La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy

Part 22

Chapter 224,030 wordsPublic domain

Les chevaux qui ont paru aux courses de taureaux, et qui sont adroits pour ces sortes de fêtes, augmentent beaucoup de prix, et sont fort recherchés. Le Roi, se voulant divertir, en ordonna une pour le 22 de ce mois. J'en eus de la joie, parce qu'encore que j'en eusse entendu parler, je n'en avais point vu jusqu'à présent, et le jeune comte de Koenigsmarck, qui est Suédois, voulut tauriser pour une fille de mes amies, de sorte que je fus encore plus empressée à me rendre à la Plaza Major, où ma parente, en qualité de titulada de Castille, avait son balcon marqué et paré d'un dais, avec des tapis et des carreaux du garde-meuble de la couronne. Pour vous informer bien de tout ce qui se passe à ces sortes de fêtes, je dois vous dire que lorsque le Roi ordonne que l'on en fasse, l'on mène dans les montagnes et dans les forêts de l'Andalousie, des vaches que l'on nomme des _mandarines_. On sait que les plus furieux taureaux sont dans ces endroits-là. Et comme elles sont faites au badinage (s'il m'est permis de parler ainsi), elles s'enfoncent dans la montagne, les taureaux les voient et s'empressent de leur faire la cour. Elles fuient, ils les suivent; et elles les engagent dans certaines palissades que l'on met exprès le long des chemins, qui sont quelquefois de trente à quarante lieues. Plusieurs hommes armés de demi-piques et bien montés, chassent ces taureaux et les empêchent de retourner sur leurs pas; mais quelquefois ils sont obligés de les combattre dans ces barrières, et souvent l'on y est tué ou blessé.

Des gens qui sont postés exprès sur les chemins, viennent donner avis du jour que les taureaux arrivent à Madrid; et l'on met de même des palissades dans la ville, afin qu'ils ne puissent faire du mal à personne. Les mandarines, qui sont de vraies traîtresses, marchent toujours devant, et ces pauvres taureaux les suivent bonnement jusqu'à la place destinée pour la course, où l'on dresse exprès une grande écurie avec des ais propres à les enfermer. Il y en a quelquefois trente, quarante et jusqu'à cinquante. Cette écurie a deux portes, les mandarines entrent par l'une et se sauvent par l'autre, et quand les taureaux veulent continuer de les suivre, l'on baisse une trappe, et ils se trouvent pris.

Après qu'ils se sont reposés quelques heures, on les fait sortir de l'écurie, les uns après les autres, dans la grande place, où il vient quantité de jeunes paysans, forts et robustes, dont les uns prennent le taureau par les cornes, les autres l'arrêtent par la queue; parce qu'ils le marquent à la cuisse d'un fer chaud, et qu'ils lui fendent les oreilles, on les nomme _herradores_. Ceci ne se passe pas si paisiblement qu'il n'y ait quelquefois plusieurs personnes tuées, et c'est un prélude de la fête qui fait toujours beaucoup de plaisir au peuple, soit qu'il aime à voir répandre du sang, ou qu'il aime seulement les choses extraordinaires, qui le surprennent d'abord et qui lui donnent lieu de faire ensuite de longues réflexions. Mais s'il en fait sur ce qui arrive de fâcheux dans cette fête, il ne paraît pas qu'il en profite, car il est toujours prêt à s'exposer dans toutes les courses que l'on fait.

On donne à manger aux taureaux; on choisit les meilleurs pour la course, et même on les connaît pour les fils ou les frères de ceux qui ont bien fait du carnage aux fêtes précédentes. On attache à leurs cornes un long ruban; à la couleur du ruban tout le monde les reconnaît et cite l'histoire de leurs ancêtres: que l'aïeul ou le trisaïeul de ces taureaux tuèrent courageusement tels et tels, et l'on ne se promet pas moins de ceux qui paraissent.

Quand ils sont suffisamment reposés, on sable la Plaza Major, et l'on met tout autour des barrières de la hauteur d'un homme, qui sont peintes des armes du Roi et de celles de ses royaumes. Cette place est, ce me semble, plus grande que la place Royale. Elle est plus longue que large, avec des portiques, sur lesquels les maisons sont bâties, et sont toutes semblables, faites en manière de pavillons, à cinq étages, et à chacun un rang de balcon sur lequel on entre par de grandes portes vitrées. Celui du Roi est plus avancé que celui des autres, plus spacieux et tout doré. Il est au milieu d'un des côtés avec un dais au-dessus. Vis-à-vis, sont les balcons des ambassadeurs qui ont séance quand il tient chapelle, c'est-à-dire M. le nonce, l'ambassadeur de l'Empereur, l'ambassadeur de France, et ceux de Pologne, de Venise et de Savoie: ceux d'Angleterre, de Hollande, de Suède, de Danemark, et des autres princes protestants, ne tiennent pas de rang là. Les conseils de Castille, d'Aragon, de l'Inquisition, d'Italie, de Flandre, des Indes, des Ordres, de Guerre, de la Croisade et des Finances, sont à la droite du Roi.

On les reconnaît aux armes qui sont sur leurs tapis de velours cramoisi tout brodés d'or. Ensuite le corps de ville, les juges, les grands et les titulados, sont placés chacun son rang, et aux dépens du Roi ou de la ville, qui louent les balcons de divers particuliers qui demeurent là.

On donne de la part du Roi, à tous ceux que je viens de marquer, une collation dans des corbeilles fort propres, et l'on apporte aux dames avec cette collation, qui consiste en fruits, confitures sèches et des eaux glacées, des gants, des rubans, des éventails, des pastilles, des bas de soie et des jarretières. De sorte que ces fêtes-là coûtent toujours plus de cent mille écus. Cette dépense se prend sur les amendes qui sont adjugées au Roi ou à la ville. C'est un fonds auquel on ne toucherait pas pour tirer le royaume du plus grand péril, et, si on le faisait, il en pourrait arriver une sédition, tant le peuple est enchanté de cette sorte de plaisir.

Depuis le niveau du pavé jusqu'au premier balcon, l'on fait des échafauds, pour placer tout le monde. On loue un balcon jusqu'à quinze et vingt pistoles, et il n'y en a aucun qui ne soit occupé et paré de riches tapis et de beaux dais. Le peuple ne se met point sous le balcon du Roi, cet endroit est rempli par ses gardes. Il y a seulement trois portes ouvertes, par lesquelles les personnes de qualité viennent dans leurs plus beaux carrosses, particulièrement les ambassadeurs; et l'on y fait plusieurs tours quelque temps avant que le Roi arrive. Les cavaliers saluent les dames qui sont sur les balcons, sans être couvertes de leurs mantes. Elles sont parées de toutes leurs pierreries et de ce qu'elles ont de plus beau. On ne voit que des étoffes magnifiques, des tapisseries, des carreaux et des tapis tout relevés d'or. Je n'ai jamais rien vu de plus éblouissant. Le balcon du Roi est entouré de rideaux vert et or, qu'il tire quand il ne veut pas qu'on le voie.

Le Roi vint sur les quatre heures, et aussitôt tous les carrosses sortirent de la place. C'est ordinairement l'ambassadeur de France qu'on y remarque le plus, parce que lui et tout son train sont habillés à la française, et c'est le seul ambassadeur qui ait ici ce privilége, car les autres se mettent à l'espagnole. Mais le marquis de Villars n'est pas encore arrivé. Le carrosse du Roi est précédé de cinq ou six autres où sont les officiers, les menins et les pages de la chambre, et le carrosse de respect, où il n'y a personne dedans, marche immédiatement devant celui de Sa Majesté, dont le cocher et le postillon vont toujours tête nue, et un valet de pied porte leur chapeau. Le carrosse est entouré de gardes à pied. Ceux que l'on nomme gardes du corps ont des pertuisanes et marchent fort près du carrosse. Aux portières sont en grand nombre les pages du Roi, habillés de noir, et sans épée, qui est la seule marque qui les fasse connaître pour être des pages. Comme les dames destinées à être près de la jeune Reine ont déjà été nommées, elles venaient toutes sous la conduite de la duchesse de Terranova, dans les carrosses du Roi; et des hommes de la première qualité marchaient à la portière, les uns à pied pour en être plus proche, et les autres montés sur les plus beaux chevaux du monde, qui sont dressés exprès, et que l'on appelle chevaux de mouvement. Pour faire cette galanterie, il faut en avoir obtenu permission de sa maîtresse; autrement on s'en attirerait de grands reproches, et même une affaire avec les parents de la dame, qui prendraient cette liberté au point d'honneur. Lorsqu'elle le trouve bon, on peut faire toutes les galanteries dont ces sortes de fêtes fournissent l'occasion. Mais bien qu'ils n'aient rien à craindre de la part des dames qu'ils servent, ni de leurs familles, toutes les difficultés ne sont pas levées pour cela: car les _dueñas de honor_, dont il y a une provision incommode dans chaque carrosse, et les _guardadamas_ qui vont à cheval, sont de fâcheux surveillants. A peine a-t-on commencé un peu de conversation, que les vieilles tirent le rideau, et les _guardadamas_ vous disent que l'amour le plus respectueux est le plus discret. Ainsi, il faut bien souvent se contenter de se parler avec les yeux et de faire des soupirs si hauts qu'ils s'entendent de fort loin.

Toutes les choses étant ainsi disposées, les capitaines des gardes et les autres officiers entrent dans la place, montés sur de très-beaux chevaux et suivis des gardes espagnole, allemande et bourguignonne. Ils sont vêtus de velours ou de satin jaune, qui sont les livrées du Roi, avec des galons veloutés cramoisi, or et argent. Les archers de la garde, que je nomme gardes du corps, ont seulement un petit manteau de la même livrée sur des habits noirs. Les Espagnols ont des chausses retroussées à l'antique, les Allemands, appelés Tudesques, en ont comme les Suisses. Ils se rangent l'un auprès de l'autre, du côté du balcon du Roi, pendant que les deux capitaines et les deux lieutenants, ayant chacun un bâton de commandement à la main, et suivis d'une nombreuse livrée, marchent tous quatre de front à la tête des gardes, et font plusieurs tours dans la place pour donner les ordres nécessaires, et pour saluer les dames de leur connaissance. Leurs chevaux font cent courbettes et cent bonds. Ils sont couverts de nœuds de ruban et de housses en broderie. On les nomme _picadores_ pour les distinguer. Chacun de ces seigneurs affecte de porter ces jours-là les couleurs que sa maîtresse aime davantage.

Après que le peuple est sorti des barrières et s'est rangé sur les échafauds, on arrose la place avec quarante ou cinquante tonneaux d'eau qui sont tirés chacun par une charrette. Les capitaines des gardes reviennent alors prendre leurs postes sous le balcon du Roi, où tous les gardes se mettent aussi, et font une espèce de haie, se tenant fort serrés; et quoique les taureaux soient quelquefois prêts à les tuer, il ne leur est pas permis de reculer ni de sortir de leur place. Ils leur présentent seulement la pointe de leurs hallebardes, et se défendent avec beaucoup de péril de leur part. Lorsqu'ils en tuent un, il est à eux.

Je vous assure que cette foule innombrable de peuple (car tout en est plein, et les toits des maisons comme tout le reste), ces balcons si bien parés, avec tant de belles dames, cette grande cour, ces gardes et enfin toute cette place, donnent un des plus beaux spectacles que j'aie jamais vus.

Aussitôt que les gardes occupent le quartier du Roi, il entre dans la place six alguazils ou huissiers de ville, tenant chacun une grande baguette blanche. Leurs chevaux sont excellents, harnachés à la morisque, chargés de petites sonnettes. L'habit des alguazils est noir. Ils ont des plumes et tiennent la meilleure contenance qu'ils peuvent dans l'extrême crainte dont ils sont saisis, à cause qu'il ne leur est pas permis de sortir de la lice; et ce sont eux qui vont querir les cavaliers qui doivent combattre.

Je dois vous dire, avant de continuer cette petite description, qu'il y a des lois établies pour cette sorte de course, que l'on nomme _Duelo_, c'est-à-dire duel, parce qu'un cavalier attaque le taureau et le combat en combat singulier. Voici quelques-unes des choses que l'on y observe. Il faut être né gentilhomme et connu pour tel pour combattre à cheval[108]. Il n'est pas permis de tirer l'épée contre le taureau, qu'il ne vous ait fait insulte. On appelle insulte, quand il vous arrache de la main le _garrochon_, c'est-à-dire la lance, ou qu'il a fait tomber votre chapeau, ou votre manteau; ou qu'il vous a blessé vous ou votre cheval, ou quelqu'un de ceux qui vous accompagnent. En ce cas, le cavalier est obligé de pousser son cheval droit au taureau, car c'est un _empeño_, cela veut dire un affront qui engage à le venger ou à mourir; et il faut lui donner _una cuchillada_, c'est-à-dire un coup du revers de son épée à la tête ou au cou. Mais si le cheval sur lequel le cavalier est monté résiste à avancer, l'on met aussitôt pied à terre, et l'on marche courageusement contre ce fier animal. On est armé d'un épieu fort court et large de trois doigts. Il faut que les autres cavaliers qui sont là pour combattre descendent aussi de cheval, et accompagnent celui qui est dans l'empeño: mais ils ne le secondent point pour lui procurer aucun avantage contre son ennemi. Lorsqu'ils vont tous de cette manière vers le taureau, s'il s'enfuit à l'autre bout de la place, au lieu de les attendre ou de venir à eux; après l'avoir poursuivi quelque temps, ils ont satisfait aux lois du duel.

Lorsqu'il y a dans la ville des chevaux qui ont servi à tauriser, et qui sont adroits, bien que l'on ne connaisse point celui à qui ils sont, on les lui emprunte, soit qu'il ne souhaite pas les vendre, soit qu'on ne soit pas en état de les acheter; et l'on n'en est jamais refusé. Si par malheur le cheval est tué, et qu'on le veuille payer, on ne le souffre pas, et ce serait manquer à la générosité espagnole que de recevoir de l'argent en telle rencontre. Il est, cependant, assez désagréable d'avoir un cheval que l'on a bien pris de la peine à dresser, et que le premier inconnu vous fait tuer sans qu'il en soit autre chose. Cette sorte de combat est jugée si périlleuse, qu'il y a des indulgences ouvertes en beaucoup d'églises pour ces jours-là, à cause du massacre qui s'y fait. Plusieurs Papes ont voulu abolir tout à fait des spectacles si barbares, mais les Espagnols ont fait de si grandes instances envers la cour de Rome, pour qu'on les laissât, qu'elle s'est accommodée à leur humeur, et jusqu'ici elle les a tolérés.

Le premier jour que j'y fus, les alguazils vinrent à la porte qui est au bout de la lice, querir les six chevaliers, dont le comte de Koenigsmarck était un, qui se présentaient pour combattre. Leurs chevaux étaient admirablement beaux et magnifiquement harnachés. Sans compter ceux qu'ils montaient, ils en avaient chacun douze, que les palefreniers menaient en main, et chacun six mulets chargés de _rejones_ ou garrochons[109], qui sont, comme je vous l'ai déjà dit, des lances de bois de sapin fort sec, longues de quatre ou cinq pieds, toutes peintes et dorées avec le fer très-poli, et par-dessus, les mulets avaient des couvertures de velours, aux couleurs de ceux qui devaient combattre. Leurs armes y étaient en broderies d'or. Cela ne se pratique pas à toutes les fêtes. Quand c'est la ville qui les donne, il y a bien moins de magnificence; mais comme c'était le Roi qui avait ordonné celle-ci, et qu'elle se faisait à cause de son mariage, rien n'y était oublié.

Les cavaliers étaient vêtus de noir brodé d'or et d'argent, de soie ou de jais. Ils avaient des plumes blanches mouchetées de différentes couleurs, qui s'élevaient toutes sur le côté du chapeau, avec une riche enseigne de diamants et un cordon de même. Ils portaient des écharpes, les unes blanches, les autres cramoisies, bleues et jaunes brodées d'or passé: quelques-uns les avaient autour d'eux, d'autres, mises comme un baudrier, et d'autres au bras. Celles-ci étaient étroites et courtes. C'étaient sans doute des présents de leurs maîtresses; car, d'ordinaire, ils courent pour leur plaire et pour leur témoigner qu'il n'y a point de péril auquel ils ne s'exposassent pour contribuer à leur divertissement. Ils avaient par-dessus un manteau noir qui les enveloppait, dont les bouts étant jetés par derrière, les bras n'en étaient point embarrassés. Ils portaient de petites bottines blanches avec de longs éperons dorés, qui n'ont qu'une pointe, à la mode des Maures. Ils sont aussi à cheval comme eux, les jambes raccourcies, ce qui s'appelle _cavalgar à la gineta_.

Ces cavaliers étaient fort bien à cheval, et mis de bon air pour le pays. Leur naissance était illustre. Chacun d'eux avait quarante laquais, les uns vêtus de moire d'or, garnie de dentelle; les autres de brocart incarnat rayé d'or et d'argent; et les autres d'une autre façon. Chacun était habillé à l'étrangère, soit en Turc, Hongrois, Maure, Indien ou sauvage. Plusieurs laquais portaient des faisceaux de ces garrochons dont je vous ai parlé, et cela avait beaucoup de grâce autour d'eux. Ils traversèrent la Plaza Mayor, avec tout leur cortége, conduits par les six alguazils, et aux fanfares des trompettes. Ils vinrent devant le balcon du Roi, auquel ils firent une profonde révérence, et lui demandèrent la permission de combattre les taureaux; ce qu'il leur accorda en leur souhaitant la victoire. En même temps, les trompettes recommencèrent à sonner de toutes parts, c'est comme le défi que l'on fait aux taureaux. Il s'éleva de grands cris de tout le peuple qui répétait: _Viva, viva los bravos cavalleros_! Ils se séparèrent ensuite et furent saluer les dames de leur connaissance. Les laquais sortent de la lice, et il n'en resta que deux à chacun, chargés de rejones. Ils se tenaient aux côtés de leurs maîtres et ne quittèrent guère la croupe de leurs chevaux.

Il entre dans la place beaucoup de jeunes hommes, qui viennent exprès de bien loin pour combattre ces jours-là. Ceux dont je vous parle sont à pied; et comme ils ne sont pas nobles, on ne leur fait aucune cérémonie. Pendant qu'un cavalier combat, les autres se retirent sans cependant sortir des barrières; et ils n'attaquent point le taureau qu'un autre a commencé à combattre, à moins qu'il ne vienne à eux. Le premier auquel il s'adresse, quand ils sont tous ensemble, c'est celui qui le combat. Lorsqu'il a blessé le cavalier, on crie: _Fulano es empeño_, comme qui dirait c'est un engagement à un tel de venger l'insulte qu'il a reçue du taureau. En effet, il est engagé d'honneur d'aller à cheval, ou de mettre pied à terre pour attaquer le taureau et lui donner un coup d'épée, comme je viens de dire, à la tête ou à la gorge, sans le frapper ailleurs. Il peut ensuite le combattre de telle manière qu'il veut; et le frapper où il peut, mais c'est une chose qui ne se fait pas sans hasarder mille fois de perdre la vie. Lorsque ce premier coup est donné, si les cavaliers sont à pied, ils peuvent remonter à cheval.

Quand le Roi jugea qu'il était temps de commencer la fête, deux alguazils vinrent sous son balcon, et il donna à Don Juan la clef de l'écurie où les taureaux sont enfermés; car le Roi la garde, et quand il faut la jeter, il la remet entre les mains du _privado_, ou premier ministre, comme une faveur. Aussitôt les trompettes sonnèrent, les timbales et les tambours, les fifres et les hautbois, les flûtes et les musettes, se firent entendre tour à tour; et les alguazils, qui sont naturellement de grands poltrons, allèrent tout tremblants ouvrir la porte où les taureaux étaient enfermés. Il y avait un homme qui était caché derrière, qui la referma vite, et grimpa par une échelle sur l'écurie: car c'est l'ordinaire que le taureau en sortant cherche derrière la porte, et commence son expédition par tuer, s'il peut, l'homme qui est là. Ensuite, il se met à courir de toute sa force après les alguazils, qui pressent leurs chevaux pour se sauver, parce qu'il ne leur est point permis de se mettre en défense, et toute leur ressource est dans la fuite. Ces hommes, qui sont à pied, lui lancent des flèches et de petits dards plus pointus que les alênes, et tout garnis de papier découpé. Ces dards s'attachent sur lui de telle sorte, que la douleur l'obligeant de s'agiter, le fer entre encore plus avant, et le papier, qui fait du bruit lorsqu'il court, et auquel on met le feu, l'irrite extrêmement. Son haleine forme un brouillard épais autour de lui, le feu lui sort par les yeux et par les narines; il court plus vite qu'un cheval léger à la course, et il se tient même beaucoup plus ferme. En vérité, cela donne de la terreur. Le cavalier qui le doit combattre s'approche, prend un rejon, le tient comme un poignard; le taureau vient à lui, il gauchit, et lui appuie le fer du garrochon; il le repousse ainsi, et le bois, qui est faible, se casse. Aussitôt les laquais qui en tiennent dix ou douze douzaines, en présentent un autre, et le cavalier le lui lance encore dans le corps; de sorte que le taureau mugit, s'anime, court, bondit, et malheur à celui qui se trouvera sur son passage. Lorsqu'il est sur le point de joindre un homme, on lui jette un chapeau ou un manteau, ce qui l'arrête; ou bien on se couche par terre, et le taureau, en courant, passe sur lui. L'on a des bilboquets (ce sont des figures assez grandes faites de carton) avec quoi on l'amuse pour avoir le temps de se sauver. Ce qui garantit encore, c'est que le taureau ferme toujours les yeux avant de frapper de ses cornes, et dans cet instant les combattants ont l'adresse d'esquiver le coup; mais ce n'est pas une chose si sûre qu'il n'y en périsse plusieurs.

Je vis un Maure qui, tenant un poignard fort court, alla droit au taureau dans le temps qu'il était au plus fort de sa furie, et lui enfonça son poignard entre les deux cornes, dans la suture des os, en un endroit très-délicat, aisé à percer, mais moins grand qu'une pièce de quinze sols. Ce fut le coup le plus téméraire et le plus adroit que l'on puisse imaginer. Le taureau tomba mort sur-le-champ. Aussitôt les trompettes sonnèrent, et plusieurs Espagnols accoururent l'épée à la main, pour mettre en pièce la bête qui ne pouvait plus leur faire de mal. Quand un taureau est tué, quatre alguazils sortent et vont querir quatre mules que des palefreniers, vêtus de satin jaune mêlé d'incarnat, conduisent. Elles sont couvertes de plumes et de sonnettes d'argent; elles ont des traits de soie, avec quoi l'on attache le taureau qu'elles entraînent. Dans ce moment-là, les trompettes et le peuple font un grand bruit. L'on en courut vingt le premier jour; il en sortit un furieux qui blessa très-dangereusement à la jambe le comte de Koenigsmarck; encore ne reçut-il pas tout le coup, son cheval en fut crevé. Il sauta promptement à terre, et bien qu'il ne soit pas Espagnol, il ne voulut pas se dispenser d'aucune des lois. C'était un spectacle digne de pitié de voir le plus beau cheval du monde en cet état. Il courait de toute sa force autour de la lice, faisant feu avec ses pieds, et il tua un homme en le frappant de la tête et du poitrail. On lui ouvrit la grande barrière et il sortit. Pour le comte, aussitôt qu'il fut blessé, une fort belle dame espagnole, qui croyait qu'il combattait pour elle, s'avança sur son balcon et lui fit signe plusieurs fois avec son mouchoir, apparemment pour lui donner du courage; mais il ne parut pas avoir besoin de ce secours-là. Il s'avança fièrement l'épée à la main, quoiqu'il perdît un ruisseau de sang et qu'il fût obligé de s'appuyer sur un de ses laquais qui le soutenait, il ne laissa pas de faire une grande blessure à la tête du taureau; et aussitôt s'étant tourné du côté où était cette belle fille pour laquelle il combattait, il se laissa aller sur ses gens qui l'emportèrent demi-mort.