La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy

Part 27

Chapter 274,127 wordsPublic domain

On ne voit pas un menuisier, un sellier, ou quelque autre homme de boutique, qui ne soit habillé de velours et de satin, comme le roi, ayant sa grande épée, le poignard et la guitare attachée dans sa boutique. Ils ne travaillent que le moins qu'ils peuvent, et je vous ai déjà dit plus d'une fois qu'ils sont naturellement paresseux. En effet, il n'y a que l'extrême nécessité qui les oblige de faire quelque chose; alors ils travaillent les dimanches et les fêtes, sans façon, tout comme les autres jours, et puis ils vont porter leur marchandise. Si c'est un cordonnier et qu'il ait deux apprentis, il les mène tous deux avec lui, et donne à chacun un soulier à porter; s'il en a trois, il les mène tous trois, et ce n'est qu'avec peine qu'il se rabaisse à vous essayer sa besogne. Quand elle est livrée, il va s'asseoir au soleil (que l'on nomme le feu des Espagnols) avec une troupe de fainéants comme lui, et là, d'une autorité souveraine, ils décident des affaires d'État et règlent les intérêts des princes. Souvent ils se querellent là-dessus. Quelque grand politique, qui se croit plus habile que les autres, veut que l'on cède à son avis, et quelques autres, aussi opiniâtres que lui, n'en veulent rien faire. De sorte qu'ils se battent sans quartier. J'étais, il y a deux jours, chez l'ambassadrice du Danemark, lorsqu'on y apporta un malheureux qui venait d'être blessé dans la rue. C'était un fruitier; il avait soutenu que le Grand Seigneur serait un malhabile homme s'il ne faisait point étrangler son frère. Un autre, à qui ce jeune prince n'était pas si désagréable, voulut prendre son parti; et là-dessus ils s'étaient battus. Mais il faut remarquer que tous ces gens-là parlent des affaires de la politique avec assez de connaissance pour appuyer ce qu'ils disent de bonnes raisons.

Il y a dans la ville plusieurs maisons qui sont comme des académies, où chacun s'assemble: les uns pour jouer et les autres pour la conversation. L'on y joue fort fidèlement, et quelque somme que l'on perde sur sa parole, les vingt-quatre heures ne passent jamais que l'on ne paye. Si l'on y manquait, on serait perdu d'honneur et de réputation. Il n'y a aucune raison qui puisse surmonter cette nécessité de payer dans les vingt-quatre heures. L'on y joue fort grand jeu et très-honnêtement, sans bruit et sans faire paraître aucun chagrin. Quand on gagne, c'est la coutume de donner le _barato_. Il me semble que cela se pratique aussi en Italie. C'est-à-dire que vous donnez de l'argent à quelques-uns de ceux qui sont présents, aux uns plus, aux autres moins; soit que vous les connaissiez ou non. Celui à qui l'on a présenté le _barato_ ne doit jamais le refuser, fût-il cent fois plus riche et plus de qualité que celui qui le lui donne. L'on peut aussi le demander à un joueur qui gagne, et il ne manque pas de le donner. Il y a des gens qui ne subsistent que par ce moyen-là. Cependant cette coutume est désagréable, parce que celui qui gagne n'emporte quelquefois rien de son gain, et s'il recommence à jouer, il perd bien souvent le sien.

Au reste, si l'on connaissait qu'un homme eût filouté, il pourrait de bonne heure renoncer à la société civile, car il n'y aurait pas d'honnêtes gens qui voulussent avoir commerce avec lui, et si on le surprenait en filoutant, il serait heureux d'en être quitte pour des _cuchillades_, c'est-à-dire des coups du tranchant de l'épée, et non pas de la pointe.

A l'égard des conversations que l'on fait dans ces académies, il y en a de fort spirituelles, et il s'y trouve bien des personnes savantes. Car, enfin, il y en a ici tout comme ailleurs, et l'on y écrit de fort jolies choses. Ce qu'ils appellent des nouvelles me semble d'un caractère charmant. Ils y gardent toujours la vraisemblance, et leur sujet est si bien conduit, leur narration si concise et si simple, sans être ni basse ni rampante, que l'on doit convenir qu'ils ont un génie supérieur pour ces sortes d'ouvrages. Je tâcherai d'en recouvrer quelqu'un de ce genre, je le traduirai et je vous l'enverrai, pour que vous jugiez par vous-même. Comme je ne suis pas capable de parler des choses qui traitent de matières plus relevées, je ne vous en dirai rien, jusqu'à ce que je sache là-dessus le sentiment des connaisseurs, et que, tout au plus, je puisse leur servir d'écho. Il est vrai, cependant, que je les trouve outrés dans leurs louanges et qu'ils n'y gardent pas assez de vraisemblance. Leur imagination, qui est fort vive, fait quelquefois trop de chemin. Je lisais l'autre jour dans un livre, qu'en parlant de Philippe IV, l'auteur disait que ses vertus et ses grandes qualités étaient si étendues, que, pour les écrire, il n'y avait pas suffisamment de papier dans l'univers, et qu'une plume ordinaire n'était pas digne de tracer des choses si divines; qu'ainsi il fallait que le soleil les écrivît avec ses rayons sur la surface des cieux[134]. Vous m'avouerez que c'est se perdre dans les nues, et qu'à force de vouloir élever le héros, le pauvre auteur tombe et se casse le cou. Leurs livres sont très-mal imprimés, le papier en est gris; ils sont fort mal reliés, couverts pour la plupart d'un méchant parchemin ou de basane[135].

Je ne veux pas omettre de vous dire comme une chose essentielle, que la politique des Espagnols les oblige de hasarder la récompense d'un cent de faux avis, plutôt que de négliger l'occasion d'en recevoir un bon. Ni le pays d'où l'on est, ni les gens qui agissent ne leur sont point suspects; ils veulent tout savoir et payent libéralement ceux qui les servent. Ils n'attendent pas même que le service soit reçu pour avancer la récompense. Vous ne sauriez croire combien cette maxime leur a valu. Ils ont été quelquefois pris pour dupes, cela ne les a point rebutés, et dans la suite ils y trouvent toujours leur compte. Il est encore vrai que pour peu de prétexte que l'on ait de demander une grâce au Roi, pourvu que l'on ne se rebute point et que l'on suive son premier dessein avec persévérance, tôt ou tard vous obtenez une partie de ce que vous souhaitez. Les ministres sont persuadés qu'il ne serait pas de la grandeur d'un si puissant monarque de refuser peu de chose, et bien qu'il n'y ait pas de justice à prétendre une faveur que l'on n'a point méritée par ses services, cependant on l'obtient quand on la demande sans relâche. J'en avais des exemples tous les jours.

Je ne vous ai pas encore dit, ma chère cousine, que lorsque j'arrivai ici, toutes les dames me firent l'honneur de me venir voir les premières. C'est l'usage de prévenir les étrangères, quand on est informé de leur qualité et de leur conduite. Elles regardent fort à l'une et à l'autre. Quand je fus leur rendre visite, chacune me fit un petit présent, et dans une seule maison j'en recevais quelquefois une douzaine; car jusqu'aux enfants de quatre ans veulent vous régaler. On m'a donné de grandes corbeilles de vermeil doré, enrichies de corail, qui forme des fleurs très-délicatement travaillées. Cela se fait à Naples et à Milan. J'ai eu des boîtes d'ambre garnies d'or émaillé, pleines de pastilles. Plusieurs m'ont donné des gants, des bas de soie et des jarretières en quantité. Mais ces gants ont cela de particulier, qu'ils sont aussi courts que ceux des hommes, parce que les femmes attachent leurs manches au poignet. Il n'y a que les doigts qui sont d'une longueur ridicule. Pour les bas, ils les font de _pelo_, c'est de la soie écrue. On les fait si courts et si petits par le pied, que j'ai vu bien des poupées à qui ils ne pourraient être propres. Les jarretières sont d'un ruban large, fort léger et travaillé très-clair, semblable à celui dont les paysans se servent à leurs noces. Ces jarretières sont garnies aux deux bouts de dentelle d'Angleterre de fil. On m'a aussi donné de fort belles coupes de terre sigillée et mille autre choses de cette manière. Si jamais je pars d'ici et que j'y fasse un second voyage, ce sera à moi de leur faire des présents. Mais tout les contente; des aiguilles, des épingles, quelques rubans et surtout des pierreries du Temple les ravissent. Elles, qui en ont tant de fines et qui sont si belles, ne laissent pas d'en porter d'effroyables. Ce sont proprement des morceaux de verre que l'on a mis en œuvre, tout semblables à ceux que nos ramoneurs vendent à nos provinciales qui n'ont jamais vu que leur curé et leurs brebis. Les plus grandes dames sont chargées de ces verrines, qu'elles achètent fort cher. Lorsque je leur ai demandé pourquoi elles aiment tant les diamants faux, elles m'ont dit que c'est à cause que l'on en trouve d'aussi gros que l'on en veut. En effet, elles en portent à leurs pendants d'oreilles de la grosseur d'un œuf, et tout cela leur vient de France ou d'Italie; car, comme je vous l'ai dit, on ne fait guère de choses à Madrid; on y est trop paresseux.

Il n'y a point de bons peintres dans cette ville, la plupart de ceux qui y travaillent ne sont pas du pays; ce sont des Flamands, des Italiens ou des Français qui viennent s'y établir et qui n'y font pourtant pas grande fortune, car l'argent ne roule pas et n'entre point dans le commerce. Pour moi, je vous avoue que je n'en ai jamais moins vu. Ma parente reçoit d'assez grosses sommes tout en _quartos_, c'est de la monnaie de cuivre, aussi sale que des doubles, et toute vilaine qu'elle est, elle sort du trésor royal. On les donne au poids (car quel moyen de compter cette gueuserie-là). Des hommes les apportent dans de grandes corbeilles de natte qu'ils attachent sur leur dos; et quand ces payements arrivent, toute la maison passe huit jours à compter les quartos. Sur dix mille francs, il n'y a pas cent pistoles en or ou en argent[136].

On a ici un grand nombre d'esclaves qui s'achètent et se vendent fort cher. Ce sont des Maures et des Turcs. Il y en a qui valent jusqu'à quatre et cinq cents écus. Autrefois, on avait droit de vie et de mort sur eux. Un patron pouvait tuer son esclave comme il aurait pu tuer un chien; mais on a trouvé que cette barbarie ne s'accordait pas avec les maximes de la religion chrétienne, et c'est à présent une chose défendue. Cependant ils les battent jusqu'à leur casser quelquefois les os, sans en être recherchés. Il est vrai qu'il n'y a guère de maîtres qui se portent à ces sortes d'extrémités; et lorsqu'un homme aime son esclave et qu'elle consent à ce qu'il veut, elle devient aussitôt libre. A l'égard des autres domestiques, il serait dangereux de les maltraiter; ils prétendent, la plupart, d'être d'aussi bonne maison que le maître qu'ils servent, et s'ils en étaient outragés, ils seraient capables, pour se venger, de le tuer en trahison ou de l'empoisonner. On en a vu plusieurs exemples. Ils disent qu'il ne faut pas insulter à leur mauvaise fortune; que pour être réduits à servir, ils ne renoncent pas à l'honneur, et qu'ils le perdraient s'ils souffraient des coups de qui que ce pût être.

Les pauvres même ont de la gloire, et quand ils demandent l'aumône, c'est d'un air impérieux et dominant. Si on les refuse, il faut que ce soit avec civilité, en leur disant: _Cavallero perdone usted, no tenga moneda_; cela veut dire: Cavalier, pardonnez-moi, je n'ai point de monnaie. Si on les rebute, ils se fondent en raisons, et veulent vous prouver que vous ne méritez pas la grâce que Dieu vous fait de vous donner du bien, et ils ne vous laissent pas un moment en repos. Mais aussitôt qu'on leur parle avec honnêteté, ils semblent satisfaits et se retirent.

Les Espagnols sont naturellement assez doux, ils marient leurs esclaves, et quand c'est avec une autre esclave, les enfants qu'ils ont ne sont pas libres, et sont soumis au patron comme leurs parents; mais si ces enfants se marient, leurs enfants ne sont plus esclaves. Il en est de même si une femme esclave épouse un homme libre, ses enfants suivent la condition de leur père. L'on est fort bien servi de ces malheureux; ils ont une assiduité et une soumission que les autres n'ont pas. Il y en a peu qui veulent changer de religion. J'en ai une qui n'a que neuf ans, elle est plus noire que l'ébène, et ce devait être un miracle de beauté dans son pays, car son nez est tout plat, ses lèvres prodigieusement grosses, l'émail de ses yeux blanc, mêlé de couleur de feu, et ses dents admirables, aussi bien en Europe qu'en Afrique. Elle ne sait un mot d'autre langue que la sienne. Elle se nomme Zayde. Nous l'avons fait baptiser. Cette petite chrétienne avait été si bien accoutumée, lorsqu'on la voulait vendre, de quitter son manteau blanc et de se dépouiller toute nue, que j'ai eu beaucoup de peine à l'empêcher de le faire; et l'autre jour que nous avions grande compagnie, mademoiselle Zayde, que j'envoyai querir, prit la peine de paraître tout d'un coup avec son petit corps noir aussi nu que lorsqu'elle vint au monde. J'ai résolu de la faire fouetter pour lui faire comprendre que cette sorte d'habitude ne me plaît point. Je ne puis le lui faire entendre que par ce moyen. Ceux qui me l'ont vendue disent qu'elle est fille de condition; et la pauvre enfant, bien souvent, vient se mettre à genoux devant moi, joint les mains, pleure et me montre le côté de son pays. Je l'y renverrais volontiers et m'en ferais même un grand plaisir, si elle y pouvait être chrétienne. Mais cette impossibilité m'oblige de la garder. Je voudrais bien l'entendre, car je crois qu'elle a de l'esprit, et toutes ses actions en marquent. Elle danse à sa mode, et c'est d'une manière si plaisante, qu'elle nous réjouit beaucoup. Je lui mets des mouches de taffetas blanc qui l'enchantent. Elle a un habit comme on les porte au Maroc. C'est une jupe courte et presque sans plis, de grandes manches de chemise de toile très-fine, rayée de différentes couleurs, semblables à celles de nos bohémiennes; un corps qui n'est qu'une bande de velours cramoisi à fond d'or, rattaché au côté par des boucles d'argent avec des boutons de même; et un manteau blanc d'étoffe de laine très-fine, fort ample et fort long, dont elle s'enveloppe et dont elle se couvre la tête d'un des bouts. Cet habit est assez beau. Ses petits cheveux, qui ressemblent à de la laine, sont coupés en plusieurs endroits; ils forment des croissants aux côtés, un rond au milieu et comme un cœur au devant. Elle m'a coûté vingt pistoles. Ma fille lui a donné son sagouin à gouverner; c'est ce petit singe dont M. l'archevêque de Burgos lui fit présent. Je vous assure que Zayde et le sagouin sont faits l'un pour l'autre, et qu'ils s'entendent fort bien.

Pour vous parler d'autre chose, il est arrivé ici un homme que l'on est allé chercher jusqu'au fond de la Galice. C'est un saint qui, à ce que l'on prétend, a fait des miracles. La marquise de Los Velez, autrefois gouvernante du Roi, a pensé mourir, et elle l'envoya querir promptement; mais l'on a été si longtemps à faire ce voyage, qu'elle a recouvré la santé sans lui. L'on savait le jour qu'il devait arriver, et elle l'attendait, lorsque Don Fernand de Tolède, qui est son neveu, et qui n'avait pu la voir depuis son retour de Flandre, à cause de la maladie qu'elle avait eue, sachant qu'elle était beaucoup mieux, se rendit chez elle, à l'heure à peu près que le saint de Galice y devait venir. Les gens de la marquise le voyant et ne le connaissant point (car il était absent depuis plusieurs années), sans examiner qu'il n'y a guère d'hommes de son âge et de son air assez heureux pour faire des miracles, crurent, dès qu'il parut, que c'était le saint; ils ouvrirent la grande porte, sonnèrent une cloche pour servir de signal, comme la marquise le leur avait ordonné. Toutes les dueñas et les filles vinrent le recevoir avec chacune un cierge à la main; il y en avait plusieurs qui se jetaient à genoux, et ne voulaient pas le laisser passer qu'il ne leur eût donné sa bénédiction. Il pensa devenir fou d'une telle réception. Il ne savait s'il dormait ou s'il était enchanté, et, quoi qu'il pût s'imaginer, il n'était point au fait; il avait beau parler, on ne l'écoutait pas, tant le bruit et la presse étaient grands. On lui faisait toucher des chapelets, et celles qui étaient éloignées les lui jetaient à la tête avec des centaines de médailles. Les plus zélées commencèrent à lui couper son manteau et son habit. Ce fut alors qu'il eut la peur entière que pour multiplier ses reliques on le taillât par morceaux. La marquise de Los Velez, que l'on portait à quatre dans un grand fauteuil, vint au-devant du saint homme. Il est vrai que lorsqu'elle aperçut la méprise, et qu'elle vit son neveu, elle fit de si grands et de si longs éclats de rire, qu'ils passaient de beaucoup les forces qu'on lui croyait. En sortant de chez elle, il vint nous voir encore tout déchiré par ces dévotes personnes.

Je dois vous dire, ma chère cousine, que tout est fort retiré dans cette cour; et voici comme l'on vit chez les particuliers. Le matin, en se levant, on prend de l'eau glacée, et incontinent après le chocolat. Quand l'heure du dîner est venue, le maître se met à table; sa femme et ses enfants, comme je vous l'ai marqué, mangent par terre, auprès de la table; ce n'est pas respect, c'est parce que la maîtresse ne saurait être assise sur une chaise, elle n'y est point accoutumée, et il y a de vieilles Espagnoles qui ne s'y sont peut-être jamais mises. Le repas est léger, car on mange peu de viande. Ce qu'ils ont de meilleur, ce sont des pigeons, des gelinottes, et leur oille qui est excellente. Mais on ne servira au plus grand seigneur que deux pigeons et quelque ragoût très-méchant, plein d'ail et de poivre, ensuite du fenouil et un peu de fruit. Quand ce petit dîner est fait, chacun se déshabille dans la maison et se jette sur son lit, où l'on étend des peaux de maroquin bien passées pour avoir plus frais. A cette heure, vous ne trouverez pas une âme dans les rues. Les boutiques sont fermées, le commerce est cessé, et il semble que tout est mort. A deux heures l'hiver, à quatre l'été, on commence à se rhabiller, l'on mange des confitures, l'on prend du chocolat ou des eaux glacées, et chacun va où il juge à propos. Enfin l'on se retire à onze heures ou minuit. Je vous parle au moins des gens réglés. Alors le mari et la femme se couchent, l'on apporte une grande nappe qui couvre tout le lit, et chacun se l'attache au col. Les nains et les naines servent le souper, qui est aussi frugal que le dîner; car c'est une gelinotte en ragoût ou quelque pâtisserie qui brûle la bouche, tant elle est poivrée. Madame boit de l'eau tout son soûl, monsieur ne boit guère de vin; et le souper fini, chacun dort comme il peut[137].

Ceux qui ne sont pas mariés, ou qui ne gardent guère de mesure avec leurs femmes, après qu'ils ont été à la promenade du Prado, où ils sont l'été à demi déshabillés dans leurs carrosses (j'entends lorsqu'il est fort tard), font un bon repas, montent à cheval, et prennent un laquais en trousse derrière eux. Ils en usent ainsi pour ne le pas perdre; car allant par la plus obscure nuit dans les rues et marchant vite, quel moyen qu'un laquais puisse toujours démêler et suivre son maître? Il y en peut avoir quelques-uns qui le feraient, mais la plupart prendraient la fuite en pareil cas, car ils ne sont pas braves. Cette cavalcade nocturne se fait en l'honneur des dames. C'est pour les aller voir, et ils ne manqueraient pas cette heure-là pour un empire; ils leur parlent au travers de la jalousie; ils entrent quelquefois dans le jardin, et montent, quand ils le peuvent, à la chambre. Leur passion est si forte, qu'il n'y a point de périls qu'ils n'affrontent; ils vont jusque dans le lieu où l'époux dort; et j'ai ouï dire qu'ils se voient des années de suite, sans oser prononcer une parole, de peur d'être entendus. On n'a jamais su aimer en France comme on prétend que ces gens-ci aiment; et sans compter les soins, les empressements, la délicatesse, le dévouement même à la mort (car le mari et les parents ne font point de quartier), ce que je trouve de charmant, c'est la fidélité et le secret. On ne verra jamais un cavalier se vanter d'avoir reçu des faveurs d'une dame. Ils parlent de leurs maîtresses avec tant de respect et de considération, qu'il semble que ce soit leurs souveraines. Aussi ces dames n'ont point envie de vouloir plaire à d'autres qu'à leurs amants. Elles en sont tout occupées et, bien qu'elles ne le voient pas le jour, elles trouvent le moyen d'employer plusieurs heures à son intention, soit en lui écrivant, ou en parlant de lui avec une amie qui est du secret, ou demeurant une journée entière à regarder au travers d'une jalousie pour le voir passer. En un mot, sur toutes les choses que l'on m'a dites, je croirais aisément que l'amour est né en Espagne.

Pendant que les cavaliers sont avec leurs maîtresses, les laquais gardent leurs chevaux à quelque distance de la maison. Mais il leur arrive très-souvent une aventure fort désagréable. C'est que les maisons n'ayant pas de certains endroits commodes, on jette toute la nuit, par les fenêtres, ce que je n'ose vous nommer. De sorte que l'amoureux espagnol, qui passe à petit bruit dans la rue, est quelquefois inondé depuis la tête jusqu'aux pieds, et bien qu'il se soit parfumé avant de sortir de chez lui, il est contraint d'y retourner au plus vite pour changer d'habits. C'est une des plus grandes incommodités de la ville, et qui la rend si puante et si sale, que l'on n'y peut marcher le matin. Je dis le matin, parce que l'air est si vif et a tant de force, que toute cette vilenie est consumée avant midi.

Quand il meurt un cheval, ou quelque autre animal, on le laisse dans la rue où il est, fût-ce devant la porte du palais, et le lendemain il est en poudre. L'on est persuadé que si l'on ne jetait pas ainsi ces ordures dans les rues, la peste ne serait pas longtemps sans être à Madrid, et elle n'y est jamais[138].

Sans compter que les amants voient leurs maîtresses par les moyens que je vous ai dits, ils en ont encore d'autres; car les dames se visitent fort, et rien ne leur est plus aisé que de prendre une mante, d'entrer dans une chaise par la porte de derrière et de se faire porter où elles veulent. Cela est d'autant plus facile que toutes les femmes se gardent un secret inviolable; quelques querelles qui pussent arriver entre elles, et quelque colère qu'elles aient les unes contre les autres, elles n'ouvrent jamais la bouche pour se déceler. Leur discrétion ne saurait être assez louée. Il est vrai que les conséquences en seraient bien plus dangereuses qu'ailleurs, puisque l'on assassine ici sur de simples soupçons.

Voici comme se passent les visites que les dames se rendent les unes aux autres. On ne va point chez son amie quand on en a envie, il faut attendre qu'elle vous envoie prier d'y venir; et la dame qui veut recevoir compagnie chez elle écrit un billet le matin, par lequel elle vous invite. Vous sortez dans votre chaise; on les fait extrêmement grandes et larges, et, pour qu'elles soient moins lourdes, elles ne sont que de simple étoffe tendue sur un châssis de bois. Ces étoffes sont toujours mêlées d'or et d'argent et fort magnifiques. Il y a trois grandes glaces, et le dessus est d'un cuir très-mince, couvert comme le reste; il se lève pour que la dame entre et sorte plus commodément. L'on a quatre porteurs qui se relayent; un laquais porte le chapeau du porteur de devant, car, quelque mauvais temps qu'il fasse, il ne faut pas qu'il soit couvert devant sa maîtresse. La dame est enchâssée dans sa chaise comme un diamant dans son chaton. Elle n'a point de mante, ou, si elle en porte, c'est avec une grande dentelle noire d'Angleterre, de la hauteur d'une demi-aune, faite à dents comme les réseaux du temps passé, fort riche et fort chère. Cela sied bien.