La Cryptographie, ou, l'art d'écrire en chiffres

Part 5

Chapter 53,731 wordsPublic domain

Voulez-vous savoir, par exemple, combien font six fois quatre ou quatre fois six? Cherchez, sur la première ligne horizontale de votre carré, l'un de ces deux nombres; cherchez ensuite l'autre sur la première ligne verticale, c'est-à-dire sur la première colonne. Voyez ensuite quelle est la case qui correspond en même temps à chacune de celles où sont ces deux nombres. Vous trouvez 24, qui est effectivement le produit de six ou de quatre multipliés l'un par l'autre. De même dans le carré de lettres, si vous voulez multiplier F par M, vous trouverez S à la case qui répond à l'F de la première ligne et à l'M de la première colonne. Vous trouvez également S à la case qui correspond à l'M de la première ligne et à l'F de la première colonne. Ceci posé, n'oublions pas qu'il y a un mot de clef dont les correspondants conviennent entre eux. Supposons que ce mot de clef soit _blanc-bec_ (et si nous prenons ce mot pour exemple, c'est qu'il y a avantage à choisir des expressions peu usuelles et qui déjouent tous les efforts d'imagination de ceux qui s'efforceraient de les deviner). Il faut que vous multipliiez constamment, par les lettres du mot choisi, toutes les lettres de la missive que vous voulez chiffrer; puis, cela fait, vous placez chacune des lettres de _blanc-bec_ sous chacune des véritables lettres que vous aurez à écrire, en répétant sans cesse le mot convenu et en recommençant à l'inscrire aussitôt que vous l'avez terminé.

Supposons que vous veuillez, vous, général d'armée, transmettre cet avis:

«Nous devons décamper cette nuit:»

Vous le disposerez de la façon suivante:

Nous devons décamper cette nuit.

Blan cbecbl ancblabl ancbe cblan.

Dans cet arrangement, vous regardez chacune des lettres _vraies_ de la missive, comme des chiffres d'un multiplicande et chacune des lettres du mot de clef, comme un multiplicateur. Vous opérez ensuite de la façon suivante:

En multipliant N, première lettre _vraie_ de la dépêche, par B, première lettre du mot de clef, vous trouvez sur votre carré la lettre P, à la case qui correspond d'un côté à l'N, de l'autre au B. Vous placez P pour première lettre de la missive chiffrée.

La seconde vraie lettre est un O, la seconde lettre de la clef est L. La case qui correspond à O et à L est un A, que vous posez comme second caractère.

La troisième vraie lettre est un U, la troisième lettre du mot de clef un A. La case qui correspond à l'une et à l'autre lettre, vous donne V, et la case qui correspond ensuite à S (quatrième lettre vraie) et à N (quatrième lettre du mot de clef), est G. Vous mettez pour troisième et quatrième caractère de votre dépêche chiffrée: V G.

Continuant cette opération sur chaque mot de la dépêche vraie, vous arrivez à la phrase chiffrée que voici:

pavgggerpcesfcrsgddsxvjqxuu

Tant qu'on ne possédera pas le mot de clef, il sera impossible de deviner le sens d'un pareil billet. Votre correspondant déchiffrera sans peine cette missive, en faisant une opération inverse à celle que vous avez accomplie.

Au-dessous du billet chiffré, il écrira chacune des lettres du mot de clef. Il cherchera ensuite successivement dans la première colonne du carré chaque lettre du mot de clef, et, à chaque lettre, il cherchera sur la même ligne la lettre correspondante du billet chiffré. Alors la lettre qui commence la colonne où se trouve cette lettre de chiffre est la vraie; c'est celle qu'il faut écrire pour avoir la véritable missive.

On remarquera que chaque fois qu'une lettre se présente dans la dépêche _vraie_, elle donne dans la dépêche chiffrée un résultat différent; aussi toute investigation demeure-t-elle stérile, lorsqu'on ne possède pas les mots qui forment la clef d'un pareil chiffre.

Cette méthode est, au fond, sauf quelques légères différences, la même que celle qu'expose le père Kircher, qu'il met en oeuvre au moyen d'un tableau de chiffres (_abacus numeralis_), formé de lettres de l'alphabet disposées horizontalement d'abord, verticalement ensuite, et donnant ainsi un carré composé de 576 cases, dans chacune desquelles est placé un chiffre. Le procédé qu'indique Neyron (_Principes du droit des gens_, Brunswick, 1783, 8º, p. 170), rentre dans une catégorie toute semblable.

§ VIII.

Grille en châssis.

La manière d'écrire en chiffres au moyen d'une grille en châssis est bien simple et d'un usage facile. Elle réclame peu de temps. Il s'agit d'avoir un châssis découpé sur la longueur des lignes, comme le désigne la figure; celui auquel on écrit possède un instrument tout semblable.

Chacun des coins du châssis doit porter une marque différente, parce que ce châssis peut se placer dans divers sens.

Après l'avoir posé sur une feuille de papier de même grandeur, en faisant attention aux marques des quatre coins, on transcrit, dans les ouvertures, l'avis qu'on veut transmettre. La lettre une fois tracée d'après cette méthode, on lève le châssis, et, dans les intervalles qui se rencontrent entre chacun des mots, on en écrit d'autres, afin de remplir les vides; on doit autant que possible les choisir de manière qu'ils puissent former un sens avec ceux qui ont été écrits dans les ouvertures du châssis.

Le correspondant qui reçoit cette épître applique, par-dessus chaque page, un châssis semblable; alors tous les mots inutiles se trouvent masqués, et il n'a sous les yeux que les mots qui composent l'avis qu'on s'est proposé de faire passer.

La lecture d'une des oeuvres les plus remarquables de M. de Balzac (_Histoire des Treize_) a révélé l'existence de la _grille_ à bien des personnes fort peu au fait des procédés de la Cryptographie. Il s'agit, dans le passage ci-dessous, d'un agent de change, qui, ayant en main une lettre adressée à sa femme, lettre qui présente un non-sens continuel, vient consulter un de ses amis, employé au ministère des affaires étrangères:

«--C'est une lettre à grille.. Attends.

«Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez promptement.

«--Niaiserie, mon ami! C'est écrit avec une vieille grille dont se servait l'ambassadeur de Portugal sous M. de Choiseul, lors du renvoi des jésuites... Tiens, voici!

«Jacques superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une de ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et Jules put alors facilement lire les phrases qui restèrent à découvert.»

Donnons un exemple de ce procédé.

Supposons qu'on veuille mander ceci:

«Vous me trouverez très-disposé à vous rendre.»

On écrit ces mots dans l'ordre et à la place que leur assigne la grille dont on fait usage, et on remplit les intervalles, par d'autres mots, de façon que le tout présente un sens assez raisonnable.

Je [=vous=] prie de [=me=] mander si vous [=trouverez=] bon, mon [=très-=] cher, que je [=disposé=] dès [=à=] présent des effets que [=vous=] avez offert de me [=rendre=], etc.

Voici maintenant le vrai sens rétabli au moyen de la grille:

[=vous=] [=me=] [=trouverez=] [=très-=] [=disposé=] [=à=] [=vous=] [=rendre=]

§ IX.

Chiffre au moyen d'un cadran.

Ce procédé est un peu compliqué. Il exige du temps et de l'attention, mais il présente les plus grandes garanties d'un mystère impénétrable.

Vous tracez sur un carton un cadran, que vous divisez exactement en vingt-quatre parties égales et sur chacune desquelles vous transcrivez une des vingt-quatre lettres de l'alphabet.

Vous avez un autre cercle de carton mobile ayant un centre commun avec le premier et pouvant tourner librement sur ce centre. Vous le divisez en un même nombre de parties, et vous y transcrivez également les diverses lettres de l'alphabet. Si les lettres sont rangées dans l'ordre ordinaire sur les deux cadrans, l'emploi de ce moyen de correspondance devient plus commode.

Le cadran mobile doit être placé de manière que ses divisions correspondent exactement à celles du premier cadran. On le dispose de la manière que l'on veut; et, si la lettre H, par exemple, du cadran intérieur correspond à la lettre A du cadran extérieur, on place en tête de la première ligne qu'on écrit les deux lettres H et A: elles indiquent, à celui avec lequel on correspond, de quelle manière il doit de son côté placer la machine parfaitement semblable dont il est muni; sans une pareille indication préliminaire, il serait impossible de parvenir à s'entendre.

Une fois les cadrans disposés, on prend la lettre que l'on veut chiffrer et que l'on a d'avance écrite en caractères ordinaires; au lieu de chacune des lettres dont les mots sont composés, on place, sur la dépêche que l'on expédie, les lettres qui y correspondent sur le cadran intérieur.

Si le mot que vous voulez chiffrer est celui de _roi_, par exemple, vous mettrez, au lieu de l'_r_, la lettre _x_ qui y correspond sur le cadran intérieur, et ensuite, au lieu des lettres _o_ et _i_, les lettres _v_ et _n_; vous aurez ainsi _xvn_, et le déchiffrement de ce que vous écrirez de la sorte sera presque impossible à celui qui ne saura pas que vous vous servez des cadrans, et qui, le sût-il, ne connaîtra pas quelle disposition vous leur donnez.

Vous continuez de même pour toutes les lettres dont se composent tous les mots de la dépêche qu'il s'agit de déguiser.

Votre correspondant met à profit l'indication H A, dont il vient d'être question: il donne à ses cadrans une disposition identique à celle que vous avez adoptée; il cherche successivement sur le cadran extérieur toutes les lettres qui répondent sur le cadran intérieur à chacune de celles qu'il trouve dans votre missive, et il arrive ainsi sans difficulté à traduire la dépêche qu'il a reçue.

§ X.

De l'emploi des signes astronomiques.

Les signes astronomiques, c'est-à-dire ceux dont on fait usage pour désigner les planètes et les diverses parties du zodiaque ont été plusieurs fois mis en usage comme dans la Cryptographie. Supposé que chaque lettre soit représentée par un de ces signes, il faudra beaucoup de temps et de peine, pour écrire une dépêche en suivant une pareille méthode, et le secret ne sera pas mieux caché. Un chiffre de ce genre ne présente pas plus de difficulté que celui dans lequel chaque lettre de l'alphabet est représentée par une autre lettre, _a_, par exemple, étant remplacé par _d_, _b_ par _e_, _c_ par _f_, ainsi de suite.

On éprouve moins d'embarras à faire usage d'un chiffre, dans lequel les signes astronomiques sont mêlés à des lettres empruntées aux alphabets hébraïque, grec ou latin, ou bien à des chiffres numériques, à des figures de mathématiques. Chacun de ces signes exprime une lettre, une syllabe ou un mot. Cette méthode était du goût des anciens auteurs; mais aujourd'hui elle ne trouve guère de partisans. Vigenère se plaît à en fournir des exemples qu'il développe avec sa prolixité habituelle.

Voici, parmi les procédés de ce genre, le meilleur et le plus simple. On partage l'alphabet en cinq parties ou plus; on place chacune de ces sections dans un carré particulier, et on désigne chaque carré par un signe astronomique convenu. Donnons-en un exemple.

[=abcd [Gl.]=] [=efgh [Gl.]=] [=iklm [Gl.]=]

[=nopq [Gl.]=] [=rstuz [Gl.]=]

Il vaut mieux de ne pas laisser les lettres de l'alphabet rangées dans l'ordre habituel. Lorsqu'on veut faire usage des tableaux ci-dessus, il faut, pour exprimer chaque lettre, écrire le signe qui dénote le carré, et indiquer la lettre qu'on a en vue par un numéro qui correspond à la place qu'elle occupe. L'_e_ se trouvera donc représenté par [Gl.]1, l'_m_ par [Gl.]4, l'_o_ par [Gl.]2, etc. Si l'on veut transmettre l'avis que «l'armée a passé le Danube,» on mettra:

[Gl.]3 [Gl.]1 [Gl.]1 [Gl.]4 [Gl.]e [Gl.]e [Gl.]1 [Gl.]3 [Gl.]1 [Gl.]2 [Gl.]2 [Gl.]1 [Gl.]3 [Gl.]1 [Gl.]4 [Gl.]1 [Gl.]n [Gl.]4 [Gl.]2 [Gl.]1.

Ce procédé est un peu long, puisque chaque lettre réclame remploi d'un signe et d'un numéro; il ne présenterait pas de très-grandes difficultés à un déchiffreur habile, s'il était mis en usage de la manière que nous indiquons, mais il est aisé d'y ajouter des complications qui en déguisent mieux le mystère.

§ XI.

Signes de la mnémonique.

L'idée d'appliquer à la Cryptographie les signes imaginés pour la mnémonique ou l'art de la mémoire, s'est naturellement présentée à quelques imaginations. Jean-Henri Dobel, dans son _Collegium mnemonicum ou Révolutions d'un nouveau secret de l'art de la pensée_ (en allemand, Hambourg, 1707, 4º), a travaillé en ce sens. Il désigne par les numéros 1 à 23 chacune des lettres de l'alphabet; il traduit ainsi en chiffres chaque phrase contenue dans la dépêche qu'on veut rendre secrète. Enfin, il transforme ces chiffres en mots que donne sa mnémonique chiffrée. Il écrit ces mots tout au long. Il arrive ainsi à des séries de mots latins qui n'offrent aucun sens en apparence.

Dobel représente, dans ses procédés de mnémonique, les chiffres, par des consonnes; ainsi 1--b, p, w; 2--c, k, q, x; 3--f ou v; 4--g ou j; 5--l; 6--m; 7--n; 8--r; 9--s; 0--d ou t. Veut-il exprimer mnémoniquement ces chiffres, il prend des mots latins dans lesquels se rencontrent les consonnes qui correspondent aux chiffres en question. C'est ainsi que le nombre 567 aura pour expression les lettres _l_ _m_ _n_ et pour représenter ces lettres, il a recours aux mots: _limen_, _lumen_, _lamina_, _columen_.

Ce procédé exige beaucoup de temps, de peine et de papier. Une page entière d'écriture chiffrée est nécessaire pour exprimer quelques lignes de la dépêche qu'il s'agit de transmettre. Ces inconvénients sont cause qu'on n'a peut-être jamais fait usage de cette méthode mnémonique, qui est, d'ailleurs, il faut en convenir, une de celles dont l'interprétation présenterait le plus de difficultés.

§ XII.

Correspondance au moyen d'un jeu de cartes.

Il faut avoir un jeu de cartes et disposer toutes les figures dans un ordre quelconque dont on sera convenu avec son correspondant. On doit également déterminer l'ordre du mélange qui doit se faire de ces cartes.

Ces deux choses ayant été réglées, vous écrivez, comme d'ordinaire, votre lettre sur une feuille de papier, et, arrangeant ensuite le jeu de cartes dans l'ordre dont vous êtes convenu, vous les mêlez et vous tracez sur chacune d'elles, en commençant par la première qui se trouve alors dessus le jeu, successivement toutes les lettres qui composent ce qui a été écrit sur le papier; lorsque vous avez placé une lettre sur chacune de ces cartes, vous les mêlez de nouveau, toujours dans le même ordre et sans y rien changer, et vous continuez de placer de même toutes les lettres qui suivent; vous réitérez cette opération jusqu'à ce que vous ayez transcrit toutes les lettres qui composent ce que vous voulez mander. Ayez l'attention de mettre un point après chacune des lettres qui terminent un mot, afin d'indiquer la séparation de tous les mots.

Supposons qu'on soit convenu de se servir d'un jeu de piquet de trente-deux cartes, disposé dans l'ordre qui suit, et de mêler ce jeu, en mettant alternativement à chaque mélange trois cartes au-dessus des trois premières et trois au-dessous. Le jeu étant remis dans son premier état, chaque carte sera chargée des lettres ci-après.

On suppose que la lettre chiffrée contient la phrase suivante:

«Je connais trop, monsieur, l'intérêt que vous prenez à tout ce qui peut augmenter ma félicité, pour retarder plus longtemps à vous confier le dessein que j'ai formé de m'unir par les liens les plus sacrés à la famille de...»

ORDRE DES CARTES LETTRES DE LA PHRASE convenu ci-dessus,

entre ceux qui s'écrivent. dans l'ordre où elles doivent se trouver sur chacune des cartes.

_Mélange_, 1 2 3 4 5 6 as de pique, n r t j l e dix de carreau, s e a n u r huit de coeur, i n r q s e roi de pique, p p a n n é neuf de trèfle, m e f f s s sept de carreau, o u e i l a neuf de carreau, e t s t t l as de trèfle, u a l e e a valet de coeur, r u v m s f sept de pique, t e i s n a dix de trèfle, r s t c l m dix de coeur, o a. e. o r. i dame de pique, l u p s m. l huit de carreau, i s. o s e. l huit de trèfle, n p u o d e. sept de coeur, v q p a f d dame de trèfle, t u l e. o e. neuf de pique, s. i. u j r. etc. roi de coeur, t g e e e. dame de carreau, e m r. r. m huit de pique, r e m l u valet de trèfle, o t d p. p sept de trèfle, n o e s. a as de coeur, n a r. a. r. neuf de coeur, c e. r. v l as de carreau, s o r o j valet de pique, t. o e u e dix de pique, J. t. l e. e roi de carreau, e c i d s dame de coeur, c e. c e p roi de trèfle, q n n a s valet de carreau, n t g y. a

Toutes les lettres qui composent les mots de la dépêche qu'on veut chiffrer ayant été séparément transcrites sur ces trente-deux cartes, comme il vient d'être indiqué, vous mêlerez indistinctement ce jeu de cartes, et vous l'enverrez à votre correspondant.

Manière de lire.

Celui qui reçoit ce jeu de cartes le dispose d'abord (eu égard à la figure des cartes) dans l'ordre qui a été convenu; il en fait un premier mélange, et transcrit successivement et de suite toutes les lettres qui se trouvent les premières en tête de chacune de ces trente-deux cartes, en ayant bien attention de ne pas les déranger de leur ordre; après quoi, il les mêle de nouveau et recommence cette même opération jusqu'à ce que toutes les lettres soient transcrites: ces lettres forment naturellement le discours contenu dans la dépêche en chiffres.

Une précaution qui n'est pas à dédaigner consiste à écrire en encre sympathique les caractères tracés sur ces cartes: si elles viennent à tomber entre des mains indiscrètes, rien n'indique l'existence du secret qui leur a été confié.

§ XIII.

De l'emploi des lettres nulles, afin de cacher le sens d'une dépêche.

On écrit _en clair_ la dépêche qu'on veut transmettre, mais on y mêle des mots et des syllabes de façon à obtenir une suite de mots étrangers n'appartenant à aucune langue et qui ne présentent aucun sens. On partage les mots composés de plusieurs syllabes, et d'un mot on en fait plusieurs, en ajoutant des lettres que le déchiffreur regarde comme _nulles_.

Voici un passage emprunté à la _Germanie_ de Tacite et écrit d'après un pareil système.

Dans la première ligne, les trois premiers mots: _Lampsi deso saleu_, et le dernier: _nous_, sont nuls.

Dans chacune des lignes suivantes, le premier et le dernier mot le sont également.

Dans chacun des autres mots placés dans ces diverses lignes, la première et la dernière lettre sont nulles. Il va sans dire que le choix des syllabes et des lettres affectées de nullité est parfaitement indifférent.

Ceci posé, on peut écrire la phrase suivante. Nous mettons en italique, pour plus de clarté, les lettres qu'il faut conserver; mais, dans la dépêche chiffrée, rien ne doit distinguer ce qui est valable et ce qui est ajouté.

Lampsi deso saleu e_rege_su s_ex_a a_nobi_o nous futher c_litate_s u_duces_n t_ex_t s_uirtute_y ai ma t_sumunt_a. o_nec_t g_regi_o a_bus_o s_infini_e

et

yes a_ta_s s_aut_a a_libe_i st_ra_t s_potes_o e_tas_i,

par

la s_et_a s_duce_si sexema oplos s_potius_i sind mio s_quam_e s_impe_t st_rio_p a_si_o o_promptui_m que

to e_si_t e_conspi_l a_cui_z. o_si_m s_ante_r s_asi_s do le s_em_o s_agunt_u s_admi_o e_ratio_x a_ne_s s_prae_t y

allos o_sunt_y dorche.

Le passage de Tacite se trouve ainsi très-clairement énoncé:

_Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt. Nec regibus infinita aut libera potestas, et duces potius quam imperio si promptui, si conspicui, si ante aciem agunt, admiratione præsunt._

Comme il serait fort long d'écrire en tête et à la fin de chaque ligne un grand nombre de mots _nuls_, on simplifie de diverses manières le système que nous venons d'indiquer.

On entremêle, aux mots de l'avis qu'on veut transmettre, des lettres prises au hasard, de façon, par exemple, que chaque lettre vraie est précédée de deux lettres fausses. Pour écrire _nemo est domi_ (personne n'est à la maison), vous mettrez:

ex_n_pt_e_rk_m_bd_o_ vn_e_cs_s_mj_t_ lb_d_ku_o_ph_m_cu_i_.

Ou bien on mêle aux mots certaines syllabes qui n'ont aucun sens. Pour dire: _Pater meus non est domi_, vous mettrez: _Pa_ba_t_eb_er_ _me_beub_us_ _no_bo_n_ eb_est_ _do_lo_mi_bi. _Fababribicabatober_ voudra dire: _Fabricator_.

Un procédé du même genre consiste à renverser les mots de l'avis à transmettre, c'est-à-dire à les inscrire de droite à gauche, en mettant au commencement et à la fin de chacun deux lettres qui ne signifient rien; d'après cette méthode, pour écrire: «l'armée est battue,» on pourra mettre: nb_eemral_xd ve_tse_jb iq_euttab_kf.

Tout ceci, on le comprend de reste, est susceptible de modifications très-nombreuses; mais il faut reconnaître également qu'un déchiffreur, ayant de l'expérience et bien versé dans les mystères de la Cryptographie, n'aurait pas beaucoup de peine pour découvrir les secrets cachés sous un pareil voile.

§ XIV.

De la stéganométrographie.

Ce procédé est décrit en détail dans un ouvrage publié par Mathias Uken, en 1751. Donnons une idée de ce chiffre, qu'on peut regarder à juste titre comme un de ceux dont il serait le plus difficile de trouver la clef.

Vous écrivez en caractères ordinaires l'avis que vous voulez transmettre en secret, et vous placez sous chaque lettre un chiffre, en ayant soin de faire suivre les numéros dans l'ordre habituel.

Supposons que vous voulez mander la nouvelle de la mort de l'empereur d'Allemagne, nouvelle que vous exprimez en latin.

HERI OBIIT 1234 56789

C A R O L U S A U G U S T U S 10. 11. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24.

I M P E R A T O R 25. 26. 27. 28. 29. 30. 31. 32. 33

Vous vous êtes muni d'un certain nombre de tableaux numérotés; chacun d'eux porte les vingt-quatre lettres de l'alphabet, de A à Z, et, à côté de chaque lettre se trouve inscrit la moitié d'un vers pentamètre ou hexamètre. Les tableaux pairs contiennent les premiers hémistiches, les tableaux impairs les seconds; de sorte qu'en réunissant les tableaux 1 et 2, 3 et 4, 5 et 6, on obtient les vers entiers. En voici un exemple:

_Tableau_ 1.

a Ne mora te teneat

b Ne cunctare precor

h Ne dedigneris

_Tableau_ 2.

a chartæ perfringere gemmam.

b sua vincula demere chartæ.

e peregrinam evolvere hartam.

_Tableau_ 3.

r A tibi dilectis

_Tableau_ 4.

i credi venere plagis.

_Tableau_ 5.

o Non tibi damniferos

_Tableau_ 6.

b depinget epistola casus.

_Tableau_ 7.

i Lætitias mentis

_Tableau_ 8.

i demat ut illa.

Cherchez dans le premier tableau l'hémistiche qui correspond à la lettre H et dans le second celui qui est placé à côté de la lettre E; voyez dans le troisième tableau quelle moitié de vers correspond à la lettre R, et, dans le quatrième, examinez ce que vous donne I. En écrivant à la place de chaque lettre l'hémistiche qui lui correspond, vous exprimerez le mot _Heri_ de la manière suivante:

Ne dedigneris peregrinam evolvere chartam, A tibi dilectis, credi venire plagis.

En suivant ce même procédé, vous compléterez facilement votre dépêche.