La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy

Part 39

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[112] Cette perle, de la plus belle eau qu'on aît jamais vue, est précisément faite et évasée comme ces petites poires qui sont musquées, qu'on appelle des sept-en-gueule et qui paraissent dans leur maturité vers la fin des fraises. Leur nom marque leur grosseur, quoiqu'il n'y ait point de bouche qui en pût contenir quatre à la fois, sans péril de s'étouffer. La perle est grosse et longue comme les moins grosses de cette espèce, et sans comparaison plus qu'aucune autre perle que ce soit. Aussi est-elle unique. On la dit la pareille et l'autre pendant d'oreilles de celle qu'on prétend que la folie de magnificence et d'amour fit dissoudre par Marc-Antoine dans du vinaigre, qu'il fit avaler à Cléopâtre. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 197.)

[113] L'abbé de Vayrac cite cette église de Sainte-Marie qui le frappa par une étrange représentation de la Vierge et de saint Joseph. Saint Joseph était habillé en Arlequin, et la Vierge en mère Gigogne. (_État présent de l'Espagne_, p. 81.)

[114] Le baron de Gleichen assista à des autos semblables vers la fin du dix-huitième siècle.

La première de ces pièces, à laquelle je me suis trouvé, était une pièce allégorique qui représentait une foire. Jésus-Christ et la Sainte Vierge y tenaient boutique en rivalité avec la Mort et le Péché, et les âmes y venaient faire des emplettes. La boutique de Notre-Seigneur était sur le devant du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait pour enseigne une hostie et un calice environnés de rayons transparents. Tout le jargon marchand était prodigué par la Mort et le Péché pour s'attirer des chalands, pour les séduire et les tromper, tandis que des morceaux de la plus belle éloquence étaient récités par Jésus-Christ et la Sainte Vierge, pour détourner et détromper ces âmes égarées. Mais malgré cela ils vendaient moins que les autres, ce qui produisit à la fin de la pièce le sujet d'un pas de quatre qui exprimait leur jalousie et qui se termina à l'avantage de Notre-Seigneur et de sa Mère, lesquels chassèrent la Mort et le Péché à grands coups d'étrivières.

Une autre pièce, assez plaisante et fort spirituelle, est la comédie du Pape Pie V. C'est une critique très-bien faite des mœurs espagnoles. Dans la dernière scène, on voit le Pape, qui est un saint, sur un trône au milieu de ses cardinaux, et deux avocats pour plaider devant ce consistoire pour et contre les belles qualités et les défauts des Espagnols; l'avocat contre finit par dénoncer le fandango comme une danse scandaleuse et licencieuse, et digne de la censure apostolique. Alors, l'avocat tire une guitare de dessous son manteau, et dit qu'il faut avant tout avoir entendu un fandango avant que de pouvoir en juger. Il le joue, et bientôt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir: il se trémousse, descend de son siége et remue les jambes; le second en fait autant; la même envie passe au troisième et les gagne l'un après l'autre, jusqu'au Saint-Père qui résiste longtemps, mais qui, enfin, se mêle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au fandango. (_Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 15.)

[115] «Ces badineries de carême-prenant» s'accommodaient avec la dévotion des Espagnols. Le conseiller Bertault vit aussi les moines de Valladolid célébrer le plus sérieusement du monde la naissance du Christ par une mascarade. Ils avaient de faux nez et de fausses barbes, les accoutrements les plus étranges, et simulaient ainsi l'arrivée des Rois Mages. Ils s'avançaient en jouant du tambourin et exécutaient des danses grotesques dans l'église, tandis que l'orgue jouait une chacone.

[116] La Casa de contratacion exerça une influence désastreuse sur les finances de l'Espagne. Nous nous sommes efforcés d'en donner la raison dans la note que nous avons insérée plus loin. (Appendice _E._)

[117] Nous renvoyons à l'appendice _F_. la très-longue et très-fastidieuse liste que donne madame d'Aulnoy des vice-royautés et gouvernements d'Amérique.

[118] Les choses ne se passaient pas aussi simplement que semble le dire madame d'Aulnoy. Ces ventes étaient devenues un des moyens d'extorsion que les Espagnols employaient pour arracher aux Indiens leurs dernières ressources. En effet, les marchandises espagnoles étaient remises aux corrégidors qui en faisaient la répartition (_repartimento_). Ces magistrats parcouraient aussitôt les districts auxquels ils étaient préposés et fixaient arbitrairement la qualité et le prix de la marchandise que chaque Indien devait recevoir. Ils donnaient des miroirs à un sauvage dont la cabane n'avait pas de plancher, des cadenas à un autre dont la chaumière était suffisamment gardée par une porte de jonc, des plumes et du papier à un malheureux qui ne savait pas écrire.... Cette première répartition, qui suivait régulièrement l'arrivée de la flotte et des galions, ne suffisait point à l'avidité des corrégidors. Le plus souvent, ils revenaient au bout de quelques jours offrir aux Indiens quelques marchandises qu'ils avaient tenues en réserve afin d'en assurer le débit; ils ne distribuaient la première fois que des objets inutiles à ces malheureux et gardaient soigneusement pour cette nouvelle répartition les objets de première nécessité. (_Notizia secreta_, citée par Ch. Weiss, t. II, p. 213.)

[119] Les galions fournissaient les marchés du Pérou et du Chili. C'étaient dix vaisseaux de guerre, dont huit portaient de quarante-quatre à cinquante-deux canons. Les deux autres étaient de simples pataches, dont la plus grande était armée de vingt-quatre canons et la plus petite de six ou huit. La flotte était destinée à faire le commerce avec la Nouvelle-Espagne. Elle se composait de deux vaisseaux de cinquante-deux à cinquante-cinq canons. Les deux escadres étaient accompagnées de vaisseaux marchands qui avaient chacun de trente à trente-quatre canons et cent vingt hommes d'équipage. Au temps de Philippe II, soixante-dix vaisseaux de huit cents tonneaux approvisionnaient la Nouvelle-Espagne, et quarante autres le Pérou. Toute cette flotte marchande se trouvait réduite, sous le règne de Charles II, à une vingtaine de vaisseaux. (Weiss, t. II, p. 209.)

[120] Les chiffres donnés par madame d'Aulnoy doivent se rapprocher de la vérité, car ils s'accordent avec les curieuses recherches faites par M. de Humbolt. S'appuyant sur des données positives et des conjectures, ce savant démontre que les importations de l'or d'Amérique en Espagne eurent lieu dans la progression suivante: deux cent cinquante mille piastres (un million trois cent mille francs), année moyenne, de 1492 à 1500; trois millions de piastres (quinze millions six cent mille francs), de 1500 à 1545; onze millions de piastres (cinquante-sept millions deux cent mille francs), de 1545 à 1600; seize millions (quatre-vingt-trois millions deux cent mille francs), de 1600 à 1700. (Weiss, t. II, p. 115.)

Il est fort probable, du reste, que le hasard ait seul servi madame d'Aulnoy, car, quelques pages plus loin, elle donne un chiffre tout différent.

[121] L'impureté du sang était un des griefs les plus sérieux qu'on pût alléguer; aussi, fallait-il prouver son origine chrétienne pour arriver aux plus modestes fonctions. Les Espagnols avaient une véritable horreur des Juifs et des Maures. Ce trait de caractère explique un grand nombre de faits de leur histoire, entre autres la popularité de l'Inquisition, la faveur avec laquelle les contemporains virent l'expulsion des maurisques; enfin, dans les relations journalières, le prix que l'on attachait à la pureté du sang. (_La limpieza de la sangre_, Ranke, p. 257.)

[122] La raison en était que, par une exception rare en Espagne, les titres, dignités et majorats des Velasco ne se transmettaient pas par les femmes.

[123] Cette dernière assertion est invraisemblable, les majorats se transmettant par les femmes.

[124] Le héros de cette aventure devait être le fils du comte de Castrillo, qui prit une part considérable au gouvernement sous le règne de Philippe IV et pendant la minorité de Charles II. La faveur dont il jouit tenait surtout, paraît-il, à ce que sa famille était une branche cadette de la maison de Haro, dont le chef était alors Don Luis de Haro, marquis del Carpio.

[125] La correspondance du marquis de Villars témoigne de l'incroyable désordre qui régnait à Madrid. L'ambassadeur de Portugal, dit-il, a trente laquais, les meilleurs soldats qu'il ait pu trouver à Lisbonne, armés de toutes sortes d'armes; et quand les Espagnols ont tué ou fait quelque insulte à sa famille, il envoie un parti de douze ou quinze valets, avec ordre de tuer cinq ou six Espagnols, suivant l'injure qu'on lui a faite.

Il est aussi familier d'assassiner ici que de se désaltérer lorsqu'on a soif, et il n'y a jamais de châtiment. (_Négociations relatives à la succession d'Espagne_, t. IV, p. 168.)

[126] La Reine Louise de Savoie, femme de Philippe V, racontait au cardinal d'Estrée un exemple curieux de l'usage que les Espagnols faisaient des reliques. La duchesse d'Albe, alarmée de l'état de santé de son fils, fit demander à des moines de Madrid quelques reliques. Elle obtint un doigt de saint Isidore, le fit piler et le fit prendre à son fils, partie en potion, partie en clystère. (_Mémoires de Louville_, t. II, p. 107.)

Le duc de Saint-Simon cite de ces folies espagnoles un exemple non moins plaisant. Louville trouva, dit-il, le duc d'Albe assez malproprement entre deux draps, couché sur le côté droit, où il était sans avoir changé de place ni fait faire son lit depuis plusieurs mois. Il se disait hors d'état de remuer, et se portait pourtant très-bien. Le fait était qu'il entretenait une maîtresse qui, lasse de lui, avait pris la fuite. Il en fut au désespoir, la fit chercher par toute l'Espagne, fit dire des messes et autres dévotions pour la retrouver, et finalement fit le vœu de demeurer au lit et sans bouger de dessus le côté droit, jusqu'à ce qu'il l'eût retrouvée. Il contait cette folie à Louville comme une chose capable de lui rendre sa maîtresse et tout à fait raisonnable. Il recevait grand monde chez lui et la meilleure compagnie de la cour, et était même d'excellente conversation. Avec ce vœu, il ne fut de rien à la mort de Charles II, ni à l'avénement de Philippe V, qu'il ne vit jamais. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. IV, p. 251.)

[127] La prétention du duc d'Arcos s'explique par cette circonstance, qu'il avait épousé la duchesse d'Aveïro, héritière de Georges de Portugal, bâtard du roi Jean II. Or, la branche de Bragance n'était pas moins bâtarde que la branche des ducs d'Aveïro.

[128] Le nom castillan est Eliche.

[129] L'ignorance des Espagnols scandalisait les seigneurs de la cour de France. Le duc de Gramont en cite des traits vraiment fort étranges. Le duc d'Albe, dit-il, s'engagea par malheur à raconter une histoire de son aïeul, qui avait gouverné les Pays-Bas. Il ne put jamais se souvenir du nom du prince d'Orange, qui servait à son propos, et en sortit en l'appelant toujours El rebelde. Un autre demandait, à propos d'un combat naval livré par les Vénitiens aux Turcs, qui était vice-roi à Venise... On peut parler devant la plupart de ces messieurs-là allemand, italien, latin, français, sans qu'ils distinguent trop quelle langue c'est. Ils n'ont nulle curiosité de voir les pays étrangers et encore moins de s'enquérir de ce qui s'y passe... Le mépris que ces messieurs font des gens qui vont à la guerre ou qui y ont été, n'est quasi pas imaginable. J'ai vu Don Francisco de Mennesses qui avait si valeureusement défendu Valenciennes contre Monsieur de Turenne, et si bien, qu'on ne put lui prendre sa contrescarpe, n'être pas connu à Madrid et ne pouvoir saluer le Roi ni l'amirante de Castille. (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XXXI, p. 226.)

[130] Le duc de Saint-Simon, qui assista à une fête semblable, en fait la description en ces termes: Le duc de Medinaceli, le duc del Arco et le corrégidor de Madrid avaient chacun leur quadrille de deux cent cinquante bourgeois ou artisans de Madrid, toutes trois diversement masquées, c'est-à-dire magnifiquement parées en mascarades diverses, mais à visage découvert, tous montés sur les plus beaux chevaux d'Espagne, avec de superbes harnais. Les deux ducs, couverts des plus belles pierreries, ainsi que les harnais de leurs admirables chevaux, étaient, ainsi que le corrégidor, en habits ordinaires, mais extrêmement magnifiques. Les trois quadrilles, leurs chefs à la tête, suivies de force gentilshommes, pages et laquais, entrèrent l'une après l'autre dans la place, dont elles firent le tour, et toutes leurs comparses, dans un très-bel ordre et sans la moindre confusion, au bruit de leurs fanfares, celle de Medinaceli la première, celle del Arco après, puis celle de la ville. Les chefs, l'un après l'autre, se rendirent après les comparses sous le balcon de Leurs Majestés Catholiques, où étaient le prince et la princesse, les infants et leurs plus grands officiers, tandis que la brigade arrivait vis-à-vis, sous le balcon où j'étais. De cet endroit, ils partirent deux à la fois, prenant chacun à l'entrée de la lice un long et grand flambeau de cire blanche, bien allumé, qui leur était présenté de chaque côté en même temps, d'où prenant d'abord le petit galop quelques pas, ils poussaient leurs chevaux à toute bride tout du long de la lice, et les arrêtaient tout à coup sur cul sous le balcon du Roi. L'adresse de cet exercice, où pas un ne manqua, est de courir de front sans se dépasser d'une ligne ni rester d'une autre plus en arrière, tête contre tête et croupe contre croupe, tenant d'une main le flambeau droit et ferme, sans pencher d'aucun côté et parfaitement vis-à-vis l'un de l'autre et le corps ferme et droit. La quadrille del Arco suivit dans le même ordre, puis celle de la ville. Chaque couple de cavaliers n'entrait en lice qu'après que l'autre était arrivé, mais partait au même instant, et à mesure qu'ils arrivaient, ils prenaient leur rang en commençant sous le balcon du Roi, et quand chacune avait achevé de courir, force fanfares, en attendant que l'autre commençât. Les courses de toutes trois finies, les chefs en reprirent chacun la tête de la sienne et dans le même ordre, mais alors se suivant, toutes trois firent leurs comparses et le tour de la place au bruit de leurs fanfares, sortirent après de la place et se retirèrent comme elles étaient venues. L'exécution en fut également magnifique, galante et parfaite, et dans un silence qui en releva beaucoup la grâce, l'adresse et l'éclat. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 200.)

[131] Il faut remarquer que le sommelier et les gentilshommes de la chambre portent tous une grande clef qui sort par le manche de la couture de la patte de leur poche droite; le cercle de cette clef est ridiculement large et oblong. Il est doré, et encore rattaché à la boutonnière du coin de la poche, avec un ruban qui voltige, de couleur indifférente. Les valets intérieurs, qui sont en petit nombre, la portent de même, à la différence que ce qui paraît de leur clef n'est point doré. Cette clef ouvre toutes les portes des appartements du Roi, de tous ses palais en Espagne. Si un d'eux vient à perdre sa clef, il est obligé d'en avertir le sommelier qui, sur-le-champ, fait changer toutes les serrures et toutes les clefs aux dépens de celui qui a perdu la sienne, à qui il en coûte plus de dix mille écus. Cette clef se porte partout, comme je viens de l'expliquer, et tous les jours, même hors d'Espagne. Mais parmi les gentilshommes de la chambre, il y en a de deux sortes: de véritables clefs qui ouvrent et qui sont pour les gentilshommes de la chambre en exercice; et des clefs qui n'en ont que la figure, qui n'ouvrent rien et qui s'appellent des clefs caponnes, pour les gentilshommes sans exercice et qui n'ont que le titre et l'extérieur de cette distinction. (_Mémoires de Saint-Simon_, t. III, p. 117.)

[132] Les Rois d'Espagne, dit le marquis de Louville, n'avaient jamais eu de gardes que quelques méchants lanciers déguenillés qui ne le suivaient guère et en petit nombre, et qui demandaient l'aumône à tout ce qui entrait au palais, comme de vrais gueux qu'ils étaient.

[133] Cette absence de toute police ne tarda pas à entraîner ses conséquences vers la fin du règne de Charles II. Le renchérissement du pain entraîna des séditions qui firent trembler le Roi jusque dans son palais. Sur cent cinquante mille habitants de Madrid, on en comptait, dit le duc de Noailles, plus de soixante mille armés, presque tous domestiques ou gens sans aveu, vagabonds, mendiants, à peine cinq mille qui vivaient de leur travail. Sous le dernier règne, l'impunité avait enhardi la licence. Nul combat de taureaux, nulle fête qu'on ne mit l'épée à la main en présence du Roi. (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XXXIV, p. 82.)

[134] Voici un modèle du genre: «Après que, dans le céleste amphithéâtre, le cavalier du jour, monté sur Phlégéton, a vaillamment piqué le taureau lumineux, vibrant pour javelots des rayons d'or et ayant pour applaudir à ses attaques la charmante assemblée des étoiles, qui, pour jouir de sa taille élégante, s'appuient sur les balcons de l'Aurore; après que, par une singulière métamorphose, avec des talons de plume et une crête de feu, le blond Phébus, devenu coq, a présidé la multitude des astres brillants, poules des champs célestes, entre les poulets de l'œuf de Tyndare....» (Weiss, t. II, p. 344.)

[135] Les livres d'une valeur sérieuse s'imprimaient en France ou en Hollande. Ainsi, le conseiller Bertault ayant été visiter le célèbre Jésuite Escobar, apprit de lui qu'il s'était vu dans la nécessité de faire imprimer son ouvrage à Lyon; il était du reste fort modeste, avouait que personne ne se souciait de lui en Espagne; et fut même très-surpris du bruit que sa doctrine faisait à l'étranger.

[136] Le comble du désordre était le déréglement de la monnaie, qui avait passé si avant, que la pistole, qui ne peut valoir en Espagne que quarante-huit réaux de vellon, c'est-à-dire de monnaie de cuivre, était montée jusqu'à cent dix, et les piastres ou patagons, qui ne devaient valoir que douze réaux, se changeaient publiquement pour trente. (_Mémoires de la cour d'Espagne_, p. 95.)

Cette disette de monnaie d'or et d'argent remontait à une époque déjà fort ancienne, ainsi que l'attestent un grand nombre d'auteurs du dix-septième siècle. C'est là un des faits les plus curieux de cette époque. Les maîtres des mines du Mexique et du Pérou n'avaient que de la monnaie de cuivre. La raison, du reste, en est facile à comprendre; l'industrie espagnole étant entièrement ruinée, il fallait solder avec l'or de l'Amérique toutes les transactions à l'étranger.

[137] Voici en quels termes le duc de Saint-Simon décrivait la vie de Madrid: «Les Espagnols ne mangeaient point, paressaient chez eux et entre eux; peu de commerce, encore moins avec les étrangers; quelques conversations par espèce de sociétés de cinq ou six chez l'un d'eux, mais à porte ouverte s'il y venait de hasard quelque autre. J'en ai trouvé quelquefois en faisant des visites. Ils demeuraient là trois heures ensemble à causer, presque jamais à jouer. On leur apportait du chocolat, des biscuits, de la mousse de sucre, des eaux glacées, le tout à la main. Les dames espagnoles vivaient de même entre elles. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 193.)

[138] Ce fut Charles III qui s'avisa pour la première fois de purifier la ville de Madrid. «L'infection y était si épouvantable, qu'on la sentait six lieues à la ronde et qu'on la mâchait pendant six semaines avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de difficultés qu'il n'éprouvât dans son projet. Il fallut faire venir et employer des Napolitains pour établir de force des latrines dans les maisons, et le corps des médecins composa un mémoire pour représenter que l'air de Madrid ayant été fort sain, il leur paraissait dangereux de vouloir le changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire d'un Espagnol qui était tombé malade en France et dont les médecins ne pouvaient deviner la maladie. Son valet de chambre imaginant que l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade ne pouvant être transporté, il fourra sous son lit un bassin plein d'odeurs de Madrid. L'Espagnol, après des rêves délicieux, s'éveilla en disant: O Madrid de mi alma! et il guérit.» (_Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 14.)

[139] Ce n'est pas que les dames ne soient de la meilleure volonté du monde, et que bien souvent elles n'aillent chercher les hommes sans faire connaître ce qu'elles sont, croyant toutes que c'est une chose dont on ne saurait se passer que de se divertir.... On est si bien persuadé de cela en Espagne, que ce n'est pas être homme que de ne pas accoster une femme que l'on rencontre, soit dans l'église, soit dans la rue, pourvu qu'elle n'ait point d'homme avec elle; car, en ce cas-là, cela est contre l'ordre.... Les femmes ne sortent point qu'emmantelées d'une mante noire, comme le deuil des dames de France. Elles ne se découvrent qu'un œil et vont cherchant et agaçant les hommes avec tant d'effronterie, qu'elles tiennent à affront quand on ne veut pas aller plus loin que la conversation. (_Relation de l'État d'Espagne_, p. 53.)

[140] Le marquis de Louville fait allusion à cet usage dans sa correspondance. Le duc d'Albe venait de refuser l'ambassade de France. Cet homme, dit-il, le plus triste et le plus sérieux que j'aie jamais vu, est devenu amoureux d'une dame du palais, sœur du duc d'Ossone, aussi laide que lui. Comme il n'y voit goutte, c'est son valet qui fait de loin les signes pour lui. (_Mémoires du marquis de Louville_, t. II, p. 108.)

[141] Le duc de Saint-Simon donne une idée beaucoup plus nette des jardins d'Aranjuez. «Le jardin, dit-il, est grand, avec un beau parterre et quelques belles allées. Le reste, découpé de bosquets et de berceaux bas et étroits et pleins de fontaines de belle eau, d'oiseaux, d'animaux, de quelques statues, qui inondent les curieux qui s'amusent à les considérer. Il en sort de l'eau de dessous leurs pieds; il leur en tombe de ces oiseaux factices perchés sur les arbres une pluie abondante et une autre qui se croise en sortant de la gueule des animaux et des statues, en sorte qu'on est noyé en un instant sans savoir où se sauver. Tout ce jardin est dans l'ancien goût flamand, fait par des Flamands que Charles-Quint fit venir exprès. Il ordonna que ce jardin serait toujours entretenu par des jardiniers flamands, sous un directeur de la même nation, qui aurait seul le droit d'en ordonner, et cela s'est toujours observé fidèlement depuis.» (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 309.)

[142] Les fonctions des autres personnages s'expliquent d'elles-mêmes; mais il nous semble à propos de donner quelques détails sur celles des qualificateurs et des consulteurs. C'étaient des théologiens chargés d'apprécier les points douteux des opinions religieuses émises par les prévenus. Les subtilités des questions qui leur étaient soumises leur permettaient de confondre les affaires politiques avec les affaires religieuses. Ainsi, dans le procès d'Antonio Perez, le qualificateur définit en ces termes son opinion sur un terme qui leur avait été rapporté. Antonio Perez avait dit ces propres paroles: Si Dieu le Père y voulait mettre obstacle, je lui couperais le nez. Cette proposition, dit le qualificateur, est une proposition blasphématoire, sentant l'hérésie des Vaudois, qui prétendent que Dieu est corporel et qu'il a des membres humains. (_Antonio Perez et Philippe II_, Mignet, p. 145.)