La culture des idées

Chapter 7

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L'idée d'imitation est donc devenue l'idée même d'art ou de littérature. On ne conçoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou la suite d'un roman préexistant que l'on ne conçoit des vers sans rime ou dont les syllabes ne seraient pas comptées une à une avec scrupule. Quand de telles innovations cependant se produisirent, altérant tout à coup l'aspect coutumier du paysage littéraire, il y eut de l'émoi parmi les experts; pour cacher leur gêne, ils se mirent à rire (troisième méthode); ensuite, ils proférèrent des jugements: puisque ces choses, ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées à l'imitation des dernières littératures ou des oeuvres célébrées par les manuels, elles doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas familière,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au moyen du préraphaélisme; elles ne furent pas décisives; elles furent même un peu ridicules, tant l'ignorance était de tous côtés profonde et invulnérable. Mais vers ces années-là un livre parut qui soudain éclaira les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa entre les poètes nouveaux et les obscurs versificateurs de la décadence romaine vantés par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux mêmes que l'on décriait acceptèrent le décri comme une distinction. Le principe admis, les comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas même des Esseintes, peut-être, n'avait lu ces poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait, Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni Mallarmé ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un et l'autre, à des degrés divers, une originalité propre; mais c'est pour cela même que le mot fut justement appliqué au poète de _l'Après-midi d'un Faune_, car il signifiait, très obscurément, dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de précieux, d'inattendu, de nouveau.

Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée de décadence littéraire son sens véritable et véritablement cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la carrière se poursuit. Le décadent de la littérature latine, ce n'est ni Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à leur manière, se façonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni Prudence, qui imagine un genre littéraire, la biographie lyrique[29]. On commence à être plus clément pour la littérature latine de la seconde période; las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a commencé de l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues vivent et que leurs changements ne sont pas nécessairement des altérations; qu'on pouvait avoir du génie au VIe siècle comme au IIe, et au XIe comme au XVIIIe; que les préjugés classiques sont une entrave au développement de l'histoire littéraire et à la connaissance totale de la langue elle-même. Mieux connus, les poètes de la bibliothèque de Fontenay n'auraient servi à baptiser un mouvement littéraire que si l'on avait voulu comparer, tâche ardue et un peu absurde, des novateurs idéalistes à des novateurs chrétiens.

[Note 29: Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais la complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la langue française est une complainte, et précisément inspirée par un des poèmes de Prudence.]

III

N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une idée et indiquer, par un exemple un peu étendu, comment un mot en arrive à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner, je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'établir minutieusement en quoi Stéphane Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.

La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments littéraires; la littérature est peut-être avec la religion la passion abstraite qui secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu de guerres littéraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres religieuses; mais c'est parce que la littérature n'est encore jamais descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient là, elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la première d'_Hernani_ au jour où l'on vend Victor Hugo en livraisons illustrées. Pourtant, on se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre l'humour anglais ou l'ironie française: c'est parce qu'ils ne se connaissent pas que les peuples se haïssent peu: une alliance finit toujours, quand on a bien fraternisé, par des coups de canon.

La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais très amère, car les hommes ne haïssent sérieusement, même en littérature, que lorsque des intérêts matériels viennent un peu corser la lutte pour l'idéal; or il n'offrait aucune surface à l'envie et il supportait comme des nécessités inhérentes au génie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous un prétexte d'obscurité, que la supériorité seule et toute nue de son esprit. Les artistes, même dépréciés par les instinctives cabales, obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les poètes ont la ressource des longues écritures dans les revues et dans les journaux: certains, comme Théophile Gautier, y gagnèrent leur vie; Baudelaire y réussit mal, et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète dépouillé de tout ornement social que s'adressa le sarcasme.

Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une merveille, une Andromède, ivoire de Cellini. C'est une femme effarée, toute sa chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? et c'est la poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème qui convient encore, puisque, comme le ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets, des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa poésie ne représente pas un large trésor humain étalé devant la foule surprise; elle n'exprime pas des idées communes et fortes, et qui galvanisent facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une pensée cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la délicatesse dans ce souci de fuir les yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? Mallarmé se réfugia dans l'obscurité comme dans un cloître; il mit le mur d'une cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des dernières années, lorsque, froissé, mais non découragé, il se sentit atteint de ce dégoût des phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean Racine; lorsqu'il créa, pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane Mallarmé a relativement beaucoup écrit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entachée d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, à partir de la _Prose pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre une conquête délicieuse. Il y a trop peu d'écrivains obscurs en français; ainsi nous nous habituons lâchement à n'aimer que des écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant il est rare que les livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus; la clarté, c'est ce qui fait le prestige des littératures classiques et c'est ce qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose à la fois; dès que le cerveau est riche de sensations et d'idées, il se fait un remous et la nappe se trouble à l'heure du jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, les marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. Sans doute, on a soif, parfois; eh bien, on filtre. La littérature qui plaît aussitôt à l'universalité des hommes est nécessairement nulle; il faut que, tombée de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin couler dans la vallée à la portée de tous les hommes et de tous les troupeaux.

Si donc on entreprenait une étude décisive sur Stéphane Mallarmé, il ne faudrait traiter la question d'obscurité qu'au seul point de vue psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurité littérale dans un écrit de bonne foi. Une interprétation sensée est toujours possible; elle changera selon les soirs, peut-être, comme change, selon les nuages, la nuance des gazons, mais la vérité, ici et partout, sera ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarmé est le plus merveilleux prétexte à rêveries qui ait encore été offert aux hommes fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une poésie pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est peut-être la seule où nous puissions désormais nous plaire; et si le mot décadence résumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crépuscule, on pourrait l'accueillir et en faire même une des clefs de la viole: mais il est mort, le maître est mort, la pénultième est morte.

1898.

V

UNE RELIGION D'ART

I

A une époque où presque toute la sensibilité, presque toute la foi, presque tout l'amour se sont réfugiés dans l'art, et où, par surcroît, ce mot, jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en plus d'une aventure, il nous manquait évidemment, à côté de la religion de l'art, la religion d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans; elle est curieuse et peut servir de prétexte à quelques réflexions.

Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire qu'au moyen de l'archéologie. _La Cathédrale_ est donc, comme tous les derniers livres du même auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique. Le genre n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé par les écrivains chez lesquels le goût du savoir n'a pas entièrement tué l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs lectures et de leurs inventions, se résignent à entremêler la fiction et le document; ou encore qu'un besoin de prosélytisme porte à choisir pour messager d'un enseignement, d'une morale, de vérités peu amènes, la nef des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces trois causes dans le didactisme invétéré de M. Huysmans; mais surtout, si, lorsqu'il écrit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il n'aurait rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt soutenue que découragée par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux récriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux traité de cuisine suffirait peut-être à rendre tout à fait représentatif d'un caractère. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, médite sur une page du «Cuisinier royal» ou du «Paticier François», et nous avons un livre du type même de _la Cathédrale_. Sur les seize chapitres de ce dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considérations de ménage ou de cuisine. Ses tentatives d'érudition ne pouvaient donc influencer que très heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les livres, ce qu'il aurait toujours été incapable de trouver dans la vie: l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.

La plupart des romans didactiques pèchent également par l'insuffisance et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman n'est pas un traité. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner à résumer, en une phrase pittoresque et juste, les appréciations motivées et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait passé deux ans à lire lui-même les poètes qu'il vantait, l'abondance des documents l'eût peut-être incliné à donner à cette partie de son livre une ampleur désagréable; et si, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais, il lui avait fallu compulser lui-même les archives, déchiffrer les originaux du procès, _Là-bas_ serait peut-être encore sur le chantier. L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou historique est donc une des conditions de l'exécution même du roman et, d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait; c'est ce qui arriva pour _Là-bas_, où il y a des chapitres admirables, supérieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop déclamatoires de _la Sorcière_. L'inexactitude serait un défaut plus grave; M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux, s'en est presque toujours garé jusqu'ici; mais, et c'est là le danger du mélange de la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours où finit l'exactitude et où commence la fantaisie. Que d'hystériques abbés, que de femmes folles de leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement tiré cependant d'une imagination, alors satanique. Il est à peine besoin d'affirmer que jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables cérémonies n'ordonnèrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles obscènes et sacrilèges.

Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucinés des pauvres sorcières, se déroulait selon des liturgies très différentes et surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe Noire que par équivoque, puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le corps nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration, absolument secrète, et dont le secret seul garantissait l'efficacité. La fantaisie de M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du public est illimitée, certaines conséquences pénibles, n'en était pas moins tout à fait légitime; le romanesque est à sa place dans un roman: attendre, pour raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son véritable frère diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, même d'un romancier didactique.

Avec _la Cathédrale_, aucune surprise de ce genre n'était à craindre; la fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre, documenté près de moines, de prêtres et en des livres pieux; cela est évident.

II

Pour écrire _En Route_ et _la Cathédrale_, il faut être catholique, non seulement de naissance et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a donc aujourd'hui même une littérature catholique, une littérature qui n'existerait pas sans écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, raisonnables, liés à un passé immédiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité à être catholique en un siècle où le furent presque tous les plus excellents poètes et quelques-uns des plus grands écrivains, de Chateaubriand à Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble pas correspondre à l'orientation présente des intelligences, cela est clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou d'une conviction, il est impossible et illégitime d'aller plus loin. L'excommunication n'est pas un geste philosophique.

Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition littéraire.

Le catholicisme est le christianisme paganisé. Religion à la fois mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement, pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de l'humanité, qui sont de vivre à la fois dans le fini et dans l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans l'intelligence.

Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le catholicisme a développé normalement les deux principes qui le constituent et, sans l'intervention de Luther, il est très probable que le principe païen, d'art et de beauté, eût acquis autant de force que le principe évangélique, de renoncement et de mortification. Léon X et Jules II pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils étaient vraiment à la fois le successeur de saint Pierre et le successeur du grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les grands affirmateurs de l'Évangile, les durs sectateurs de saint Paul, les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute la chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant lui-même, accepta le sacrifice d'un de ses éléments naturels; il détruisit lui-même l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'Église devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme hiérarchisé, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beauté sensible, mais d'intelligence moins libérale, peut-être, plus recroquevillée encore, soumise à la fois à un passé qu'elle respecte sans l'aimer, et à un présent qui épouvante sa décrépitude.

En France, au XVIIe siècle, la réaction contre le protestantisme se fit dans un paganisme moyen, élégant et superficiel; après la crise janséniste, il y eut une nouvelle réaction de la liberté, mais elle se fit dans la débauche et dans la littérature galante; le moment philosophique fut bref et sans influence populaire; après la période d'abêtissement sentimental provoqué par les ridicules disciples de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme, le moyen âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par ce grand fait littéraire.

Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer légitime le droit unique à la vérité absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas de vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion des temples. En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de leur royaume. Un jeune poète catholique a appelé la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne prit même pas le soin, au Ve siècle, de changer les statues vénérées, et Déméter nourrice devint tout naturellement une Vierge à l'enfant[30]: en quelques autres, même en Gaule, on garda le nom du dieu avec la statue de jadis et le culte, changé dans la croyance des prêtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vénus est toujours aimée sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente toute nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la persévérance du peuple! Ozanam a parfaitement démontré qu'au moment où, par un coup d'État, le christianisme devint la religion officielle de l'Empire, le paganisme était encore plein de force et de vie; de là son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le détruire, l'absorba sans même le transformer. Cependant, dès les premiers siècles, il y eut dans l'Église un parti très opposé à ce qu'on appelait, sans en comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'était le parti évangélique, qui ne devait entièrement triompher, dans l'Europe du Nord, qu'avec la Réforme[32].

[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.]

[Note 31: Dureau de la Malle, _Mémoire sur sainte Venise_, lu à l'Académie des Inscriptions.]

[Note 32: Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, dans certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter qu'au XVIIIe siècle.]

Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra les églises. Les églises catholiques, comme les temples de l'Égypte ancienne, sont des tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul; leur prétexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité traditionnelle, à peine rebaptisée par une piété innocente. Les églises furent la nécessité de l'art chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir l'or des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe siècle, le paganisme est restauré dans toute sa splendeur. L'église, partout où la dévotion est assez riche, est devenue la cathédrale. L'Europe est couverte de cathédrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire en sanctuaire, cueillant des indulgences, des réconforts, des grâces, des guérisons, la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les béquilles du temple d'Éphèse s'amoncellent sous les voûtes de la cathédrale de Chartres, où une belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de Vierge noire. L'art catholique, comme la religion elle-même, est la suite naturelle et logique de l'art païen.

On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer les preuves d'une manière de voir qui paraîtra peut-être hasardée à ceux qui ne connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter aucune des opinions reçues, mais cette affirmation des partielles origines païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître, on s'en doute, ce que l'Évangile, les pères de l'Église, saint Benoît et ses moines apportèrent de nouveau et de purement spirituel dans l'idée religieuse; cependant, et même sur ce point, il faudrait étudier les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrétien n'est lui-même qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien; on ne sait si tel gnostique fut chrétien ou philosophe et il est difficile de faire dans le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales et la part de l'enseignement patristique. Là encore, dans la suite des temps, la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le catholicisme spéculatif s'assimila et nous a conservé un nombre infini de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'Évangile et avec la religion de saint Paul: un christianisme pur eût rejeté toute la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidèle à son nom, nous a transmis, au milieu de la religion du Christ, à peu près toutes les superstitions et toutes les théogonies orientales.

Il nous a conservé encore et transmis directement la tradition littéraire gréco-romaine. Ceci est plus connu et moins contesté. On sait maintenant qu'il n'y eut pas de «renaissance» au XVe siècle; on sait que, en aucun moment des siècles antérieurs, les lettres latines n'avaient cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant tout le moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais vénéré, non seulement commenté, mais imité. Le rôle des humanistes fut cependant important: de même que les protestants voulaient purger le christianisme de son élément païen, les humanistes voulurent éliminer de la littérature tous les éléments chrétiens. Les uns et les autres réussirent; mais, tandis que la tradition littéraire a été renouée par le romantisme, la tradition religieuse est restée brisée. La littérature n'est demeurée que pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine à laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive; la religion privée de l'art païen, qui était sa force populaire, est devenue et est restée une philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beauté corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne entre tout; elle est devenue le centre médiocre de la médiocrité universelle.

III