Part 35
La casa de contratacion formait le rouage principal d'une machine qui témoignait à la fois de l'ignorance et de la cupidité des Espagnols. Leur chimère était d'accumuler l'or entre leurs mains et d'en rester seuls possesseurs. Ils s'étaient réservé, en conséquence, le monopole de l'Amérique. La surveillance de ce monopole appartenait à la casa de contratacion; elle enregistrait les marchandises destinées à ce commerce, en constatait l'origine espagnole, et les expédiait ensuite par les galions et la flotte. Les gouverneurs du Mexique et du Pérou renvoyaient des lingots en échange. Ces lingots, une fois arrivés en Espagne, il s'agissait de les y conserver. Rien ne semblait plus simple; il suffisait d'ordonner que les payements à l'étranger se fissent exclusivement en monnaie de cuivre. Ce système parut d'abord fort avantageux. L'or afflua en Espagne; mais, en raison même de son abondance, il ne tarda pas à s'avilir. Le prix de toutes les denrées s'éleva à des taux exorbitants; les populations se plaignirent; les Cortès adressèrent des représentations au Roi. Nul ne soupçonnait la véritable cause de cette cherté. On l'attribua à la concurrence étrangère; on interdit en conséquence l'exportation des denrées du pays. La situation ne s'améliorant pas, on en revint à les taxer à des prix qui semblaient équitables, si on les comparait aux taux anciens, mais qui ne l'étaient plus en réalité. Les producteurs, ne faisant plus leurs frais, se découragèrent. Le malaise général fut encore aggravé par les exigences du fisc. Aux prises avec la Turquie, l'Angleterre, la France, les princes d'Allemagne, les Barbaresques, les Flandres révoltées, les Rois d'Espagne voyaient s'épuiser les ressources dont ils disposaient. Les trésors de l'Amérique ne faisaient plus que passer par leurs mains. Pour solder les dépenses de leurs armées, ils se trouvèrent dans la nécessité de recourir à des extorsions de tous genres, à des emprunts usuraires, à la banqueroute, enfin à l'altération des monnaies. Au milieu de ces secousses, l'industrie déclina rapidement. Les négociants espagnols, si intéressés qu'ils fussent au maintien de leur monopole, se virent dans la nécessité de recourir au commerce étranger. La fraude devint ainsi la base de toutes les relations avec l'Amérique. Il se forma à Cadix même une classe d'intermédiaires, les _metadores_, qui se chargèrent des intérêts de toutes les places de l'Europe. Ils expédiaient sous leur nom les marchandises qui leur étaient confiées, s'entendaient avec les agents de la casa de contratacion pour que l'origine n'en fût pas constatée, recevaient l'or en retour et rendaient compte de toutes leurs opérations avec une probité rigoureuse. Ils finirent par jouer ainsi un rôle immense dans le commerce de l'Europe, et contribuèrent à ruiner celui de l'Espagne, qui tomba aux mains des Français, des Anglais et surtout des Hollandais. Spectateur impuissant de cet état de choses, le gouvernement finit par renoncer lui-même à ses idées de monopole. Il n'en conserva pas moins la casa de contratacion, mais il s'en servit uniquement pour rançonner le commerce étranger. Conservant ainsi le droit de confisquer les marchandises qui n'étaient pas d'origine espagnole, il ne manquait pas de le rappeler à l'époque où la flotte de l'Inde allait mettre à la voile. De part et d'autre, on se comprenait. Les consuls de Cadix invitaient les négociants à offrir au Roi une somme qui dédommageât la couronne du tort que lui faisait la contrebande. Chacun se taxait en raison des intérêts qu'il avait engagés, versait la somme à la casa de contratacion qui fermait les yeux moyennant cette concession, connue sous le nom d'_Indult_.
NOTE _F_.
LISTE
DES GOUVERNEMENTS DÉPENDANT DE LA COURONNE D'ESPAGNE.
On les donne pour cinq ans, et tous les autres emplois aussi, dont les plus considérables sont ceux-ci:
Gouverneur, capitaine général et président de la chancellerie royale de San-Domingo dans les îles espagnoles.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Saint-Christophe de la Havana.
Gouverneur et capitaine de guerre de la ville de Saint-Jacques de Cuba.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Saint-Jean de Puerto-Rico.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Saint-Augustin, province de la Floride.
Gouverneur de la ville de l'Ascension, de l'île de la Marguerite.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Cumana, capitale de la Nouvelle-Andalousie.
Vice-roi, gouverneur et capitaine général de la Nouvelle-Espagne, un président de l'audience royale, qui réside dans la ville de Mexique.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Merida, capitale de la province de Yucatan.
Président et gouverneur de l'audience et chancellerie royale qui réside dans la ville de Guadalaxara, capitale du royaume de la Nouvelle-Galice.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Guadiana, capitale du royaume de la Nouvelle-Biscaye.
Gouverneur, capitaine général et président de la chancellerie qui réside dans la ville de Santiago, de la province de Guatemala.
Gouverneur de la province de Locnusco, dans le détroit de Guatemala.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Cornagua, de la province de Honduras.
Gouverneur de la ville Saint-Jacques de Leon, capitale de la province de la Nicaragua.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Carthagène, capitale de la province de Costa-Rica.
Gouverneur, capitaine général et président de la chancellerie royale, qui réside dans la ville de Manille aux îles Philippines.
Gouverneur et lieutenant des forteresses de Ternate et gouverneur et général de la milice du même pays.
Vice-roi, gouverneur, capitaine général et président de l'audience de la ville de Lima.
Plus huit conseillers, quatre alcaldes, deux accusateurs, un protecteur des Indiens, quatre rapporteurs, trois portiers et un chapelain dans la même ville.
Gouverneur de Chucuito.
Gouverneur de Zico.
Gouverneur d'Ica.
Gouverneur de los Collaguas.
Gouverneur de Guamanga.
Gouverneur de Santiago de Miraflores de Zana.
Gouverneur de San-Marco.
Gouverneur d'Arequipa.
Gouverneur de Truxillo.
Vice-roi de Castra.
Vice-roi de Saint-Michel y Puerto de Plata.
Mestre de camp dans le détroit de Puerto del Callao.
Le président de la Plata a sous lui six conseillers, un accusateur, deux rapporteurs et deux portiers.
Gouverneur de la province de Tucuman.
Gouverneur de la province de Sainte-Croix.
Gouverneur et capitaine général de la province de la Plata.
Gouverneur de la province de Paraguay.
Gouverneur de la citadelle de la ville de la Plata et de la ville impériale de Potosi.
Gouverneur de Saint-Philippe d'Autriche et des Mines d'or.
Gouverneur de la ville de la Paix.
Gouverneur principal des mines du Potosi.
Gouverneur, capitaine général et président de la ville de Sainte-Foy.
Le gouverneur et capitaine général de la province de Carthagène a sous lui un lieutenant, un capitaine et un maréchal de camp.
Gouverneur et lieutenant du château Saint-Mathias.
Gouverneur et capitaine général de la province de Sainte-Marthe.
Gouverneur de la citadelle de Sainte-Marthe.
Gouverneur de la province de Antoja.
Gouverneur de la province de Papayan.
Gouverneur de los Musos y Colinos.
Gouverneur de la province de Merida.
Gouverneur de la ville de Tunja.
Gouverneur de la ville de Toca Emalbague et des peuples de la Terre Brûlante.
Gouverneur de Quixos Zumoco Ecanela.
Gouverneur de la ville de Jean.
Gouverneur de la ville de Luenca.
Gouverneur de la ville de Santiago de Quayaquil.
Gouverneur de la ville de Loja Zomora et des mines de Comura.
Président, gouverneur et capitaine général de la ville de Panama.
Gouverneur de Veragua, lequel a sous lui un capitaine général, un lieutenant général, un capitaine des compagnies d'infanterie et un capitaine d'artillerie.
Gouverneur et capitaine du château de Saint-Philippe, dans la ville de Puerto-Velo.
Gouverneur et capitaine général de la province de Sainte-Marthe et de la rivière de la Hacha.
Gouverneur de la Grande-Taxamarca.
Je ne mets point ici les charges de judicature ni les bénéfices qui sont en très-grand nombre.
NOTE _G_.
LA SACCADE DU VICAIRE.
.....Il faut savoir une coutume d'Espagne, que l'usage à tournée en loi, et qui est également folle et terrible pour toutes les familles. Lorsqu'une fille, par caprice, ou par amour ou par quelque raison que ce soit, s'est mis en tête d'épouser un homme, quelque disproportionné qu'il soit d'elle, fût-ce le palefrenier de son père, elle et le galant le font savoir au vicaire de la paroisse de la fille, pourvu qu'elle ait seize ans accomplis. Le vicaire se rend chez elle, fait venir son père, et en sa présence et celle de la mère, demande à leur fille si elle persiste à vouloir épouser un tel. Si elle répond que oui, à l'instant il l'emmène chez lui, et il y fait venir le galant; là il réitère la question à la fille devant cet homme qu'elle veut épouser; et si elle persiste dans la même volonté, et que lui aussi déclare la vouloir épouser, le vicaire les marie sur-le-champ sans autre formalité, et de plus sans que la fille puisse être déshéritée. C'est là ce qui se peut traduire du terme espagnol, _la saccade du vicaire_, qui, pour dire la vérité, n'arrive comme jamais.
Monteleone avait sa fille, dame du palais de la Reine, qui voulait épouser le marquis de Mortare, homme d'une grande naissance, mais fort pauvre, à qui le duc de Monteleone ne la voulait point donner. Mortare l'enleva et en fut exilé. Là-dessus arriva la mort de Charles II. Cette aventure parut au cardinal de Portocarrero toute propre à satisfaire sa haine. Il se mit donc à presser Monteleone de faire le mariage de Mortare avec sa fille, ou de lui laisser souffrir la saccade du vicaire. Le duc tira de longue; mais enfin, serré de près avec une autorité aiguisée de vengeance, appuyée de la force de l'usage tourné en loi et du pouvoir tout-puissant du cardinal, il eut recours à Montriet, puis à Louville, à qui il exposa son embarras et sa douleur. Ce dernier n'y trouva de remède que de lui obtenir une permission tacite de faire enlever sa fille par d'Urse, gentilhomme des Pays-Bas, qui s'attachait fort à Louville et qui en eut depuis la compagnie des mousquetaires flamands, formée sur le modèle de nos deux compagnies de mousquetaires. Monteleone avait arrêté le mariage avec le marquis de Westerloo, riche seigneur flamand de la maison de Mérode et chevalier de la Toison d'or, qui s'était avancé à Bayonne, et qui, sur l'incident fait par le cardinal Portocarrero, n'avait osé aller plus loin. D'Urse y conduisit la fille de Monteleone, qui, en arrivant à Bayonne, y épousa le marquis de Westerloo, et s'en alla tout de suite avec lui à Bruxelles, et le comte d'Urse s'en revint à Madrid. Le cardinal, qui de plus en plus serrait la mesure, tant que la fuite fut arrêtée et exécutée, le sut quand le secret fut devenu inutile, et que Monteleone compta n'avoir plus rien à craindre depuis que sa fille était mariée en France, et avec son mari en chemin des Pays-Bas.
Mais il ignorait encore jusqu'à quel excès se peut porter la passion d'un prêtre tout-puissant qui se voit échapper d'entre les mains une proie qu'il s'était dès longtemps ménagée. Portocarrero en furie ne le ménagea plus, alla trouver le Roi, lui rendit compte de cette affaire, et lui demanda la permission de la poursuivre. Le Roi, tout jeune et arrivant presque, et tout neuf encore aux coutumes d'Espagne, ne pensa jamais que cette poursuite fût autre qu'ecclésiastique, comme diocésain de Madrid; et sans s'en informer, n'en put refuser le cardinal qui, à partir de là, sans perdre un instant, fit assembler le conseil de Castille, de concert avec Arias, gouverneur de ce conseil et son ami, et avec Monterey, qui s'y livra par je ne sais quel motif; et là, dans la même séance, en trois heures de temps, un arrêt par lequel Monteleone fut condamné à perdre 600,000 livres de rente en Sicile, applicables aux dépenses de la guerre; à être, lui, appréhendé au corps jusque dans le palais de la Reine à Tolède, mis et lié sur un cheval, conduit ainsi dans les prisons de l'Alhambra à Grenade, où il y avait plus de cent lieues, et par les plus grandes chaleurs; d'y demeurer prisonnier gardé à vue pendant le reste de sa vie, et de plus, de représenter sa fille et de la marier au marquis de Mortare; à faute de quoi à avoir la tête coupée et à perdre le reste de ses biens.
D'Urse fut le premier qui eut avis de cet arrêt épouvantable. La peur qu'il eut pour lui-même le fit courir à l'instant chez Louville. Lui, qui ne s'écartait jamais, s'était avisé ce jour-là d'aller à la promenade; et ce contre-temps pensa tout perdre, parce qu'on ne le trouva que fort tard. Louville, instruit de cet énorme arrêt, alla d'abord au Roi qui entendait une musique, et ce fut un autre contre-temps où les moments étaient chers. Dès qu'elle fut finie, il passa avec le Roi dans son cabinet, où, avec émotion, il lui demanda ce qu'il venait de faire. Le Roi répondit qu'il voyait bien ce qu'il voulait dire, mais qu'il ne voyait pas quel mal pouvait faire la permission qu'il avait donnée au cardinal. Là-dessus, Louville lui apprit tout ce de quoi cette permission venait d'être suivie, et lui représenta, avec la liberté d'un véritable serviteur, combien sa jeunesse avait été surprise, et combien cette affaire le déshonorait, après la permission qu'il avait donnée de l'enlèvement et du mariage de la fille; que sa bouche avait, sans savoir, soufflé le froid et le chaud, et qu'elle était cause du plus grand des malheurs, dont il lui fit aisément sentir toutes les suites. Le Roi, ému et touché, lui demanda quel remède à un si grand mal et qu'il avait si peu prévu, et Louville, ayant fait apporter une écritoire, dicta au Roi deux ordres bien précis: l'un à un officier de partir au moment même, de courir en diligence à Tolède pour empêcher l'enlèvement du duc de Monteleone, et, en cas qu'il fût déjà fait, de pousser après jusqu'à ce qu'il l'eût joint, le tirer des mains de ses satellites, et le ramener à Tolède chez lui; l'autre au cardinal, d'aller lui-même à l'instant au lieu où se tient le conseil de Castille, d'arracher de ses registres la feuille de cet arrêt et de la jeter au feu, en sorte que la mémoire en fût à jamais éteinte et abolie.
L'officier courut si bien qu'il arriva à la porte de Tolède au moment même que l'exécuteur de l'arrêt y entrait. Il lui montra l'ordre de la main du Roi, et le renvoya de la sorte, sans passer outre. Celui qui fut porter l'autre ordre du Roi au cardinal, le trouva couché, et quoique personne n'entrât jamais chez lui, dès qu'il était retiré, au nom du Roi toutes les portes tombèrent. Le cardinal lut l'ordre de la main du Roi, se leva et s'habilla, et fut tout de suite l'exécuter, sans jamais proférer une parole. Il n'y a au monde qu'un Espagnol capable de ce flegme apparent, dans l'extrême fureur où ce contre-coup le devait faire entrer. Avec la même gravité et la même tranquillité, il parut le lendemain matin à son ordinaire chez le Roi, qui, dès qu'il l'aperçut, lui demanda s'il avait exécuté son ordre. _Si, Señor_, répondit le cardinal; et ce monosyllabe fut le seul qu'on ait ouï sortir de sa bouche sur une affaire qui lui fut si mortellement piquante, et qui lui dérobait sa vengeance et la montre de son pouvoir. (_Mémoires du duc de Saint-Simon._)
FIN DE L'APPENDICE.
OUVRAGES CITÉS.
1 _Nouvelle collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France._ Édition Michaud. Paris, 1857.
2 _Mémoires du duc de Saint-Simon._ Édition Cheruel. Paris, 1858.
3 _Négociations relatives à la succession d'Espagne_, par MIGNET. Paris, 1835-1844.
4 _Mémoires secrets sur l'établissement de la Maison de Bourbon en Espagne_, extraits de la correspondance du marquis DE LOUVILLE. Paris, 1818.
5 _Souvenirs de C. H. baron de Gleichen._ Paris, 1868.
6 _Mémoires de la Cour d'Espagne_ (attribués au marquis DE VILLARS). Londres.
7 _Lettres de la marquise de Villars._ Édition Courtois. Paris, 1868.
8 _La princesse des Ursins._ Édition Combe. Paris, 1858.
9 _L'Espagne sous le règne de Philippe II_, par WEISS. Paris, 1844.
10 _L'Espagne sous Charles-Quint, Philippe II et Philippe III_, par RANKE. Paris, 1845.
11 _Antonio Perez et Philippe II_, par MIGNET.
12 _Voyage d'Espagne_ (attribué à Van Aarsen DE SOMMERDYCK). Cologne, 1666.
13 _Relation de l'État et Gouvernement d'Espagne_ (attribuée au sieur BERTAULT). Cologne, 1666.
14 _Journal d'un voyage en Espagne_ (attribué au sieur BERTAULT). Paris, 1669.
15 _État présent de l'Espagne_ (attribué à l'abbé DE VAYRAC). Paris, 1715.
16 _Recherches généalogiques sur les grandeurs d'Espagne_, par IMHOF. Amsterdam, 1707.
17 _Genealogiæ viginti illustrium in Hispania familiarum._ IMHOF. Leipzig, 1712.
18 _Genealogiæ viginti illustrium in Italia familiarum_, par IMHOF. Amsterdam, 1710.
19 _Historia Italiæ et Hispaniæ genealogica_, par IMHOF. Nuremberg, 1702.
_Nobiliario genealogico de los Reyes títulos de Espania_, par D. ALONZO LOPEZ DE HARO. Madrid, 1622.
20 LLORENTE. _Provincias Vascongadas._ Madrid, Imprenta Real, 1806-1807.
21 _Mémoires du comte Miot de Melito._ Paris, 1858.
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
NOTES:
[1] Ce nom n'est pas inconnu dans l'histoire. Un sieur de Saint-Pé était agent politique du cardinal de Richelieu en Portugal. (Flassan, _Histoire de la diplomatie_, t. III, p. 62.)
[2] Le paysan espagnol trouve inutile de graisser les moyeux des roues de sa charrette. Il en résulte des grincements qui s'entendent à des distances réellement extraordinaires. Les correspondances des armées, au temps de Napoléon, mentionnent cet inconvénient, qui n'était pas sans gravité lorsqu'il s'agissait de dérober une marche à l'ennemi.
[3] C'était là un privilége particulier à ces provinces, et il était fondé sur l'extrême pauvreté du pays. «Si le commerce avec la France, l'Angleterre, l'Aragon, la Navarre et le duché de Bretagne, n'était pas libre, nul n'y pourrait subsister, dit l'ordonnance de 1479.» (Llorente, _Provincias vascongadas_, p. 323, 332.)
[4] La langue basque, on le sait, est une langue primitive qui n'a d'analogie avec aucune autre langue connue. Elle était néanmoins infiniment plus usitée que le castillan dans cette partie de l'Espagne. Aussi, lors de la réunion des juntes, les affaires étaient-elles exposées en castillan et discutées en langue basque. (Weiss, t. 1er, p. 207.)
[5] Ce personnage se conformait aux usages de son temps, ainsi que nous le verrons par la suite. En pareille circonstance, les Espagnols vous adressent encore ce compliment: «A la disposition de Votre Seigneurie.» Mais il serait indiscret de les prendre au mot.
[6] Le conseiller Bertault, qui accompagna la maréchal de Gramont lorsqu'il alla demander pour le roi la main de l'infante Anne d'Autriche, fait également mention de ces jeunes et modestes batelières. Il est vrai de dire qu'un de ses contemporains, le Hollandais Van Aarsens de Sommerdyck, est loin d'être aussi édifié des façons des dames du pays. Il raconte, avec un juste sentiment de pudeur alarmée, que ces femmes s'abritent du soleil en relevant leurs jupes sur leurs têtes, sans se préoccuper le moins du monde des bienséances. (_Voyage d'Espagne_, p. 5.)
[7] Madame d'Aulnoy fait mention de patagons, de ducats, de piastres, de pièces de huit réaux. Ces pièces avaient la même valeur, seulement les patagons étaient monnayés en Flandre et en Franche-Comté à l'effigie de l'archiduc Albert et de l'archiduchesse Isabelle. Les ducats étaient monnayés dans le duché de Milan; les pièces de huit réaux, de même que les réaux d'argent et de cuivre, en Espagne. Les rapports des pièces de huit réaux avec les monnaies de France varièrent légèrement pendant le cours du dix-septième siècle. Elles se rapprochaient généralement de la valeur de l'écu d'or de Henri III, soit trois livres ou soixante sols. Les rapports de ces pièces d'argent avec les pièces de cuivre nommées réaux de vellon, au contraire, varièrent énormément, par la raison que la monnaie d'argent sortait de l'Espagne avec une rapidité telle, que les paiements dans l'intérieur du pays ne se faisaient qu'en monnaie de cuivre. Nous trouvons à cet égard un renseignement précieux dans le Journal du conseiller Bertault: «Un ducat, dit-il, est un peu moins qu'une pièce de cinquante-huit sols, qui vaut huit réaux de plata (argent), mais on n'en trouve pas. Tout se compte par quartos et ochavos qui sont de cuivre et qu'ils appellent de vellon. Ainsi, un réal de huit, qui est une pièce de cinquante-huit sols, vaut de douze et demi à treize réaux de vellon (au lieu de huit réaux d'argent). Un ducat n'est que de dix à onze (réaux de vellon), quarante à quarante-cinq sols de France.» Cette proportion se rapporte à l'année 1660. Il est bon d'observer aussi que les piastres frappées au Mexique étaient d'une valeur beaucoup plus considérable que les piastres d'Espagne, mais nous n'avons pas à nous en occuper.
[8] Le roi d'Espagne n'avait droit de tenir garnison que dans ces deux villes. Le désarroi des finances était tel, que des places comme Pampelune tombaient en ruine et étaient à peine gardées. Le Hollandais Van Aarsens en fit l'observation lorsqu'il alla visiter cette place: «Afin que nous ne la trouvassions pas si dépourvue de monde, dit-il, on y avait fait entrer bon nombre de paysans qu'on mêla parmi les soldats. Mais il nous fut aisé de les reconnaître, parce que, outre qu'ils n'avaient pas la mine de traîneurs d'épée, la plupart n'en portaient pas et faisaient la parade avec un simple mousquet ou quelque vieille pique.» (_Voyage d'Espagne_, p. 339.)
[9] Nous ne saurions dire si ce personnage est de fantaisie. Il n'était point assurément le neveu du duc d'Albe; mais le généalogiste Imhof, qui cite souvent madame d'Aulnoy, pense que Don Fernand de Toledo appartenait à une branche cadette éloignée des Toledo, ducs d'Albe. En effet, madame d'Aulnoy dit plus loin qu'il était beau-fils du marquis de Palacios. Or, Don Pedro Ruiz de Alarco Ledezma y Guzman, second marquis de Palacios, avait épousé Dona Blanca de Toledo, huitième dame de Las Higuarez. Imhof pense que cette Dona Blanca de Toledo avait pu avoir d'un premier mariage ce fils qui, suivant l'usage assez général des cadets en Espagne, aurait pris le nom de sa mère. En ce qui touche les trois autres cavaliers qui vinrent rejoindre madame d'Aulnoy, nous ne saurions rien affirmer. (Imhof, _Généalogie de vingt familles illustres d'Espagne_.)