse en acquérant une haute situation politique. Dès ce moment, il mit de l'argent dans les nouveaux journaux, il acheta au fond de la Nièvre de grandes propriétés, il se prépara par tous les moyens connus une candidature au Corps législatif.

Jusque-là, il avait échoué, sans rien perdre de sa solennité. C'était le cerveau le plus incroyablement vide qu'on pût rencontrer. Il avait une carrure superbe, la face blanche et pensive d'un grand homme d'État; et, comme il écoutait d'une façon merveilleuse, avec des regards profonds, un calme majestueux du visage, on pouvait croire à un prodigieux travail intérieur de compréhension et de déduction. Sûrement, il ne pensait à rien. Mais il arrivait à troubler les gens, qui ne savaient plus s'ils avaient affaire à un homme supérieur ou à un imbécile. M. de Mareuil s'attacha à Saccard comme à sa planche de salut. Il savait qu'une candidature officielle allait être libre dans la Nièvre, il souhaitait ardemment que le ministre le désignât; c'était son dernier coup de carte. Aussi se livra-i-il pieds et poings liés au frère du ministre. Saccard, qui flaira une bonne affaire, le poussa à l'idée d'un mariage entre sa fille Louise et Maxime.

L'autre se répandit en effusion, crut avoir trouvé le premier cette idée de mariage, s'estima fort heureux d'entrer dans la famille d'un ministre, et de donner Louise à un jeune homme qui paraissait avoir les plus belles espérances.

Louise aurait, disait son père, un million de dot. Contrefaite, laide et adorable, elle était condamnée à mourir jeune; une maladie de poitrine la minait sourdement, lui donnait une gaieté nerveuse, une grâce caressante. Les petites filles malades vieillissent vite, deviennent femmes avant l'âge. Elle avait une naïveté sensuelle, elle semblait être née à quinze ans, en pleine puberté. Quand son père, ce colosse sain et abêti, la regardait, il ne pouvait croire qu'elle fût sa fille. Sa mère, de son vivant, était également une femme grande et forte; mais il courait sur sa mémoire des histoires qui expliquaient le rabougrissement de cette enfant, ses allures de bohémienne millionnaire, sa laideur vicieuse et charmante.

On disait qu'Hélène de Mareuil était morte dans les débordements les plus honteux. Les plaisirs l'avaient rongée comme un ulcère, sans que son mari s'aperçût de la folie lucide de sa femme, qu'il aurait dû faire enfermer dans une maison de santé. Portée dans ces flancs malades, Louise en était sortie le sang pauvre, les membres déviés, le cerveau attaqué, la mémoire déjà pleine d'une vie sale. Parfois, elle croyait se souvenir confusément d'une autre existence; elle voyait se dérouler, dans une ombre vague, des scènes bizarres, des hommes et des femmes s'embrassant, tout un drame charnel où s'amusaient ses curiosités d'enfant. C'était sa mère qui parlait en elle. Sa puérilité continuait ce vice. A mesure qu'elle grandissait, rien ne l'étonnait, elle se rappelait tout, ou plutôt elle savait tout, et elle allait aux choses défendues, avec une sûreté de main qui la faisait ressembler, dans la vie, à une personne rentrant chez elle après une longue absence, et n'ayant qu'à allonger le bras pour se mettre à l'aise et jouir de sa demeure. Cette singulière fillette dont les instincts mauvais flattaient les siens, mais qui avait de plus une innocence d'effronterie, un mélange piquant d'enfantillage et de hardiesse, dans cette seconde vie qu'elle revivait vierge avec sa science et sa honte de femme faite, devait finir par plaire à Maxime et lui paraître beaucoup plus drôle même que Sylvia, un coeur d'usurier, fille d'un honnête papetier, et horriblement bourgeoise au fond.

Le mariage fut arrêté en riant, et l'on décida qu'on laisserait grandir les «gamins». Les deux familles vivaient dans une amitié étroite. M. de Mareuil poussait sa candidature. Saccard guettait sa proie. Il fut entendu que Maxime mettrait, dans la corbeille de noces, sa nomination d'auditeur au conseil d'État.

Cependant la fortune des Saccard semblait à son apogée. Elle brûlait en plein Paris comme un feu de joie colossal. C'était l'heure où la curée ardente emplit un coin de forêt de l'aboiement des chiens, du claquement des fouets, du flamboiement des torches. Les appétits lâchés se contentaient enfin, dans l'impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n'était plus qu'une grande débauche de millions et de femmes. Le vice, venu de haut, coulait dans les ruisseaux, s'étalait dans les bassins, remontait dans les jets d'eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et pénétrante. Et il semblait la nuit, lorsqu'on passait les ponts, que la Seine charriât, au milieu de la ville endormie, les ordures de la cité, miettes tombées de la table, noeuds de dentelle laissés sur les divans, chevelures oubliées dans les fiacres, billets de banque glissés des corsages, tout ce que la brutalité du désir et le contentement immédiat de l'instinct jettent à la rue, après l'avoir brisé et souillé.

Alors, dans le sommeil fiévreux de Paris, et mieux encore que dans sa quête haletante du grand jour, on sentait le détraquement cérébral, le cauchemar doré et voluptueux d'une ville folle de son or et de sa chair.

Jusqu'à minuit les violons chantaient; puis les fenêtres s'éteignaient, et les ombres descendaient sur la ville.

C'était comme une alcôve colossale où l'on aurait soufflé la dernière bougie, éteint la dernière pudeur. Il n'y avait plus, au fond des ténèbres, qu'un grand râle d'amour furieux et las; tandis que les Tuileries, au bord de l'eau, allongeaient leurs bras dans le noir, comme pour une embrassade énorme.

Saccard venait de faire bâtir son hôtel du parc Monceau sur un terrain volé à la Ville. Il s'y était réservé, au premier étage, un cabinet superbe, palissandre et or, avec de hautes vitrines de bibliothèque, pleines de dossiers, et où l'on ne voyait pas un livre; le coffre-fort, enfoncé dans le mur, se creusait comme une alcôve de fer, grande à y coucher les amours d'un milliard. Sa fortune s'y épanouissait, s'y étalait insolemment. Tout paraissait lui réussir. Lorsqu'il quitta la rue de Rivoli, agrandissant son train de maison, doublant sa dépense, il parla à ses familiers de gains considérables. Selon lui, son association avec les sieurs Mignon et Charrier lui rapportait d'énormes bénéfices; ses spéculations sur les immeubles allaient mieux encore; quant au Crédit viticole, c'était une vache à fait inépuisable. Il avait une façon d'énumérer ses richesses qui étourdissait les auditeurs et les empêchait de voir bien clair. Son nasillement de Provençal redoublait; il tirait, avec ses phrases courtes et ses gestes nerveux, des feux d'artifice, où les millions montaient en fusée, et qui finissaient par éblouir les plus incrédules. Cette mimique turbulente d'homme riche était pour une bonne part dans la réputation d'heureux joueur qu'il avait acquise. A la vérité, personne ne lui connaissait un capital net et solide. Ses différents associés, forcément au courant de sa situation vis-à-vis d'eux, s'expliquaient sa fortune colossale en croyant à son bonheur absolu dans les autres spéculations, celles qu'ils ne connaissaient pas. Il dépensait un argent fou; le ruissellement de sa caisse continuait, sans que les sources de ce fleuve d'or eussent été encore découvertes.

C'était la démence pure, la rage de l'argent, les poignées de louis jetées par les fenêtres, le coffre-fort vidé chaque soir jusqu'au dernier sou, se remplissant pendant la nuit on ne savait comment, et ne fournissant jamais d'aussi fortes sommes que lorsque Saccard prétendait en avoir perdu les clefs.

Dans cette fortune, qui avait les clameurs et le débordement d'un torrent d'hiver, la dot de Renée se trouvait secouée, emportée, noyée. La jeune femme, méfiante les premiers jours, voulant gérer ses biens elle-même, se lassa bientôt des affaires; puis elle se sentit pauvre à côté de son mari, et, la dette l'écrasant, elle dut avoir recours à lui, lui emprunter de l'argent, se mettre à sa discrétion. A chaque nouveau mémoire, qu'il payait avec un sourire d'homme tendre aux faiblesses humaines, elle se livrait un peu plus, lui confiait des titres de rente, l'autorisait à vendre ceci ou cela. Quand ils vinrent habiter l'hôtel du parc Monceau, elle se trouvait déjà presque entièrement dépouillée. Il s'était substitué à l'État et lui servait la rente des cent mille francs provenant de la rue de la Pépinière; d'autre part, il lui avait fait vendre la propriété de la Sologne, pour en mettre l'argent dans une grande affaire, un placement superbe, disait-il. Elle n'avait donc plus entre les mains que les terrains de Charonne, qu'elle refusait obstinément d'aliéner, pour ne pas attrister l'excellente tante Élisabeth. Et, là encore, il préparait un coup de génie, avec l'aide de son ancien complice Larsonneau. D'ailleurs, elle restait son obligée: s'il lui avait pris sa fortune, il lui en payait cinq ou six fois les revenus. La rente des cent mille francs, jointe au produit de l'argent de la Sologne, montait à peine à neuf ou dix mille francs, juste de quoi solder sa lingère et son cordonnier. Il lui donnait ou donnait pour elle quinze et vingt fois cette misère. Il aurait travaillé huit jours pour lui voler cent francs, et il l'entretenait royalement. Aussi, comme tout le monde, elle avait le respect de la caisse monumentale de son mari, sans chercher à pénétrer le néant de ce fleuve d'or qui lui passait sous les yeux, et dans lequel elle se jetait chaque matin.

Au parc Monceau, ce fut la crise folle, le triomphe fulgurant. Les Saccard doublèrent le nombre de leurs voitures et de leurs attelages; ils eurent une armée de domestiques, qu'ils habillèrent d'une livrée gros bleu avec culotte mastic et gilet rayé noir et jaune, couleurs un peu sévères que le financier avait choisies pour paraître tout à fait sérieux, un de ses rêves les plus caressés.

Ils mirent leur luxe sur la façade et ouvrirent les rideaux, les jours de grands dîners. Le coup de vent de la vie contemporaine, qui avait fait battre les portes du premier étage de la rue de Rivoli, était devenu, dans l'hôtel, un véritable ouragan qui menaçait d'emporter les cloisons.

Au milieu de ces appartements princiers, le long des rampes dorées, sur les tapis de haute laine, dans ce palais féerique de parvenu, l'odeur de Mabille traînait, les déhanchements des quadrilles à la mode dansaient, toute l'époque passait avec son rire fou et bête, son éternelle faim et son éternelle soif. C'était la maison suspecte du plaisir mondain, du plaisir impudent qui élargit les fenêtres pour mettre les passants dans la confidence des alcôves. Le mari et la femme y vivaient librement, sous les yeux de leurs domestiques. Ils s'étaient partagé la maison, ils y campaient, n'ayant pas l'air d'être chez eux, comme jetés, au bout d'un voyage tumultueux et étourdissant, dans quelque royal hôtel garni, où ils n'avaient pris que le temps de défaire leurs malles, pour courir plus vite aux jouissances d'une ville nouvelle. Ils y logeaient à la nuit, ne restant chez eux que les jours de grands dîners, emportés par une course continuelle à travers Paris, rentrant parfois pour une heure, comme on rentre dans une chambre d'auberge, entre deux excursions. Renée s'y sentait plus inquiète, plus nerveuse; ses jupes de soie glissaient avec des sifflements de couleuvre sur les épais tapis, le long du satin des causeuses; elle était irritée par ces dorures imbéciles qui l'entouraient, par ces hauts plafonds vides où ne restaient, après les nuits de fête, que les rires des jeunes sots et les sentences des vieux fripons; et elle eût voulu, pour remplir ce luxe, pour habiter ce rayonnement, un amusement suprême que ses curiosités cherchaient en vain dans tous les coins de l'hôtel, dans le petit salon couleur de soleil, dans la serre aux végétations grasses. Quant à Saccard, il touchait à son rêve; il recevait la haute finance, M. Toutin-Laroche, M. de Lauwerens; il recevait aussi les grands politiques, le baron Gouraud, le député Haffner; son frère, le ministre, avait même bien voulu venir deux ou trois fois consolider sa situation par sa présence.

Cependant, comme sa femme, il avait des anxiétés nerveuses, une inquiétude qui donnait à son rire un étrange son de vitres brisées. Il devenait si tourbillonnant, si effaré, que ses connaissances disaient de lui: «Ce diable de Saccard! il gagne trop d'argent, il en deviendra fou!» En 1860, on l'avait décoré, à la suite d'un service mystérieux qu'il avait rendu au préfet, en servant de prête-nom à une dame dans une vente de terrains.

Ce fut vers l'époque de leur installation au parc Monceau qu'une apparition passa dans la vie de Renée, en lui laissant une impression ineffaçable. Jusque-là, le ministre avait résisté aux supplications de sa belle-soeur, qui mourait d'envie d'être invitée aux bals de la cour. Il céda enfin, croyant la fortune de son frère définitivement assise. Pendant un mois, Renée n'en dormit pas. La grande soirée arriva, et elle était toute tremblante dans la voiture qui la menait aux Tuileries.

Elle avait une toilette prodigieuse de grâce et d'originalité, une vraie trouvaille qu'elle avait faite dans une nuit d'insomnie, et que trois ouvriers de Worms étaient venus exécuter chez elle, sous ses yeux. C'était une simple robe de gaze blanche, mais garnie d'une multitude de petits volants découpés et bordés d'un filet de velours noir, était décolletée en carré, très bas sur la gorge, qu'encadrait une dentelle mince, haute à peine d'un doigt. Pas une fleur, pas un bout de ruban; à ces poignets, des bracelets sans une ciselure, et sur sa tête, un étroit diadème d'or, un cercle uni qui lui mettait comme une auréole. Quand elle fut dans les salons et que son mari l'eut quittée pour le baron Gouraud, elle éprouva un moment d'embarras. Mais les glaces, où elle se voyait adorable, la rassurèrent vite, et elle s'habituait à l'air chaud, au murmure des voix, à cette cohue d'habits noirs et d'épaules blanches, lorsque l'empereur parut. Il traversait lentement le salon, au bras d'un général gros et court, qui soufflait comme s'il avait eu une digestion difficile. Les épaules se rangèrent sur deux haies, tandis que les habits noirs reculèrent d'un pas, instinctivement, d'un air discret. Renée se trouva poussée au bout de la file des épaules, près de la seconde porte, celle que l'empereur gagnait d'un pas pénible et vacillant.

Elle le vit ainsi venir à elle, d'une porte à l'autre.

Il était en habit, avec l'écharpe rouge du grand cordon, Renée, reprise par l'émotion, distinguait mal, et cette tache saignante lui semblait éclabousser toute la poitrine du prince. Elle le trouva petit, les jambes trop courtes, les reins flottants; mais elle était ravie, et elle le voyait beau, avec son visage blême, sa paupière lourde et plombée qui retombait sur son oeil mort. Sous ses moustaches, sa bouche s'ouvrait, mollement, tandis que son nez seul restait osseux dans toute sa face dissoute.

L'empereur et le vieux général continuaient à avancer à petits pas, paraissant se soutenir, alanguis, vaguement souriants. Ils regardaient les dames inclinées, et leurs coups d'oeil, jetés à droite et à gauche, glissaient dans les corsages. Le général se penchait, disait un mot au maître, lui serrait le bras d'un air de joyeux compagnon.

Et l'empereur, mou et voilé, plus terne encore que de coutume, approchait toujours de sa marche traînante.

Ils étaient au milieu du salon, lorsque Renée sentit leurs regards se fixer sur elle. Le général la regardait avec des yeux ronds, tandis que l'empereur, levant à demi les paupières, avait des lueurs fauves dans l'hésitation grise de ses yeux brouillés. Renée, décontenancée, baissa la tête, s'inclina, ne vit plus que les rosaces du tapis. Mais elle suivait leur ombre, elle comprit qu'ils s'arrêtaient quelques secondes devant elle. Et elle crut entendre l'empereur, ce rêveur équivoque, qui murmurait, en la regardant, enfoncée dans sa jupe de mousseline striée de velours:

--Voyez donc, général, une fleur à cueillir, un mystérieux oeillet panaché blanc et noir.

Et le général répondit, d'une voix plus brutale:

--Sire, cet oeillet-là irait diantrement bien à nos boutonnières.

Renée leva la tête. L'apparition avait disparu, un flot de foule encombrait la porte. Depuis cette soirée, elle revint souvent aux Tuileries, elle eut même l'honneur d'être complimentée à voix haute par Sa Majesté, et de devenir un peu son amie; mais elle se rappela toujours la marche lente et alourdie du prince au milieu du salon, entre les deux rangées d'épaules; et, quand elle goûtait quelque joie nouvelle dans la fortune grandissante de son mari, elle revoyait l'empereur dominant les gorges inclinées, venant à elle, la comparant à un oeillet que le vieux général lui conseillait de mettre à sa boutonnière.

C'était, pour elle, la note aiguë de sa vie.

IV

Le désir net et cuisant qui était monté au coeur de Renée, dans les parfums troublants de la serre, tandis que Maxime et Louise riaient sur une causeuse du petit salon bouton d'or, parut s'effacer comme un cauchemar dont il ne reste plus qu'un vague frisson. La jeune femme avait, toute la nuit, gardé aux lèvres l'amertume du Tanghin; il lui semblait, à sentir cette cuisson de la feuille maudite, qu'une bouche de flamme se posait sur la sienne, lui souillait un amour dévorant. Puis cette bouche lui échappait, et son rêve se noyait dans de grands flots d'ombre qui roulaient sur elle.

Le matin, elle dormit un peu. Quand elle se réveilla, elle se crut malade. Elle fît fermer les rideaux, parla à son médecin de nausées et de douleurs de tête, refusa absolument de sortir pendant deux jours. Et, comme elle se prétendait assiégée, elle condamna sa porte. Maxime vint inutilement y frapper. Il ne couchait pas à l'hôtel, pour disposer plus librement de son appartement; d'ailleurs, il menait la vie la plus nomade du monde, logeant dans les maisons neuves de son père, choisissant l'étage qui lui plaisait, déménageant tous les mois, souvent par caprice; parfois pour laisser la place à des locataires sérieux. Il essuyait les plâtres en compagnie de quelque maîtresse. Habitué aux caprices de sa belle-mère, il feignit une grande compassion, et monta quatre fois par jour demander de ses nouvelles avec des mines désolées, uniquement pour la taquiner. Le troisième jour, il la trouva dans le petit salon, rose, souriante, l'air calme et reposé.

--Eh bien, t'es-tu beaucoup amusée avec Céleste!? lui demanda-t-il, faisant allusion au long tête-à-tête qu'elle venait d'avoir avec sa femme de chambre.

--Oui, répondit-elle, c'est une fille précieuse. Elle a toujours les mains glacées; elle me les posait sur le front et calmait un peu ma pauvre tête.

--Mais, c'est un remède, cette fille-là! s'écria le jeune homme. Si j'avais le malheur de tomber jamais amoureux, tu me la prêterais, n'est-ce pas, pour qu'elle mît ses deux mains sur mon coeur?

Ils plaisantèrent, ils tirent au Bois leur promenade accoutumée. Quinze jours se passèrent. Renée s'était jetée plus follement dans sa vie de visites et de bals; sa tête semblait avoir tourné une fois encore, elle ne se plaignait plus de lassitude et de dégoût. On eût dit seulement qu'elle avait fait quelque chute secrète, dont elle ne parlait pas, mais qu'elle confessait par un mépris plus marqué pour elle-même et par une dépravation plus risquée dans ses caprices de grande mondaine. Un soir, elle avoua à Maxime qu'elle mourait d'envie d'aller à un bal que Blanche Muller, une actrice en vogue, donnait aux princesses de la rampe et aux reines du demi-monde.

Cet aveu surprit et embarrassa le jeune homme lui-même, qui n'avait pourtant pas de grands scrupules. Il voulut catéchiser sa belle-mère: vraiment, ce n'était pas là sa place; elle n'y verrait, d'ailleurs, rien de bien drôle; puis, si elle était reconnue, cela ferait scandale. A toutes ces bonnes raisons, elle répondait, les mains jointes, suppliant et souriant:

--Voyons, mon petit Maxime, sois gentil. Je le veux.... Je mettrai un domino bleu sombre, nous ne ferons que traverser les salons.

Quand Maxime, qui finissait toujours par céder, et qui aurait mené sa belle-mère dans tous les mauvais lieux de Paris, pour peu qu'elle l'en eût prié, eut consenti à la conduire au bal de Blanche Muller, elle battit des mains comme un enfant auquel on accorde une récréation inespérée.

--Ah! tu es gentil, dit-elle. C'est pour demain, n'est-ce pas? Viens me chercher de très bonne heure. Je veux voir arriver ces dames. Tu me les nommeras, et nous nous amuserons joliment....

Elle réfléchit, puis elle ajouta:

--Non, ne viens pas. Tu m'attendras avec un fiacre, sur le boulevard Malesherbes. Je sortirai par le jardin.

Ce mystère était un piment qu'elle ajoutait à son escapade; simple raffinement de jouissance, car elle serait sortie à minuit par la grande porte, que son mari n'aurait pas seulement mis la tête à la fenêtre.