Part 33
Six trompettes en habits blancs et rouges, accompagnés des timbales de la ville, montés sur des beaux chevaux, dont les housses étaient de velours noir, marchaient devant l'alcalde de la Cour. Les chevaliers des trois ordres militaires, qui sont Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara, suivaient avec des manteaux tout brodés d'or, et leurs chapeaux couverts de plumes. On voyait après eux les titulados de Castille et les officiers de la maison du Roi. Ils avaient des bottes blanches, et il n'y en avait guère qui ne fussent grands d'Espagne. Leurs chapeaux étaient garnis de diamants et de perles, et leur magnificence paraissait en tout. Leurs chevaux étaient admirables; chacun avait un grand nombre de livrées, et les habits des laquais étaient de brocart d'or et d'argent mêlé de couleurs, ce qui faisait un fort bel effet.
La Reine était montée sur un fort beau cheval d'Andalousie que le marquis de Villa-Meyna, son premier écuyer, conduisait par le frein. Son habit était si couvert de broderies, qu'on n'en voyait pas l'étoffe. Elle avait un chapeau garni de quelques plumes avec la perle appelée la _Peregrina_, qui est aussi grosse qu'une petite poire, et d'une valeur inestimable. Les cheveux étaient épars sur ses épaules et de travers sur son front; sa gorge un peu découverte et un petit vertugadin. Elle avait au doigt le grand diamant du Roi, que l'on prétend être un des plus beaux qui soient en Europe. Mais la bonne grâce de la Reine et ses charmes brillaient bien plus que toutes les pierreries dont elle était parée. Derrière elle et hors du dais, marchaient la duchesse de Terranova vêtue en dueña, et Dona Maria de Alarcon, gouvernante des filles de la Reine. Elles étaient chacune sur une mule. Immédiatement après elles, les filles de la Reine, au nombre de huit, toutes couvertes de diamants et de broderies, paraissaient montées sur de beaux chevaux, et à côté de chacune il y avait deux hommes de la Cour. Les carrosses de la Reine allaient ensuite, et la garde de la lancilla fermait la marche. Elle s'arrêta devant la maison de la comtesse d'Ognate pour saluer le Roi et la Reine mère. Elle vint descendre à Sainte-Marie, où le cardinal Porto-Carrero, archevêque de Tolède, l'attendait, et le _Te Deum_ commença aussitôt. Dès qu'il fut fini, elle remonta à cheval pour aller au palais. Elle y fut reçue par le Roi et la Reine mère. Le Roi lui aida à descendre de cheval, et la Reine mère, la prenant par la main, la conduisit à son appartement, où toutes les dames l'attendaient, et se jetèrent à ses pieds pour lui baiser respectueusement la main.
Pendant que je suis sur le chapitre du palais, je dois vous dire, ma chère cousine, que j'ai appris qu'il y a certaines règles établies chez le Roi, que l'on suit depuis plus d'un siècle, sans s'en éloigner en aucune manière. On les appelle les étiquettes du palais. Elles portent que les reines d'Espagne se coucheront à dix heures l'été et à neuf l'hiver. Au commencement que la Reine fut arrivée, elle ne faisait point de réflexion à l'heure marquée, et il lui semblait que celle de son coucher devait être réglée par l'envie qu'elle aurait de dormir; mais aussi il arrivait souvent qu'elle soupait encore que, sans lui rien dire, ses femmes commençaient à la décoiffer, d'autres la déchaussaient par-dessous la table, et on la faisait coucher d'une vitesse qui la surprenait fort.
Les Rois d'Espagne couchent dans leur appartement et les Reines dans le leur. Mais celui-ci aime trop la Reine pour vouloir se séparer d'elle. Voici comment il est marqué dans l'étiquette que le Roi doit être lorsqu'il vient la nuit de sa chambre dans celle de la Reine: il a ses souliers mis en pantoufles (car on ne fait point ici de mules), son manteau noir sur ses épaules, au lieu d'une robe de chambre dont personne ne se sert à Madrid; son broquel passé dans son bras (c'est une espèce de bouclier dont je vous ai déjà parlé dans quelqu'une de mes lettres), la bouteille passée dans l'autre avec un cordon. Cette bouteille au moins n'est pas pour boire, elle sert à un usage tout opposé que vous devinerez. Avec tout cela, le Roi a encore sa grande épée dans l'une de ses mains et la lanterne sourde dans l'autre. Il faut qu'il aille ainsi tout seul dans la chambre de la Reine[153].
Il y a une autre étiquette, c'est qu'après que le Roi a eu une maîtresse, s'il vient à la quitter il faut qu'elle se fasse religieuse, comme je vous l'ai déjà écrit. L'on m'a conté que le feu Roi étant amoureux d'une dame du palais fut un soir frapper doucement à la porte de sa chambre. Comme elle comprit que c'était lui, elle ne voulut pas lui ouvrir et elle se contenta de lui dire au travers de la porte: _Vaya, vaya, con Dios, non quiero per monja_; c'est-à-dire: Allez, allez, Dieu vous conduise, je n'ai pas envie d'être religieuse.
Il est encore marqué que le Roi donnera quatre pistoles à sa maîtresse toutes les fois qu'il en recevra quelque faveur. Vous voyez que ce n'est pas pour ruiner l'État, et que la dépense qu'il fait pour ses plaisirs est fort modérée. Tout le monde sait à ce propos, que Philippe IV, père du Roi d'à présent, ayant entendu parler de la beauté d'une fameuse courtisane, fut la voir chez elle; mais, religieux observateur de l'étiquette, il ne lui donna que quatre pistoles. Elle resta fort en colère d'une récompense si peu proportionnée à ses mérites, et dissimulant son chagrin, elle fut voir le Roi vêtue en cavalier, et après s'être fait connaître, et avoir eu de lui une audience particulière, elle tira une bourse où il y avait quatre cents pistoles, et la mettant sur la table: C'est ainsi, dit-elle, que je paye mes maîtresses. Elle prétendait, dans ce moment, que le Roi était sa maîtresse, puisqu'elle faisait la démarche de l'aller trouver en habit d'homme.
On sait, par l'étiquette, le temps fixe que le Roi doit aller à ses maisons de plaisir, comme à l'Escurial, à Aranjuez et au Buen-Retiro, de manière que, sans attendre ses ordres, on fait partir tous les équipages, et on va, dès le matin, l'éveiller pour l'habiller de l'habit qui est décrit dans l'étiquette, selon la saison, et puis il monte dans son grand carrosse, et Sa Majesté va où il a été dit, il y a plusieurs siècles, qu'elle irait.
Quand le temps marqué de revenir est arrivé, quoique le Roi se plaise dans le lieu où il est, il ne laisse pas d'en partir pour ne point déroger à la coutume.
On sait aussi quand il doit se confesser et faire ses dévotions. Le confesseur se présente[154].
Il faut que tous les courtisans et même les ambassadeurs, quand ils entrent dans la chambre du Roi, aient de certaines petites manchettes de quintin qui s'attachent toutes plates sur la manche. Il y a des boutiques dans la salle des gardes où les seigneurs vont les louer et les rendre en sortant. Il faut, de même, que toutes les dames, quand elles sont chez la Reine, aient des chapins. Je me souviens de vous avoir déjà dit que ce sont des petites sandales dans lesquelles on passe le soulier; cela les hausse extrêmement. Si elles avaient paru devant la Reine sans chapins, elle le trouverait très-mauvais.
Les Reines d'Espagne n'ont auprès d'elles que des veuves ou des filles. Le palais en est si rempli, que l'on ne voit qu'elles au travers des jalousies ou sur les balcons. Et voici ce qui me paraît assez singulier, c'est qu'il est permis à un homme, quoique marié, de se déclarer amant d'une dame du palais et de faire pour elle toutes les folies et les dépenses qu'il peut, sans que l'on y trouve à redire. L'on voit ces galants-là dans la cour et toutes les dames aux fenêtres qui passent les jours à s'entretenir avec les doigts. Car vous saurez que leurs mains parlent un langage tout à fait intelligible; et, comme on le pourrait deviner s'il était pareil, et que les mêmes signes voulussent dire toujours les mêmes choses, ils conviennent, avec leurs maîtresses, de certains signes particuliers que les autres n'entendent point. Ces amours-là sont publiques. Il faut avoir beaucoup de galanterie et d'esprit pour les entreprendre, et pour qu'une dame veuille vous accepter, car elles sont fort délicates. Elles ne parlent point comme les autres. Il règne un certain génie au palais tout différent de celui de la ville, et si singulier, que, pour le savoir, il le faut apprendre comme on fait un métier. Quand la Reine sort, toutes les dames vont avec elle, ou, du moins, la plus grande partie. Alors les amants, qui sont toujours alertes, vont à pied auprès de la portière du carrosse pour les entretenir. Il y a du plaisir à voir comme ils se crottent, car les rues sont horribles; mais aussi le plus crotté est le plus galant. Quand la Reine revient tard, il faut porter, devant le carrosse où sont les dames, quarante ou cinquante flambeaux de cire blanche; et cela fait quelquefois une très-belle illumination, car il y a plusieurs carrosses, et dans chacun plusieurs dames. Ainsi l'on voit souvent plus de mille flambeaux sans ceux de la Reine.
Lorsque les dames du palais se font saigner, le chirurgien a grand soin d'avoir la bandelette ou quelque mouchoir où soit tombé du sang de la belle. Il ne manque pas d'en faire un présent au cavalier qui l'aime; et c'est en cette grande occasion qu'il faut se ruiner effectivement. Il y en a d'assez fous pour donner la plus grande partie de leur vaisselle d'argent au chirurgien; et ne croyez pas que ce soit seulement une cuiller, une fourchette et un couteau, comme nous connaissons certaines gens qui n'en ont guère davantage. Non, non, cela va à des dix et douze mille livres; et c'est une coutume si fort établie parmi eux, qu'un homme aimerait mieux ne manger toute l'année que des raves et des ciboules que de manquer à faire ce qu'il faut en ces sortes de rencontres.
Il ne sort guère de dame du palais sans être fort avantageusement mariée. Il y a aussi les menines de la Reine, qui sont si jeunes quand on les met auprès d'elle, qu'elle en a de six ou sept ans. Ce sont des enfants de la première qualité. J'en ai vu de plus belles que l'on ne peint l'Amour.
Aux jours de cérémonie où les dames du palais sortent, ou quand la Reine donne audience, chaque dame peut placer deux cavaliers à côté d'elle, et ils mettent leurs chapeaux devant Leurs Majestés, bien qu'ils ne soient pas grands d'Espagne. On les appelle _embevicedos_, c'est-à-dire enivrés d'amour, et si occupés de leur passion et du plaisir d'être auprès de leurs maîtresses, qu'ils sont incapables de songer à autre chose. Ainsi il leur est permis de se couvrir comme à un homme qui a perdu l'esprit, de manquer aux devoirs de la bienséance. Mais pour paraître ainsi, il faut que leurs dames le leur permettent, autrement ils n'oseraient le faire[155].
Il n'y a point d'autres plaisirs à la cour que les comédies; mais, pendant le carnaval, l'on vide des œufs par un petit trou et on les emplit d'eau de senteur, on les bouche avec de la cire, et, lorsque le Roi est à la comédie, il en jette à tout le monde. Chacun, à l'imitation de Sa Majesté, s'en jette. Cette pluie parfumée embaume l'air et ne laisse pas de bien mouiller. C'est là un de leurs plus grands divertissements. Il n'y a guère de personnes qui, dans cette saison, ne porte une centaine d'œufs avec de l'eau de Cordoue ou de naffe dedans; et, en passant en carrosse, on se les jette au visage. Le peuple, dans ce temps-là, se fait aussi des plaisirs à sa mode. Par exemple, on casse une bouteille dont on attache l'osier avec le verre dedans à la queue d'un chien ou d'un chat, et ils sont quelquefois plus de deux mille qui courent après.
Je n'ai jamais rien vu de si joli que le nain du Roi qui s'appelle Louisillo[156]. Il est né en Flandre et d'une petitesse merveilleuse, parfaitement bien proportionné. Il a le visage beau, la tête admirable et de l'esprit, plus qu'on ne peut se l'imaginer, mais un esprit sage et qui sait beaucoup. Quand il se va promener, il y a un palefrenier monté sur un cheval qui porte devant lui un cheval nain qui n'est pas moins bien fait, en son espèce, que son maître en la sienne. On porte ce petit cheval jusqu'au lieu où Louisillo le monte, car il serait trop fatigué s'il fallait qu'il y allât sur ses jambes, et c'est un plaisir de voir l'adresse de ce petit animal et celle de son maître, lorsqu'il lui fait faire le manége. Je vous assure que quand il est monté dessus, ils ne font pas plus de trois quartiers de hauteur. Il disait l'autre jour fort sérieusement qu'il voulait combattre les taureaux à la première fête, pour l'amour de sa maîtresse Doña Elvire. C'est une petite fille de sept à huit ans, d'une beauté admirable. La Reine lui a commandé d'être son galant. Cette enfant est tombée, par un grand bonheur, entre les mains de la Reine. En voici l'aventure:
Les Pères de la Merci allèrent racheter un certain nombre d'esclaves qu'ils ramenèrent à Madrid. Comme ils faisaient la procession de la ville, selon la coutume, la Reine vit une des captives qui tenait deux petites filles par la main; elles paraissaient être sœurs, mais il y avait cette différence que l'une était extrêmement belle et l'autre extrêmement laide. La Reine la fit approcher et lui demanda si elle était la mère de ces enfants. Elle dit qu'elle ne l'était que de la laide. Et par quel hasard avez-vous l'autre, lui dit la Reine? Madame, répondit-elle, nous étions dans un vaisseau où il y avait une grande dame qui était grosse et que nous ne connaissions point; mais à son train et à la magnificence de ses habits, il était aisé de juger de sa qualité. Nous fûmes pris après un rude combat, la plus grande partie de ses gens furent tués; elle eut tant de peur qu'elle accoucha et mourut aussitôt.
J'étais auprès d'elle, et voyant cette pauvre petite créature sans nourrice et prête à mourir, je résolus de la nourrir, s'il était possible, avec l'enfant que j'avais. Dès que les corsaires se furent rendus maîtres de notre bâtiment, ils partagèrent le butin entre eux; ils étaient dans deux vaisseaux, et chacun prit ce qui lui était échu. Ce qui restait des femmes et des autres gens de cette dame furent d'un côté et moi de l'autre, de sorte, Madame, que je n'ai pu savoir à qui appartenait celle que j'ai sauvée. Je la regarde à présent comme ma propre fille, et elle croit que je suis sa mère. Une œuvre si charitable, lui dit la Reine, ne sera pas sans récompense. J'aurai soin de vous et je garderai la petite inconnue. La Reine, en effet, l'aime si fort, qu'elle est toujours habillée magnifiquement. Elle la suit partout et lui parle avec tant de grâce et de liberté, que cela ne sent point sa misérable. Peut-être découvrira-t-on quelque jour qui elle est.
Il n'y a point ici de ces agréables fêtes que l'on voit à Versailles, où les dames ont l'honneur de manger avec Leurs Majestés. Tout est fort retiré dans cette cour, et il n'y a, selon moi, que l'habitude que l'on se fait à toutes choses qui puisse garantir de s'y ennuyer beaucoup. Les dames qui ne demeurent pas actuellement dans le palais, ne vont faire leur cour à la Reine que lorsqu'elle les mande, et il ne lui est pas permis de les mander souvent. Elle demeure d'ordinaire avec ses femmes, et jamais vie n'a été plus mélancolique que la sienne.
Quand elle va à la chasse (et vous observerez qu'elle est la première reine de toutes celles qui ont régné en Espagne, qui ait eu cette liberté), il faut qu'au lieu du rendez-vous pour monter à cheval, elle mette les pieds sur la portière de son carrosse, et qu'elle se jette sur son cheval. Il n'y a pas longtemps qu'elle en avait un assez ombrageux, qui se retira comme elle s'élançait dessus, et elle tomba fort rudement à terre. Quand le Roi s'y trouve, il lui aide, mais aucun autre n'ose s'approcher des Reines d'Espagne pour les toucher et les mettre à cheval. On aime mieux qu'elles exposent leur vie et qu'elles courent risque de se blesser.
Il y a quatorze matelas à son lit; on ne se sert ni de sommiers de crin, ni de lits de plume; et ces matelas, qui sont de la meilleure laine du monde en Espagne, n'ont pas plus de trois doigts d'épaisseur, de sorte que son lit n'est pas plus haut que les nôtres en France. On fait les matelas minces pour les pouvoir tourner et les remuer plus aisément. Il est vrai que j'ai remarqué qu'ils s'affaissent moins et ne durcissent pas plus.
C'est la coutume à Madrid que le maître ou la maîtresse du logis passent toujours devant ceux qui leur rendent visite. Ils prétendent que c'est une civilité d'en user ainsi, parce qu'ils laissent, disent-ils, tout ce qui est dans leur chambre au pouvoir de la personne qui y reste la dernière. Pour les dames, elles ne se baisent point en se saluant, elles se présentent seulement la main dégantée.
Il y a une autre coutume que je trouve assez singulière, c'est que lorsqu'une fille veut être mariée et qu'elle est majeure, si elle a déjà fait un choix, bien que son père et sa mère s'y opposent, elle n'a qu'à parler au curé de sa paroisse et lui déclarer son dessein. Aussitôt, il l'ôte de la maison de ses parents, et il la met dans une maison religieuse, ou chez quelque dame dévote, où elle passe un peu de temps; ensuite, si elle persévère dans sa résolution, on oblige le père et la mère à lui donner une dot proportionnée à leur qualité et à leur bien, et on la marie malgré eux. Cette raison est en partie cause du soin que l'on prend de ne laisser parler personne aux filles, et de les tenir si renfermées qu'il est difficile qu'elles puissent prendre des mesures pour conduire une intrigue. Du reste, pourvu que le cavalier soit gentilhomme, cela suffit, et il épouse sa maîtresse, quand bien elle serait fille d'un grand d'Espagne[157].
Depuis que je suis en ce pays, il me semble que je n'ai rien omis à vous dire. Je vais à présent achever d'écrire mes Mémoires de la cour d'Espagne, puisque les premiers que je vous ai envoyés vous ont plu. Je vous les enverrai à mesure qu'il se présentera des événements dignes de votre curiosité. Je vous promets aussi la relation que vous me demandez. Mais pour tant de petites choses, accordez-m'en une bien considérable, ma chère cousine, c'est la continuation de votre amitié, dont je fais tout le cas que je dois.
De Madrid, ce 28 septembre 1680.
FIN DU VOYAGE D'ESPAGNE.
APPENDICE.
NOTE _A_.
LA DÉVOTION A LA CROIX.
Eusebio et Julia naquirent dans une forêt, au pied d'une croix. Pendant les douleurs de l'enfantement, leur mère implora l'assistance de la croix, dont l'image sanglante s'imprima sur la poitrine des deux enfants, comme un signe visible de la grâce divine. Recueilli par un berger qui l'élève, Eusebio se lasse bientôt de la vie paisible qu'il mène chez son bienfaiteur. Il préfère à sa chaumière l'agitation d'une vie aventureuse. Grâce à la croix qui le protége, il échappe au naufrage, à l'incendie, aux poursuites des brigands. Mais il finit par se faire brigand lui-même, et devient incestueux et assassin. Toutefois, au milieu de ses forfaits, il conserve une ardente dévotion à la croix au pied de laquelle il est né, et dont l'image est gravée sur sa poitrine. Il habite les forêts et les montagnes les plus inaccessibles, et guette les voyageurs pour les dépouiller. Lorsqu'il tue un homme, il a soin de couvrir le cadavre d'un peu de terre et de planter une croix sur le lieu de la sépulture. Sa conscience est ainsi satisfaite, et il ne ressent plus aucun remords. Quelquefois, l'aspect subit du signe sacré l'arrête au moment où il va verser le sang. Lorsqu'il a déjà frappé sa victime, il lui permet d'aller se confesser avant de mourir. Lizardo, le fiancé de sa sœur, auquel il vient d'accorder cette grâce, lui promet d'intercéder auprès de Dieu pour lui obtenir plus tard la même faveur. Un jour, il surprend, avec sa bande, un saint évêque, nommé Alberto, qu'il épargne. Le prêtre, touché de sa générosité pieuse, prend l'engagement de venir l'assister dans ses derniers instants.
Sa sœur Julia est entrée dans un couvent après la mort de son fiancé. Eusebio vient l'en arracher; mais, en voyant l'image de la croix empreinte sur sa poitrine, il s'enfuit éperdu. Cependant Julia, déguisée en homme, s'échappe de son couvent et va rejoindre Eusebio, qui la repousse avec terreur. En ce moment, des cris de mort se font entendre. Les paysans armés fondent sur les brigands. A leur tête est Curcio, le père d'Eusebio et de Julia. Eusebio paraît sur un rocher. Les paysans l'entourent: ils vont l'atteindre. Désespérant de son salut, il se précipite en invoquant Lizardo et Alberto. Les paysans trouvent son corps brisé, et l'enterrent sous d'épais branchages, car il est mort sans confession, et ne mérite pas de reposer en terre sainte. Mais un cri sourd et plaintif a retenti dans la forêt: Alberto! En effet, le saint évêque est revenu de Rome pour remplir sa promesse. Il entend la voix qui l'appelle et se hâte d'écarter les branchages qui couvrent Eusebio. C'est un cadavre, déjà glacé par la mort. Il se dresse lentement et se confesse au milieu des assistants glacés de terreur. Le prêtre n'hésite pas à donner l'absolution à celui pour qui Dieu vient d'accomplir un miracle. Aussitôt le cadavre redevient muet et rentre dans sa tombe. Julia arrive en ce moment. Alberto lui apprend la mort d'Eusebio et le miracle dont il avait été témoin. Saisie d'épouvanté, elle embrasse la croix plantée sur la sépulture de son frère et fait vœu de retourner dans son couvent. Son père arrive pour la saisir, mais au même instant ses vêtements d'homme tombent, et on la voit agenouillée, en habit de religieuse, devant la croix qui s'élève avec elle dans les airs et l'emporte triomphante au ciel. Les nuages se partagent; Eusebio apparaît entouré d'une auréole radieuse, les bras étendus vers Julia. (Weiss, t. II, page 360.)
NOTE _B_.
LES PRIVILÉGES DU ROYAUME D'ARAGON.
Les libertés des Aragonais existaient de toute antiquité; cependant elles ne furent expressément définies qu'en 1283, époque où le roi Don Pedro III signa la charte connue en Aragon sous le nom de PRIVILÉGE GÉNÉRAL. Cette charte formulait les droits des Cortès, des ordres, des personnes, suivant leur condition, et réglait, en conséquence, l'administration de la justice. Elle était considérée comme la base de toutes les institutions du pays. Les rois, à leur avénement, juraient d'en respecter les clauses. Ils ne pouvaient ni conférer des fonctions à des étrangers, ni garder des soldats étrangers à leur solde, ni décréter des lois, ni lever des contributions, ni entreprendre des guerres sans l'assentiment des Cortès.
Les Cortès se composaient des ricoshombres, des évêques et des élus des chapitres, des députés des caballeros, enfin des députés des villes. Ces ordres, les quatre bras de l'État, écoutaient réunis les demandes que le Roi leur adressait en personne; ils en délibéraient séparément, formulaient leurs griefs et, le plus souvent, ne concédaient rien au Roi avant qu'il ne leur eût donné satisfaction. Les moindres affaires entraînaient des discussions interminables, si fort orageuses d'ordinaire, que les partis en venaient aux mains. Il n'était pas facile, en effet, d'arriver à une solution dans de semblables assemblées. L'unanimité des votes était requise, et le Roi n'avait même pas la ressource de dissoudre les Cortès; il devait donc s'armer de patience et s'estimer heureux s'il obtenait, en définitive, les subsides qu'il réclamait. Enfin, les Cortès se séparaient, elles déléguaient alors leur autorité à une députation permanente qui, dans l'intervalle, souvent fort long des sessions, veillait au maintien des droits de chacun; et ce n'était pas chose facile, à une époque où la fraude, la corruption et la violence semblaient des moyens d'action parfaitement légitimes.