La Cryptographie, ou, l'art d'écrire en chiffres

Part 4

Chapter 43,480 wordsPublic domain

«Prenez deux peaux de parchemin de mesme grandeur et semblablement réglées et lignées; vous y ferez séparément des trous assez petits, mais toutefois de la grandeur et hauteur du corps que vous avez accoutumé faire vostre lettre: l'un de ces pertuis pourra tenir sept lettres, l'autre trois, l'autre huit ou dix, de sorte que tous les trous ou pertuis qu'aurez faits pourront tenir ensemble cent vingt caractères ou lettres. De ces deux peaux, vous donnerez l'une à celuy auquel vous désirez escrire, et vous retiendrez l'autre à vous; et, lorsque voudrez escrire le plus brief et succinct que vous pourrez, de sorte que vostre escriture n'excède pas ledit nombre de cent vingt caractères ou lettres: qui est tout ce que les espaces et pertuis susdits pourront comprendre. Et après, sur les pertuis, faits comme je l'ay dit, vous escrivez, au feuillet de papier qui est dessous, le sujet et sentence que voudrez; et, après, à un autre feuillet, et conséquemment au troisième. Cela estant fait, vous remplacez les espaces et distances qui demeureront vides, ainsi augmentant ou effaçant jusques à tant que vostre sentence et sujet apparoissent et se montrent. Vous accomplirez la seconde sentence au second feuillet de papier, faisant extrait en telle sorte, sur la première, qu'il semblera et apparoistra que les mots et paroles soient suivants et consécutifs l'un après l'autre. La troisième adapterez aussi à telle sorte et manière, que, sans aucune interruption ni intermission des premières lettres, l'ordre, la sentence, le nombre des paroles avec la grandeur se trouveront et apparoistront, retenant mesure, sujet et intelligence. Et après appliquerez, sur ce papier escrit en cette manière, le parchemin que pour cette cause vous aurez taillé et percé, faisant en tout et partout, aux extrémitez des trous ou perçures, de petits et subtils points, jusques à tant que le sujet et intelligence des lettres parviennent en la sorte que vous désirez les escrire. Et après, celuy à qui vous les enverrez, mettant sur elles son exemplaire percé (comme il est dit), entendra subitement et facilement la conception de vostre volonté.»

[Note 4: L'édition de ses _Opera omnia_ (Lyon, 1663, 10 vol. in-folio) ne renferme pas moins de 222 traités en ouvrages divers. On peut consulter, à l'égard de cet étrange écrivain, Buhle, _Histoire de la Philosophie_, tom. IV, p. 730-739 de la traduction française; la _Rétrospective Review_, tom. I, p. 94-112; un article de M. Mercey, _Revue de Paris_, juin 1841; un mémoire de M. Franck, lu en 1841 à l'Académie des sciences morales et politiques. Quant au mérite de ses travaux scientifiques, on peut consulter l'_Histoire des Sciences mathématiques en Italie_, par M. Libri, tom. III, p. 107, et l'_Histoire de la Chimie_, par M. Hoefer, tom. Il, p. 99. Cardan a trouvé deux biographes, l'un en Italie (Mantovani, _Vita di Cardano_, Milano, 1821, 8º), l'autre en Angleterre (G. I., _the life and times of G. Cardan_, London, 1836, 2 vol. 8º).]

§ V.

Le duc de Brunswick.

Au commencement du seizième siècle, un duc de Brunswick-Lunebourg, Auguste le Jeune, se livrait avec ardeur à l'étude; il publia divers écrits sous le pseudonyme de Gustave Selenus. _Selenus_, du grec _Selène_ (la lune), était une espèce de traduction du mot _Lunebourg_; _Gustave_ est l'anagramme d'_Auguste_. Le jeu des échecs, l'horticulture, l'art d'écrire en chiffres, occupèrent tour à tour l'attention de ce prince; son livre sur le sujet que nous traitons ici a pour titre: _Systema integrum Chryptographiæ_; c'est un in folio de près de 500 pages.

Trithème a fourni la majeure partie des procédés décrits dans ce gros volume, où il se trouve malheureusement beaucoup d'idées cabalistiques; les exemples étant pour la plupart empruntés à la langue allemande, il n'y a pas moyen de les reproduire textuellement.

Parmi les méthodes que décrit le duc Auguste, en voici une dont nous n'avons pas encore fait mention:

Formez trois colonnes, en inscrivant, à côté des cinq voyelles répétées trois fois, les consonnes de l'alphabet:

a _b_ a _h_ a _p_ e _c_ e _k_ e _q_ i _d_ i _l_ i _r_ o _f_ o _m_ o _s_ u _g_ u _n_ u _t_

Au lieu d'écrire les lettres qui emportent les mots que vous voulez chiffrer, vous inscrivez celles qui leur correspondent. Vous mettez par exemple un _i_ en place d'un _r_, _et vice versa_, un _o_ en place d'un _f_, ainsi de suite.

Pour écrire _l'empereur d'Autriche_, vous mettrez _icoakitk iaguieak_.

Rien n'empêche d'employer à rebours un alphabet ainsi dressé ou de substituer quelques lettres à d'autres, en suivant une marche dont on sera convenu: cela augmentera beaucoup les difficultés du déchiffrement. Au moyen de méthodes semblables, le prince allemand montre comment les mots suivante: _Cras expectabis adventum meum_, peuvent se traduire par _zfxubzmsbeugpgeurmiothrha_.

Les alphabets imaginaires et forgés à plaisir, que fait connaître le prince, sont, pour la plupart, la reproduction ou l'imitation de ceux qu'on trouvait déjà dans le livre de Porta; il a pris la peine de faire graver (page 282) l'alphabet qu'une tradition très-peu authentique attribue à Salomon, et il n'a point oublié celui dont les habitants du pays d'Utopie font usage, à ce qu'affirme Thomas Morus. Il a lui-même inventé un moyen d'exprimer les lettres, au moyen d'un système de lignes brisées, obliques, parallèles, etc., ou bien grâce à des groupes de points disposés de diverses manières. Nous pensons qu'il serait superflu de donner la reproduction de ces alphabets fantastiques, car le champ des inventions de ce genre est sans bornes.

CHAPITRE III.

RÈGLES ET PROCÉDÉS DE CRYPTOGRAPHIE.

§ Ier.

Préceptes généraux.

Maintenant laissons de côté les méthodes aujourd'hui abandonnées qu'exposent les écrivains du seizième siècle, et cherchons à faire comprendre quelques-unes des règles auxquelles se conformaient, dans leurs dépêches chiffrées, les diplomates du siècle dernier, règles qui servent encore habituellement de guide à leurs successeurs.

Les signes de ponctuation sont supprimés, ou bien, lorsqu'il est nécessaire d'en faire usage, afin de donner plus de clarté au texte chiffré, on les indique par une marque particulière. Les accents et le trait d'union sont abolis.

On emploie ce qu'on nomme des non-valeurs (_otiosi characteres_), afin de dérouter les curieux. Par exemple, on peut convenir que tous les nombres composés entre 200 et 400, entre 825 et 950 ne signifient rien et qu'il ne faut point en tenir compte dans le déchiffrement. Le déchiffreur non initié perdra beaucoup de temps à vouloir trouver un sens là où il n'y en a pas et sera complétement fourvoyé.

Parfois, on a recours à un chiffre de contre-sens; on convient que les phrases chiffrées, comprises entre deux marques convenues, telles que des croix, des parenthèses, des chiffres déterminés à l'avance, etc., doivent être entendues dans un sens diamétralement opposé à celui qu'elles présentent. Par exemple, la phrase chiffrée: «Le roi est malade, mais il va mieux et sa guérison est certaine,» doit être interprétée ainsi tout autrement: «Sa mort est certaine.»

Il n'est pas mal d'employer dans une dépêche chiffrée des mots de diverses langues; le mystère sera encore plus difficile à percer; en voici un exemple: _L'armée de l'Empereur se réunit aux troupes du roi_; écrivez, en faisant usage du latin, de l'allemand, du français, de l'espagnol, de l'anglais; _exercitus der Kayser se réunit à las tropas of the king_. Chiffrez ensuite, et il sera presque impossible de découvrir ce que vous avez confié au papier.

Les mots écrits avec des abréviations convenues à l'avance, présentent une ressource avantageuse; il est bon de les indiquer au moyen d'un signe convenu.

On a vu des hommes d'État employer la méthode d'écriture hébraïque, c'est-à-dire ranger les chiffres de droite à gauche.

Un procédé qui n'est pas très-compliqué consiste à dresser le tableau suivant:

abcd efgh iklm nopq rstu xyz 1 2 3 4 5 6

et l'on exprime chaque lettre du mot qu'on veut déguiser par un double chiffre, dont le premier représente le groupe de lettres et le second, le rang qu'occupe dans ce groupe la lettre qu'on a en vue. Ainsi, l'_r_ s'exprime par 51, le _g_ par 23; pour écrire _festina lente_, on mettra:

22 21 52 53 31 41 11 33 21 41 53 21

Il n'est pas sans exemple qu'on joigne au chiffre convenu pour représenter telle ou telle lettre, un nombre invariable qui, joint à ce chiffre, en donne un autre, sur lequel les efforts les plus opiniâtres n'ont guère de prise, lorsqu'on ne connaît pas le secret. Supposons qu'on soit convenu que le chiffre 8 représente l'_l_, 74 l'_é_, 31 l'_r_, 26 l'_o_, 59 l'_i_; pour écrire le _roi_, on mettrait 8 74 31 26 59; mais, si on ajoute 6 à chacun de ces nombres, on aura 14 80 37 32 65.

Il va sans dire qu'au lieu d'ajouter, on est parfaitement maître de retrancher, de multiplier, de diviser: l'essentiel est que les deux correspondants se mettent bien d'accord sur la marche qu'ils adoptent.

§ II.

Chiffre imaginé par Mirabeau.

L'imagination active de Mirabeau touchait à tout; il inventa, dans un moment de loisir, une méthode de chiffre qui n'est pas sans mérite. Divisez l'alphabet en cinq parties égales, désignez d'abord chacune des cinq divisions par un numéro, indiquez ensuite par des numéros chacune des lettres que vous aurez groupées arbitrairement:

1 c f g u z 1 2 3 4 5

2 x n m o k 1 2 3 4 5

3 s e h b g 1 2 3 4 5

4 d l y q w 1 2 3 4 5

5 n i r t v 1 2 3 4 5

Les chiffres 6 à 9 et 0 sont regardés comme non-valeurs.

On range sur deux lignes les chiffres qui expriment la lettre qu'on veut représenter; la première de ces lignes désigne le groupe; la deuxième la place qu'occupe dans ce groupe la lettre en question. On indiquera donc l'_h_ par 3/3, le _t_ par 5/4, le _d_ par 4/1; à côté de ces chiffres, tantôt à droite et tantôt a gauche, on mettra des non-valeurs afin de dérouter; en conséquence, ces mots _le Danube_ s'exprimeront, si l'on veut, par:

74 3948 27 50 16 3639 82 2019 26 18 47 4827

On comprend de reste, que ceci peut être susceptible d'une multitude de combinaisons diverses.

§ III.

Dictionnaire de convention.

Un procédé, très-souvent mis en usage, consiste à former une espèce de dictionnaire dans lequel des mots sont remplacés par d'autres; en voici un exemple:

Allies, lui. Amiral, quand. Arriver, être. Armistice, car. Attraper, pourquoi. Attendre, amie. Avenir, 2 Balance, oui. Baron, 3 Bavarois, amen. Bois, et. Camp, 7 Canon, doit. Cavalerie, bon. Conseil, w. Définitif, mais. Deux, voir. Demander, événement. Descendre, loi. Division, non. Dix, art. Empereur, est. Entre, tôt. Événement, demande. Faux, 8 Favori, jamais. Fureur, demain. Général, 6 Gloire, 104 Gouverneur, selon. Hommes, tard. Honneur, gagné. Ici, il. Inventeur, hier. Levé, eux. Lignes, nous. Maréchal, cerf. Manoeuvres, fin. Mille, âne. Naples, crue. Nouvelles, quart. Opération, sot. Ordre, ni. Ostracisme, x. Partis, et cætera. Peur, z. Question, ami. Querelle, troc. Quand, bleu. Ravin, grand. Renfort, son. Risquer, bas. Ruiner, loup. Sottise, vert. Surseoir, or. Suisse, froid. Terrain, fier. Trois, corde. Tuer, rond. Union, Vienne. Vivres, choix. Volontaires, lois. Voyage, Gand.

Mots perdus qu'on intercale dans les phrases:

_Assez_, _après_, _beaucoup_, _beauté_, _carré_, _dîner_, _honneur_, _loterie_, _mer_, _noire_, _port_, etc.

En se servant de cette table, voici comment on pourra rendre le passage suivant:

«Le Conseil n'a rien statué de définitif. Il paraît cependant qu'on ne balance qu'entre deux partis, celui de risquer la levée du camp et celui de demander un armistice.»

«Le _w_ n'a encore rien, _or_ de _mais_. Il paraît cependant qu'on ne _oui_ que _tôt voir etc._, celui de _bas_ la _eux_ du 7 et celui de _événement_ un _car_.»

§ IV.

Lettres et mots exprimés par des chiffres.

Une des méthodes les plus généralement arrêtées consiste à représenter chaque lettre et un certain nombre de mots, de syllabes et de noms propres, par des chiffres; afin de mieux dérouter les investigations, on exprime la même lettre ou le même objet par divers chiffres; les noms de nombre eux-mêmes se traduisent par des chiffres. On forme ainsi des tableaux qui portent le nom de _chiffre chiffrant_; en voici un modèle.

a 6 19 500 46 b 8 50 250 20 c 4 2 125 18 d 11 41 65 87 e 31 47 201 900 f 49 96 113 6998 g 23 43 68 100 h 39 93 200 8446 i 57 89 98 105 k 64 86 244 9797 l 51 69 83 111 m 13 63 92 536 n 54 102 107 5886 o 58 79 129 7654 p 21 95 140 999 q 35 84 110 1220 r 59 81 108 548 s 52 74 103 1370 t 56 82 104 925 u 53 97 112 1000 v 32 94 203 1266 x 34 114 300 966 y 67 78 201 6740 z 42 91 106 120

MOTS ET SYLLABES.

au, 72 99 1150 40 de, 45 77 66 1777 en, 1 15 12 1401 est, 76 1944 30 85 et, 7 101 1186 90 été, 27 128 1650 171 ici, 130 270 29 2224 le, 9 88 109 1444 mais, 234 71 489 2991 non, 127 28 1849 55 on, 88 887 75 649 ou, 70 2471 666 48 pour, 63 b 72 b 740 830 que, 80 3 25 400 le roi, 812 699 778 816 la reine, 770 817 644 555 le ministre N, 60 44 776 670 le prince N, 779 61 825 819 l'armée, 700 790 970 1200 il est parti, 576 1620 1718 600 il est de retour, 62 33 892 697 il est malade, 5699 733 834 690 il est mort, 671 863 540 4559 , 2 b 96 b 86 c 88 d . 9 b 90 b 92 c 98 d ; 5 x 6 x 11 x 50 x 1 14 26 20 b 24 2 16 73 18 22 3 9 188 37 38 4 1 10 15 56 5 115 132 650 663 6 119 138 192 290 7 116 134 195 274 8 118 189 194 271 9 117 136 189 289 0 190 280 651 661 Non-valeurs, 3000 à 4500 Contre-sens, [Signe] et : [Pt.]

Supposons qu'on veuille chiffrer les lignes que voici:

«Le roi est parti le 12 du courant pour l'armée, avec le prince N. et le ministre N. [Signe] il a de bonnes intentions pour votre Majesté [Signe]; l'armée, forte de 150,000 hommes, doit passer le Danube.»

On fera précéder cet avis de quelques mots qui lui donneront l'apparence d'une missive relative à quelque opération de commerce ou de banque, et on écrira:

«Je n'ai pu encore réussir à effectuer l'emprunt que vous désirez contracter et au sujet duquel vous m'avez écrit. 3000 4499 812 576 9 14 16 11 53 courant 21 58 53 81 69 6 108 13 31 47 19 32 201 4 3017 779 7 3778 66 14 b [Signe] 98 83 46 45 20 129 54 102 900 103 105 107 104 201 5886 925 98 7654 102 52 63b 1266 96 536 90 b [Signe] 700 66 24 18 190 280 651 661 39 58 13 63 47 74 11 129 98 82 21 6 52 74 201 81 88 65 500 102 112 5 31. Cette affaire pourrait avoir à Hambourg des chances de réussite.»

Les mots, _bonnes intentions_, étant affectés du chiffre de contre-sens, il faut comprendre: _mauvaises intentions_ ou _peu favorables_.

§ V.

Théorie des chiffres chiffrants et déchiffrants.

Les auteurs de l'_Encyclopédie méthodique_ ne pouvaient oublier, dans leur vaste répertoire de _omni re scibili_, l'art de l'écriture en chiffre; voici le résumé des notions qu'ils exposent à cet égard:

Lorsqu'un agent diplomatique part pour une ambassade ou une légation, le ministère des affaires étrangères lui remet ordinairement trois _chiffres_, le chiffre chiffrant, le chiffre déchiffrant, et le chiffre banal. Le chiffre chiffrant, partagé en colonnes, marque dans la première non-seulement les lettres de l'alphabet, mais aussi les syllabes, les mots et les phrases dont cet agent aura probablement besoin dans le cours de sa négociation, les noms des souverains ou république, de leurs principaux ministres, etc. Cette colonne est quelquefois imprimée, mais la seconde colonne, remplie en écriture par le département des affaires étrangères, renferme les nombres, chiffres ou caractères par lesquels on juge à propos de désigner la lettre, le mot ou la phrase, comme dans le modèle suivant:

_Chiffre chiffrant._

a 45. 260. 311. 1020. 805 b 9. 506. 33. 1110. 21 c 15. 36 444 20 1006 l'empereur, 44 31 1117 le roi d'Espagne, 35. 88. 301. 1144 l'armée des alliés, 80. 95 1022 888 le pape, 50 302 467 19 avantage, 18. 75. 63 brouiller, 22. 79 103

On a soin de ranger par ordre alphabétique les noms substantifs, les verbes et les phrases, selon leurs lettres initiales, pour la commodité du chiffreur, et l'on emploie divers nombres dont il peut se servir à son choix, afin de désigner le même mot; grâce à cette précaution, en cas d'incident, il devient plus difficile de déchiffrer la dépêche.

Les articles d'une dépêche qui mérite le secret se chiffrent tout au long; on n'y met point de mots écrits en caractères ordinaires, parce que ces mots, quelque indifférents qu'ils puissent paraître, se trouvant dans le chiffre, peuvent faire deviner une partie du sens ou du moins découvrir la matière qu'on traite. Il ne faut pas négliger de distinguer tous les mots par un point, qu'on met derrière chaque nombre, puisque, sans cette précaution, une dépêche serait indéchiffrable pour le correspondant, qui ne pourrait se servir de sa clef et qui verrait les nombres confondus.

Le chiffre déchiffrant marque, dans la première colonne à gauche, tous les nombres dont le chiffre chiffrant est composé, depuis le plus bas jusqu'au plus haut dans leur ordre naturel, et la colonne à droite contient le mot, la phrase ou la lettre que chaque nombre désigne. Lorsqu'on veut chiffrer quelque dépêche, on cherche dans ce chiffre déchiffrant la signification de chaque mot qui se présente, et on l'écrit au-dessus entre les lignes, qui doivent être espacées convenablement, de même que les nombres éloignés les uns des autres à une juste distance.

En voici un exemple:

Le ministre d'ici est tout dévoué aux intérêts 102 23 44 9 1204 76 336

de l'Angleterre; c'est le fruit de dix mille 888 54 21 68 9

guinées semées à propos. 519 1106 718

§ VI.

Autres systèmes de chiffres.

Lorsqu'on soupçonne que les chiffres ont été vendus par des commis ou des serviteurs infidèles, on tâche de tromper les gens qui ont fait acquisition du chiffre.

Alors la Cour écrit à son ministre ou bien le ministre mande à sa Cour le contraire de ses véritables intentions. On exprime en chiffre la contre-partie des nouvelles qu'on veut transmettre; on met ensuite, dans la dépêche, un signe, une marque, un caractère, un mot ou une phrase, dont on est convenu avant le départ du négociateur, indice qui annule non-seulement tout ce qui vient d'être dit, mais qui désigne aussi qu'on doit l'entendre dans le sens opposé; c'est ce qu'on appelle le _chiffre annulant_. Lorsqu'on découvre qu'une puissance rivale essaye de corrompre nos employés, on lui fait parvenir adroitement un faux chiffre, et on l'induit en erreur en écrivant des contre-vérités.

La Cour donne quelquefois un chiffre différent à chacun de ses ministres dans les pays étrangers; mais, comme il importe souvent au bien des affaires générales, que ces ministres lient entre eux des correspondances, on leur remet un chiffre banal qui leur est commun à tous et dont ils peuvent se servir.

Le chiffre à simple clef est celui où l'on se sert toujours d'une même figure pour désigner une même lettre.

Le chiffre à double clef est celui dans lequel on change d'alphabet à chaque mot ou dans lequel on emploie des mots inutiles.

Une manière plus simple est de convenir d'un même livre peu connu, ou d'une édition ancienne, imprimée au loin, presque ignorée: on forme une clef de trois chiffres; le premier marque la page du livre qu'on a choisi; le second désigne la ligne de cette page; le troisième marque le mot dont on doit se servir. Cette manière d'écrire ne peut être devinée que de ceux qui devineront d'abord à quel livre on a recours; elle présente d'autant plus de difficultés, que, le même mot se trouvant en diverses pages du livre, il est presque toujours désigné par différents chiffres; le même chiffre revient rarement désigner le même terme.

Nous allons maintenant passer en revue quelques-uns des systèmes de Cryptographie que développent les auteurs du dix-huitième siècle, systèmes dont le fond se trouve déjà chez Vigenère et chez Porta, et qui ne sont pas indignes d'attention, quoique, n'ayant guère été mis en usage, ils soient demeurés dans des livres condamnés à trouver peu de lecteurs.

§ VII.

Chiffre par excellence.

Tel est le nom que Dlandol, dans son _Contre-espion_, donne à un chiffre, qui réunit, d'après lui, le plus grand nombre d'avantages que l'on puisse désirer pour une correspondance secrète et qui les réunirait tous sans exception, s'il n'était pas d'une exécution assez lente. Cet inconvénient est compensé par l'immense difficulté, par l'impossibilité même, on peut le dire, de découvrir, lorsqu'on ne possède pas le mot de clef convenu entre les correspondants, le sens d'une dépêche écrite de la sorte.

Pour faire emploi de ce chiffre, il faut d'abord que les deux correspondants se munissent d'un carré, qui présente pour les lettres ce que le carré arithmétique présente pour les chiffres, c'est-à-dire que dans l'un on multiplie des lettres, comme des chiffres dans l'autre, en cherchant le carré correspondant aux deux termes qui se servent réciproquement de multiplicande et de multiplicateur.