La culture des idées

Chapter 14

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[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais aussi à mes _desiderata_ actuels: elle est influencée par le désir, par la crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou même virtuelles: je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix ans, et je commence sans doute aujourd'hui, à le percevoir comme je le percevrai dans dix ans. Les goûts changent, et d'un jour à l'autre; appliquée à l'amour, cette insinuation paraîtra très claire.]

Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la contradiction des termes) la subjectivité de l'objet, je songe à pousser plus loin l'analyse.

Laissant le moi qui m'est connu (au moins par définition), je veux, pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier l'objet c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; l'objet se mêle à moi, mais à la manière de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant, et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne peut me laisser indifférent.

Je suis donc limité, ou modifié,--et j'admets encore _à priori_ cette limitation, sans toutefois préjuger si elle m'est imposée ou si je me l'impose moi-même par une loi de mon organisme psychique; j'admets l'objet ou monde extérieur; j'admets que, inexistant et projeté hors de moi par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique de ma conscience,--bien que lui-même causé par ma conscience; j'admets cela, car Homunculus, créé dans ma cornue, surgit et me tient tête;--et il parle!

En effet, en décomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai trouvé qu'il se différencie selon deux modes, deux illusions, mais que différentes! l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui me résiste, l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet pensée:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, parce qu'il me ressemble.

Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde extérieur où je rencontre ce frère n'est autre chose, je le sais, que ma pensée même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce frère gravite autour de mon aimant, particule de mon désir, moi aussi, particule de son désir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe qu'en lui,--et, relativement à sa pensée, je dépends de sa pensée: il me crée et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il m'écrit et il m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.

Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit et m'écrase, car s'il n'est rien que ma pensée, quand je le pense,--il est tout quand il se pense lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.

Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire par moi-même, et je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse de la pensée. Me voilà donc limité par ma propre pensée, et plus je pense plus je me limite, plus je crée d'obstacles au développement de mon primordial absolutisme; devenue pareille à l'oeil à facettes d'une mouche, ma pensée multiplie les ennemis de son unité et j'ai devant moi la formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il gêne également ma liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me force à «entrer en pourparlers» avec lui.

A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis le faire, autant que me le permet ma nature, son existence hypothétique,--et nécessairement s'il me rend la pareille. Ce n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés et de réciproques concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie à celui qui me la laisse,--et à celui qui m'a retiré de l'abîme et qui en m'en retirant y est tombé lui-même, je jette à mon tour la corde du salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne seront que de périodiques instants et nous y jouirons des magnifiques alternatives de la lumière et de l'ombre:

...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78].

[Note 78: Virg., _Æn._, VI, 121.]

Et voici comment raisonne Pollux:

«L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pensée hypothétique que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-delà de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que cette pensée me pense...»

Il se reprend:

«Pourtant, je suis,--et absolument[79]!»

[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute réalité,--toujours jusqu'à preuve du contraire.]

Il réfléchit et continue:

«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-même; il dit, lui aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient en s'affirmant; ils s'affirment en se niant.

»Pour être pensé, il faut donc que je me nie moi-même,--mais je retrouverai dans l'autre pensée l'image de ma propre négation renversée et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense».

Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité avec son frère mortel.

_CHAPITRE DEUXIÈME_

VIE DE RELATION

La métaphysique pose des axiomes, l'expérience les vérifie; si elle n'en a pas le droit, elle le prend.

L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et sa pensée oeuvre la tapisserie que nous sommes--à l'envers--: hommes, bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point du cercle pour revenir au même point du cercle, et ce simple mouvement, toujours le même, est infiniment fécond.

Pour l'intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes différentes; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite à soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pensée se résorbe et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dévore elle-même et se résout en la non-pensée[80]. La pensée d'autrui est le miroir même de Narcisse, et sans lequel il serait ignoré éternellement. Il s'aime, parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse intellectuel, contenté par un auditoire composé d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la forêt, ou Mnémosyme, plâtre pourtant indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée, Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience muette des rochers et la bruissante sympathie des arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est la pensée en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81].

[Note 80: Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore ses enfants,--c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il dévore ses propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, car il a voulu nier, par orgueil, les conditions même, de la vie de relation, telles qu'elles nous sont imposées; il avait obéi aux propres suggestions de ses enfants, de ses pensées, de son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de puissance que l'amour,--«et la faim eut plus de puissance que la douleur. _Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno_ DANTE, _Inf.,_ XXXIII, 75.]

[Note 81: Et devenu fleur, si nous attendons jusque-là, oeillet-Notre-Dame [a] ou porion [b]--il faut que la fleur soit cueillie. Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos festins métaphysiques [c]:

_Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo Tortilium coronarum..._

Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.

_--Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam, suavissimam._

_--Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur_

Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?]

[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620, in-folio).]

[Note b: Commentaires d'Athénée, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).]

[Note c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (_Ibid._)] ]

Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur précieuse de son jardinet, trop précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels peut-être les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi que pour l'arracher, attendant que la plante fût devenue assez solide pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie autrui à visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur à la mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections d'azalées et de phénoménales orchidées, images provignées de son orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation défaille si les autres ne la confirment.

[Note 82: Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il entendait «la voix qui parle aux solitaires». (HELLO, _Physionomies de Saints_, p. 423.)]

Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental, réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant d'ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on approuve sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83].

[Note 83: L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses pensées.]

L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire; il a besoin de la gloire adéquate à son génie[84]. Quel poète et qui donc serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-même sur la tête, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire, il n'en était que le premier juge, et non pas le seul.

[Note 84: Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort belles (_De la Charité intellectuelle_ dans _les Plateaux de la Balance_).]

Pensé par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus forte, et multipliée selon son identité essentielle.

Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie, cela fait un champ d'orties.

Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la conçois, ne va pas, et tout au contraire, à ratifier la baroque loi du nombre, qui se base sur de fabuleuses additions où sont ensemble comptés les roses et les orties, les rats et les zèbres. La pensée s'individualise différemment; il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne réfléchit qu'une manière d'être et non l'être en soi. L'être en soi est inviolable, mais il faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est inviolable.

Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la salutation de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de Théodoric.

Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le désert.

Février 1894.

III

LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ

Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice et maîtresse, importe plus que l'acte lui-même, car c'est par son principe que l'acte acquiert son degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale. Réduit au mécanisme physique, l'acte est indifférent: c'est l'extériorisation d'une force et rien de plus. Que l'effort des muscles se résolve en un sauvetage ou en un meurtre, les deux actes sont les mêmes, et pour les différencier il faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut être commun, avidité, vanité, obéissance, courage:--et un meurtre apparaîtra vêtu de toute la sanglante beauté du désintéressement, et un sauvetage sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la récompense. Que, les principes déterminés, le châtiment intervienne et efface le crime; que la récompense, aussi sûrement, efface l'oeuvre qui la motiva, et l'on retrouve l'état d'indifférence qui est l'état normal de l'acte et qui sera l'état même de l'Activité le jour où tous les actes possibles auront été accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument juger, ce qui est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les actes qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut être à chaque instant déviée par des causes secondaires ou postérieures, mais les pré-actes les actes en puissance, les actes au moment même où ils vont être déterminés par le principe initial; il faut juger le principe même et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition avec la foule des actions ainsi qualifiées d'ordinaire, mais indûment.

I

La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de vérifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence même quotidienne, est aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange perpétuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions communément appelées charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et souvent de vanité,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de capter l'attention et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que le mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation et jusqu'au mensonge, car elles arrivent à faire croire qu'elles ont seules droit au nom d'actes de charité, alors que leur principe les range parmi les plus ordinaires gestes du commerce.

Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux, vente, achat, échange: gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie; se défaire d'un remords; échange d'une monnaie contre une bénédiction; achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problématique, d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. Ce dernier principe est seul en cause quand la charité, acte d'amour ou acte de pitié, prend un caractère noblement égoïste et conforme à la destinée de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans l'exercice des sentiments qui lui font éprouver fortement la joie de la supériorité personnelle. Par les actes d'amour et de pitié qui souvent se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle où elles haussent délicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir et même de devenir unique; créateurs d'allégresses vraiment divines, ces actes ont les mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment celui qui les accomplit avec pureté; ils le dressent sur la colonne du Stylite d'où les cailloux du désert ne sont que des grains de sable, d'où le sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais là encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat peut s'acquérir, le désintéressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est pas toujours ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou de pratique ne souille de tels actes (ils peuvent être, cela est toujours sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous faut chercher le principe de la charité parfaite.

Le principe de la charité est le don gratuit, pur et simple, sans désir, sans espérance, sans but. La nature et l'humanité la plus voisine de la nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir inconscients: la charité de la fleur, la charité du châtaignier, la charité du boeuf, la charité du chien,--la charité du génie, la charité de la beauté,--la charité de la mer, la charité du soleil,--la charité de Dieu (dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon les lois, la succession des phénomènes et l'activité de l'intelligence;--mais la véritable charité est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa propre personnalité et d'après les règles de sa logique intérieure et individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est ni le lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus forte d'autres intelligences, ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe ou métal ou créature vivante, il n'offre à la frairie des êtres et des choses que l'opulence naturelle d'un généreux égoïsme, conforme au rythme, adéquat aux gestes divins.

La plus grande charité est donc de vivre et de consentir à être dans la prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rôle aux relations qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la succession de ses phénomènes et l'activité de son intelligence: en cela, l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il atteint le sommet suprême de la charité, qui est l'amour de soi-même en quoi est impliqué le don de soi-même.

Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement le plus simple on identifie, à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et le non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: l'égoïsme pense l'amour, et, pensé l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le monde. Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres, s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un mouvement sûr extend, à partir du point de chute, jusqu'à une limite inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes de la charité commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie par une grenouille.

II

Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses mouvements à la charité la plus haute, mais cette vérité ne sera pas plus amplement démontrée, car les choses ayant deux faces et les mots leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus conformes à la définition des lexiques et que l'on revienne, pour ne pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes cérébrales, à l'analyse des actes pratiqués et monopolisés par des «coeurs utiles».

L'idée que la charité doit être utile est presque nouvelle; elle date sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde à faire honneur de cette invention curieuse au célèbre philanthrope, au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charité n'était qu'un rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractère égoïste et digne de prodigalité; elle était vraiment, le plus souvent, un don sans conditions, sans but que d'être un don; elle était un sacrifice; elle avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait pas son argent des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu'à produire, presque en justice, le reçu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanité ou de peur. Le carnet à souche de l'aumônière est devenu un bouclier contre les jets de boue, et quand il est périmé on en fait de la pâte à papier d'affiches. La charité est devenue une des formes de la réclame: savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir entre les plus adroits hurleurs est un talent apprécié chez les journalistes, qui envient un métier si généreusement productif et chez les petits bourgeois qui ont le respect de la comptabilité, de l'ordre, de l'économie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais à l'indigent certifié par un numéro d'agenda.

Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts d'un audacieux philanthrope ou qu'elle soit l'assurance contre la grêle signée par un trembleur innocent, la charité perd également tous ses caractères essentiels: en d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple, singulièrement la diminuer en beauté que de la faire descendre au rang de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la civilisation. On a dit que l'aumône était l'une des insultes du riche envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais le don gratuit. On achète, pour quelques argents, le silence et la sagesse du pauvre; mais l'aumône qui ne demanderait rien en échange, l'aumône d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce vraiment une insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste créature qui tend la main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une charité méprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que trempé dans le sang amer de vos veines rompues. La charité qui limite et qui choisit est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la notion du devoir, elle s'ironise encore et s'aggrave, et se déshonorerait, si c'était possible.

Peut-on déshonorer la charité?

Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, disait qu'il déshonorait la pauvreté. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne déshonorent qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie par la danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir à l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables des unités qu'ils signifient: élevés au rang d'idées, ils ne peuvent être amoindris par la trahison d'un fait.

Qui peut déshonorer la joie?

Mais la charité est une joie à laquelle, comme à toutes les joies, il faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connaîtra que la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre d'une oeuvre secrète.

Février 1896.

IV

LA DESTINÉE DES LANGUES

On a publié naguère dans une revue de vulgarisation[85] un article orné de ce titre brillant: «La Guerre des langues». Malheureusement, quoique muni d'une érudition toute fraîche et assuré des plus récentes statistiques, l'auteur, qui est un étranger, n'a pu proférer les conclusions qui se seraient tout naturellement imposées à un écrivain français. Il voit la question par le côté extérieur: il est plein de sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui veut que l'être unique triomphe tout entier, même contre tout droit, toute justice et sagesse. Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et que même un poète partagerait, puisque la littérature se vend:--comme

[Note 85: On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle à être dépouillée de tout caractère polémique.]

les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une revue française le pourrait être, si son exode avait fourché, d'un recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la simplification de notre orthographe et, en vérité oui! de notre syntaxe, ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, d'un célèbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un jésuite prénietzschéen, la plus haute parole échappée à l'instinct de puissance, doit être rappelé avant toute discussion. Sa clarté dispense de longs commentaires.