La Cryptographie, ou, l'art d'écrire en chiffres

Part 8

Chapter 83,605 wordsPublic domain

Un écrivain américain, Edgar Poë, auteur de contes pleins de talent et d'originalité[7], a, dans un de ses récits, le _Scarabée d'or_ (_the Gold-Bug_), raconté comment un homme, doué d'une intelligence pénétrante et chercheuse, sut parvenir à la découverte d'un trésor considérable enfoui par des pirates dans un coin reculé de la Louisiane, trésor dont le gîte était indiqué par une série de chiffres sur un vieux morceau de parchemin que le hasard plaça sous ses yeux habitués à voir juste et loin. Voici quelle était la première ligne de cet écrit:

53 +++ 305) 6*; 4826) 4 +); 808*; 48 + 8 § 60 [Gl.] 85; 1 + (;1. + * 8)

[Note 7: Consultez une notice intéressante insérée dans la _Revue des Deux-Mondes_, octobre 1846.

«Autant de récits, autant d'énigmes sous diverses formes et avec des costumes divers. Poésie, invention, effets de style, enchaînement du drame, tout est subordonné à une bizarre préoccupation qui semble ne connaître qu'une faculté inspiratoire, celle du raisonnement; qu'une muse, la logique. L'auteur s'occupe de juger, de classer les probabilités; et il emploie pour ceci cet instinct, cette sagacité particulière à l'homme, plus ou moins sûre chez l'un que chez l'autre, et qui varie de puissance comme de but, suivant les aptitudes et le métier de chacun.»]

En examinant quels étaient les signes qui revenaient le plus souvent et quels étaient ceux qui étaient les plus rares; en constatant que le caractère 8 se présentait 33 fois,

; 26 fois, 4 19 fois, +) 16 fois;

en observant quelles sont les lettres qui, en anglais, entrent le plus dans la composition des mots; en tenant compte des combinaisons et des juxtapositions qu'amènent les lois de l'orthographe, le mystère fut pénétré. Mais laissons les lecteurs chercher eux-mêmes dans les pages de M. Poë comment s'accomplit ce tour de force.

CHAPITRE VI.

DES LIVRES À CLEF.

Ils font encore partie du domaine de la Cryptographie, ces livres dans lesquels on a voulu, au moyen de l'anagramme des noms ou de tout autre artifice, dépayser le lecteur et lui donner, presque toujours peu sérieusement, le change sur le véritable sens des pages qu'on mettait sous ses yeux.

Les compositions satiriques, les écrits qui ne ménagent nullement la religion et la décence, forment presque toujours la catégorie où rentrent les livres à clef. Nous allons en citer quelques-uns.

Les _Princesses malabares_: ce livre irréligieux, attribué à Lenglet-Dufresnoy et imprimé à Rouen, en 1724, sous la fausse indication d'Andrinople, est parfois accompagné d'une clef, dont voici une partie:

_Mison_ (Simon), saint Pierre; _Tuotalic_, catholique; _Rasoni_, raison; _Roligine_, Religion; _Ema_, âme; _Chéterine_, chrétienne; _Gélise_, église; _Vaddi_, David, etc. On voit que l'auteur a eu recours au plus vulgaire et au plus facile de tous les moyens de déguisement, à l'anagramme, procédé bien candide et bien naïf, puisque les éléments du mot se présentent d'eux-mêmes à qui prend la peine de les chercher. À côté du livre que nous venons d'indiquer, plaçons:

Les _Aventures de Pomponius_ (par Labadie), _Rome_ (Hollande), 1725. Ce récit allégorique, dirigé contre le régent (Philippe d'Orléans) et ses favoris, présente aussi des noms cachés sous le voile de l'anagramme: _Relosan_, Orléans; _Lauges_, Gaules; _Cilopang_, Polignac; _Judosb_, Dubois; _Nedoc_, Condé; _Xeamu_, Meaux.

Dans les _Veillées du Marais ou Histoire du grand prince Oribeau et de la vertueuse princesse Oribelle_, par Rétif de la Bretonne, tous les noms sont travestis: Rousseau devient _Assuero_, et Voltaire _Iratlove_.

N'oublions pas les _Soupers de Daphné et les Dortoirs de Lacédémone_ (par de Querlon), 1740. Une clef imprimée se trouve dans un très-petit nombre d'exemplaires de cette satire lancée contre la cour de Louis XV; M. Nodier l'a reproduite dans ses _Mélanges extraits d'une petite bibliothèque_, où il a également placé la clef d'une _nouvelle_ de Brémond qui met en scène, sous des noms déguisés, le roi d'Angleterre Charles II et ses favorites: _Hattigé, ou les Amours du roi de Tamaran_, Cologne, 1676.

Les _Amours de Zéokinizul, roi des Korfirans_, présentent un mystère qu'il est facile de percer; l'anagramme complaisante nomme d'elle-même: Louis XV, roi des Français.

Indiquons encore:

Les _Visites_, par mademoiselle de Kéralio, Paris, 1792, in-8.

_Voyage du Vallon tranquille_ (par Charpentier), réimprimé en 1796 avec des notes servant de clef, par Mercier de Saint-Léger et Adry.

_Histoire de la princesse de Paphlagonie_, par mademoiselle de Montpensier.

_Paris, Histoire véridique, anecdotique, morale et poétique_, avec la clef, par Chevrier, La Haye, 1767.

_Galerie des États généraux_ (par Mirabeau, de Luchet, etc.).

Ne laissons pas échapper, dans cette énumération rapide et nécessairement fort incomplète, un ouvrage célèbre, le _Cymbalum mundi_, de Bonaventure Des Periers.

M. Nodier s'est fort occupé de cet écrit, qu'il qualifie de «production bizarre et hardie, petit chef-d'oeuvre d'esprit et de raillerie, modèle presque inimitable de style dans le genre familier et badin, et l'un des plus précieux monuments de la charmante littérature du seizième siècle.»

Le _Grand Dictionnaire historique des Précieuses_, par Somaize, 1661, n'offre qu'une énigme perpétuelle, lorsque la clef n'y est pas jointe.

Vogt, dans son _Catalogus librorum rariorum_, mentionne un recueil de poésies, d'une bizarre mysticité, imprimé en 1738 et qui fut défendu. Les noms y sont anagrammatisés; _Madaavemania_ est l'âme (_anima_) d'Adam et d'Ève qui délivre Sirchtus (_Christus_); _Rifeluc_ est Lucifer; _Moscos_ désigne _Cosmos_, le Monde, etc.

Nous nous garderons bien de tout citer en ce genre; aussi laisserons-nous de côté un fastidieux roman du chevalier de Mouhy, intitulé les _Mille et une Faveurs_, 1740, 5 vol. in-18. Dans cette longue narration, les noms des personnages sont déguisés sous le voile de l'anagramme, se présentant sous un aspect fort bizarre, tels que Croselivesgol, Tofmenie, Onveexpic, Lodeorbarli, Coufartoc, Senacso, Sanistinva, Netosniss, Fonternouesa, Tanitbadan, Veoldafitular; en les décomposant on y trouve des mots très-propres à inspirer le plus juste effroi au chaste lecteur.

CHAPITRE VII.

DU DÉCHIFFREMENT.

Il faut de la patience et de la sagacité pour arriver à la lecture d'une dépêche chiffrée qui a été interceptée.

Cette tâche peut offrir les plus graves difficultés, lorsqu'on ignore dans quelle langue est écrite la dépêche saisie; ou bien lorsque, pour l'écrire, il a été formé un mélange de divers idiomes; lorsqu'on a fait emploi de plusieurs alphabets; lorsque les non-valeurs sont nombreuses et réparties avec intelligence; lorsque les mêmes syllabes, les mêmes mots, les mêmes noms, se trouvent exprimés par des signes différents; lorsque les mots sont écrits à la suite les uns des autres sans séparation, ou lorsqu'ils sont séparés, non comme ils devaient l'être selon les règles grammaticales, mais d'une façon arbitraire qui déroute l'observateur.

Le déchiffreur doit être très-versé dans tous les procédés de la Cryptographie; s'il n'a lui-même souvent chiffré des dépêches, s'il ne connaît à fond toutes les ruses de l'art, s'il ne s'est amusé à vouloir inventer des procédés nouveaux, s'il n'a fait de toutes les combinaisons cryptographiques une étude sérieuse et patiente, il échouera dans toutes ses tentatives, quand il se verra en présence d'un chiffre difficile.

La première chose à faire est de dresser le catalogue des caractères qui composent le chiffre et de noter combien chacun est répété de fois. Ceci fait, on examine leurs combinaisons; on tourne, on retourne, on dispose de toute façon ces caractères, jusqu'à ce que des conjectures se présentent avec vraisemblance sur l'attribution de tel ou tel caractère à telle ou telle lettre.

Pour arriver à ce but, il faut que la plupart des caractères se trouvent plus d'une fois dans le chiffre; si l'écrit est fort court, si une même lettre est désignée par des caractères différents, les difficultés deviennent de plus en plus sérieuses:

Nous allons emprunter à un écrivain hollandais judicieux, à S'Gravesand, un exemple relatif à un chiffre écrit en latin.

A B C ----- --- ---- abcdefghikf:lmkgnekdgeihekf:

D E F ----- ----- ---- bceeficlah fcgfg inebh fbhic eikf: G H I K -------- ----- ------ fmfpimfhiabc qilcb eieacgbfbe bg L M ----- --- pigbgrbkdghikf: smkhitefm.

Les barres, les lettres majuscules A, B, les signes de ponctuation ne font pas partie du chiffre; nous les avons ajoutés afin de faciliter l'explication: Ce chiffre donne:

14 f 3 d 14 i 2 b 12 b 2 n 11 e 2 p 10 g 1 o 9 c 1 q 8 h 1 r 8 k 1 s 5 m 1 t 4 a

Enfin, il y a en tout dix-neuf caractères, dont cinq seulement une fois.

Je vois d'abord que _h i k f_ se trouvent en deux endroits (B, M); que _i k f_ se trouvent en un seul (F); enfin, que _h e k f_ (C) et _h i k f_ (B, M) ont du rapport entre eux.

D'où l'on peut conclure qu'il est probable que ce sont des fins de mots, ce qu'on indique par les deux points:

Dans le latin, il est ordinaire de trouver des mots où des quatre dernières lettres les seules antépénultièmes diffèrent; lesquelles, en ce cas, sont habituellement des voyelles, comme dans _amant_, _legunt_, _docent_, etc.; donc _i_, _e_ sont probablement des voyelles.

Puisque _f m f_ (voyez G) est le commencement d'un mot, on peut raisonnablement conjecturer que _m_ ou _f_ est voyelle, car un mot n'a jamais trois consonnes de suite, dont deux soient les mêmes, et il est probable que c'est _f_ puisque _f_ se trouve quatorze fois et _m_ seulement cinq; donc _m_ est consonne.

De là allant à K ou _g b f b c b g_, on voit que, puisque _f_ est voyelle, _b_ sera consonne dans le _b f b_, par les mêmes raisons que ci-dessus; donc _c_ sera voyelle, à cause de _b c h_.

Dans L ou _g b g r b_, _b_ est consonne; _r_ sera consonne, parce qu'il n'y a qu'un _r_ dans tout l'écrit; donc _g_ est voyelle.

Dans D ou _f c g f g_, il y aurait donc un mot ou une partie de mots en cinq voyelles, mais la chose est impossible. Il n'y a point de mot latin qui présente cette particularité; on se tromperait donc en prenant _f c g_, pour voyelles; donc ce n'est pas _f_, mais _m_ qui est voyelle, et _f_ consonne; donc _b_ est voyelle (voyez K). Dans cet endroit K, on a la voyelle _b_ trois fois, séparée seulement par une lettre; or on trouve dans le latin des mots où pareille circonstance se rencontre, tels que _edere_, _legere_, _munere_, _si tibi_, etc., et comme c'est la voyelle _e_ qui est le plus fréquemment dans ce cas, il faut en conclure que _b_ correspond probablement à l'_e_, et _i_ à _r_.

En opérant successivement de semblable manière sur toute la phrase chiffrée, on finit par en découvrir le sens, et on trouve que le chiffre que nous avons reproduit, doit se traduire de la manière suivante:

_Perdita sunt bona; Mindarus interiit: urbs strata humi est. Esuriunt tot quot superfuere vivi; præterea quæ agenda sunt consulito._

Les mots composés d'un très-petit nombre de syllabes doivent être les premiers dont on s'occupe dans les opérations du déchiffrement. Ils laissent sans trop de peine les voyelles se révéler, et cette découverte conduit à celle des consonnes. La connaissance exacte des principes généraux qui régissent l'orthographe des diverses langues est le fil qu'il faut suivre dans ces opérations minutieuses.

Indiquons quelques-uns des principes qui servent de guide pour opérer le déchiffrement d'un écrit en langue française.

Le signe qui revient le plus souvent, surtout à la fin des mots, désigne la voyelle _e_.

Cette lettre est la seule qui, à la fin d'un mot, se répète deux fois, comme dans _désirée_, _fusée_, etc. Ainsi, lorsqu'on trouve le même signe placé deux fois à la fin d'un mot, il y a toute probabilité que ce signe représente l'_e_. La voyelle _e_, dans un mot de deux lettres, est toujours précédée des consonnes _c d j l m n s t_ ou suivie de celles _n t_.

Indépendamment de l'interjection _o_, qui n'est guère employée dans une dépêche secrète, il n'y a en français que deux lettres qui, seules, forment un mot complet. Ces lettres sont _a_ et _y_. Si l'on trouve un signe isolé dans le texte chiffré, il est à croire qu'il correspond à une de ces deux lettres.

Dans les mots formés de deux lettres où se trouve la voyelle _a_, elle précède d'ordinaire les lettres _h_, _i_, _u_, comme dans _ah ai au_, ou bien elle est après les lettres _l_, _m_, _n_, _s_, _t_, comme dans _la_, _ma_, _sa_, _ta_.

Des diphthongues, _ai_, _au_, _eu_, _oi_, _ou_, la dernière est celle qui revient le plus souvent, surtout dans les mots de quatre syllabes.

Lorsque la lettre _e_ est l'avant-dernière d'un mot, ce mot se termine d'ordinaire par l'une de ces deux consonnes, _r_ ou _s_.

Lorsque la voyelle est suivie d'une autre voyelle, c'est habituellement d'un _e_.

Il est rare qu'un mot finisse par les consonnes _b_, _f_, _g_, _h_, _p_, _q_.

Les mots formés de trois lettres sont ceux qui donnent le plus de peine au déchiffreur, lorsque la même lettre s'y trouve deux fois comme dans _été_, _ici_, _non_, _ses_.

Supposons que vous avez découvert le monosyllabe _le_ et que vous ayez un autre mot de trois lettres dont les premières sont _l_ et _e_, vous jugerez que la troisième est un _s_, attendu qu'elle est la seule qui, dans un mot de trois lettres, puisse aller après le monosyllabe _le_ et former le mot _les_. Dès que vous serez parvenu à connaître ce mot _les_, si vous trouvez un mot dont les deux premiers signes soient un _e_ et un _s_, vous en conclurez que le troisième, qui vous est encore inconnu, doit être la lettre _t_, et que ces trois signes expriment le mot: _est_.

Ayant découvert la lettre _s_, vous examinerez si elle ne se trouve pas précéder un mot de deux lettres, dont la seconde ne soit pas la lettre _e_, que vous connaissez déjà. Alors ce sera nécessairement un _a_ ou un _i_. Pour vous en assurer, voyez si, dans d'autres endroits, ce dernier signe ne précède pas, dans un autre mot de deux lettres, la lettre _l_; en ce cas, vous serez certain que c'est un _i_. Si, au contraire, dans un autre mot de deux lettres, ce signe suit la lettre _l_, vous en conclurez qu'il désigne l'_a_.

Lorsque ces premières recherches vous auront révélé six signes ou lettres, savoir les trois voyelles _a e i_, et les trois consonnes _l s t_, elles vous conduiront à découvrir des mots composés d'un plus grand nombre de lettres, tels, par exemple, que le mot _lettre_, où tout se trouvera connu, excepté la lettre _r_, lettre que dès ce moment vous pourrez ajouter à celles que vous connaissez déjà. Le mot _cette_, où tout sera connu excepté la lettre _c_, le mot _ville_ où la lettre _v_ seule était encore un mystère, se révéleront d'une façon analogue.

Quand vous serez ainsi parvenu à connaître sept ou huit mots, vous trouverez sans trop de peine les autres, en recherchant quelles sont les lettres qu'il convient de mettre entre celles qui sont déjà connues pour en former des mots. En peu de temps, vous obtiendrez, par ce procédé, une clef qui servira à déchiffrer aisément toute la dépêche.

Disons encore quelques mots à l'égard des principes qu'il s'agit d'avoir en vue pour divers idiomes européens.

En anglais, l'_e_ est la voyelle qui revient le plus fréquemment; elle est assez souvent suivie d'un _a_ comme dans _earl_ (comte), _great_, _reason_. L'_o_ est commun dans les mots formés de deux lettres; il est maintes fois accompagné du _w_, comme dans _grow_, _know_, _narrowly_. L'_y_ se rencontre souvent à la fin des mots et presque jamais au milieu. L'article indéclinable _the_ (le, la, les) reparaît fréquemment. Les consonnes doubles que l'on trouve à la fin des mots, sont _ll_ et _ss_.

En italien, les mots se terminent le plus souvent par une des quatre voyelles, _a_, _e_, _i_, _o_; l'_u_ est rare en pareil cas. _Che_ est le plus fréquent des mots composés de trois lettres, et aucun d'eux, si ce n'est _gli_, n'offre un _l_ pour lettre du milieu.

La langue espagnole présente des mots d'une grande étendue, tels que _arrepentimiento_, _verdaderamente_. La voyelle _o_ est celle qui est la plus fréquente; à la fin des mots, elle est souvent accompagnée de l'_s_, comme dans _nosotros_, _votos_. Au milieu des mots, _u_ est fréquemment suivi d'un _e_; _vuestro_, _ruego_.

Passons à l'allemand. L'_e_ est la voyelle la plus usitée; elle se présente fréquemment à l'extrémité des mots de plusieurs syllabes; ils finissent en _er_, _es_, _en_ ou _et_. L'_n_ est la consonne qui revient le plus souvent; l'_a_ n'est jamais à la fin d'un mot composé de trois lettres; la consonne _c_ est toujours liée au _h_ ou au _k_. Il n'y a qu'un seul mot formé d'une seule lettre, c'est l'exclamation _o!_ On ne compte que deux mots de quatre lettres qui se terminent en _enn_, _wenn_ et _denn_. Presque tous les mots de quatre lettres commencent par une consonne qu'accompagne une voyelle, exemples: _bald_, _dein_, _doch_, _etwn_, _Hand_.

C. A. Kortum, dans ses _Principes_ (en allemand) _de la science du déchiffrement des écrits chiffrés en langue allemande_, donne à ce sujet de très-longs détails qu'il serait très-superflu de placer ici, et il soumet aux règles qu'il expose deux dépêches chiffrées.

La première ne présente que des lettres:

Efs ekftfo Tabwc efs fsef hkfcu Fs xbs hftffhopu woe hfmkfcwu....

La seconde est plus compliquée; les lettres sont entremêlées de chiffres et les mots ne sont pas séparés:

64mf4km134kc4o4kng43e4p m24o4kq25293edk6n4kmm3b13......

En étudiant le retour des signes et leur arrangement, on arrive à découvrir successivement quelques lettres, et, une fois qu'elles sont connues, elles sont d'un secours pour arriver à connaître les autres.

Les règles pour le déchiffrement, telles qu'elles ont été exposées par divers auteurs, reposent, on le voit, sur le plus ou moins d'abondance de certaines lettres dans les mots, et sur leur rapprochement. Afin de dérouter les conjectures, il faut, lorsqu'on chiffre des dépêches, écrire les mots sans aucune séparation, entremêler des mots pris dans une langue avec d'autres mots empruntés à un idiome différent et ne point se conformer scrupuleusement aux règles de l'orthographe.

En abrégeant les mots ou en les modifiant, il convient toutefois d'avoir soin de ne pas les dénaturer au point de laisser du doute sur leur signification; les caractères nuls, intercalés à propos et dont la non-valeur est inconnue au déchiffreur, peuvent achever de rendre tous ses efforts infructueux.

C'est pour avoir négligé pareilles précautions, et pour s'être bornées à l'emploi de caractères mystérieux et de chiffres rangés dans l'ordre habituel et orthographique des mots, que des personnes qui croyaient avoir parfaitement déguisé leur pensée ont été tout étonnées de voir que leur secret n'en était pas un.

Voici un fait de ce genre.

M. Decremps, auteur de la _Magie blanche dévoilée_, se vantait de parvenir promptement à percer les mystères les plus difficiles. Afin de l'éprouver, un de ses amis lui adressa un jour quelques lignes qu'il avait écrites en caractères dont il avait fait choix. M. Decremps, en étudiant le retour plus ou moins fréquent de ces caractères, en cherchant de quelle façon ils se montraient groupés entre eux, reconnut qu'ils représentaient les diverses lettres de l'alphabet; il trouva successivement qu'un oiseau exprimait la lettre _a_; que l'_e_ était rendu par une tête vue de profil, et l'_i_ par la figure d'un verre à patte. Muni de cette clef, il découvrit bien vite qu'on lui avait adressé copie de quelques vers d'une traduction d'une des odes d'Anacréon, et il causa à son ami l'étonnement le plus vif, en prouvant que ce que ce dernier avait cru parfaitement caché était dévoilé.

CHAPITRE VIII.

DES ÉCRITURES OCCULTES.

On donne le nom d'_encre de sympathie_ aux substances dont on fait usage, qui ne laissent point de traces sur le papier et qui apparaissent derechef, lorsqu'elles sont soumises à l'action de divers procédés.

Lorsqu'on veut avoir recours à un pareil moyen, il faut faire attention à ce que la dépêche ostensible ne mentionne rien qui puisse donner lieu à quelque soupçon. Le papier doit conserver sa couleur et son éclat habituels. Les phrases tracées à l'encre ordinaire doivent être conçues de manière que le lecteur, sous les yeux de qui elles tomberaient, n'ait aucune raison de croire qu'elles n'expriment pas réellement la pensée de l'écrivain et qu'elles n'appartiennent pas à une correspondance sérieuse. On tracera sur les marges, entre les lignes ou sur le côté du feuillet demeuré blanc, ce que l'on veut communiquer en secret.

Il importe que les passages écrits en encre sympathique demeurent invisibles jusqu'à l'accomplissement des procédés qui doivent les rendre au jour; il faut qu'après l'application de ces procédés ils puissent être lus nettement et sans difficulté.

On convient d'un signe quelconque qui, placé soit sur l'adresse, soit dans le corps de la lettre, indique, à celui qui la reçoit, qu'il y a des passages tracés en encre de sympathie. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ce signe doit être mis de manière à échapper aisément aux regards des curieux et à n'offrir aucune importance apparente.

Il est des caractères qui reparaissent, lorsqu'on répand sur eux quelque poudre.

On peut tracer sur le papier une écriture invisible de ce genre, avec tous les sucs glutineux et non colorés des plantes ou des fruits, ou bien avec de la bière, du lait, des liqueurs grasses ou aqueuses.

On laisse sécher ce qu'on a écrit. Pour le rendre visible, on frotte la feuille de papier avec une poudre très-fine et de couleur foncée; du charbon pilé extrêmement menu, du cinabre, du bleu de Prusse, peuvent servir à cet usage. La poudre s'attache aux lettres qui ont été tracées et elle la fait revivre.

Diverses écritures deviennent visibles, lorsqu'on les expose au grand jour.

L'extrait de saturne, étendu d'eau, donne une écriture invisible qui apparaît et devient noirâtre, lorsqu'elle est livrée à l'action de l'air. On obtient un résultat semblable avec de l'argent dissous dans de l'acide nitrique; les caractères tracés avec pareil liquide deviennent verdâtres, lorsqu'ils sont exposés à l'air; placés de manière à recevoir les rayons du soleil, ils se montrent d'un noir rougeâtre.

On peut aussi se servir de substances qui reparaissent, lorsque le papier est fortement échauffé.

Ce qui est écrit avec du lait devient rougeâtre;

Avec du jus de cerise, verdâtre;

Avec du jus d'oignon, noirâtre;

Avec du jus de citron, brun;

Le vinaigre donne une couleur rouge pâle;

Le lait, une couleur rousse, ainsi que l'acide vitriolique affaibli dans une certaine quantité d'eau.

Le cobalt, le vitriol, et d'autres agents chimiques, ont été employés avec plus ou moins de succès dans la composition d'encre de sympathie de différents genres. On a découvert des substances bonnes pour former des caractères qui ressuscitent, pour ainsi dire, lorsque le papier auquel on les a confiés est légèrement mouillé ou lorsqu'il est plongé dans l'eau. Écrivez avec de l'alun dissous dans l'eau, mouillez le papier dont vous vous êtes servi et présentez-le au jour: vous distinguerez très-bien ce qui était invisiblement écrit; les caractères seront beaucoup plus obscurs que le reste du papier, et il leur faudra bien plus de temps pour s'imbiber.

En écrivant avec un liquide formé d'une portion d'eau-forte et de trois portions d'eau, on obtient des caractères qui ne paraissent pas, lorsque le papier est plongé dans l'eau; à mesure qu'il sèche, ils disparaissent. Ils pourront devenir visibles une seconde et même une troisième fois.