Part 24
Sous le règne de Ferdinand, roi de Castille et d'Aragon, Christophe Colomb, Génois, découvrit cette partie du monde en 1492. Comme les Espagnols furent les premiers qui trouvèrent cette heureuse terre inconnue aux Européens, le roi Ferdinand et la reine Isabelle en eurent la propriété par une bulle d'Alexandre VI. Il établit eux et leurs successeurs, vicaires perpétuels du Saint-Siége dans tout le vaste pays. De sorte que les rois d'Espagne en sont seigneurs spirituels et temporels; qu'ils nomment aux évêchés et autres bénéfices; et qu'ils reçoivent les dîmes. Leur pouvoir est plus étendu là qu'en Espagne; car il faut remarquer que l'Amérique seule forme une des quatre parties du monde, et que nous y possédons beaucoup plus de pays que toutes les autres nations ensemble. Le conseil des Indes, qui est établi à Madrid, est un des plus considérables du royaume, et, dans la nécessité où l'on est d'entretenir une correspondance très-fréquente entre l'Espagne et les Indes, d'envoyer des ordres et de maintenir toute l'autorité du côté de la cour, l'on a été obligé d'établir une Chambre particulière, composée de quatre des plus anciens conseillers du conseil des Indes, lesquels prennent connaissance des affaires de finance, et font faire les expéditions par les secrétaires du conseil.
Outre cette Chambre qui est à Madrid, il y en a une à Séville, appelée la maison de _contratacion_. Elle est composée d'un président et de plusieurs conseillers de robe et d'épée, avec les autres officiers nécessaires. Les conseillers d'épée prennent connaissance des choses qui concernent la flotte et les galions. Les autres conseillers rendent la justice. Les appellations de ce tribunal vont au conseil des Indes de Madrid. On tient des registres dans la maison de contratacion de Séville, où l'on écrit toutes les marchandises que l'on envoie aux Indes, et toutes celles qu'on en rapporte, pour empêcher que le Roi ne soit fraudé de ses droits; mais cela sert de peu; les marchands sont si adroits et ceux qui leur font rendre compte prennent si volontiers le parti de partager avec eux, que le Roi n'en est assurément pas mieux servi; et son droit, qui n'est qu'un cinquième, est si mal payé, qu'il ne reçoit pas la quatrième partie de ce qui lui appartient[116].
C'est le conseil de Madrid qui propose au Roi des sujets pour remplir les vice-royautés de la Nouvelle-Espagne et du Pérou[117]. Il faut remarquer que tous les emplois s'y donnent de trois ans en trois ans, ou de cinq ans en cinq ans, afin qu'un seul homme ne puisse pas s'enrichir pendant qu'il y en a tant d'autres qui ont besoin d'une part aux bienfaits du prince.
Dans les endroits des Indes où il n'y a pas de vice-roi, celui qui est président est aussi gouverneur. Lorsqu'un vice-roi meurt, le président en charge dans la vice-royauté prend le gouvernement en main, jusqu'à ce qu'on ait envoyé d'Espagne un autre vice-roi. C'est Sa Majesté Catholique qui donne ces grands postes-là, et les gouvernements les plus considérables. Les vice-rois pourvoient aux petits gouvernements, et ces vice-rois rapportent sans peine, en cinq ans, cinq et six cent mille écus. On n'y va point sans s'y enrichir; et cela est si vrai, que jusqu'aux religieux qu'on y envoie pour prêcher la foi et convertir les Indiens, rapportent chacun de leur mission trente ou quarante mille écus. Le Roi dispose de plusieurs pensions qui sont sur les villages des Indes. On en tire depuis deux jusqu'à six mille écus de rente, et c'est encore un moyen de gratifier ses sujets.
Les îles Philippines, qui sont proches du royaume de la Chine, dépendent du Roi d'Espagne. Le commerce qui s'y fait consiste en soie. Elles lui coûtent plus à garder qu'elles ne lui rapportent.
Les Castillans ont eu leurs raisons pour ne vouloir pas qu'il y eût aucune sorte de manufacture aux Indes, ni que l'on y fît des étoffes, ni pas une des autres choses qui sont indispensablement nécessaires. Cette politique est cause que tout vient d'Europe, et que les Indiens, qui aiment passionnément leurs commodités et ce qui les pare, sacrifient volontiers leur argent à leur satisfaction. De cette manière, on les met hors d'état de rien amasser, parce qu'ils sont obligés d'acheter bien cher les moindres bagatelles qu'on leur porte, et dont on les amuse[118].
La flotte consiste en plusieurs vaisseaux chargés de marchandises que l'on envoie aux Indes, et il y a d'autres grands navires de guerre qu'ils appellent galions, par lesquels le Roi les fait escorter. Ces navires ne devraient porter aucune marchandise, mais l'avidité du gain l'emporte sur les défenses expresses du Roi, et ils sont quelquefois si chargés, que si l'on venait à les attaquer, ils ne pourraient se défendre. Lorsque les navires partent, l'expédition que les marchands obtiennent au conseil des Indes de Madrid, afin de les envoyer, coûte pour chacun depuis trois jusqu'à six mille écus, selon que les vaisseaux sont grands. Il est aisé de juger, que puisque l'on donne tout, l'on est assuré de gagner bien davantage.
Les galions ne vont que jusqu'à Porto-Velo, où l'on apporte tout l'argent du Pérou. La flotte les quitte en cet endroit, et continue le voyage jusqu'à la Nouvelle-Espagne. Pour les galions, ils vont de San Lucar à Carthagène des Indes, en six semaines ou deux mois au plus. Ils y demeurent peu, et en cinq ou six jours ils se rendent à Porto-Velo. C'est un bourg situé sur la côte de l'Amérique. L'air en est très-malsain, et il y fait des chaleurs excessives. De l'autre côté de l'isthme, à dix-huit lieues seulement de distance, on trouve la ville de Panama où l'on apporte du Pérou une grande quantité d'argent en barre, et des marchandises que l'on voiture toutes par terre jusqu'à Porto-Velo où sont les galions, et où il se tient une des plus grandes foires de l'univers; car en moins de quarante ou cinquante jours, il s'y débite au moins pour vingt millions d'écus de toutes sortes de marchandises d'Europe, que l'on paye comptant. Après que la foire est finie, les galions retournent à Carthagène, où il se fait un assez gros commerce de marchandises des Indes et de celles du royaume de Sainte-Foy, aussi bien que de la Morigenta. Ensuite il vont à la Havane prendre les choses nécessaires pour leur voyage, et de ce lieu à Cadix, ils reviennent d'ordinaire en deux mois.
Mais à l'égard de la flotte, elle s'arrête à Porto-Rico, pour se rafraîchir. Elle se rend à la Vera-Cruz en cinq semaines. Elle y décharge ses marchandises que l'on porte par terre à quatre-vingts lieues de là, dans la grande ville de Mexico. La vente en est bientôt faite, et la flotte part ensuite pour venir à la Havane. Mais il faut que ce passage ne se fasse que dans les mois d'avril ou de septembre, à cause des vents du nord. Le voyage des galions au Pérou est ordinairement de neuf mois, celui de la flotte est de treize ou de quatorze; quelques particuliers y vont aussi à leurs frais, après en avoir obtenu une permission du Roi, et s'être fait enregistrer à la contratacion de Séville. Ceux-là vont aux côtes de San-Domingo, Honduras, Caracas et Buenos-Ayres[119].
Il faut toujours que l'argent qui vient des Indes, directement pour le Roi, soit apporté par un galion. On donne cet argent à un maître de la monnaie, lequel paye au Roi six mille écus toutes les fois qu'il fait le voyage, et il retient un pour cent de l'argent qui lui passe par les mains, ce qui va fort loin. A l'égard de l'argent des particuliers, il vient dans les vaisseaux qu'ils veulent choisir. C'est le capitaine qui doit en rendre compte.
Il y a un certain droit appelé avarie, c'est-à-dire qu'on le prend sur les marchandises enregistrées et sur l'argent que l'on rapporte des Indes. Ce droit est si considérable, qu'il fournit à ce qu'il faut pour mettre les galions et la flotte en état de faire le voyage, bien que la dépense monte à neuf cent mille écus. Celle de la flotte n'est pas si grande.
Celui que le Roi choisit pour être général des galions lui avance quatre-vingts ou cent mille écus, qu'on lui rend aux Indes avec un gros intérêt. Chaque capitaine avance aussi de l'argent au Roi, à proportion de la grandeur du vaisseau qu'il commande. Il y a, de plus, une patache qui va avec les galions et s'en sépare au golfe de Las Jeguas. Elle va aux îles de la Marguerite prendre les perles que l'on paye au Roi pour le droit du cinquième, c'est-à-dire le cinquième de tout ce que l'on pêche de perles, et ensuite elle se rend à Carthagène.
L'on a découvert, il y a peu d'années, à soixante-dix lieues de Lerma, des mines qui sont d'un grand revenu. Celles du Pérou et de tout le reste des Indes occidentales rendent le cinquième au Roi, tant de l'or que de l'argent et des émeraudes. Il y a, au Potosi, des mines plus abondantes que partout ailleurs. On porte tout l'argent que l'on tire au port d'Arica, on l'envoie de là à Callao. C'est un des ports de Lima où les galions viennent le recevoir. Le royaume du Pérou rend, chaque année, en or et en argent, la valeur de onze millions d'écus[120]. On tire de la nouvelle Espagne cinq millions d'écus et des marchandises qui sont ordinairement des émeraudes, de l'or, de l'argent, de la cochenille, du tabac, des laines de vigogne, du bois de Campêche, du bejouar et des cuirs.
On a été longtemps, dans la nouvelle Espagne, sans y vouloir souffrir des ouvriers qui travaillassent en soie et en laine. Il y en a présentement, et cela pourra faire tort aux étoffes que l'on apporte d'Europe. On ne permet pas d'y planter des oliviers ni des vignes, afin que le vin et l'huile qu'on y apporte se vendent aisément. Le Roi a dans les Indes, aussi bien qu'en Espagne, le droit de vendre la bulle de la Cruzada, pour manger de la viande tous les samedis, et pour jouir du bénéfice des indulgences.
Les Indiens idolâtres ne sont point soumis à l'Inquisition des Indes; elle n'est établie que contre les hérétiques et les Juifs. On ne souffre point que les étrangers aillent aux Indes; et, s'il y en va quelqu'un, il faut qu'il ait une permission expresse, que l'on n'accorde que très-rarement.
Comment vous exprimerai-je, continua Don Augustin, les beautés de la ville de Mexique, les églises, les palais, les places publiques, les richesses, la profusion, la magnificence et les délices; une ville si heureusement située, qu'elle jouit, dans toutes les saisons, d'un printemps continuel, où les chaleurs n'ont rien d'excessif, et où l'on ne ressent jamais la rigueur de l'hiver! La campagne n'est pas moins charmante; les fleurs et les fruits en toute saison chargent également les arbres. La récolte se renouvelle plus d'une fois pendant le cours de l'année; les lacs sont pleins de poisson, les prairies chargées de bétail; les forêts, d'excellent gibier et de bêtes fauves. La terre ne semble s'ouvrir que pour donner l'or qu'elle renferme. L'on y découvre des mines de pierreries, et l'on y pêche les perles. Ah! m'écriai-je, allons vivre dans ce pays-là, et quittons celui-ci. Une telle description m'enchante; mais comme le voyage est long, il faut, s'il vous plaît, Madame, dis-je à Doña Tereza en riant, que vous soupiez avant de partir. Je la pris aussitôt par la main, et nous entrâmes dans la salle où j'avais pris soin de faire venir les meilleurs musiciens, qui sont assez mauvais, et qui, à mon avis, ne se peuvent rendre recommandables que par leur cherté. Mon cuisinier nous fit quelques ragoûts à la française, que Doña Tereza trouva si excellents, qu'elle me pria qu'on lui fît un mémoire de la manière dont on les apprêtait, et Don Augustin me pria aussi de lui faire donner des lardoires. En effet, on chercherait par toute l'Espagne sans en trouver une seule. Nous demeurâmes fort tard ensemble; car, en cette saison, on veille jusqu'à quatre ou cinq heures du matin à cause des chaleurs, et que le meilleur temps est celui de la nuit.
Il y a de certains jours dans l'année où tout le monde se promène sur les ponts traversant le Mançanarès; mais, à présent, les carrosses entrent dans son lit; le gravier et quelques petits ruisseaux contribuent à le rendre fort frais. Les chevaux souffrent beaucoup de ces promenades-là; rien ne leur use davantage les pieds que les cailloux sur lesquels ils marchent toujours. On s'arrête en quelques endroits dans cette rivière, et l'on y demeure jusqu'à deux et trois heures après minuit. Il y a souvent plus de mille carrosses. Quelques particuliers y portent à manger, les autres y chantent et jouent des instruments. Tout cela est fort agréable pendant une belle nuit. Il y a des personnes qui s'y baignent; mais, en vérité, c'est d'une manière bien désagréable. L'ambassadrice de Danemark le fait depuis quelques jours. Ses gens vont un peu avant qu'elle arrive creuser un grand trou dans le gravier, qui s'emplit d'eau. L'ambassadrice se vient fourrer dedans. Voilà un bain, comme vous le pouvez juger, fort plaisant; cependant c'est le seul dont on puisse user dans la rivière.
Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir qu'il faut, en faisant ici ses preuves de noblesse, prouver que l'on descend, du côté de père et de mère, de _viejos cristianos_, c'est-à-dire d'anciens chrétiens. La tache que l'on doit craindre, est qu'il soit entré dans une famille des Juifs ou des Maures[121].
Comme les peuples de Biscaye et de Navarre ont été défendus de l'invasion des barbares par la hauteur et l'âpreté de leurs montagnes, ils s'estiment tous cavaliers, jusqu'aux porteurs d'eau. En Espagne, les enfants prennent quelquefois le nom de leur mère, lorsqu'il est plus illustre que celui du père. Il est certain qu'il y a peu de familles qui n'aient été interrompues, et dont le nom et la noblesse n'aient été portés par une fille unique dans une autre famille. Celle de Velasco n'est pas comprise dans ce rang, car ils comptent dans leur maison dix connétables de Castille, de père en fils[122]. Une chose assez singulière, et qui, je pense, n'est établie en aucun autre pays, c'est que les enfants trouvés sont nobles, et jouissent du titre d'_hidalgos_ et de tous les priviléges attachés à la noblesse. Mais il faut, pour cela, qu'ils prouvent qu'on les a trouvés, et qu'ils ont été nourris et élevés dans l'hôpital où l'on met ces sortes d'enfants.
Il se trouve de grandes maisons en Espagne, lesquelles possèdent presque tout leur bien à titre de _Mayorasgo_, et lorsqu'il arrive que tous ceux du nom sont morts et aussi les plus proches parents mâles, s'il y a des fils naturels, ils héritent; s'il n'y en a point, c'est le plus ancien domestique qui prend le nom et les armes de son maître, et qui devient héritier de ses biens[123]: C'est ce qui fait que des cadets d'autres maisons, aussi nobles et aussi illustres, ne dédaignent point de servir dans celles-là, et leurs espérances sont assez bien fondées, car il arrive souvent que les familles s'éteignent à cause que les Espagnoles ont moins d'enfants que les femmes d'aucun autre pays.
Il est arrivé depuis peu une aventure bien funeste à une fille de qualité, nommée Doña Clara. Son cœur n'avait pu se défendre contre le mérite du comte de Castrillo[124], homme de la cour très-spirituel et très-bien fait. Ce cavalier avait su lui plaire sans en former le dessein; il ignorait les dispositions qu'elle avait pour lui, et ne cultivait point son bonheur. Bien que le père de cette aimable fille fût absent, elle n'en avait pas une plus grande liberté, parce que son frère, Don Henriquez, à qui son père l'avait recommandée, veillait incessamment sur sa conduite. Elle ne pouvait parler à ce qu'elle aimait, et c'était pour elle un nouveau martyre de souffrir sans se plaindre et sans partager au moins sa peine avec celui qui la causait. Elle résolut enfin de lui écrire et de chercher quelque moyen de lui faire rendre sa lettre. Mais comme cette affaire lui était de la dernière conséquence, elle hésitait à faire le choix d'une confidente, et elle resta ainsi quelque temps, jusqu'à ce qu'ayant jeté les yeux sur une de ses amies, qui lui avait toujours témoigné beaucoup de tendresse, sans balancer davantage, elle écrivit une lettre fort touchante au comte de Castrillo, et elle allait chez son amie pour la prier de la faire rendre à ce cavalier, lorsqu'elle le vit passer proche de sa chaise. Cette vue augmenta le désir qu'elle avait de l'informer de ses sentiments, et, prenant tout d'un coup parti, elle lui jeta le billet qu'elle tenait, feignant dans ce moment que c'en était un qu'il venait lui-même de lui donner en passant. Apprenez, Seigneur, dit-elle tout haut et d'un air plein de colère, que ce n'est point à moi, qu'il se faut adresser pour des desseins tels que sont les vôtres. Voilà votre billet que je ne veux seulement pas ouvrir. Le comte avait trop d'esprit pour ne pas comprendre l'intention favorable de cette belle personne, et, ramassant ce papier avec soin: Vous ne vous plaindrez point, Madame, lui dit-il, que je n'aie pas profité de vos avis. Il se retira aussitôt pour lire une lettre qui ne pouvait lui donner que beaucoup de plaisir. Il fut informé, par ce moyen, des intentions de Doña Clara et de ce qu'il fallait faire pour la voir. Il ne manqua à rien, il en devint éperdument amoureux, et il se crut, avec raison, un des cavaliers d'Espagne qui avait la meilleure fortune. Ils attendaient avec impatience le retour du père de Doña Clara, pour lui proposer le mariage, qui apparemment ne pouvait que lui être fort agréable. Mais quelques précautions que ces jeunes amants eussent prises pour bien établir et pour faire durer un commerce qui faisait la félicité de leur vie, le soupçonneux et trop vigilant Henriquez découvrit leur intrigue. Il la crut criminelle, et dans l'excès de sa rage, sans en rien témoigner ni faire aucun éclat, il entra une nuit dans la chambre de l'infortunée Doña Clara, et comme elle dormait profondément, il l'étrangla avec toute la barbarie imaginable.
Cependant, bien que l'on connût qu'il était l'auteur de cette méchante action, elle ne fut point poursuivie par la justice, parce que Don Henriquez avait trop de crédit, et que cette pauvre fille n'ayant point de parents qui ne fussent ceux de son frère, sa famille ne voulut pas augmenter des malheurs qui étaient déjà assez grands. Après ce mauvais coup, Henriquez feignit de se mettre dans une grande dévotion. Il ne paraissait plus en public; il entendait la messe chez lui et voyait très-peu de monde. C'est qu'il appréhendait que le comte de Castrillo, qui n'avait point caché son désespoir, et qui l'avait laissé paraître dans toute sa force, ne vengeât enfin sa maîtresse. Il en cherchait aussi les occasions avec les derniers soins; mais après avoir tenté inutilement tous les moyens qu'il pût s'imaginer, il en trouva un qui lui réussit.
Il se déguisa en _aguador_, c'est-à-dire en porteur d'eau. Ces sortes de gens chargent un âne de plusieurs grandes cruches, et les portent par la ville. Ils sont vêtus d'une grosse bure; leurs jambes sont nues avec des souliers découpés, ou bien ils ont de simples semelles attachées avec des cordes. Notre amant ainsi déguisé se tenait tout le long du jour appuyé sur le bord d'une fontaine, dont il grossissait les eaux par l'abondance de ses larmes; car cette fontaine était devant la maison où il avait vu si souvent sa chère et belle Clara, et c'était là que demeurait l'inhumain Henriquez. Comme le comte avait les yeux attachés sur cette maison, il en aperçut une des fenêtres entr'ouverte, et il vit en même temps que son ennemi s'en approchait. Il tenait un miroir dans sa main et s'y regardait. Aussitôt le fin aguador lui jeta des noyaux de cerises, comme en riant, et quelques-uns l'ayant frappé au visage, Don Henriquez, offensé de l'insolence d'un homme qui ne lui paraissait qu'un misérable aguador, emporté du premier mouvement de sa colère, descendit seul pour le châtier. Mais à peine fut-il dans la rue, que le comte, se faisant connaître et tirant une épée qu'il tenait cachée pour ce dessein: Traître, lui cria-t-il, songe à défendre ta vie. La surprise et l'effroi surprirent à tel point Don Henriquez, qu'il ne se trouva en état que de lui demander quartier; mais il ne put en obtenir de cet amant irrité, qui vengea la mort de sa maîtresse sur celui qui l'avait si cruellement fait périr. Le comte aurait eu bien de la peine à se sauver, venant de faire un tel coup devant la maison d'un homme de nom, et qui avait un grand nombre de domestiques. Mais dans les moments que tous les gens de Don Henriquez sortaient sur le comte, il fut si heureux que le duc d'Uzeda passa avec trois de ses amis. Ils sortirent aussitôt de leur carrosse et le secoururent si à propos, qu'il s'est sauvé sans que nous sachions encore où il est. Je m'y intéresse parce que je le connais, et que c'est un très-honnête homme.
Il est assez ordinaire, en ce pays-ci, d'assassiner pour plusieurs sujets qui sont même autorisés par la coutume, et l'on n'en a point d'affaire fâcheuse. Par exemple, lorsqu'on prouve qu'un homme a donné un soufflet à un autre, ou un coup de chapeau dans le visage, ou du mouchoir, ou du gant, ou qu'il l'a injurié, soit en l'appelant ivrogne, ou en certains termes qui intéressent la vertu de son épouse; ces choses-là ne se vengent que par l'assassinat. Ils disent pour raison, qu'après de telles insultes, il n'y aurait pas de justice de hasarder sa vie dans un combat singulier avec des armes égales, où l'offensé pourrait périr de la main de l'agresseur. Ils vous garderont vingt ans une vengeance, s'ils ne peuvent trouver, avant ce temps-là, l'occasion de l'exécuter. S'ils viennent à mourir avant de s'être vengés, il laissent leurs enfants héritiers de leur ressentiment comme de leurs biens; et le plus court, pour un homme qui a fait affront à un autre, c'est de quitter le pays pour le reste de sa vie. L'on m'a raconté, il y a peu, qu'un homme de condition, après avoir été vingt-cinq ans aux Indes, pour éviter le mauvais tour qu'un autre qu'il avait offensé, lui voulait faire, ayant appris sa mort, et même celle de son fils, crut être en sûreté. Il revint à Madrid, après avoir pris la précaution de changer son nom, pour n'être pas reconnu; mais tout cela ne le put garantir; et le petit-fils de celui qu'il avait maltraité le fit assassiner peu après son retour, bien qu'il n'eût encore que douze ans.
Pour faire ces mauvaises actions, l'on fait d'ordinaire venir des hommes de Valence. C'est une ville d'Espagne, dont le peuple est de la dernière méchanceté. Il n'y a pas de crimes dans lesquels ils ne s'engagent déterminément pour de l'argent. Ils portent des stylets et des armes qui tirent sans faire aucun bruit. Il y a deux sortes de stylets. Les uns de la longueur d'un petit poignard, qui sont moins gros qu'une grosse aiguille, et d'un acier très-fin, carré et tranchant par les quarts. Avec cela ils font des blessures mortelles, parce qu'allant fort avant, et ne faisant qu'une ouverture aussi petite que le pourrait faire une piqûre d'aiguille, il ne sort point de sang; à peine peut-on voir l'endroit où vous avez été frappé. Il est impossible de se faire panser, et l'on en meurt presque toujours. Les autres stylets sont plus longs, et de la grosseur du petit doigt, si fermes que j'en ai vu du premier coup percer une grosse table de noyer. Il est défendu de porter de ces sortes d'armes en Espagne, comme il l'est en France de porter des baïonnettes. Il n'est pas permis non plus d'avoir de ces petits pistolets qui tirent sans bruit. Mais, malgré la défense, beaucoup de personnes s'en servent.