La culture des idées

Chapter 13

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En vous interdisant les idées, il est bien évident que je ne pense qu'aux idées originales ou assez renouvelées pour paraître nouvelles. Les idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous le nom de pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour réfléchir, et d'ailleurs les idées naissent spontanément de germes promenés dans l'air et qui se posent sur le terrain qui leur plaît et là poussent et se développent et fleurissent naïvement, heureuses d'avoir fleuri. Donc, ne gaspillez pas les heures précieuses à interroger votre crâne vide, à remuer l'inutile sable où le vent n'a déposé que des graines aussitôt sèches et mortes; il vous faut des idées, pourtant: eh bien, soyez brave, volez! Les écrivains que vous dépouillerez le plus fructueusement, ce sont vos prédécesseurs immédiats. A peine à mi-chemin de la montée, les bras occupés de pioches et de haches, tout au labeur, ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-être, de se défendre; les voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris mourront dans les broussailles: vous pouvez donc opérer avec une heureuse sécurité.

Un autre motif de choisir vos aînés les plus proches, c'est que leurs idées déjà un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraîches; elles peuvent, par un coup de succès, se répandre d'un jour à l'autre; c'est de la besogne à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car il faut arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre à table pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous recommanderai même, quand vous serez entré dans l'hôtellerie, de fermer la porte à double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que cela pourrait bien être cette troupe de voleurs que vous avez rencontrée en route; et si l'on insiste, n'hésitez pas à armer toute la maison et à tirer par les fenêtres.

Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui valent mieux que vous, n'arriveront que plus tard ou peut-être jamais, vous prendrez une importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air de résumer honnêtement les talents divers que vous aurez dérobés avec adresse et décision, et les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront comme un miracle. Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-là le soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article facile et à la portée du peuple. Songez toujours à cela; soyez, au moins deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.

VII

Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui, ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse.

Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire, sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances, le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse de votre coeur.

VIII

Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,--ce qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les autres.

Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue, virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important. Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir.

Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge, la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon, et on peut danser dessus pendant des nuits entières.

Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile, en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations, surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée. Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez toujours renier.

La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange. Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins; quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.

IX

Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez besoin de faire partie d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, agissez comme les députés qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire à tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus redoutable, celui des Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connaîtrez de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans le sens de votre véritable intérêt, qui est de capter la confiance des belligérants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement que les Arrivistes sont fort soupçonneux et fort méchants: je les ai vus, pareils aux loups de Sibérie, manger résolument l'un de leurs amis tombé dans la neige: ils ont un bon appétit et de belles dents. A la moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dévoreront en commençant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os et jusqu'aux excréments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de leurs lèvres encore sanglantes. C'est à vous de demeurer solide sur vos jambes, la main sur votre épée et le visage plat comme une mer hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une attitude arrogante, ou seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de complaisance, n'hésitez pas à le faire tomber adroitement le nez sur le pavé et à prendre aussitôt la tête du troupeau, pendant que les autres s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la vie, il faut savoir sacrifier un plaisir immédiat à la réalisation future d'un plus grand bien.

X

Vous aurez à prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si vos goûts vous portent vers les femmes, ne faites pas étalage d'une inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes maçonniques des invertis, efforcez-vous d'acquérir (cela est difficile) cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces êtres se reconnaît infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera utile, car, outre que ces gens forment une secte très unie et assez puissante, la singularité d'un tel cynisme doublera votre réputation, si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, suffira à vous mettre en bon rang parmi les curiosités littéraires.

Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût à la mode, je vous conseillerais au contraire une certaine réserve. Un homme soupçonné de mauvaises moeurs est incontestablement plus estimé qu'un homme convaincu de mauvaises moeurs; la possibilité d'actes très malpropres excite l'imagination d'une quantité de personnes retenues seulement par la prudence ou par la lâcheté; mais, s'il est avéré que les actes ont été perpétrés, les désirs reculent devant une certitude trop brutale. Je crois que tel est le mécanisme de ce singulier revirement, et je vous engage à la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi on ménage sa propre nature et on se réserve, en cas d'accident, la suprême ressource de la sincérité.

XI

Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître. Un louis donné à propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a profit à être l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos obligés passeront à l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une dépense modérée, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-là se contentent de peu. Soyez généreux avec les ivrognes: l'homme retrouve quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau de conscience; en cet état, sa reconnaissance se traduira peut-être par un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux réputations littéraires.

Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui présentent une chance de réclame, aux livres de vos confrères pauvres, aux statues de poètes défunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec décence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela passera inaperçu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte de la poste. J'ai connu un jeune écrivain riche et économe qui, par ce moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait tous les ans plus de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague à sa maîtresse.

XII

N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire votre portrait, que cela soit d'après un dessin très beau, mais très inexact: il y a dans la vie bien des circonstances où il est agréable de ne pas être reconnu par les imbéciles. Vous aurez encore le plaisir de tromper le public et de duper les physionomistes.

Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion définie. Sur ce point, comme généralement sur tous les autres, à moins que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez l'opinion moyenne, l'opinion de tout le monde. Si vous étiez Juif, je vous conseillerais de fréquenter les chrétiens et de mépriser votre race, de feindre une conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des deux partis; aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance: d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans le monde littéraire, que d'avouer une conviction religieuse ou métaphysique; instruisez-vous plutôt de la question des tirages et des passes, devenez une autorité en cette matière, qui est comme la pierre de touche du véritable écrivain.

La politique vous sera un peu moins indifférente. Soyez socialiste, sans hésitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie, promettre à un jeune homme, pour ses vieux jours, un siège de sénateur.

XIII

Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être absolument sûr de l'impunité. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit où rôde quelque idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour où vous serez assez fort pour braver toute réclamation. Ce système est utile quand il s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec n'importe quel dialogue.

Quand vous démarquerez un confrère, citez son nom, en passant; ainsi, il ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous, moins une phrase, choisie exprès parmi les plus insignifiantes.

N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on vous adressera; les écritures sont souvent mal déguisées, un hasard peut vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez de même tous les petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa discrétion. Plusieurs journalistes ne doivent qu'à cette persévérance la situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse.

Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme secrétaire chez un homme influent, et là, tout en acceptant les ordinaires obédiences: promener les enfants, sortir le chien à l'heure de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies empruntés, et plusieurs autres besognes qui préparent merveilleusement à la vie littéraire; là, s'offrir, un jour que le maître est malade, à rédiger son article, peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un jour aller dire la vérité au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure, qui ne réussit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur pour un journal et pour le public.

Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutôt les idées que je soumets aux méditations de votre esprit précoce. Jeune, ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés ni scrupules, vous avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espère que cette petite collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes.

Septembre 1896.

II

DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE L'IDÉALISME

Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo. Ovide, _Métam.,_ III, 430.

_INTRODUCTION_

Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point philosophique, mais morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré des méditations assidues, triompher de mes hésitations par la méthode de la logique directe. Et bien au contraire; poussée à son extrême, la théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions, pratiquement, au néronisme ou au fakirisme, selon qu'elle évolue en des intelligences actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai noté antérieurement)[69], au despotisme ou à l'anarchie[70].

[Note 69: V. L'Idéalisme, pp. 16-17.]

[Note 70: On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, _l'Ile de la liberté (Echo de Paris_, juillet 1892).]

Or, sans être pourtant le disciple de la prudence philosophique qui, arrivée au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien reposée? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes, et, ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune des routes frayées, et de m'en aller à travers champs.

En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, ni à l'autre des deux conséquences que j'ai dites,--car elles pouvaient être nécessaires et inéluctables--j'ai songé que peut-être elles n'étaient ni nécessaires, ni inéluctables, soit en métaphysique, soit en politique, soit relativement à notre conduite privée dans la vie, lorsque, mus par l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de mettre notre vie d'accord avec nos principes.

(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.)

On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, que je me contredis; mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la droite voie de la logique, est plutôt le fait des esprits simples,--je ne dirai pas médiocres, ce qui serait bien différent. Aucun des grands philosophes allemands[71] n'a été purement logique: ni Kant, bifurquant vers la raison pratique, ni Fichte, prônant le patriotisme[72], ni Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et Jésus, lui-même, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, après le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il profère le «Rendez à César...» Logiquement, il devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon royaume, qui n'est pas de ce monde, et César comme le reste». Mais en prononçant cette négation: «pas de ce monde,» il affirmait «ce monde», et il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» devaient nécessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volonté.

[Note 71: Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.]

[Note 72: _Discours à la nation allemande._]

Revenons à la pathologie de l'idéalisme.

Négligeant provisoirement les conséquences sociales d'une doctrine qui, d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux alléguer qu'un néronisme de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et même, pour simplifier l'enquête, laissons encore de côté le pseudo-fakirisme. Il nous suffira d'avoir à faire la critique du néronisme mental, plus clairement appelé le narcissisme.

Narcisse,

Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,

et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même: Ovide, sans le savoir, a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers élégant[73].

[Note 73: Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles; ils sont la fontaine scellée ou le _hortus conclusus_. On passe devant la source dormante sans même désirer y boire une gorgée d'eau pure; et devant le jardin muré, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir même une toute petite rose au mystérieux rosier. (Un conte, qui détient bien d'autres secrets, la _Belle et la Bête_, m'a fait comprendre cela et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis capable.) En un temps où il n'était pas à la mode d'aller boire à la fontaine de Narcisse, l'abbé Banier disait, en commentant Ovide: «L'histoire de Narcisse, si bien écrite par notre poète, est un de ces faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important».]

Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hélas! afin d'être clair, des choses mille fois déjà redites. C'est une éternelle nécessité: les hommes sont si crédules à la négation que la vérité leur semble un conte de fées, et que tous vivent, les réprouvés dans l'obscure forêt de l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt du doute:

Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva oscura Che la diritta via era smarrita[74].

[Note 74: Dante, _Inf._, I, 1-3.]

_CHAPITRE PREMIER_

HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE

Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une représentation mentale, une hypothèse que je pose[75], nécessairement[76], quand la sensation éveille ma conscience: l'objet n'est perçu par moi que comme partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma pensée; je ne lui accorde qu'une vie objective, précaire et limitée par mes besoins d'hypothèse[77].

[Note 75: Fichte, _Théorie de la Science_.]

[Note 76: Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique ou psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, l'extase, etc., le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse peut être créée _a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le «nécessairement» est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable jusqu'à preuve du contraire.]