La Cryptographie, ou, l'art d'écrire en chiffres

Part 7

Chapter 73,230 wordsPublic domain

[Note 6: Tome 1er de l'édition de Cologne, 1688, 8 vol. in-folio. Bède s'appuie sur l'autorité de Plutarque, de Pline, d'Apulée, de Juvénal, pour prouver que l'art dont il s'occupe d'énoncer les règles était connu des anciens.]

Tous les lecteurs de Rabelais se rappellent de quelle façon Panurge fit _quinault l'Angloys qui arguoyt par signes_.

D'après un mémoire d'H. Dunbar, inséré dans les Actes de la _Société philosophique de l'Amérique du Nord_, il se rencontre, parmi les nombreuses tribus indiennes répandues le long du Mississipi, des individus qui savent tirer un parti admirable des ressources de la pantomime pour exprimer leurs idées. Malgré la diversité des langues en usage chez ces peuplades belliqueuses, ils n'ont jamais besoin d'interprètes, et ils réussissent toujours à se faire comprendre sans avoir à prononcer un seul mot, tant leurs gestes, exécutés d'après un système universellement adopté, sont pleins d'énergie, de netteté et d'à-propos.

Nous sortirions des limites de notre sujet, si nous parlions ici du langage manuel en usage parmi les sourds-muets. Nous nous contenterons de mentionner un alphabet qu'on peut appeler _alphabet facial_.

M. Bertin, dans son _Système universel et complet de sténographie_ (Paris, an XII), fait connaître un alphabet de son invention, d'après lequel la position des doigts sur le visage sert à transmettre tout ce qu'on veut faire savoir. Il laisse de côté les voyelles isolées _o_ et _u_, et il exprime par un même signe les lettres telles que _g_ et _j_, _q_ et _k_, qui donnent des sons à peu près identiques.

_Lettres_. _Traits physionomiques_.

b Doigt placé diagonalement sous l'oeil droit et en regard du nez.

d » sur le coin droit de la bouche.

FV » sur le coin gauche.

GJ » sur la joue gauche.

h » au sommet de la tête.

KQ » sur la lèvre supérieure.

l » placé diagonalement sur l'oeil gauche.

m » sur la bouche.

n » sur la lèvre inférieure.

p » sur la fossette du menton.

r Bouche ouverte.

s Doigt couché horizontalement sur l'intervalle des lèvres.

t » sur le nez.

x » au cou.

y » à l'intervalle des sourcils.

on » au front.

ou » perpendiculairement sous l'oreille droite.

oui Doigt horizontalement près de l'oreille gauche.

au » à l'aile droite du nez.

eu » au sourcil droit.

ai » à l'aile gauche du nez.

a » au sourcil gauche.

i » à la tempe droite.

e » à la tempe gauche.

le, la, les, » placé verticalement devant la figure.

_nom d'homme_, main ouverte.

_fin de mot_, doigt fermé.

_fin de phrase_, main fermée.

_numération sténographique_, emploi du pouce au lieu du doigt.

On emploie deux doigts à la fois pour exprimer une lettre qui se répète.

Si l'on veut aller plus vite, on emploie encore deux doigts à la fois, en ayant soin de convenir que le pouce est la première, et l'index la seconde.

Vigenère a fait très-succinctement mention de cette méthode, lorsqu'il dit un mot en passant de «l'entreparler tacitement par les doigts en les élevant ou les plaquant sur la bouche ou sur l'un des yeux.»

§ V.

Langage des fleurs.

C'est dans les sérails que l'art ingénieux de correspondre avec des fleurs a pris naissance; il fait partie des moeurs orientales. «Les Chinois, dit un écrivain ingénieux, ont un alphabet composé entièrement avec des plantes et des racines; on lit encore sur les rochers de l'Égypte les anciennes conquêtes de ces peuples exprimées avec des végétaux étrangers. Ce langage est donc aussi vieux que le monde, mais il ne saurait vieillir, car chaque printemps en renouvelle les caractères, et cependant la liberté de nos moeurs l'a relégué parmi les amusements des harems. Les belles odalisques s'en servent souvent pour se venger du tyran qui outrage et méprise leurs charmes; une simple tige de muguet, jetée comme par hasard, va apprendre à un jeune icoglan que la sultane favorite, fatiguée d'un amour tyrannique, veut inspirer, veut partager un sentiment vif et sincère. Si on lui renvoie une rose, c'est comme si on lui disait que la raison s'oppose à ses projets, mais une tulipe au coeur noir et aux pétales enflammés lui donne l'assurance que ses désirs sont compris et partagés; cette ingénieuse correspondance, qui ne peut jamais ni trahir ni dévoiler un secret, répand tout à coup la vie, le mouvement et l'intérêt dans ces tristes lieux qu'habitent ordinairement l'indolence et l'ennui.»

Dans un pareil langage, la rose signifie une jeune fille: blanche, elle indique la constance en amour; jaune, elle exprime l'infidélité.

Un oeillet veut dire un homme, et les couleurs diverses, les variétés d'espèce de la fleur, caractérisent cet homme au physique comme au moral.

L'étoilée exprime l'idée de père ou de mère; si la fleur est rouge, les parents sont indulgents et bons; si elle est violette, ils sont rigoureux et sévères. L'hyacinthe veut dire: ami ou amie.

Indiquons le sens attaché à d'autres fleurs:

oreille-d'ours, soeur ou frère. pensée, veuf ou veuve. renoncule, soldat. camomille, médecin. tubéreuse, supérieur. fleur d'oranger, richesse. violette, patrie. amarante, jour. pavot, nuit. cresson, promenade. jasmin d'Espagne, visite. marguerite, demande. pied-d'alouette, voyage. jasmin, jardin. myrte, épouser. romarin, pleurer, s'affliger. anémone, se réjouir. basilic, pleurer, s'affliger. menthe, craindre. muguet, innocent, bon. lierre, éternel. giroflée rouge, aujourd'hui. » blanche, demain, l'avenir. » violette, hier, jadis, le passé. narcisse, je, moi. ortie, fidèle. géranium, navire, voyage par mer. primevère, la mort.

D'après les règles de cette langue ingénieuse, lorsqu'un jeune habitant de Constantinople ou de Smyrne veut faire parvenir ce message:

«J'irai te rendre visite, chère amie, demain matin de bonne heure dans le jardin, avec mon frère, homme de bien et distingué, qui t'aime, belle jeune fille, et qui veut t'épouser.»

Il envoie les fleurs suivantes avec des numéros d'ordre: Narcisse, jasmin d'Espagne, réséda, hyacinthe bleue, giroflée blanche, tournesol, jasmin, marjolaine, oreille-d'ours, oeillet d'un brun sombre, chèvre-feuille, rose rouge, deux myosotis, myrte.

Le moyen âge n'ignora point la signification symbolique donnée aux diverses fleurs; parmi différents exemples que nous pourrions citer, nous nous bornerons à mentionner un petit vocabulaire que renferme un manuscrit conservé à la bibliothèque royale de Bruxelles; nous en reproduisons fidèlement le style suranné:

giroflée rouge, beaulté. giroflée blanche, amour chaste. marjolaine grosse, mensonge. marjolaine menue, bonté. thym, persévérance. thym coupé, vous parviendrez. fleur de thym, à vous me donne. laitue, bonnes nouvelles. lys, foi. rose blanche, j'ay bon vouloir. bouton de rose blanche, je vous ayme. rose rouge, largesse. bouton de rose rouge, angoisse. rose musquette, je vous refuse. rose de province, soyez secret. rose doublée de rose occasion. musquette, rosmarin, congé. rosmarin coppé au boult, amour sans fin. violette jaune, contentement. violette de mars blanche, bon espoir. violette de mars bleue, douleur. violette d'oultremer, patience. violette d'hiver, temps perdu. ortie, trahison. chanvre, défiance. genêt, adresse. fleur de genêt, pour amour j'endure. buglosse, légèreté. bourache, reproche. lavandre, travers. saulge grosse, entreprise. saulge menue, chasteté. ysope, amertume. liere, ingratitude. piment, douleur. pavost, prison.

Un écrivain moderne, se basant sur les considérations de la botanique ou sur les récits de la mythologie, a composé un dictionnaire du langage des fleurs, pour écrire un billet; transcrivons-en une partie, en faisant remarquer toutefois que plusieurs de ces significations sont très-contestables.

abandon, anémone. absence, absinthe. agitation, sainfoin-oscillant. aigreur, épine-vinette. amabilité, jasmin blanc. amertume, douleur, aloès. amitié, lierre. amour, myrte. amour conjugal, tilleul. amour maternel, mousse. audace, mélèze. austérité, chardon. beauté capricieuse, rose musquée. bienfaisance, pomme de terre. bienveillance, jacinthe. consolation, perce-neige. constance, pyramidale bleue. courage, peuplier noir. cruauté, ortie. dédain, oeillet jaune. délicatesse, bluet. désespoir, soucis et cyprès. désir, jonquille. docilité, jonc des champs. élégance, acacia rose. fécondité, rose trémière. félicité, centaurée. fierté, amaryllis. franchise, osier. frugalité, chicorée. générosité, oranger. gentillesse, rose pompon. haine, basilic. honte, pivoine. immortalité, amarante. indépendance, prunier sauvage. injustice, houblon. jeunesse, lilas blanc. naïveté, argentine. noirceur, ébénier. prospérité, hêtre. prudence, cormier. puissance, impériale. pureté, épi de la Vierge. reconnaissance, agrimoine. sagesse, mûrier blanc. silence, rose blanche. simplicité, fougère. sommeil du coeur, pavot blanc. temps, peuplier blanc. tranquillité, alysse des rochers. vérité, morelle douce-amère. vice, ivraie. volupté, tubéreuse.

§ VI.

Des alphabets factices.

Vigenère, dans son _Traité des chiffres_, Duret, dans son _Trésor des langues_, et divers autres anciens auteurs ont donné des modèles d'alphabets attribués à divers personnages célèbres de l'antiquité la plus reculée; M. Nodier s'exprime à cet égard de la façon suivante:

«Les alphabets factices de Salomon, d'Apollonius et même d'Adam ne sont pas si méprisables qu'on se l'imagine, et je n'entends pas par là qu'ils annoncent une grande puissance d'invention, mais seulement qu'ils remontent à une haute antiquité et qu'ils révèlent en partie le secret d'une des opérations les plus curieuses de l'esprit humain. Ce qui donne du prix aux recueils rares où ces alphabets se rencontrent, c'est qu'on ne les a jamais reproduits depuis que l'on a fait de la grammaire positive, parce qu'ils n'appartiennent à aucune langue dont il soit resté des traditions. Comme débris d'une langue de convention qui a existé, dont nous avons perdu la clef et qui ne le cédait peut-être en rien aux langues caractéristiques de Dalgarno, de Wilkins et de Leibnitz, ces traits grossiers parlent à notre intelligence avec un tout autre pouvoir que les pierres de Denderah.»

Formés de signes aux contours bizarres et aux formes singulières, ces caractères, qui sont, en général, des transformations de l'alphabet hébreu, n'ont, d'ailleurs, on le comprend de reste, aucune authenticité. L'alphabet d'Énoch, celui de Moïse et celui de Salomon sont de pure invention, tout comme celui dont un magicien célèbre, Honorius le Thébain, se servit, dit-on, pour écrire ses livres de sorcellerie. Vigenère a conservé les lettres sous lesquelles cet insigne sorcier (qui n'a jamais existé) dissimulait les arcanes les plus profonds de la nécromancie. Nous croyons inutile de reproduire ces signes étranges, auxquels quelques anciens auteurs conseillent de recourir pour chiffrer, mais dont personne ne fait usage depuis bien longtemps.

On peut assimiler aux alphabets factices les figures bizarres dont les recueils de secrets magiques sont remplis, et les mots inventés à plaisir et qu'on donnait comme possédant des propriétés surnaturelles et comme renfermant un sens ignoré du vulgaire. Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet, qui demeure étranger aux idées scientifiques; nous transcrirons seulement comme échantillon une phrase prise dans un livre de sortiléges et qui restera sans doute toujours inintelligible:

«Magabusta Berenada Surmistaras. Gorisgatpa Helotim Latintas aciton aragiaton Amka jaribai untus gilgar Selingarasch.»

CHAPITRE V.

DU RÔLE DE LA CRYPTOGRAPHIE DANS LA LITTÉRATURE.

§ Ier.

Artifices imaginés pour déguiser des dates.

Il est juste de rapporter à la Cryptographie les artifices qu'ont employés quelques scribes du moyen âge afin de dissimuler, sous une forme énigmatique plus ou moins ingénieuse, la date des manuscrits qu'ils transcrivaient. En voici un exemple que fournit un des manuscrits français de la Bibliothèque impériale de Paris.

Ce livre fut tout parfait Eu jueillet, comme trouverez: Pour le savoir dimynuerez Ces diverses lignes par trait. Vous prandrez la teste d'un moyne, De deux cordeliers, d'un chanoyne; Et puis un () party en dux. Vous lairrez la teste Jhesus, Sainct Jehan, sainct Jacques et Jacob, Et prendrez un X à cop. Puis adjoustez en ceste ryme Ung [Gl.] prince en algorithme: Si congnoistrez qu'il fut parfait Le XXIIIe jueillet.

On voit que l'auteur indique, par les initiales de plusieurs mots, des lettres ayant une valeur numérique en chiffres romains, pour former par leur réunion l'année de l'achèvement de sa transcription. Il s'est plu à présenter cette indication d'une manière énigmatique par un jeu assez goûté de son temps.

La tête d'un _Moyne_, (M) mille.

Y ajouter celles de deux _Cordeliers_ et d'un _Chanoine_, (CCC) trois cents.

Puis, un O partagé en deux, (CC) deux cents.

Laisser de côté les têtes de Jhesus, de sainct Jehan, de sainct Jacques et de Jacob (4 à soustraire).

Prendre ensuite un X (10).

La difficulté consiste à savoir ce que signifie _ung N prise en algorithme_. Ce dernier mot, évidemment altéré pour les besoins de la rime, est _algorisme_, _algorismus_, que le dictionnaire de Du Cange explique par _arithmetica_, _numerandi ars_. La lettre qu'il s'agit de considérer numériquement est un N, lettre qui ne joue point en latin le rôle d'un chiffre. D'après la forme que lui donne le manuscrit, on voit qu'elle joue, peut se décomposer en un V et un I, ce qui donne en chiffres: VI (six). Maintenant, en additionnant ces différents nombres, 1000, 300, 200, 10 et 6, puis en retranchant 4, on trouve 1512.

Une date semblable, composée par le chanoine Charles de Bovelle, est citée dans la Notice de M. du Sommerard _sur l'hôtel de Cluny_.

D'un mouton et de cinq chevaux M. CCCCC Toutes les têtes prendrez, Et à icelles sans nuls travaux La queue d'un veau vous joindrez, V Et au bout adjouterez Tous les quatre pieds d'une chatte: IIII Rassemblez, et vous apprendrez L'an de ma façon et ma date. ----------------- M. CCCCC. V. IIII (1509)

Pareilles inventions ne furent pas, d'ailleurs, la propriété exclusive des copistes antérieurs à l'invention de la typographie; quelques volumes imprimés au quinzième siècle offrent des particularités du même genre; mentionnons-en deux exemples:

Le _Doctrinal du temps présent_, de Pierre Michault, imprimé à Bruges, par Colard Mansion, s'adresse ainsi au lecteur:

Un treppier et quatre croissans Par six croix auec sy nains faire. Vous feront estre congnoissans, Sans faillir, de mon miliaire.

Ce quatrain indique l'année 1466: M. CCCC. XXXXXX. III III.

Un petit volume très-rare, le _Passe-temps et le Songe du triste_, publié à Lyon, s'annonce comme ayant été mis au jour:

L'an de trois croix, cinq croissans, ung trépier.

Ce qui signifie 1530, les figures étant rangées de droite à gauche: XXX. CCCCC. M.

§ II.

Des artifices employés par quelques auteurs pour déguiser leurs noms.

Il a été de mode parmi certains auteurs du seizième siècle de déguiser leurs noms sous une devise qui les couvrait du manteau d'une anagramme plus ou moins ingénieuse, plus ou moins exacte.

Le _Formulaire fort récréatif de tous contratz_... fait par Bredin, Lyon, 1594.

Les mots _Bonté ny soit_, sont en guise de signature à la fin de l'avis au lecteur; on croit y reconnaître le nom anagrammatisé de l'auteur: _Benoist (du) Troncy_.

Noël du Fail, auteur de deux écrits dont les anciennes éditions sont vivement recherchées des bibliophiles (les _Propos rustiques_ et les _Baliverneries d'Eutrapel_), cacha son nom sous l'anagramme de _Léon Ladulfi_; Nicolas Denisot, conteur et poëte contemporain d'Henri II, donna ses écrits sous la signature du _comte d'Alsinois_. Le chevalier de Cailly, dont les spirituelles épigrammes ont reparu dans la jolie _Collection des petits classiques françois_ (1825, 9 vol. in-16), n'eut guère l'intention de se dérober sérieusement aux regards du public lorsqu'il se présenta sous le nom d'_Aceilly_.

Il serait facile de multiplier pareils exemples; nous signalerons Ancillon, signant du nom de _Ollincan_ son _Traité des eunuques_; nous mentionnerons Amelot de La Houssaye, d'Orléans, qui ne déguise guère la paternité de ses pesants commentaires sur Tacite, en les donnant comme l'oeuvre du sieur _de La Mothes Josseval d'Aronsel_; nous retrouverions dans Philippe Alcripe, sieur de Neri, auteur d'un recueil facétieux devenu rare (la _Nouvelle Fabrique des excellens traits de vérité_), le nom de Philippe Le Picar, sieur de Rien; nous ne saurions surtout oublier l'immortel auteur du _Gargantua_ et du _Pantagruel_, maître François Rabelais, qui a changé son nom en celui d'_Alcofribas Nasier_.

Les plus impénétrables de ces pseudonymes sont peut-être ceux que des membres d'académies italiennes se décernèrent, obéissant ainsi à une mode qui dura un instant pendant le siècle dernier. On ne se douterait qu'_Euforbo Melesigenio_ désigne Calazo; c'est sous le nom d'_Eritisco Pilenejo_ que Pagnini livra aux presses élégantes de Bodoni sa traduction d'Anacréon.

Un pauvre comédien qui termina ses jours par une mort volontaire, Caron, auteur et éditeur de livrets facétieux, recherchés des bibliomanes, s'amusait à avoir recours à l'artifice peu mystérieux de la disposition rétrograde des mots. Il donna un de ses écrits comme l'oeuvre du bonze _Esiab-luc_ et comme ayant été imprimé à _Emeluogna_.

Un moine italien, François Columna, auteur d'un roman bizarre et obscur dont les anciennes éditions sont vivement recherchées à cause des figures sur bois qui les embellissent, a caché son nom et le secret de son coeur dans une phrase qu'on retrouve, en écrivant, à la suite les unes des autres, les lettres initiales de chacun des chapitres de cet ouvrage:

POLIAM FRATER FRANCISCUS ADAMAVIT.

L'auteur d'un de ces romans de chevalerie qui firent tourner la tête à Don Quichotte, l'historien de Palmerin d'Angleterre, s'est également servi d'un acrostiche du même genre; il l'a consigné dans des stances placées au commencement du premier volume et dont voici l'interprétation: _Luis Hurtado, autor, al lector da salud._

Un petit poëme de la fin du quinzième siècle, le _Messagier damours_, révèle par un acrostiche placé dans les huit derniers vers le nom de l'auteur, Pilvelin.

§ III.

De l'emploi que divers littérateurs ont fait de la Cryptographie.

Quelques écrivains ont eu recours aux procédés de la Cryptographie, afin de dérober aux profanes le sens de certains passages de leurs écrits qu'il leur convenait de couvrir des ombres du mystère; nous pouvons en citer plusieurs exemples.

Un poëte du seizième siècle, rimeur peu connu, mais plein d'une verve qui rappelle parfois celle de Regnier, Marc Papillon, sieur de Lasphrise, a placé, dans ses _Oeuvres poétiques_ (Paris, 1599), une tirade assez libre qu'il ne nous convient pas de transcrire en entier et dont voici le début:

_Sel semad ed al ruoc te seuqleuq sertua erocne_

_Tois enud elliv gruob uo egalliv._

Il est facile de reconnaître que l'artifice consiste ici en ce que chaque mot doit être lu de droite à gauche.

«Les dames de la cour et quelques autres encore,» etc.

Nous trouvons, dans le même volume, un sonnet en langue inconnue; il commence ainsi:

Cerdis zerom deronty toulpinié Pareis hurlin linor orifieux.

Nous laissons le soin de chercher le sens de ces lignes énigmatiques aux heureux désoeuvrés qui ont assez de temps pour donner des heures à l'étude des écrits du sieur de Lasphrise et assez de solidité de jugement pour apprécier tout ce que renferme d'utile et d'intéressant un pareil emploi des facultés intellectuelles.

Un poëte latin du seizième siècle, Jean de Cysinge, plus connu sous le nom de Janus Pannonius, offre des particularités semblables. En feuilletant l'édition de ses _Poemata_ (Utrecht, 1784, 2 vol. in-8º), nous avons remarqué que l'épigramme 276 du Ier livre (tom. I, p. 577), _in meretricem lascivam_, est en partie chiffrée;

Le second vers est exprimé sous cette forme:

Conserui et dxoop nfouxmb delituit.

et le dernier:

Expecta nondum, Lucia, efgxuxk.

La _Biographie universelle_, dans l'article consacré au trop célèbre marquis de Sade, rapporte que, parmi les manuscrits laissés par cet écrivain qui poussa l'immoralité jusqu'à la démence, il se trouvait un volumineux journal de sa captivité à la Bastille, écrit, en grande partie, en chiffres dont il avait seul la clef.

Nous rencontrons deux ou trois pages _chiffrées_ dans une composition spirituelle et piquante sortie de la plume d'un des romanciers les plus féconds et les plus en vogue du dix-neuvième siècle. Ouvrez la _Physiologie du mariage_, par M. de Balzac; cherchez dans la Méditation XXV le paragraphe intitulé: _des Religions et de la Confession considérées dans leur rapport avec le mariage_, vous y lirez ce qui suit:

«La Bruyère a dit très-spirituellement: C'est trop contre un mari, que la dévotion et la galanterie; une femme devrait opter.»

«L'auteur pense que La Bruyère s'est trompé. En effet:

«Lsuotru e-ne_d_tnim dbreaus jive_c_ udnt let_t_ em_r_nu eaCmetss esosi ost pfsaoiylao tt demon sleuiod pne nr unsmneuj eeus_g_ ienqseuedro_t_e_a_pt...»

Nous nous garderons bien d'insérer ici en entier cette longue citation, et nous convenons franchement que nous n'avons pas cherché à trouver la clef du système cryptographique inventé par le joyeux physiologiste. Quelques-uns des nombreux lecteurs de la _Physiologie du mariage_ ont sans doute été plus intrépides et plus heureux que nous.

Terminons en mentionnant une autre particularité dans le genre de celles que nous signalons ici.

Les _Oeuvres poétiques_ du sieur de La Charnais, gentilhomme nivernois, renferment 118 énigmes, dont une table, en deux pages, donne la clef. Cette table est gravée à l'envers, en sorte que, pour la lire, il faut avoir recours à un miroir. L'auteur a, d'ailleurs, eu le soin de donner dans sa préface cette explication à ses lecteurs. C'est une singularité dont il serait sans doute difficile de trouver d'autres exemples.