La culture des idées

Chapter 4

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Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le résumé de son expérience personnelle. Le travail quotidien, régulier, c'est, pour ainsi dire, l'inspiration régularisée, domestiquée, asservie. Les termes ne sont pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'état second, devenant périodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si puissante, se joint à la nature pour renforcer un état psychologique qui devient alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en restant dans le même milieu, éprouvent, pendant et après les heures de l'accès périodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance: le remords n'a peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un acte inhabituel qui a violemment troublé la marche coutumière des journées.

L'inspiration, si elle est un état second, peut donc être un état second provoqué par la volonté. Il n'est pas douteux que des artistes, des écrivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans préparation, aiguillonnés seulement par la nécessité et, d'autre part, que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont l'exécution n'a été déterminée que par un désir de réalisation. Cela ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail volontairement commencé, mais son activité a été provoquée. Il y a donc un subconscient qui n'est pas spontané, qui vient se mêler au conscient quand la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au cours d'un travail, se substitue à la volonté. Il suffit souvent de se mettre à la besogne pour sentir que s'évanouissent une à une toutes les difficultés qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit paralogique et que le travail ne soit précisément devenu possible que par l'affaiblissement préalable des obstacles qui se dressaient d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a intervention évidente des forces subconscientes.

Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une idée; comment l'idée se développe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture, la mémoire verbale est-elle mise à contribution? Autant de questions qui me semblent insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire à qui voudrait donner une définition précise de l'inspiration. «Pour la création originale, écrit M. Ribot[22], ni la réflexion ni la volonté ne suppléent l'inspiration». Sans doute, mais la réflexion et la volonté peuvent cependant avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène mystérieux et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus que les autres capables de sentir avec force et avec fréquence les chocs du monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut que les réserves de leur cerveau soient très riches en éléments; cela suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une sensibilité très vive et une capacité de sentir incessamment renouvelée. Cette sensibilité appartient encore en grande partie au domaine du subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, «les pensées dont ne s'aperçoivent pas notre âme», il y a aussi les sensations dont ne s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être celles-ci qui, de même qu'elles sont entrées, sortent subconsciemment. Les observations les plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre sans penser à la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre à connaître la vie. Après un demi-siècle et plus un homme voit surgir devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indifférente; enfant, il avait vécu dans le monde extérieur comme dans une dépendance de lui-même, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans voir, et voici que, tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux, c'est la période de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive devant ses yeux. Il est bien évident que la sensation entrée en nous sans que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun moment, être volontairement évoquée; mais la sensation consciente peut, au contraire, nous revenir à l'improviste, sans nul concours de la volonté. Le subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la conscience n'en a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer pourquoi la volonté et la réflexion ont une part si restreinte dans les créations de la littérature ou de l'art.

[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: «La raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce que le principe de vie n'est pas en elle. (_Idées sur la nouvelle Constitution française_.)]

Mais quelle est leur part dans le reste de la vie?

En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme la conscience soit un gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas nécessairement conscient ni jamais tout à fait conscient. La conscience est sans doute, si on prend le mot dans son sens précis et absolu, l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, les hommes deviennent particulièrement automatiques, et d'abord leur instinct de se réunir, de faire à un moment donné tous la même chose témoigne bien de la nature de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volonté aux membres de ces cohues qui, aux jours de fête ou de troubles, se pressent tous vers le même point, avec les mêmes gestes et les mêmes cris? Ce sont des fourmis qui sortent après l'ondée de dessous les brins d'herbe, et voilà tout. L'homme conscient qui se mêle naïvement à la foule, qui agit dans le sens de la foule, perd sa personnalité; il n'est plus qu'un des suçoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de l'hypothétique animal; de ce contact, il ne rapportera à peu près rien; l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noyé qui émerge, celui d'être tombé dans l'eau.

C'est parmi le petit nombre des élus de la conscience qu'il faut chercher les exemplaires véritablement supérieurs d'une humanité dont ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux et contredirait trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de méditation, ces hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments où la conscience, devenant subconsciente, ouvre les écluses du cerveau et laisse se précipiter vers le monde les flots rénovés des sensations qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont le subconscient seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le héros suprême de l'humanité intellectuelle.

Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez lesquels la volonté ne joue qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont rien dès qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur génie n'en est souvent que plus pur et plus énergique; ils sont des instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent à une force irrésistible. Voilà pourquoi Gluck faisait transporter son piano au milieu d'une prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn contemplait une bague, pourquoi Crébillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi Schiller respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries dont il avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres fantaisies du subconscient; il a de pires exigences.

III

LA DISSOCIATION DES IDÉES

Il y a deux manières de penser: ou accepter telles qu'elles sont en usage les idées et les associations d'idées, ou se livrer, pour son compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare, à d'originales dissociations d'idées. L'intelligence capable de tels efforts est, plus ou moins, selon le degré, et selon l'abondance et la variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s'agit ou d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images unies par la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle opération désunira encore, jusqu'à la formation toujours équivoque et fragile de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience ces opérations se trouveraient limitées par la résistance de la matière et l'intolérance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel, elles sont soumises à la logique; mais la logique étant elle-même un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies. Véritablement l'association et la dissociation des idées (ou des images: l'idée n'est qu'une image usée) évoluent selon des méandres qu'il est impossible de déterminer et dont il est difficile même de suivre la direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, d'images si hétéroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins pour un instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on entoure de chiffons à l'endroit où il porte sur une arête vive, voit en même temps les genoux des tragédiennes qui sont matelassés contre les chutes dramatiques du cinquième acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage amarré sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps de notre lecture, évoquées dans un parallèle qui nous séduit parce que les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli, sont également «fourrés»[24], parce que le coude que fait un câble ainsi jeté ressemble assez à une jambe pliée, parce que la situation de Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la délicieuse absurdité.

[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.]

[Note 24: Terme technique.]

De telles associations sont nécessairement des plus fugitives, à moins que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle aime à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que ce pli d'un câble s'appelât le «genou» du câble. En tout cas, les deux images restent prêtes à divorcer; le divorce règne en permanence dans le monde des idées, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en demeurent scandalisés; celui qui, pour la première fois, selon que l'un ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la «bouche» ou la «gueule» d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité soit de grossièreté. S'il est malséant de parler du genou d'un cordage, il ne l'est point d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» d'un flacon. Mais ces exemples ne sont donnés que comme types élémentaires d'un mécanisme dont la pratique nous est plus familière que la théorie. Nous laisserons de côté toutes les images encore vivantes pour ne nous occuper que des idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces qui s'agitent éternellement effarées dans les cerveaux des hommes.

Il y a des associations d'idées tellement durables qu'elles paraissent éternelles, tellement étroites qu'elles ressemblent à ces étoiles doubles que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les appelle volontiers des «lieux communs». Cette expression, débris d'un vieux terme de rhétorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis les développements de l'individualisme intellectuel, un sens péjoratif qu'elle était loin de posséder à l'origine, et encore au dix-septième siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la signification du «lieu commun» s'est rétrécie jusqu'à devenir une variante de la banalité, du déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits imprécis, le lieu commun est un des synonymes de cliché. Or le cliché porte sur les mots et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie la forme ou la lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre la pensée avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement perceptible; le lieu commun se dérobe très souvent sous une parure originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature, d'idées nouvelles exprimées en une forme nouvelle; l'esprit le plus difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces plaisirs, trop heureux quand il n'est pas privé à la fois de tous les deux; cela n'est pas très rare.

Le lieu commun est plus et moins qu'une banalité: c'est une banalité, mais parfois inéluctable; c'est une banalité, mais si universellement acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. La plupart des vérités qui courent le monde (les vérités sont très coureuses) peuvent être regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire des associations d'idées communes à un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes n'oserait briser de propos délibéré. L'homme, malgré sa tendance au mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; c'est que la vérité est son bâton de voyage à travers la vie, c'est que les lieux communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés de la vérité des lieux communs, les hommes se trouveraient sans défense, sans appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités qu'ils adoptent les vérités nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau de l'homme civilisé est un musée de vérités contradictoires. Il n'en est pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à du bouillon, à du vin, à du café, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui doivent former notre repas «successif»; l'horreur serait aussi forte si l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques ont essayé en vain d'opérer de sang-froid l'inventaire de leurs contradictions; à chaque objection de la raison le sentiment opposait une excuse immédiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqué M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent la permanence et la continuité. L'inventaire des contradictions d'autrui n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se heurte à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social d'être le voile qui dissimule l'éclat trop vif des convictions bariolées. Il faudrait donc interroger tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, ou du moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y compense l'hypocrisie des autres.

Dans les régions animales inférieures et dans le monde végétal, le bourgeonnement est un des modes de création de la vie; on voit également se produire la scissiparité dans le monde des idées, mais le résultat, au lieu d'être une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes les grammaires générales ou les traités élémentaires de logique enseignent comment se forment les abstractions; on a négligé d'enseigner comment elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi tel lieu commun persiste à vivre sans postérité. C'est assez délicat, mais cela prêterait à des remarques intéressantes; on appellerait ce chapitre les lieux communs réfractaires ou impossibilité de certaines dissociations d'idées. Il serait peut-être utile d'examiner d'abord comment les idées s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opération est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies très lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont à la portée de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine historique: deux idées se sont unies un jour sous l'influence des événements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux idées, Byzance--Décadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable vérité pour tous les hommes qui écrivent et qui lisent, et nécessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrôler les vérités qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'idées s'est étendue à l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les historiens sages et respectueux, qu'une suite de décadences. On lisait récemment dans un journal grave: «Si la forme despotique avait une vertu particulière, constitutive de bonnes armées, est-ce que l'avènement de l'empire n'aurait pas été une ère de développement dans la puissance militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la débâcle et de l'effondrement[25]». Ce lieu commun d'origine chrétienne a été popularisé dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par Gibbon; il a été magistralement dissocié par M. Gaston Paris[26] et n'est plus qu'une sottise. Mais comme sa généalogie est connue, comme on l'a vu naître et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez bien ce que c'est qu'une grande vérité historique.

[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.]

[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.]

Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une vérité. Les idées isolées ne représentent que des faits ou des abstractions; pour avoir une vérité il faut deux facteurs, il faut, c'est le mode de génération le plus ordinaire, un fait et une abstraction. Presque toute vérité, presque tout lieu commun se résout en ces deux éléments.

Concurremment à lieu commun, on pourrait presque toujours employer le mot «vérité», ainsi défini une fois pour toutes: un lieu commun non encore dissocié; la dissociation étant analogue à ce qu'on appelle analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les qualités du corps qu'elle dissocie en divers éléments, souvent dissociables à leur tour; elle se borne à libérer ces éléments et à les offrir à la synthèse qui, en variant les proportions, en appelant des éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, des corps entièrement différents. Avec les débris d'une vérité, on peut faire une autre vérité «identiquement contraire», travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et l'acheminent vers l'état de noblesse dédaigneuse où elle doit aspirer.

Il y a cependant des vérités que l'on ne songe ni à analyser ni à nier; elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient été fournies par l'expérience séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent partie des axiomes de la science. Le prédicateur qui s'écriait en chaire devant Louis XIV: «Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait une vérité que le froncement des sourcils du roi ne prétendait pas sérieusement contester. Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal à s'établir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de nécessité; beaucoup de peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas de mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque décès on consulte le sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et magique. Nous en sommes encore un peu à cet état d'esprit et toute mort prématurée d'un homme célèbre fait aussitôt courir des bruits d'empoisonnement, de meurtre mystérieux. Tout le monde se souvient des légendes nées à la mort de Gambetta, de Félix Faure; elles se rejoignent naturellement à celles qui émurent la fin du dix-septième siècle, à celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le seizième siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus d'une victime judiciaire.

L'homme associe les idées non pas selon la logique, selon l'exactitude vérifiable, mais selon son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que la plupart des vérités ne sont que des préjugés; celles qui sont le plus incontestables sont aussi celles qu'il s'efforça toujours de sournoisement combattre par la ruse du silence. La même inertie est opposée au travail de dissociation que l'on voit s'opérer lentement sur certaines vérités.

L'état de dissociation des lieux communs de la morale semble en corrélation assez étroite avec le degré de la civilisation intellectuelle. Il s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des individus, mais des peuples constitués en nation contre des évidences qui, en augmentant l'intensité de la vie individuelle, diminuent, l'expérience permet de dire, par cela même, l'intensité de la vie et de la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer de l'immoralité même, de l'insoumission aux préjugés décalogués, un grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement intégral, mais une collectivité d'individus trop forts, trop indépendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple médiocre. On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct individuel et des sociétés professer comme société une morale que chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.

On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en examinant l'état présent de la morale sexuelle. Cette morale, particulière aux peuples chrétiens, est fondée sur l'association très étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées n'a pas rendu la liberté dans son esprit aux éléments de cette vérité; qu'en dehors de l'acte proprement générateur accompli sous la protection des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des premières, dans nos civilisations essentiellement chrétiennes), les relations sexuelles sont des péchés, des erreurs, des fautes, des défaillances; quiconque adopte en sa conscience cette règle, sanctionnée par les codes, appartient évidemment à une civilisation encore rudimentaire. La plus haute civilisation étant celle où l'individu est le plus libre, le plus dégagé d'obligations, cette proposition ne serait contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale ou immorale, cela n'a ici aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique de la natalité européenne montrera aux raisonneurs les plus entêtés qu'il y a un lien très strict, un lien de cause à effet, entre l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il en est de même pour les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse intellectuelle que les ménages ouvriers se laissent déborder par la progéniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant procréé douze enfants, s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas encore su dissocier l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération. Chez eux la première détermine l'autre, et les gestes obéissent à une cérébralité enfantine et presque animale. L'homme arrivé au degré vraiment humain limite à son gré sa fécondité; c'est un de ses privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir.

Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle délivre, cette dissociation particulière l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle favorisera le développement ultérieur de la civilisation en maintenant sur la terre les vides nécessaires à l'évolution des hommes.