Chapter 6
Cette identification de la femme et de la beauté va si loin aujourd'hui qu'on en est arrivé innocemment à nous proposer «l'apothéose de la femme»; cela veut dire la glorification de la beauté avec toutes les promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu érotique. La beauté est une femme et la femme est la beauté; les caricaturistes accentuent le sentiment général en accouplant toujours à une femme, qu'ils tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur jusqu'à la vulgarité la plus basse alors que les jolies femmes sont si rares dans la vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est presque toujours inférieure en beauté plastique, âge pour âge, à son mari ou à son amant. Il est vrai que cette infériorité n'est pas plus facile à démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la page achevée, pour celui qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est fort heureux.
L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que par les esthéticiens; le commun des hommes s'en donne la définition de Stendhal. Autant dire que cette idée n'existe pas et qu'elle a été absolument dévorée par l'idée de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donné par une femme. C'est pour cela que le culte de la beauté est suspect aux moralistes qui ont analysé la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus naturelles à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en s'opposant aux excessives apothéoses de la femme ils ont touché aux droits de l'art. L'art étant l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant être comprise que sous les espèces matérielles de la véritable idée qu'elle contient, l'art est devenu presque uniquement féministe. La beauté, c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins absolu. La notion de l'art est même assez nette, pour les artistes et pour l'élite; l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art pur qui se soucie uniquement de se réaliser soi-même. Aucune définition n'en doit même être donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et qui tendraient à l'obscurcir et à la salir.
Antérieurement à cette dissociation, qui est récente et dont on connaît l'origine, l'idée d'art était liée à diverses idées qui lui sont normalement étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité, l'idée d'enseignement. L'art était l'image édifiante qu'on intercale dans les catéchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux derniers siècles. Nous nous étions affranchis de ce collier; on voudrait nous le remettre au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à l'idée d'utilité; l'art est appelé social par les prêcheurs modernes. Il est aussi appelé démocratique, épithètes bien choisies, si ce fut en vertu de leur signification négatrice de la fonction principale. Admettre l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est admettre les roses parce qu'on en tire un remède utile aux yeux; c'est confondre deux séries de notions que l'exercice régulier de l'intelligence place sur des plans différents. Les arts plastiques ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases. L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthétique et à lui seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible pour nos autres facultés ne vaut pas la peine d'être écouté. Cependant, c'est cette partie caduque qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils sont le nombre et comme nous sommes régis par la loi du nombre, leur triomphe semble assuré. L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée que pendant un petit nombre d'années et pour un petit nombre d'intelligences.
Il y a donc un très grand nombre d'idées que les hommes n'emploient jamais à l'état pur, soit qu'elles n'aient pas encore été dissociées, soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en état de stabilité; il y a aussi un très grand nombre d'idées qui existent à l'état dissocié, ou que l'on peut provisoirement considérer comme telles, mais qui ont une affinité particulière pour d'autres idées avec lesquelles on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent réfractaires à certaines associations, alors que les faits auxquels elles correspondent dans la réalité sont extrêmement fréquents. Voici quelques exemples de ces affinités et de ces répulsions pris dans le domaine si intéressant des lieux communs ou des vérités.
Les étendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme de Saint-Denis, et leur utilité symbolique est demeurée au moins aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, hors de la guerre, sont-ils devenus des symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans presque tous les pays civilisés, l'idée de patrie et l'idée de drapeau sont invinciblement associées; les deux mots se disent même l'un pour l'autre. Mais ceci touche à la symbolique autant qu'à l'association des idées. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire. S'il est amusant que le bleu du drapeau français soit la dévote couleur de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole révolutionnaire. Semblables aux atomes d'Épicure, les idées s'accrochent comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des accidents.
Certaines associations, quoique très récentes, ont pris rapidement une autorité singulière; ainsi celles d'instruction et d'intelligence, d'instruction et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction peut témoigner pour une des formes particulières de la mémoire ou pour une connaissance littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité de ces rapports forcés apparaît très clairement en ce qui concerne les femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence, l'engourdit. Depuis qu'on les instruit sérieusement, elles n'ont plus aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on compare à ce propos nos trente dernières années avec les trente dernières années de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées n'en sont pas moins devenues de véritables lieux communs, de ces vérités qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dégénérés des hommes; aux vieilles et vénérables vérités telles que: vertu-récompense, vice-châtiment, Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur, autorité-respect, malheur-punition, avenir-progrès, et des milliers d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles à l'humanité.
On ferait également un long catalogue des idées que les hommes se refusent à associer, alors qu'ils se complaisent aux plus déconcertants stupres. Nous avons donné plus haut l'explication de cette attitude rétive; c'est que leur occupation principale est la recherche du bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt que selon la logique. De là l'universelle répulsion à joindre l'idée de néant à l'idée de mort. Quoique la première idée soit évidemment contenue dans la seconde, l'humanité s'obstine à les considérer séparément; elle s'oppose de toutes ses forces à leur union, elle enfonce entre elles infatigablement un coin chimérique où retentissent les coups de marteau de l'espérance. C'est le plus bel exemple d'illogisme que nous puissions nous donner à nous-mêmes et la meilleure preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le sentiment qui vient toujours à bout de la raison.
Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-être.
Novembre 1899.
IV
STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE
Décadence. C'est un mot bien commode à l'usage des pédagogues ignorants, mot vague derrière lequel s'abritent notre paresse et notre incuriosité de la loi. BAUDELAIRE, _Lettre à Jules Janin._
I
Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence entra dans la littérature française; après avoir servi à glorifier ou à railler tout un groupe de poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule tête. Stéphane Mallarmé fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si le mot lui-même avait été compris et dit selon sa vraie signification. Mais, par une singularité qui est un trait de moeurs latines, le peuple académique qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, quoique malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fièvre d'originalité qui tourmenta une génération. Rendu responsable des actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé apparut, aux âniers innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation universelle.
Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. Il y aura tantôt trois siècles qu'elles florissent et les plus célèbres révoltes les ont ébranchées à peine et ne les ont jamais déracinées; dès après les insolences romantiques, il fallut étouffer et ramper sous la vieille verdure dont on fait les férules.
Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorèrent toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur civilisation donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité sociale. Il y avait chez eux émulation vers la parité comme il y a chez nous émulation vers la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou six poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, ils n'en souffrirent plus d'autres; et peut-être que, vraiment, l'instinct social ou de race dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, peut-être qu'aucun poète ingénu ne leur naquit pendant quatre ou cinq siècles. Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent à l'un et à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne et l'invasion barbare se fussent donné la main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire, comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la force. Le jour où S. Ambroise, écrivant des chansons pieuses, méconnut les principes d'Horace, devrait être mémorable, car il signale clairement la naissance d'une mentalité nouvelle.
Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'idée de décadence historique, l'histoire de leur littérature nous a fourni celle de décadence littéraire; double face d'une même conception, car il a été facile de montrer du doigt la coïncidence des deux mouvements, et facile de faire croire que leur marche fut liée et nécessaire. Montesquieu s'est rendu célèbre pour avoir été plus particulièrement dupe de cette illusion.
Les sauvages admettent très malaisément la mort naturelle. Pour eux, toute mort est un meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la loi; ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit que l'on est convenu d'appeler inférieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation même. Il n'y a d'absolument nécessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient différer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois nécessaires, mais il n'y a même plus de lois même très générales; ou bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en viennent à ne plus être que de sages et honorables constatations; ou bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe même du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les combinaisons sociales sont instables; à différentes époques les groupes humains ont des forces différentes de cohésion; des affinités nouvelles apparaissent et se propagent: voilà de quoi écrire un traité de mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement à conformer sa philosophie à la réalité des catastrophes inattendues. Car il faut bien laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois le trône tout entier d'où l'ironie fulgure et rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'écouter bruire les querelles théologiques et claquer dans le cirque le fouet des Bleus. On va de Longchamps à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom à Waterloo. La longue décadence des empires détruits est une des plus singulières illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent de mort violente, en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle.
D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut établir aucun rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le génie d'un homme: ni la littérature grecque, ni les littératures du moyen âge ne correspondent à des forces politiques stables et puissantes, grecques, italiennes ou françaises; et c'est justement à l'heure où leur puissance matérielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont ornés de talents originaux. Peut-être même serait-on plus près de la vérité en déclarant que la décadence politique est l'état le plus favorable aux éclosions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les Bjoernson; ainsi encore la chute de Napoléon fut comme un signal pour la nature qui se mit à reverdir avec joie et à pousser les jets les plus magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes doublement glorieuses dont le fastueux siècle de Louis XIV est le modèle vénéré: après quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront une opinion assez différente de celle qui demeure et qui passe dans les manuels et dans les conversations.
Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il appelait ainsi naïvement, d'après les principes du judaïsme biblique: il vit crouler tous les empires où la main de Jéhovah s'était appesantie. C'est l'idée de décadence expliquée par l'idée de châtiment. La philosophie de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être encore plus puérile: on ne cite qu'avec une sorte de dégoût un historien qui fait commencer la décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles de paix qui furent peut-être la seule époque heureuse de l'humanité civilisée. Il faut presser la signification des mots; alors on aperçoit qu'ils ne détiennent aucun sens et que des écrivains mémorables en usèrent toute leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague que soit l'idée générale de décadence, elle est claire et arrêtée en comparaison de l'idée plus restreinte de décadence littéraire.
De Racine à Vigny, la France ne produisit aucun grand poète. C'est un fait; une telle période est certainement une période de décadence littéraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait lui-même, ni lui attribuer un caractère absurde de logique et de nécessité. La poésie est en sommeil au XVIIIe siècle, faute de poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence d'une trop belle floraison antérieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui donne le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme mystérieux, un être, une femme, la Poésie, qui naît, se reproduit et meurt à des intervalles presque réguliers, selon les habitudes des générations humaines, conception agréable, sujet de dissertation ou de conférence, mais qu'il faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que faire l'anatomie d'une idée.
Ce qui caractérise la poésie du XVIIIe siècle, c'est l'esprit d'imitation. Ce siècle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur, avec grâce, avec tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec conscience; il est chinois en même temps que romain. Il y a des modèles. Le mot est impératif. Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade la montagne. Singulière psychologie! Le même philosophe qui ruine en politique l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne en littérature. Il y a des critiques: pendant que Goethe écrit _Werther_, ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne naquit aucun poète en France, que Delille[27] ou Chénier, pendant cent ans, cela conduirait nécessairement à expliquer aussi pourquoi naquirent Ronsard, Théophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien en savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, de toute sa généalogie historique, l'idée de décadence littéraire se réduit à une idée purement négative, à la simple idée d'absence. Cela est si naïf qu'on ose à peine l'exprimer, mais les intelligences supérieures faisant défaut dans une période, le pullulement des médiocres devient extrêmement sensible et actif, et, comme le médiocre est un imitateur, les époques que l'on a qualifiées justement de décadentes ne sont autre chose que des époques d'imitation. En suprême analyse, l'idée de décadence est identique à l'idée d'imitation.
[Note 27: Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes et sa gloire, datent de l'ancien régime.]
II
Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un groupe littéraire, l'idée de décadence a été assimilée à son idée contraire, à l'idée même d'innovation. De tels jugements nous ont frappés, hommes de ces années, sans doute parce que nous étions mis en cause et sottement bafoués par les critiques bien pensants; ils n'étaient que la représentation, maladroite et usée, des sentences par lesquelles les sages de tous les temps essayèrent de maudire et d'écraser les serpents nouveaux qui brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mère. La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de la règle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve là l'antinomie qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même homme, courageux dans le sens de la justice ou de la liberté politique, se trouble et recule s'il s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; arrivé à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à leur gloire, il ajoute (en note): «Sont-ce là des gloires bien établies, celle d'Ibsen surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est un mystificateur ou un génie n'est pas résolue à l'heure où nous sommes[28]». Telle est, en face de l'inédit, du non encore vu ni lu, l'attitude d'un écrivain qui, dans le livre même d'où cette note est tirée, prouve une bonne indépendance de jugement; il est inutile d'ajouter que les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. Comment, après cela, s'étonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits? Une manière nouvelle de dire les éternelles vérités humaines est d'abord pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale. Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance, ils ont recours à la négation, aux injures ou à la dérision. C'est l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique. Mais comment en est-on arrivé à considérer comme un péril toute réelle innovation en art ou en littérature? Pourquoi surtout cette assimilation est-elle une des maladies particulières à notre temps, et peut-être la plus grave, puisqu'elle tend à restreindre le mouvement et à contrarier la vie?
[Note 28: M. Stapfer, _Des Réputations littéraires._ Paris, 1891.]
Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de génie, furent bernés et refusés par les jurys. Sous les prétextes évidemment contradictoires, un motif unique se découvre: l'originalité. Par une oeuvre où presque plus rien ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui ne se rattache pas immédiatement à quelque chose de connu et de déjà compris, les gardiens de l'art se sentent menacés; ils répondent à la provocation chacun selon leur tempérament. Les formules changent aussi selon les périodes: au XVIIIe siècle, la non-imitation était qualifiée de faute contre le goût, et c'était grave au temps où Voltaire érigeait un temple, qui n'était qu'un édicule, à ce dieu badin; jusqu'à ces dernières semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les écrivains rebelles à démarquer les maîtres furent stigmatisés soit de décadents, soit de symbolistes. Cette dernière injure a fini par prévaloir, étant verbalement plus obscure et par conséquent plus facile à manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée abhorrée de non-imitation.
On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que M. Tarde ait développé sa philosophie sociale: «L'imitation régit le monde des hommes, comme l'attraction celui des choses». Dans le domaine particulier de l'art et de la littérature, cette loi est très sensible. L'histoire littéraire n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'épidémies intellectuelles. Certaines furent brèves. La mode change ou dure selon des caprices impossibles à prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare n'eut aucune influence immédiate; Honoré d'Urfé vivant et mort, durant un demi-siècle, fut le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque; il eût régné plus longtemps si la _Princesse de Clèves_ n'avait été l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe siècle, dont une partie de la littérature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant pas rebelle aux nouveautés modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il eût été honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose étrange, les Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine tremble d'avoir écrit _Bajazet_), il était honorable de savoir donner aux emprunts classiques un air de fraîcheur et d'inédit.
Cependant cette littérature elle-même devint très rapidement classique; il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle était plus accessible, elle fut bientôt la fontaine presque unique où les générations vinrent boire et prier et délayer leur encre. Boileau, avant de mourir, put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il lit Boileau. Le principe de l'imitation va régir désormais la littérature française.
Si l'on néglige les accidents--quoique mémorables--ce principe est demeuré très puissant et si bien compris, à mesure que l'instruction se répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir pour qu'un lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi les feuilletonnistes ont réussi à empêcher l'acclimatation en France de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par excellence, réussissent maintenant jusque sur les théâtres du boulevard! Ces faits de théâtre, toujours très grossis par la réclame, illustrent bien une théorie.