La culture des idées

Chapter 9

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Plus anciennement, on avait retrouvé les douze Apôtres dans les douze signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jésus-Christ triomphant; le Capricorne, le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer, l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. La présence d'un signe appelé «Virgo», dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps d'argument apologétique, ainsi que certains vers de Virgile et la littérature, complètement apocryphe, des sibylles.

M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'après Méliton[40]; elle n'est pas très curieuse; en voici une autre, tirée du _Livre de la Discipline de l'Amour divine_ (1519):

Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, selon l'âme, est image et semblance de toutes créatures. Le chef rond et clos par dessus, où sont les sens corporels figure le ciel; et les yeux représentent le soleil et la lune et les autres sens les étoiles. Et comme est le monde gouverné par et selon les sept planètes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous, entrées et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux ès yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un à la bouche, par lesquelles l'âme fait ses opérations corporelles et spirituelles. Des quatre éléments, appert plus la clarté du feu ès yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès jambes. Les os du corps humain sont représentation et figure des créatures qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et métaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et représentation du grand monde, et il est image et expresse semblance de Dieu créateur et de toute créature.

[Note 40: Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au IIe siècle et fut un des grands théologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte Écriture_: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé Auber dans son grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est également cher à l'auteur de _la Cathédrale_. Il est peu probable qu'une compilation où l'on disserte sur la symbolique des églises gothiques ait pour auteur un évêque grec du IIe siècle; cependant M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de Mende (XIIIe siècle): «Suivant d'autres symbolistes de la même époque, tels que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de Capoue, les tours représentent la Vierge Marie..».]

L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse démence; je veux donner encore, car il est bon de connaître comment finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus caractéristiques, un aperçu du _Quadragésimal spirituel_, imprimé en 1520; c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La salade qu'on mange en carême, à l'entrée de table, c'est la parole de Dieu, qui doit nous donner appétit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre d'aigreur, qu'on met par parties égales dans la salade, sont l'image de la miséricorde et de la justice divines. Les fèves frites représentent la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fèves trempent dans l'eau; il faut que le pénitent se trempe dans l'eau de méditation. Les pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, sont l'emblème de la pénitence, qui doit être accompagnée de la contrition véritable. La purée, qui pare bien les dîners de carême et qui se passe sur l'étamine, c'est l'image de la résolution de s'abstenir de péché. La lamproie, poisson excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission des péchés; il faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en ôtant toute rancune du coffre du coeur.

... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir le mérite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous potages, sauces et viandes quadragésimales, s'entend la joie de paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos opérations, odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne purée, bons pois passés, ni bonne sauce; pareillement, sans penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages spirituels.

Ce morceau aurait trouvé tout naturellement sa place parmi les propos de table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné de larder sa _Cathédrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs favorable, du pissenlit aux lardons[41].

[Note 41: _La Cathédrale_, p. 438.]

En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel à la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_.

Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la Mère serait sans tache..». Il n'y a pas à insister. Les vierges noires sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, après cela, de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de _la Cathédrale,_ est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin, au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et des diverses sortes de moines?

[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie Chrétienne, 1839).]

V

Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, comme d'autres pages de _la Cathédrale_ prouvent qu'on n'apprend pas facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout empâtée..».[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'était la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «_O felix nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_» Christine, véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus, par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein». Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich, la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable, souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement: «_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._» Cette correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de _la Cathédrale_.

[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cité par Brière de Boismont, _Hallucinations_, 2e éd., p. 523.)]

[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans le délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, _op. cit._, observations 73 et 74.]

[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.]

Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de l'occultisme et de l'hérésie il a voulu esquisser le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il l'a vu, comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière d'un personnage immonde et facétieux. Satan fut le «gracioso», le pitre des édifiants spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, ayant fait rire la populace, finit par être culbuté et bafoué. Dans les possessions, Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe inconnu; ils représentaient l'origine de toutes les maladies mystérieuses. On prouvait l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable pourriture des trois éléments corruptibles, que le quatrième, le Feu, est impuissant à purifier. Et comme tous les moyens humains échouaient, on eut recours à la magie. C'est très ancien. De là les formules romaines de l'exorcisme, magnifiques obsécrations. Saint Augustin parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: «Ils abusent de notre chair, outragent notre corps, se mêlent à notre sang, engendrent les maladies[46]». Ils résident spécialement dans les eaux, dont la nocivité est ainsi expliquée, aussi clairement, en somme, par la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies ou stygmatisées du signe de la rédemption, car les démons redoutent également le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que «les démons étaient fort nombreux, terribles et méchants, en ce moment», concluait: «Invoquons, c'est la seule médication, Jésus-Christ, lequel fut suspendu au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_».

[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.]

Voilà bien des commentaires et bien des petites critiques, d'érudition plus que de littérature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera volontiers. Il a des mérites nombreux. Plus de la moitié de ces longues pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue, ne surgit que faiblement, demeurée en grisaille. Là, l'écriture est parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des phrases de prospectus de bains de mer: «Lourdes bat son plein;» sainte Thérèse y est qualifiée ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de goût et qualificatif singulier chez un écrivain qui devrait, lui au moins, savoir que les fonctions et les noms d'abbé et d'abbesse sont particuliers aux ordres monastiques qui suivent la règle de saint Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, la vaste mosaïque a des taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre ont été plaqués au hasard de la cueillaison.

Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité à un degré presque douloureux. Rien de doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et font que l'on désire de participer à une croyance ou un rêve; rien de religieux, non plus, si le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du rosaire à l'archéologie; son amour pour la Vierge est sincère, mais il n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire pour forcer à l'exaltation les coeurs défiants. Je ne puis donc accepter _la Cathédrale_ comme un véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le livre de la «religion d'art»; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des lacunes, ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers comme un beau livre.

1898.

II

PSYCHOLOGIE DU PAGANISME

Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer le catholicisme, s'évertuèrent à démontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont réussi, tant la haine a de persévérance et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort illustré, _vir admodum illustris;_ il était du moins fort savant, comme en témoignent ses «Conformités des cérémonies modernes avec les anciennes où l'on prouve par des autorités incontestables que les cérémonies de l'Église romaine sont empruntées des payens[47]». Ce livre du dévot pasteur est agréable et reste, complété par les diatribes de quelques fanatiques plus récents, la meilleure preuve de l'antiquité et aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble très complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes se rendent favorables les divinités. On ne perfectionne pas de pareils systèmes; il faut les accepter tels que les générations les ont organisés, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les meilleurs; c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables les jeux des enfants et une grande folie de vouloir épurer les religions. Les jeux surveillés par des maîtres taquins n'en restent pas moins des jeux, quoique moins amusants; les religions réformées n'en restent pas moins des religions, mais dépouillées de toutes leurs grâces puériles. Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une piété plus large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthéon et de leur offrir à tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré leur existence objective mieux que les héros ou les saints? En ôtant au christianisme le culte des saints, les protestants lui ont ôté tout ce qui faisait sa vérité humaine. Les vrais dieux, il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur choix sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il se fait de l'état divin, c'est-à-dire de l'état héroïque. L'accord est plus facile avec des dieux qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur corps, même perfectionné, par leurs passions, leurs amours; et presque toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat.

[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. Celle de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage encore. On suit celle d'Amsterdam, 1744.]

On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte, d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème. Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples, s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui démontre sa vérité.

«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe Berger[48], un contrat perpétuel avec la divinité». Mais la vie de l'homme pieux ou du croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, et le mystique lui-même n'échappe pas à cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y a pas d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi: sainte Thérèse veut être aimée alors même qu'elle sacrifie ses joies à sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le marché qu'il sauvera l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas moins naïf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythéistes, car vraiment on offre alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait, à la toute-puissante idole intellectuelle. La prière est tout au moins l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prière inexaucée à l'avenir, de se conformer aux règles établies par les prêtres; mais il y a un accommodement.

[Note 48: _Phénicie_, dans la _Grande Encyclopédie_.]

Dans le _Journal_ inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie, seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner, de me soutenir jusqu'à la mort..». Il cite à son Dieu les dates où cette promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur ta bonté». C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de moins humain dans l'homme.

Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la religion, qui est encore à peine pressentie.

La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des formules. Le

MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB.

est devenu, dans la suite des temps,

MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI