La culture des idées

Chapter 12

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[Note 66: Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sont la paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (_Colloquium VII, Fescennini_): «Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat in luce. Libidini nihil inhonestum...»]

[Note 67: Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.]

Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat?

Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement _mollities_. Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.

Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et la débauche; et le mariage n'est qu'un _remedium amoris_ accordé par la bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec le même mépris matérialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont la même âme. «Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae externae,» dit Spinoza. Saint Paul avait désigné d'avance le philactère à cette démangeaison, le mariage. Il ne le concède que comme antidote au libertinage; à la débauche, {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~} {~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~} {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}, mot que le latin ecclésiastique _fornicatio_ ne rend que d'une façon équivoque. {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} entraîne au contraire l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; cela vaut mieux que d'aller voir les filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme païen n'avait su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de l'apôtre juif; l'Église substitua à l'idée de {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} la musique d'alcove du Cantique des Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentèrent à l'envi saint Paul dont ils réussirent à exagérer encore le mépris pour les oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien ne préparait à la littérature et au sacerdoce, n'est pas toujours très précis. Qui n'a été choqué de la comparaison dont il use pour flétrir les raffinements sexuels, les appelant des pratiques _more bestiarum_, alors que le propre de l'animal est précisément de ne demander à la copulation que la satisfaction rapide d'un désir inconscient. Les inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en liberté et ce n'est que de nos jours qu'on les a observées[68]. L'apôtre n'usait donc que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont même pas le mérite de renfermer une vieille vérité d'observation. Que de fois cependant cette allusion fut-elle répétée par ceux qui feignent de croire que les inventions de l'homme dans la volupté sont méprisables! La franchise de saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins cet heureux résultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non dans leur détail, les pratiques sexuelles. La règle des mystiques est le tout ou rien; ils dédaignent les distinctions où devaient plus tard se complaire les casuistes, en ces curieux traités où ils font preuve, à défaut de goût, d'une science de bon aloi et puisée, quoique pas toujours, aux sources de la réalité. De ce dédain il résulta une certaine liberté de moeurs. Bien des amusements parurent permis à tous ceux qui étaient restés dans le siècle; la littérature du moyen âge témoigne de cette aisance dans les relations sociales. Dès le XIIe siècle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont l'influence est nulle sur la sensibilité; et l'intelligence elle-même se dégage du lien théologique, comme on le saurait si on avait recueilli avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne sont rares, ni chez les poètes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans l'innocuité des rapports sexuels.

[Note 68: Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage de M. Féré.]

Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais été traité et qu'il est d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale de l'amour.

L'état de l'humanité en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux premières années du XVIe siècle correspond à ce qu'on appellerait, en termes d'allégorie, l'innocence du monde; de Christophe Colomb se date l'ère du péché. Que l'on se figure une société où l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais de graves conséquences morbides; où les baisers les plus profonds n'entraînent guère plus de dangers physiques que les caresses maternelles ou les manifestations de l'amitié; elle différera de la nôtre à un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les désirs charnels y évoluent librement selon leur force naturelle, sans peur et sans pudeur. Le mot _pudor_ n'a pas du tout le même sens en latin et dans nos langues modernes; là, il se traduit par honneur, convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement devant les délices de la fleur peut-être empoisonnée. Avant la syphilis, le baiser sur la bouche est une salutation; il disparaît devant la tare des muqueuses: les femmes présentent le front si la passion charnelle ne trouble pas leur volonté; puis les deux sexes s'éloignent encore d'un pas: c'est le hochement de tête, ou la main qu'il faut à peine effleurer, ou des gants qui se touchent avec défiance. La syphilis a détruit, non pas l'amour, qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternité sexuelle. Il y a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme la peur de l'enfer; ce que les religions les plus menaçantes n'avaient réussi que temporairement un virus l'a accompli: et les lèvres ont été désunies.

C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire de la morale de l'amour la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un grand désarroi dans les moeurs:

Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum Contagemque alio non usquam tempore visam,

dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin et de poète les premières horreurs du mal nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une épouvante universelle; on se crut à la fin de l'amour et à la fin du monde.

Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa santé, renoncer à ce que les moralistes de la science appellent assez justement la promiscuité; la peur d'un mal physique immédiat et évident opéra entre les deux sexes une disjonction qui a survécu à la période aiguë du mal. La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la syphilis et les sociétés européennes se trouvèrent dans des conditions si nouvelles qu'une nouvelle morale leur fut nécessaire. La vieille opposition entre la virginité et la turpitude, basée sur des conceptions purement théologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et la virginité n'étant pas moins dangereuse, de son côté, par ses conséquences négatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les conclusions futures des hygiénistes, plaça ce compromis dans le mariage, qui se trouva tout à coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le péril qu'on y courait déconsidéra la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve des filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment à changer en minauderies pudiques la mimique de la peur; peu à peu elles se dupèrent sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, et vint un moment où la chasteté des femmes fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence de la religion ou à une sorte de divinité occulte, à on ne sait quel raffinement sentimental.

Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours à notre insu. Il est de tradition administrative d'encourager les musées de figures de cire qui détaillent les conséquences de la promiscuité; toute une littérature sur ce sujet se vend, approuvée par ceux-là mêmes qui poursuivent si âprement les images sensuelles. La syphilis a fait ce miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudité, est condamnée parce qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré comme dangereux.

Cette manière de voir serait défendable si on ne faisait pas intervenir dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se chargeait de persuader une morale que son utilité pourrait défendre contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le mal qui a créé la défiance sexuelle finit jamais par s'éteindre épuisé. Mais que chacun soit libre même de jouer avec le feu; la prudence se conseille et ne doit pas s'imposer.

De ce que la morale de l'amour a une origine moitié religieuse, moitié médicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter, s'astreindre à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques. Des accidents, même d'importance extraordinaire, ne sont que des accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de l'amour régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrêter aux phénomènes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis précisément les relations des sexes. C'est que, là, on rencontre le coeur même de la vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre indéchiffrable. La vie se maintient par l'acte même qui est but de la vie. Ceci est absurde pour la raison, qui serait forcée d'y contempler un effet identique à la cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des lois qui régissent les manifestations de l'amour et les appliquer pour un temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes que les lois naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme n'est pas responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit enfant; mais celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair, mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle est certainement liée à la liberté des sensations. Qui n'est pas à même de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est ne comprendre rien. La littérature, l'art, la philosophie, la science même et tous les gestes humains où il y a de l'intelligence sont dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité; l'Athènes des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde moderne sa conscience intellectuelle.

Juillet 1900.

VII

IRONIES ET PARADOXES

I

CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN

«... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public et de chaque personne particulière qui a occasion de voyager par là ».

JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis à un jeune poète_ (1720).

La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, de ma dernière lettre ne vous a pas découragé, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les précisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part; qu'ils soient productifs, et des coups même ne vous feraient pas peur; vous semblez prêt à adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait couler, comme un miel parfumé, de fructueux conseils:--je l'avoue encore, un tel état d'esprit m'a touché et séduit. J'ai senti sous le pic un bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune terre, reçois la graine et sois féconde.

I

Ayant déjà fait quelques études préparatoires au noble métier d'écrivain français, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous allez entrer est fort méprisé par ceux-là mêmes qui doivent y vivre et qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est guère qu'une église de truands qui tient à la fois de la maison de prostitution, de l'étable à cochons et de la chambre de rhétorique; cette opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas à vous en apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'imperméables gants et un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni les avanies, ni la grêle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe des balcons, on y peut vivre tolérablement; il y a des séjours plus dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est guère de plus recommandable et où le placement d'une pacotille soit plus rapide et plus rémunérateur.

II

De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire en particulier. Pour se la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni étude, ni talent, comme il était d'usage dans les anciennes sociétés littéraires; à cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes et que le fermier soit occupé loin de là à sarcler ses betteraves ou à battre son blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton court, ou même d'un caillou, pour faire pleuvoir à vos pieds les belles noix vertes. Ensuite, il ne s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; des gens prétendent que cela est fort difficile, «qu'il en reste toujours quelque chose»: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient tachés, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a déjà fait vous recommander cet usage.

Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes suivants, quelques autres notions touchant la pacotille,--laquelle, en somme, se composera de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres, aux arbres et aux ronces;--car je ne suppose pas que vous possédiez naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et rusée; en ce cas, vous ne m'auriez pas demandé de conseils et vous n'en auriez pas besoin.

III

Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui, divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il faut vivre riche. Il faut mourir gras». Et cette devise, outre ses deux sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième, ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus de génie, et avec moins de bonne volonté,--mais, avec un sage régime, vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim.

Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte.

Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que, hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature, l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler.

IV

Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse. Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre valeur littéraire--naturellement proportionnelle au chiffre inscrit;--à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite, afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais aussi d'une méthode.

V

Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu (pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût. Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne soit journellement d'usage dans le langage familier». Toutes les autres règles découlent de celle-là ; bien observée, elle suffit à préserver de «l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce.

Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès, compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...» Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures, jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes, sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là ? Plusieurs écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles et les plus délicats.

VI