Part 28
Il y a un carrosse à quatre mules, avec ses longs traits, dont je vous ai parlé, qui suit la chaise au petit pas. Il est, d'ordinaire, rempli de deux vieux écuyers et de cinq ou six pages; car elles en ont toutes, et la femme de mon banquier en a deux. Les dames ne mènent jamais aucune de leurs femmes et, bien qu'elles se trouvent plusieurs ensemble qui vont au même endroit, elles montent chacune dans leur chaise, sans se mettre les unes avec les autres dans leur carrosse. Je me trouvai l'autre jour dans un embarras et je vis passer cinquante chaises et cinquante carrosses à la file. On sortait de chez la duchesse de Frias, et l'on allait chez la duchesse d'Uzeda. Je vous dirai pourquoi elles y allaient, quand je vous aurai dit que, la dame étant arrivée chez celle qu'elle va voir, ses porteurs la portent jusque dans l'antichambre. Les degrés sont faits exprès fort larges et fort bas pour qu'on les puisse monter avec plus de facilité. Aussitôt qu'elles sont entrées, elles renvoient tous leurs gens et leurs carrosses. Elles marquent l'heure où on viendra les querir; c'est, d'ordinaire, entre dix et onze heures du soir, car leurs visites sont d'une longueur à faire perdre patience.
Il n'entre jamais d'hommes où elles sont. Un mari jaloux aurait beau venir chercher sa femme, l'on s'en moquerait et l'on ne se donnerait pas même la peine de lui répondre: elle y est ou elle n'y est pas. Elles sont fines, les bonnes dames, et cette liberté ne les sert pas mal; car vous observerez qu'il n'y a pas une maison qui n'ait sa porte de derrière par où elles peuvent sortir sans être vues. Ajoutez à cela qu'un frère demeure chez sa sœur, un fils chez sa mère, un neveu chez sa tante, et c'est encore un moyen de se voir. L'amour est ingénieux en ce pays-ci. L'on n'épargne rien pour satisfaire sa passion, et l'on est fidèle à sa maîtresse. Il y a des intrigues qui durent aussi longtemps que la vie, bien que l'on n'ait pas perdu une heure pour les conclure. L'on met tous les moments à profit; et, dès qu'on se voit et qu'on se plaît, il n'en faut pas davantage.
J'étais, il y a peu de jours, chez la marquise d'Alcañizas, c'est une des plus grandes et des vertueuses dames de cette cour; elle nous disait à toutes en parlant de cela: Je vous l'avoue, si un cavalier avait été tête à tête avec moi une demi-heure, sans me demander tout ce que l'on peut demander, j'en aurais un ressentiment si vif que je le poignarderais si je pouvais. Et lui accorderiez-vous toutes les faveurs qu'il pourrait vous demander? interrompit la marquise de Liche, qui est jeune et belle. Ce n'est pas une conséquence, dit madame d'Alcañizas, j'ai même lieu de croire que je ne lui accorderais rien du tout; mais, au moins, je n'aurais aucun reproche à lui faire; au lieu que, s'il me laissait si fort en paix, je le prendrais pour un témoignage de son mépris. Il n'y en a guère qui n'aient de pareils sentiments là-dessus[139].
Une chose que je trouve fort singulière et qui ne convient point, ce me semble, dans un royaume catholique, c'est la tolérance que l'on a pour les hommes qui ont des maîtresses si déclarées, que c'est absolument une chose sans mystère. Il est bien vrai que les lois le défendent: mais ils négligent les lois et ne suivent que leur inclination; personne ne se mêle de les reprendre de leur faute. Ces maîtresses se nomment _amancebadas_. Bien que l'on soit marié, l'on ne laisse pas d'en avoir de cette manière; et souvent les enfants naturels sont élevés avec les légitimes, au vu et au su d'une pauvre femme qui souffre tout cela et qui n'en dit pas le mot. Il est même très-rare de voir des brouilleries entre le mari et la femme, et beaucoup plus rare qu'ils se séparent comme on fait en France. D'un nombre infini de personnes que je connais ici, je n'ai vu que la princesse Della Rocca qui n'est pas avec son mari et qui vit dans un couvent. La justice n'est point étourdie des démêlés domestiques.
Il me paraît extraordinaire qu'une dame, dont un cavalier est amoureux et aimé, ne soit point jalouse de son amancebada. Elle la regarde comme une seconde femme, elle croit que cela ne peut entrer en comparaison avec elle. De sorte qu'un homme a sa femme, son amancebada et sa maîtresse. Cette dernière est presque toujours une personne de qualité; c'est elle que l'on va trouver la nuit et pour qui l'on hasarde sa vie.
Il arrive quelquefois qu'une dame couverte de sa grande mante unie, ne montrant, de tout son visage, que la moitié d'un œil, vêtue fort simplement pour n'être pas connue, et ne voulant point se servir d'une chaise, va à pied au lieu du rendez-vous. Le peu d'habitude qu'elle a de marcher, ou bien souvent son air, la fait distinguer. Un cavalier se met à la suivre et à lui parler; incommodée d'une telle escorte dont il ne lui est pas aisé de se défaire, elle s'adresse à quelque autre qui passe, et, sans se faire autrement connaître: Je vous conjure, lui dit-elle, empêchez que cet importun ne me suive davantage; sa curiosité pourrait nuire à mes affaires. Cette prière tient lieu d'un commandement au galant espagnol; il demande à celui dont on se plaint, pourquoi il veut fatiguer une dame malgré elle; il lui conseille de la laisser en repos; et, s'il trouve un opiniâtre, il faut tirer l'épée, et quelquefois on s'entre-tue sans savoir pour qui l'on s'est exposé. Cependant la belle gagne au pied, les laisse aux mains, et va où elle est attendue. Mais le meilleur, c'est que bien souvent c'est le mari ou le frère qui prend ainsi l'affirmative, qui défend la dame des poursuites du curieux, et qui lui donne lieu de se rendre entre les bras de son amant.
Il y a quelques jours qu'une jeune dame qui aimait chèrement son mari, étant informée qu'il était assez déréglé dans sa conduite, se déguisa, prit sa mante, et s'étant arrêtée dans une rue où il passait souvent, elle lui donna lieu de lui parler. Après qu'il l'eut abordée, elle le tutoya, et c'est d'ordinaire par cette manière familière que les femmes, en ce pays, font connaître leurs sentiments. Il lui proposa un parti qu'elle accepta sous les conditions qu'il n'aurait pas la curiosité de la voir ni de la connaître. Il lui en donna sa parole, et il la mena chez un de ses amis. Lorsqu'ils se séparèrent, il l'assura qu'il s'estimait le plus heureux de tous les hommes et qu'il n'avait jamais eu une si bonne fortune. Il lui donna une fort belle bague, et il la pria de la garder pour se souvenir de lui. Je la garderai chèrement, et je reviendrai ici quand tu voudras, lui dit-elle, car il vaut autant que j'aie tes pierreries qu'une autre. En achevant ces paroles, elle ouvrit sa mante, et le mari, voyant sa femme, resta dans la dernière confusion de son aventure. Mais il pensa que, puisqu'elle avait bien trouvé le moyen de sortir de chez elle pour l'attendre, elle trouverait aisément celui de lui jouer quelque autre tour moins agréable, et pour s'en garantir, il mit deux dueñas auprès d'elle qui ne la quitèrent plus.
Il arrive aussi quelquefois qu'un homme qui n'a pas sa maison proche du quartier où le hasard lui fait rencontrer sa maîtresse, entre sans façon dans celle d'un autre. Soit qu'il le connaisse on non, il le prie civilement de vouloir bien sortir de sa chambre, parce qu'il trouve l'occasion d'entretenir une dame, et que s'il la perd, il ne la reverra de longtemps. Cela suffit pour que le maître de la maison la laisse au pouvoir de l'amant et de sa maîtresse, et quelquefois je vous assure que c'est la femme du sot qui s'en va si bonnement. Enfin l'on est d'une témérité surprenante, pour avoir le moyen de se voir seulement un quart d'heure.
Il me souvient d'une dame française qui, parlant d'un homme à une de ses amies, disait: Rends-le amoureux, je te le rends ruiné. Cette maxime est établie ici plus qu'en lieu du monde. Un amant n'a rien à lui, il n'est pas nécessaire de lui faire entrevoir, non pas de vrais besoins, mais seulement de légères envies d'avoir quelque chose. Ils n'omettent jamais rien là-dessus; et la manière dont ils s'en acquittent relève beaucoup le prix de leurs libéralités. Je les trouve bien moins aimables que nos Français, mais on dit qu'ils savent mieux aimer. Leur procédé est aussi mille fois plus respectueux. Cela va même si loin, que lorsqu'un homme, de quelque qualité qu'il soit, présente un bijou ou une lettre à une dame, il met un genou en terre, et il en fait de même quand il reçoit quelque chose de sa main.
Je vous ai dit que je vous apprendrais pourquoi tant de dames allaient chez la duchesse d'Uzeda. Elle est fort aimable, et fille du duc d'Ossone. Son mari a eu querelle avec le prince Stigliano, pour une dame qu'ils aimaient. Ils ont tiré l'épée, c'est une assez grande affaire. Le Roi les a mis en arrêt; ce n'est pas à dire qu'on les ait mis prisonniers, mais il leur est défendu de sortir de leur maison, si ce n'est la nuit, qu'ils en sortent secrètement pour aller à leurs galanteries ordinaires. Et, ce qu'il y a de rare, c'est que la pauvre épouse ne met pas les pieds dehors tant que son mari est en arrêt, quoique ce soit toujours pour quelque infidélité qu'il lui a faite. Il en est de même lorsqu'ils sont exilés ou relégués dans quelques-unes de leurs terres, ce qui arrive fort souvent. Dans le temps de leur absence, leurs femmes restent chez elles, sans sortir une seule fois. On m'a dit que la duchesse d'Ossone a été plus de deux ans prisonnière de cette sorte; c'est la coutume, et cette coutume est cause qu'elles s'ennuient fort.
Ce ne sont pas seulement les dames espagnoles qui s'ennuient ici, les Françaises s'y divertissent assez mal. Nous devons aller dans peu de jours à Aranjuez et à Tolède baiser la main de la Reine mère. Je vous écrirai, ma chère cousine, le détail de mon petit voyage, et je voudrais être en état de vous donner des marques plus essentielles de ma tendresse.
De Madrid, ce 25 juillet 1679.
TREIZIÈME LETTRE.
Je vous mandai par ma dernière lettre, ma chère cousine, que nous irions saluer la Reine mère; j'ai eu cet honneur. Mais, avant de vous conduire chez elle, il vous faut parler d'autres choses. Je ne voulais pas sortir de Madrid que je n'eusse vu l'entrée du marquis de Villars. Il la fit à cheval, c'est la coutume en ce pays-ci, et quand un homme est bien fait, cela lui est avantageux. Lorsque l'ambassadeur de Venise fit la sienne, il fut heureux de n'être pas dans son carrosse. Il en avait un qui valait 12,000 écus, qui versa en sortant de chez lui; mais comme c'était l'hiver, la marée (c'est cette vilaine boue noire qui fait des ruisseaux dans les rues, où un cheval entre jusqu'aux sangles), la marée, dis-je, gâta si fort le velours à fond d'or, la belle broderie dont il était relevé, qu'il n'a jamais pu servir depuis. Je demeurai surprise que, pour une chose aussi commune que ces sortes d'entrées, toutes les dames fussent sur leurs balcons, avec des habits magnifiques, et le même empressement qu'elles auraient pour le plus grand roi du monde. Mais elles ont si peu de liberté, qu'elles profitent avec joie de toutes les occasions de se montrer. Et comme leurs amants ne leur parlent presque jamais, ils ne manquent pas de se mettre dans leurs carrosses, proche du balcon de leurs maîtresses, où elles les entretiennent des yeux et des doigts. C'est un usage d'un grand secours pour se faire entendre plus promptement que s'ils se servaient de leurs voix. Ce langage muet me paraît assez difficile, à moins que d'y avoir beaucoup d'habitude. Mais ils l'ont aussi, et il n'y a que deux jours que je voyais une petite fille de six ans et un petit garçon à peu près du même âge, qui savaient déjà se dire mille jolies choses de cette manière. Don Frédéric de Cardone, qui les voyait comme moi, et qui les entendait bien mieux, m'expliquait tout; et, s'il n'a rien ajouté du sien à la conversation de ces deux enfants, il faut avouer qu'ils sont nés ici pour la galanterie[140].
La marquise de Palacios, mère de Don Fernand de Tolède, est une des meilleures amies de ma parente. Elle a une belle maison appelée _Igariça_, aux bords du _Xarama_. Et, bien que cette dame soit déjà vieille, elle n'y avait jamais été, quoique ce ne soit qu'à huit lieues de Madrid. Elles croient, en ce pays-ci, que ce n'est pas de la grandeur de se donner la peine d'aller dans leurs terres, à moins que ce ne soient des principautés ou des villes, et pour lors elles les nomment leurs états. Je fis un peu la guerre à cette dame de sa paresse, et ma parente l'engagea d'être du voyage avec sa fille Doña Mariquita, qui est une petite personne blanche, grasse et blonde. Ces trois qualités sont également rares ici, et elle y est admirée de tous ceux qui la voient. La jeune marquise de la Rosa voulut être de la partie. Son époux y vint à cheval avec Don Fernand de Tolède, Don Sanche Sarmiento et Don Estève de Carvajal. Don Frédéric de Cardone n'y aurait pas manqué, mais l'archevêque de Burgos lui avait écrit de venir le trouver en diligence. Lorsqu'il me le dit, je le priai d'aller voir la belle marquise de Los Rios à las Huelgas. Je lui donnai une lettre pour elle, par laquelle je lui reprochais son silence et je lui demandais de ses nouvelles un peu particulièrement. Nous partîmes dans deux carrosses le 16 août, sur les dix heures du soir, par le plus beau temps du monde. Les chaleurs étaient si excessives, qu'à moins que d'exposer sa vie, il serait impossible de marcher le jour; mais les nuits sont fraîches, et les carrosses sont, l'été, tout ouverts, les mantelets levés autour, avec de grands rideaux de toile de Hollande fort fine, garnie de belle dentelle d'Angleterre, avec des nœuds de ruban de couleur. Comme on les fait changer souvent, cela est fort propre. Nous allions si vite, que je mourrais de peur qu'il se rompît quelque chose à notre carrosse, car il est constant que nous aurions été mille fois tuées, avant que le cocher eût pu s'en apercevoir. Je crois que l'on ne court ainsi que pour s'indemniser de la lenteur avec laquelle on va dans Madrid. Car, au petit pas des mules, c'est encore trop à cause du mauvais pavé, des trous, des boues en hiver et de la poudre en été, dont les rues sont pleines. La marquise de Palacios avait un petit chapeau sur sa tête, garni de plumes, selon la coutume des dames espagnoles, quand elles vont à la campagne; et la marquise de la Rosa était fort jolie avec son justaucorps court, ses manches étroites, et le reste de son ajustement, sur lequel nous nous écriâmes que nous la trouvions _muy bizarra et muy de gala_, c'est-à-dire fort galante et fort magnifique.
Je trouvai assez plaisant que ces dames nous obligeassent de descendre en trois endroits sur le chemin, pour entendre jouer de la guitare par deux gentilshommes du marquis de la Rosa qu'il avait amenés exprès, et qui galopaient, leurs guitares attachées d'un cordon et passées derrière le dos. Cette petite musique, mal concertée, ne laissa pas de ravir la compagnie qui se récriait fort sur les agréments de la campagne pendant une belle nuit. Je n'ai jamais vu de femmes si satisfaites. Nous arrivâmes à Aranjuez à cinq heures du matin; je demeurai surprise de sa merveilleuse situation. Nous passâmes, à une demi-lieue en deçà du Tage, sur un pont de bois qui ferme, et nous entrâmes ensuite dans des avenues d'ormes et de tilleuls si hauts, si verts et si frais, que le soleil ne les pénètre point. C'est une chose bien extraordinaire que l'on trouve si proche de Madrid des arbres si parfaits en leur qualité, car le terrain est ingrat et il n'y en vient point. Cependant l'on n'a pas lieu de s'apercevoir à Aranjuez de ce que je dis, parce que l'on a fait le long des allées et proche des arbres, un petit fossé dans lequel l'eau du Tage coule et humecte leurs racines. Ces avenues sont si longues que, lorsqu'on est au milieu, l'on n'en peut voir le bout. Plusieurs allées se joignent à celle-ci et forment des étoiles de tous côtés. On se promène au bord du Tage et du Xarama. Ce sont deux fameuses rivières qui entourent l'île dans laquelle Aranjuez est bâti, et qui lui fournissent des eaux qui contribuent fort à son embellissement. En effet, je n'ai pas vu de lieu plus agréable. Il est vrai que les jardins sont trop serrés, et que l'on y trouve plusieurs allées étroites; mais les promenades y sont ravissantes, et lorsque nous y arrivâmes, je croyais être dans quelque palais enchanté. La matinée était fraîche, les oiseaux chantaient de tous côtés, les eaux faisaient un doux murmure, les espaliers chargés de fruits excellents, les parterres de fleurs odoriférantes, et je me trouvais en fort bonne compagnie. Nous avions un ordre de Don Juan pour être logés dans le château, de manière que l'alcayde nous reçut avec beaucoup de civilité, et nous fit voir soigneusement tout ce qu'il y avait de plus remarquable. Les fontaines sont de ce nombre. On en trouve une si grande quantité, qu'il est impossible de passer dans une allée, dans un cabinet, dans un parterre, ou sur une terrasse, sans en rencontrer partout cinq ou six avec des statues de bronze et des bassins de marbre. Les jets d'eau s'élèvent très-haut, ils ne sont pas d'eau vive, ils viennent tous du Tage. Je vous parlerai entre autres de la fontaine de Diane. Elle est sur une éminence qui la fait découvrir d'assez loin. La déesse est au milieu, entourée de cerfs, de biches et de chiens qui jettent tous de l'eau. On a ménagé un peu plus bas, un rond de myrtes que l'on a taillés de plusieurs manières différentes, et de petits Amours sont à moitié cachés dedans, qui jettent de l'eau contre les animaux dont la fontaine est bordée. Le mont Parnasse s'élève au milieu d'un grand étang avec Apollon, les Muses, le cheval Pégase et une chute d'eau qui tombe et représente le fleuve Hélicon. Il sort de ce rocher mille jets d'eau différents, dont les uns s'élancent, les autres serpentent sur la surface de l'étang; les autres coulent sans efforts, les autres forment des fleurs en l'air, ou une pluie. La fontaine de Ganymède a ses beautés. Ce bel enfant, assis sur l'aigle de Jupiter, semble alarmé de son vol; l'oiseau est en haut d'une colonne, les ailes déployées; il jette l'eau par le bec et par les serres. La fontaine de Marsen est tout proche. Celle des Harpies est belle: elles sont sur des colonnes de marbre fort hautes; aux quatre coins, elles jettent l'eau de tous côtés, et il semble qu'elles ont envie d'inonder un bel adolescent qui est assis au milieu de la fontaine et qui cherche une épine dans son pied. Mais la fontaine d'Amour est la plus agréable. Ce petit dieu y paraît élevé avec son carquois plein de flèches, et de chacune il sort un jet d'eau. Les trois Grâces sont assises aux pieds de l'Amour; et ce qui est de plus singulier, c'est ce qu'il tombe du haut de quatre grands arbres des fontaines, dont le bruit plaît beaucoup et surprend, car il n'est point naturel que l'eau vienne de là[141].
Je craindrais de vous ennuyer, si j'entreprenais de vous dire le nombre de cascades, de chutes d'eau et de fontaines que je vis. Je puis vous assurer, en général, que c'est un lieu digne de la curiosité et de l'attention de tout le monde. Le soleil commençait d'être trop fort à huit heures; nous entrâmes dans la maison, mais il s'en faut bien qu'elle soit aussi belle qu'elle devrait l'être, pour répondre dignement à tout le reste. Lorsque le Roi y va, ceux qui l'accompagnent sont si mal logés, qu'il faut se contenter d'y aller à toute bride faire un peu sa cour, ou de passer jusqu'à Tolède, car il n'y a que deux méchantes hôtelleries et quelques maisons de particuliers en fort petit nombre. Si nous n'avions pas eu la précaution de porter jusqu'à du pain, je suis bien certaine que nous n'en aurions point eu, à moins que l'alcayde ne nous eût donné le sien. Je vous marquerai en passant de ne pas confondre alcayde avec alcalde. Le premier signifie gouverneur d'un château ou d'une place, et l'autre, un sergent. Bien que les tableaux les plus exquis soient à l'Escurial, je ne laissai pas d'en trouver de très-bons à Aranjuez, dans l'appartement du Roi. Il est meublé selon la saison où nous sommes, c'est-à-dire avec les murailles toutes blanches, et une tapisserie de jonc très-fin, de la hauteur de trois pieds. Il y a au-dessus des miroirs ou des peintures. On trouve dans ce bâtiment plusieurs petites cours qui en diminuent la beauté. Nous déjeunâmes tous ensemble, et l'on voulut me persuader de manger d'un certain fruit nommé _pimento_, qui est long comme le doigt, et si violemment poivré, que si peu qu'on en mette dans la bouche elle est tout en feu. On laisse tremper longtemps le piment dans du sel et du vinaigre pour en ôter la force. Ce fruit vient en Espagne sur une plante, et je n'en ai point vu dans les autres pays où j'ai été. Nous avions une oille, des ragoûts de perdrix froides avec de l'huile, et du vin de Canarie; des poulardes, des pigeons qui sont excellents ici, et des fruits d'une beauté extraordinaire. Ce repas, qui valait un fort bon dîner, étant fini, nous nous couchâmes et nous n'allâmes à la promenade que sur les sept heures du soir. Les beautés de ce lieu me parurent aussi nouvelles que si je ne les avais pas vues le matin, particulièrement cette situation toute charmante que j'admirais toujours de quelque côté que je tournasse les yeux. Le Roi y est en sûreté avec une demi-douzaine de gardes, parce que l'on ne saurait y arriver que par des ponts qui ferment tous; et le Harama, qui grossit en cet endroit les eaux du Tage, fortifie Aranjuez. Après nous être promenés jusqu'à dix heures du soir, nous revînmes dans un grand salon pavé de marbre et soutenu par des colonnes semblables. Nous le trouvâmes éclairé de plusieurs lustres, et Don Estève de Carvajal y avait fait venir, sans nous en rien dire, des musiciens qui nous surprirent agréablement; du moins les dames espagnoles et ma parente en demeurèrent très-satisfaites. Pour moi, je trouvai qu'ils chantaient trop de la gorge, et que leurs passages étaient si longs, qu'ils en devenaient ennuyeux. Ce n'est pas qu'ils n'eussent la voix belle, mais leur manière de chanter n'est pas bonne, et communément tout le monde ne chante pas en Espagne comme l'on fait en France et en Italie. Le souper étant fini, nous allâmes au grand canal où il y avait un petit galion peint et doré. Nous entrâmes dedans et nous y demeurâmes jusqu'à deux heures après minuit, que nous en sortîmes pour prendre le chemin de Tolède.
Je remarquai qu'en sortant d'Aranjuez nous ne trouvâmes que des bruyères. L'air ne laisse pas d'être parfumé du thym et du serpolet dont ces plaines sont couvertes. On me dit qu'il y avait là une grande quantité de lapins, de cerfs, de biches et de daims, mais ce n'était pas l'heure de les voir. La conversation ayant été quelque temps générale, j'étais déjà à deux lieues d'Aranjuez, que je n'avais pas encore parlé à Don Fernand qui était auprès de moi. Mais voulant profiter du temps pour m'instruire à fond des particularités de cette redoutable Inquisition dont il m'avait promis de m'entretenir, je le priai de m'en dire quelque chose.
L'Inquisition, me dit-il, n'a été connue dans l'Europe qu'au commencement du treizième siècle. Avant ce temps-là, les évêques et les magistrats séculiers faisaient la recherche des hérétiques qu'ils condamnaient au bannissement, à la perte de leurs biens ou à d'autres peines qui n'allaient presque jamais à la mort. Mais le grand nombre d'hérésies qui s'élevèrent vers la fin du douzième siècle, furent la cause de l'établissement de ce tribunal. Les papes envoyèrent des religieux vers les princes catholiques et vers les évêques, pour les exhorter de travailler avec un soin extraordinaire à l'extirpation des hérésies et à faire punir les hérétiques opiniâtres, ce qui continua, de cette manière, jusqu'à l'année 1250.