La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy

Part 15

Chapter 153,871 wordsPublic domain

»Vous me paraissez trop aimable pour vous voir souvent, et je vous avoue que je me défie un peu de mon cœur; si le vôtre est véritablement touché pour moi, il faut songer à l'hymen. Je vous ai dit que je suis riche et je vous ai dit vrai. Le parti que je vous offre n'est point mauvais à prendre. Pensez-y, je me trouverai ce soir aux bords du Mançanarez, où vous me pourrez dire vos sentiments.

* * * * *

»Comme je n'étais pas en lieu où j'eusse de quoi lui faire réponse, je me contentai de lui écrire sur mes tablettes:

»Vous êtes en état de me faire faire le voyage que vous voudrez. Je sens bien que je vous aime trop pour mon repos, et que je devrais me défier beaucoup plus de ma faiblesse que vous n'avez sujet de vous défier de la vôtre. Cependant je me trouverai au Mançanarez, résolu de vous obéir, quoi que vous vouliez de moi.

* * * * *

»Je donnai mes tablettes à cette honnête messagère, qui avait la mine d'en voler les plaques et les fermoirs avant que de les rendre. Je priai Belleville de me laisser aller seul à mon rendez-vous. Il me dit qu'il en avait de la joie, parce qu'Isabelle l'avait fait avertir qu'elle lui voulait parler en particulier à la Floride. Nous attendîmes avec impatience l'heure marquée, et nous nous séparâmes tous deux, après nous être souhaité une heureuse aventure.

»Dès que je fus arrivé au bord de l'eau, je regardai avec soin tous les carrosses qui passèrent; mais il m'aurait été difficile d'y rien connaître, parce qu'ils étaient fermés avec des doubles rideaux. Enfin, il en vint un qui s'arrêta, et j'aperçus des femmes qui me faisaient signe de m'approcher. Je le fis promptement; c'était Inès, qui était encore plus cachée qu'à son ordinaire, et que je ne pouvais discerner d'avec les autres qu'au son de sa voix. Que vous êtes mystérieuse, lui dis-je; pensez-vous, Madame, qu'il n'y ait pas de quoi me faire mourir de chagrin de ne vous voir jamais et d'en avoir toujours tant d'envie? Si vous voulez venir avec moi, me dit-elle, vous me verrez, mais je veux dès ici vous bander les yeux. En vérité, lui dis-je, vous m'avez paru fort aimable jusqu'à présent; mais ces airs mystérieux, qui ne mènent à rien et qui font souffrir, ne me conviennent guère. Si je suis assez malheureux pour que vous me croyiez un malhonnête homme, vous ne devez jamais vous fier en moi; mais, au contraire, si vous m'avez donné votre estime, vous me la devez témoigner par un procédé plus franc. Vous devez être persuadé, interrompit-elle, que j'ai de puissantes raisons d'en user comme je fais, puisque, malgré ce que vous venez de me dire, je ne change point de résolution: la chose cependant dépend de vous; mais à mon égard, je ne souffrirai point que vous montiez dans mon carrosse qu'à cette condition. Comme les Espagnoles sont naturellement opiniâtres, je choisis plutôt de me laisser bander les yeux que de rompre avec elle. J'avoue que j'avais quelque sorte de vanité de ces apparences de bonne fortune, et je m'imaginais être avec quelque princesse qui ne voulait pas que je la connusse en ce moment, mais que je trouverais dans la suite une des plus parfaites et des plus riches de l'Espagne. Cette vision m'empêcha de m'opposer plus longtemps à ce qu'elle voulait. Je lui dis qu'elle était la maîtresse de me bander les yeux, et même de me les crever, si elle y trouvait quelque plaisir. Elle m'attacha un mouchoir autour de la tête, si serré, qu'elle me fit d'abord une douleur effroyable: je me mis ensuite auprès d'elle; il était déjà nuit, je ne savais point où nous allions, et je m'abandonnai absolument à sa conduite.

»Inès avait avec elle deux autres filles; le carrosse fit tant de tours, que nous courûmes la plus grande partie des rues de Madrid. Inès m'entretenait avec trop d'esprit pour que je m'aperçusse de la longueur du chemin; et j'étais charmé de l'entendre, lorsque notre malheureux carrosse, qui était assez mal attelé, fut accroché par un autre, et renversé tout d'un coup. Ainsi nous nous trouvâmes dans ce que l'on appelle la marée, c'est-à-dire dans un des plus grands et des plus vilains ruisseaux de la ville. Je n'ai jamais été si chagrin que je le fus; les trois señoras étaient tombées sur moi, elles m'étouffaient par leur pesanteur et me rendaient sourd par leurs cris. Mes yeux étaient toujours bandés, et mon visage se trouvait tourné d'une certaine manière que je ne pouvais crier à mon tour, sans avaler de cette eau puante. C'est là que je fis quelques réflexions sur les contre-temps de la vie, et quoique j'aimasse beaucoup Inès, je sentais que je m'aimais encore davantage, et que j'aurais souhaité de ne l'avoir jamais vue. Sans que j'aie positivement su ce qui se passa, je me sentis délivré du fardeau qui m'accablait, et lorsque je me fus relevé à l'aide de quelques gens qui me tirèrent de là, je ne trouvai plus Inès ni ses compagnes. Ceux qui étaient autour de moi riaient comme des fous de me voir les yeux bandés, et si mouillé de cette eau noire, qu'il semblait que l'on m'eût trempé dans de l'encre. Je demandai au cocher où était sa maîtresse. Il me dit que la dame avec qui j'étais n'était point sa maîtresse, et qu'elle s'en était allée en me maudissant; qu'elle était fort crottée, qu'il ne la connaissait point, et qu'elle lui avait seulement dit en partant que c'était moi qui le payerais. Et où l'as-tu donc prise, lui dis-je? A la porte de las Delcalças Reales, me dit-il; une vieille m'est venue quérir et m'a mené prendre celle-là. Je l'obligeai pour mon argent de me conduire chez moi. J'attendis Belleville avec une impatience mêlée de chagrin; il revint fort tard et fort content d'Isabelle, à laquelle il trouvait assez de bonté et bien de l'esprit.

»Je lui racontai mon aventure, il ne put s'empêcher d'en rire de tout son cœur; et comme il avait un fonds de joie extraordinaire, il me fit cent plaisanteries qui achevèrent de me mettre de très-mauvaise humeur. Nous ne nous couchâmes qu'au jour, et je me levai seulement pour aller faire un tour au Prado avec lui. Comme nous passions sous des fenêtres assez basses, j'entendis Inès qui me dit: Cavalier, n'allez pas si vite, il est bien juste de vous demander comment vous vous trouvez de la chute d'hier au soir. Mais vous-même, belle Inès, lui dis-je en approchant de la fenêtre, que devîntes-vous? Et n'étais-je pas déjà assez à plaindre sans avoir le malheur de vous perdre? Vous ne m'auriez pas perdue, continua-t-elle, sans qu'une dame de mes parentes qui passa dans ce moment, reconnût le son de ma voix; je fus obligée, malgré moi, de monter avec elle dans son carrosse, car je ne voulais pas qu'elle vît que nous étions ensemble. Bien que le cocher m'en eût parlé d'une autre manière, je n'osais entrer dans un plus grand éclaircissement, crainte de lui faire quelque peine, et je lui demandai, avec beaucoup de tendresse, quand je pourrais lui dire sans obstacles jusqu'où allaient ma passion et mon respect pour elle. Ce sera bientôt, me dit-elle, car je commence à croire que vous-m'aimez, mais il faut que le temps confirme cette opinion. Ah! cruelle, lui dis-je, vous ne m'aimez guère, de différer toujours ce que je vous demande avec tant d'instance. Avouez la vérité, continua-t-elle, et dites-moi si vous me voulez épouser. Je veux vous épouser si vous le voulez, lui dis-je; cependant je ne vous ai encore jamais bien vue, et je n'ai point l'avantage de vous connaître. Je suis riche, ajouta-t-elle, j'ai de la naissance, et l'on me flatte d'avoir quelque mérite personnel. Vous avez tout ce qu'il faut avoir, lui dis-je, pour me plaire plus que personne du monde: votre esprit m'a enchanté, mais vous me mettez au désespoir, et j'aimerais mieux mourir tout d'un coup que de tant souffrir. Elle se prit à rire, et depuis ce soir-là, il ne s'en passa point que je ne l'entretinsse au Prado, au Mançanarez, ou dans des maisons qui m'étaient inconnues, et où elle prenait soin de me faire conduire. A la vérité, je n'entrais point dans la chambre avec elle, et je lui parlais seulement au travers des jalousies, où je faisais, pendant quatre heures durant, le plus impertinent personnage du monde. J'avoue qu'il faut être en Espagne pour s'accommoder de ces manières, mais effectivement j'aimais Inès, je lui trouvais quelque chose de vif et d'engageant qui m'avait surpris et touché.

»Je l'avais été trouver dans un jardin où elle m'avait mandé de venir, et où elle m'avait fait plus d'amitiés qu'à son ordinaire. Comme elle vit qu'il était tard, elle m'ordonna de me retirer. Je lui obéis avec peine, et je passais dans une rue fort étroite, lorsque j'aperçus trois hommes qui, l'épée à la main, en attaquaient un tout seul et qui se défendait vaillamment. Je ne pus souffrir une partie si inégale; je courus pour le seconder; mais, dans le moment que je l'abordais, on lui porta un coup qui le fit tomber sur moi comme un homme mort. Ces assassins prirent la fuite avec une grande diligence; et le bruit ayant attiré beaucoup de gens qui me virent encore l'épée à la main, on ne douta point que je ne fusse du nombre des coupables. Ils se disposaient à me prendre, mais, m'étant aperçu de leurs mauvaises intentions, je cherchai plutôt mon salut dans ma fuite que dans mon innocence. J'étais poursuivi de près, et, de quelque côté que je pusse aller, l'on me coupait chemin. Dans cette extrémité, j'entrevis une porte entr'ouverte, je me glissai dedans sans que l'on m'eût vu entrer, et, tout à tâtons, je montai jusque dans une salle fort obscure; j'aperçus de la lumière au travers d'une porte, j'étais bien en peine si je devais l'ouvrir, et, au cas qu'il y eût du monde, ce que j'avais à dire. J'ai l'air effrayé, disais-je en moi-même, et l'on me prendra peut-être pour un homme qui vient de faire un mauvais coup et qui cherche les moyens d'en faire encore un autre. Je consultai longtemps; j'écoutai avec grande attention si l'on ne parlait point, et, n'ayant rien entendu, enfin je me hasardai. J'ouvris doucement la porte, je ne vis personne; je regardai promptement où je pourrais me cacher, il me sembla que la tapisserie avançait en quelques endroits, et, en effet, je me mis derrière dans un petit coin. Il y avait peu que j'y étais, lorsque je vis entrer Inès et Isabelle. Je ne puis vous représenter, Madame, combien je fus agréablement surpris de connaître que j'étais dans la maison de ma maîtresse; je ne doutai point que la fortune ne se fût mise dans mes intérêts, je n'appréhendais plus rien de ceux qui pouvaient encore me chercher, et j'étais prêt à m'aller jeter à ses pieds lorsque j'entendis Isabelle commencer la conversation.--Qu'as-tu fait aujourd'hui, dit-elle, ma chère Inès? As-tu vu Daucourt?--Oui, dit Inès, je l'ai vu et j'ai lieu de croire qu'il m'aime éperdument, ou toutes mes règles seraient bien fausses; il parle très-sérieusement de m'épouser. Ce qui m'embarrasse, c'est qu'il veut me voir et me connaître.--Et comment pourras-tu te défendre de l'un et de l'autre? poursuivit Isabelle.--Je ne prétends pas aussi m'en défendre, reprit Inès; mais je ménagerai mes avantages autant que je le pourrai. Je n'irai pas m'aviser de me mettre au grand jour avec tous les rideaux ouverts, je prétends qu'ils soient bien fermés et que les fenêtres ne laissent passer que de faibles rayons du soleil qui servent à embellir. A l'égard de ma naissance, j'ai fait dresser une généalogie authentique; il n'en coûte qu'un peu de parchemin demi-usé et rongé des souris, et, pour l'argent comptant, tu sais que mon amant, le fidèle Don Diego, m'en doit prêter. Lorsque Daucourt l'aura compté et reçu, il ne s'avisera pas de soupçonner que des voleurs doivent lui enlever la même nuit de notre mariage. J'ai loué aujourd'hui un bel appartement tout meublé; ainsi tu conviendras que je n'ai rien négligé de tout ce qui peut faire réussir une affaire qui m'est si avantageuse et que je souhaite tant.--Ces précautions paraissent justes, dit Isabelle; néanmoins je crains le dénoûment de la pièce.--Mais toi-même, ma chère, interrompit Inès, que fais-tu?--Bien moins de progrès du côté de l'hymen, dit Isabelle; mais, à la vérité, ce n'est point mon but. Je trouve que Belleville est un honnête homme, je sens que je l'aime; je ne souhaite que la possession de son cœur, et je crois que je serais fâchée qu'il voulût m'épouser.--Ton goût est bizarre, dit Inès, tu l'aimes, ta fortune n'est pas des meilleures, tu serais heureuse avec lui; et, cependant, tu ne serais pas bien aise d'être sa femme.--Et qui t'a dit que je serais heureuse avec lui? interrompit Isabelle. L'amour est si capricieux, qu'à peine les premiers moments de l'hymen en sont agréables; l'amour, dis-je, veut quelque chose qui le réveille et qui le pique. Il se fait un ragoût de la nouveauté, et quel moyen qu'une femme soit toujours nouvelle?--Et quel moyen aussi, s'écria Inès, qu'une maîtresse le soit toujours? Va, mon Isabelle, tes maximes à la mode ne sont pas raisonnables.--Ce que tu prétends, reprit Isabelle, l'est bien moins à mon gré, et, si tu m'en veux croire, tu feras de sérieuses réflexions sur ton âge; car, pour te parler naturellement, tu es vieille et fort vieille; est-il permis, à soixante ans, de vouloir tromper un homme de trente? Il sera enragé contre toi, il te quittera très-assurément, ou bien il te rouera de coups; il arrivera même qu'il ne te laissera qu'après t'avoir assommée. Inès était vive et prompte, elle prit pour un reproche sanglant ce qu'Isabelle lui disait sur son âge, et elle lui donna le plus furieux soufflet qui s'était peut-être jamais donné. L'autre, peu patiente de son naturel, lui en rendit deux. Inès riposta d'une douzaine de coups de poing qui ne lui furent pas dus longtemps. Ainsi nos deux championnes entrèrent dans le champ de bataille; elles commencèrent un si plaisant combat entre elles, que j'en étouffais de rire dans mon coin et que j'avais beaucoup de peine à m'empêcher d'éclater, car je n'y prenais plus d'intérêt, comme vous le pouvez bien penser, Madame, après ce que j'avais entendu de la pièce que l'on me préparait avec tant de malice, et il m'était bien naturel de ne regarder plus Inès que comme une insigne friponne. Isabelle, qui savait les endroits faibles de son ennemie, s'en prévalut si à propos, qu'étant plus jeune et plus forte, elle lui arracha sa coiffure et la laissa toute pelée. Je n'ai, de ma vie, été plus surpris que de voir tomber ainsi des cheveux qui m'avaient paru si beaux et que je croyais à elle; mais ce ne fut qu'un prélude, car, d'un coup de poing, elle lui fit sauter quelques dents de la bouche et deux petites boules de liége qui aidaient à soutenir ses joues creuses. La noise finit là, parce que leurs femmes de chambre, qui avaient entendu ce vacarme, accoururent et les séparèrent avec beaucoup de peine; elles se dirent les dernières duretés, jusqu'à se menacer de révéler à l'Inquisition des crimes affreux qu'elles se reprochaient.

Inès, se trouvant seule avec celle qui la servait, se regarda longtemps dans un grand miroir, et elle protesta qu'il n'y avait point d'outrages qu'elle ne fît à Isabelle pour se venger de ceux qu'elle venait d'en recevoir. Ensuite elle s'assit et prit un peu de repos; on apporta une petite table devant elle sur laquelle elle mit un œil d'émail qui remplissait la place de celui qui lui manquait; elle s'ôta aussitôt tant de blanc et tant de rouge que, sans exagération, on en eût bien fait un masque. Il serait difficile, Madame, de vous exprimer la laideur extraordinaire de cette femme qui m'avait semblé fort belle jusqu'à ce moment. Je me frottais les yeux; je faisais comme un homme qui croit rêver et faire un mauvais songe. Enfin elle se déshabilla et se mit presque nue; c'est ici que je ne vous représenterai rien de cette affreuse carcasse; mais, assurément, il n'a jamais été un pareil remède d'amour: elle avait des concavités partout où les autres ont des élévations. Il semblait que c'était un squelette qui courait dans la chambre par le moyen de quelque ressort. Elle était en jupe avec une mantille blanche sur les épaules, la tête chauve, et ses petits bras maigres tout découverts. Elle se souvint que, pendant le combat, ses bracelets de perles s'étaient défilés, elle voulut les ramasser et elle eut beaucoup de peine à les retrouver, sa femme de chambre lui aidait à les chercher; elles les comptaient ensemble et elles les avaient toutes, à la réserve de deux qui furent bien maudites pour moi. Inès jura par saint Jacques, patron d'Espagne, qu'elle ne se coucherait point avant qu'elle ne les eût retrouvées. Sa femme de chambre et elle regardèrent partout, tirant les tables, renversant les chaises, et jetant, deçà et delà, tout ce qu'elles rencontraient sous leurs mains, car Inès était de fort mauvaise humeur. Comme je la vis venir devers mon coin, la crainte d'être trouvé par une telle furie m'obligea de me reculer tout le plus loin que je pus; mais, par malheur, en reculant, je fis tomber plusieurs bouteilles qui étaient là sur des planches et qui firent beaucoup de bruit. Inès, qui crut que son chat venait de faire ce désordre, cria de toute sa force _gato_, _gato_; et, levant aussitôt la tapisserie pour punir le chat, elle m'aperçut, avec un étonnement et une rage qui faillirent à la faire mourir sur-le-champ. Elle se jeta à mes cheveux et me les arracha, elle me dit mille injures; elle était comme forcenée, les veines de son col étaient tellement enflées et ses rides étaient si affreuses, qu'il me semblait voir la tête de Méduse, et, dans ma juste frayeur, je méditais ma retraite, lorsqu'un grand bruit que j'entendis dans l'escalier me causa une nouvelle alarme. Inès me laissa et courut pour savoir ce qui se passait; en même temps toute la maison fut remplie de cris et de pleurs. La justice, qui avait trouvé ce jeune homme dont je vous ai parlé, Madame, étendu sur le carreau, et qui avait été cause que l'on m'avait poursuivi avec tant de chaleur, sut, après quelque perquisition, que c'était le fils d'une dame qui demeurait dans ce même lieu; on le lui rapportait percé de coups et tout sanglant; elle se désespérait à cette triste vue; et, comme j'avais dit quelque chose de mon aventure à Inès, pour lui rendre raison de ce qui m'avait fait venir dans sa chambre, cette mégère ne voulut pas me garder le secret, et, pour se venger et me punir de ce que j'avais découvert ses artifices, elle s'avisa de me dénoncer.--J'ai le meurtrier en mon pouvoir, s'écria-t-elle, venez, venez avec moi, je vais le remettre entre vos mains. Aussitôt elle ouvre la porte de sa chambre, et, suivie d'une troupe d'alguazils, ce sont ceux qui servent de sergents en ce pays-ci, elle me livra avec tous les témoignages nécessaires pour me faire faire diligemment mon procès. J'ai vu ce misérable, disait-elle, qui tenait encore son épée nue toute sanglante du coup qu'il venait de faire; il est entré dans ma chambre pour se sauver et il m'a menacée de la mort si je le décelais. Tout ce que je pus dire pour ma justification ne servit à rien, l'on ne voulut pas m'entendre; on me lia les mains avec des cordes et l'on me traînait en prison comme un malheureux criminel pendant que la charitable Inès, avec la mère et la sœur du blessé, me chargeaient de malédictions et de coups. Elles me firent mettre dans un cachot où je demeurai plusieurs jours sans avoir la liberté d'avertir mon frère et mes amis de ce qui se passait; ils étaient, de leur côté, dans une peine inconcevable, ne doutant plus que l'on ne m'eût assassiné dans quelque coin de rue ou à quelques-uns de mes rendez-vous nocturnes.

»Enfin Belleville, qui continuait de voir Isabelle, lui fit part de son déplaisir, et la pria de lui aider à découvrir tout au moins ce que l'on aurait fait de mon corps; elle fut si soigneuse de s'en informer, que la femme de chambre d'Inès, qui avait reçu d'assez mauvais traitements de sa maîtresse, lui apprit le secret de l'histoire, bien que cette bonne dame le lui eût fort défendu. A cette nouvelle, mon frère alla supplier le Roi d'avoir pitié de moi et d'ordonner que l'on me retirât de ce cachot qui ressemblait plutôt à l'enfer qu'à une prison. Je m'évanouis aussitôt que j'aperçus le jour, j'étais si faible et si exténué que je faisais peur; cependant je ne pus sortir de prison de quelque temps à cause des formalités, et je vous laisse à penser, Madame, ce que je méditais contre la perfide Inès; mais j'ignorais encore si je serais en état d'exécuter tous les projets de ma juste vengeance, à cause que le gentilhomme que l'on avait blessé était toujours fort mal, et que l'on désespérait de sa vie; la mienne en dépendait à un tel point que je faisais des vœux ardents pour lui, et je passais bien des mauvais quarts d'heure dans une si fâcheuse incertitude; mais mon frère, qui était persuadé de mon innocence, n'omettait rien pour découvrir ceux qui avaient fait cet assassinat.

»Il apprit enfin que ce jeune cavalier blessé avait un rival, et il suivit la chose avec tant de soin qu'il sut, de certitude, que c'était de cette part que le coup avait été fait; il fut assez heureux pour le faire prendre, et cet homme avoua son crime, ce qui me tira d'affaire. Je sortis donc et j'en eus une si grande joie, qu'elle me rendit malade pendant plusieurs jours, ou, pour mieux dire, ce fut l'effet du méchant air que j'avais pris dans la prison.

»La méchante Inès, qui n'était pas, de son côté, trop en repos sur ce qui pouvait lui arriver d'un tour aussi gaillard que celui qu'elle m'avait fait, ayant appris que j'étais en liberté et en état de lui faire perdre la sienne, plia bagage et partit une nuit sans que l'on sût quel chemin elle avait pris, de sorte que lorsqu'il fut question de la trouver pour en faire, tout au moins, un exemple parmi les friponnes, cela me fut impossible. Je m'en consolai parce que, naturellement, je n'aime point à faire du mal aux femmes; mais la crainte qu'elles ne m'en fissent davantage m'a fait partir de Madrid, afin d'éviter, tout au moins, celles d'Espagne. Je retourne en France, Madame, continua-t-il, où je porterai vos ordres si vous me faites l'honneur de m'en charger.

»Bien que j'aie eu du chagrin de ce qui est arrivé à ce gentilhomme, je n'ai pu m'empêcher de rire des circonstances de son aventure, et j'ai cru, ma chère cousine, que vous ne seriez point fâchée que je vous en fisse part. Je ne vous écrirai plus que je ne sois arrivée à Madrid; j'espère y voir des choses plus dignes de votre curiosité que celles que je vous ai mandées jusqu'ici.»

De Saint-Augustin, ce 15 mars 1679.

HUITIÈME LETTRE.