La Cour Et La Ville De Madrid Vers La Fin Du Xviie Siecle Relat
Chapter 38
Quand on veut se servir des bucaros, on en place sept ou huit sur le marbre des guéridons ou des encoignures, on les remplit d'eau et on va s'asseoir sur un canapé pour attendre qu'ils produisent leur effet et pour en savourer le plaisir avec le recueillement convenable. L'argile prend alors une teinte plus foncée, l'eau pénètre ses pores, et les bucaros ne tardent pas à entrer en sueur et à répandre un parfum qui ressemble à l'odeur du plâtre mouillé ou d'une cave humide qu'on n'aurait pas ouverte depuis longtemps. Cette transpiration des bucaros est tellement abondante, qu'au bout d'une heure, la moitié de l'eau s'est évaporée; celle qui reste dans le vase est froide comme la glace et a contracté un goût de puits et de citerne assez nauséabond, mais qui est trouvé délicieux par les aficionados. Une demi-douzaine de bucaros suffit pour imprégner l'air d'un boudoir d'une telle humidité, qu'elle vous saisit en entrant; c'est une espèce de bain de vapeur à froid. Non contentes d'en humer le parfum, d'en boire l'eau, quelques personnes mâchent de petits fragments de bucaros, les réduisent en poudre et finissent par les avaler. (T. Gautier, _Voyage en Espagne_.)
[84] Ces belons ne sont autres que des lampes romaines montées sur un pied plus ou moins élevé. On en retrouve encore dans les ventas.
[85] Le Roi, dit le duc de Saint-Simon, n'entreprend jamais de vrais voyages, et cela depuis un temps immémorial, qu'il n'aille en cérémonie faire ses prières devant cette image, ce qui ne s'appelle point autrement qu'aller prendre congé de Notre-Dame d'Atocha. Les richesses de cette image en or, en pierreries, en dentelles, en étoffes somptueuses, sont prodigieuses. C'est toujours une des plus grandes et des plus riches dames qui a le titre de sa dame d'atours, et c'est un honneur fort recherché, quoique très-cher, car il lui en coûte quarante mille et quelquefois cinquante mille francs, pour la fournir de dentelles et d'étoffes qui reviennent au couvent.
Je ne vis jamais moines si gros, si grands, si grossiers et si rogues. L'orgueil leur sortait par les yeux et toute leur contenance; la présence de Leurs Majestés ne l'affaiblissait point. Ce qui me surprit à n'en pas croire mes yeux, fut l'arrogance et l'effronterie avec lesquelles ces maîtres moines poussaient leurs coudes dans le nez des dames et dans celui de la camarera-mayor comme des autres, qui toutes à ce signal baisaient leurs manches, redoublaient après leurs révérences, sans que le moine branlât le moins du monde. (_Mémoires du duc de Saint Simon_, t. XIX, p. 90.)
[86] L'indévotion de quelques Espagnols et leur mascarade de religion est une chose qui ne se peut comprendre, dit le maréchal de Gramont. Rien n'est plus risible que de les voir à la messe, avec de grands chapelets pendus à leurs bras, dont ils marmottent les patenôtres en entretenant tout ce qui est autour d'eux, et songeant par conséquent médiocrement à Dieu et à son Saint-Sacrifice. Ils se mettent rarement à genoux à l'élévation; leur religion est toute des plus commodes, et ils sont exacts à observer tout ce qui ne leur donne point de peine. On punirait sévèrement un blasphémateur du nom de Dieu et une personne qui parlerait contre les saints et les mystères de la foi, parce qu'il faut être fou, disent-ils, pour commettre un crime qui ne donne point de plaisir; mais pour ne bouger des lieux les plus infâmes, manger de la viande tous les vendredis, entretenir publiquement une trentaine de courtisanes et les avoir jour et nuit à ses côtés, ce n'est pas seulement matière de scrupule pour eux. (_Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XXXI, p. 324.)
[87] Il s'agit ici de la bulle de la croisade. Cette bulle fut accordée par les Papes aux Espagnols, lors de leurs guerres contre les Arabes. Elle fut renouvelée à diverses époques, entre autres sous le pontificat de Pie II, en 1459. C'est même le premier titre que l'on en connaisse. Lorsque les Arabes furent expulsés d'Espagne, les Papes continuèrent à accorder les mêmes indulgences, notamment celle de manger le samedi les issues des animaux. On en trouve la raison dans l'extrême difficulté de se procurer du poisson. La dispense devait être achetée par une aumône calculée sur la richesse des trois classes: des Excellences, des Illustres et des personnages du commun. Le produit total de ces aumônes devait être employé à des usages pieux, entre autres à la guerre contre les infidèles. Les Rois d'Espagne étant toujours aux prises avec les Turcs, les papes leur concédèrent la moitié des fonds provenant de la bulle. Charles-Quint organisa même un conseil (_Consejo de la Santa Cruzada_) pour en surveiller le recouvrement.
[88] Toutes les femmes sont parées et courent d'église en église toute la nuit, hors celles qui ont trouvé dans la première où elles ont été ce qu'elles y cherchaient, car il y en a plusieurs qui, de toute l'année, ne parlent à leurs amants que ces trois jours-là. (_Lettres de madame de Villars_, p. 123.)
[89] Sous le règne de Ferdinand VII, les pénitents se donnaient la discipline dans une crypte obscure de l'église de San-Blas, à Madrid. Le comte de Laporterie, vieil émigré français, resté au service d'Espagne, eut la malencontreuse idée de se glisser dans cette crypte pour assister à ce spectacle. Il fut découvert et chassé après avoir reçu bon nombre de coups de discipline. Cette macération involontaire le rendit la fable de tout Madrid.
[90] Il existait un duc, et non pas un marquis de Villahermosa.
[91] Il n'y a là rien d'impossible. Les Turcs en faisaient autant par simple bravade. Le Baile vénitien, G. B. Donado, parle, dans la relation de son ambassade (1688), d'un cavalier de son escorte qui, nu jusqu'à la ceinture et couvert de sang, portait sa masse d'arme enfilée dans la peau de son dos. Rien, au dire des Turcs, n'égalait une telle galanterie.
[92] Après le dîner, dit le maréchal de Bassompierre, je fus en une maison de la Calle-mayor que l'on m'avait préparée pour voir passer la procession de las Cruces, qui est certes très-belle. Il y avait plus de cinq cents pénitents qui traînaient de grosses croix, pieds nus, à la ressemblance de celle de Notre-Seigneur, et de vingt croix en vingt croix, il y avait, sur des théâtres portatifs, des représentations diverses au naturel de la Passion.
Le jeudi saint, on fit, l'après-dîner, la grande procession des pénitents, où il y eut plus de deux mille hommes qui se fouettèrent. J'approuvai fort qu'avec les cloches qui cessent, les carrosses cessent d'aller par la ville; on ne va plus à cheval, ni les dames en chaises. On ne porte plus d'épée et aucun ne s'accompagne de sa livrée. Il se fait aussi cette nuit-là beaucoup de désordres que je n'approuvai pas. (_Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XX, p. 156.)
[93] François Ier fut, en effet, enfermé dans une maison, au centre de Madrid. Mais soit qu'on ne l'y trouvât pas en sûreté, soit qu'on voulût ébranler sa constance en le resserrant plus étroitement, on le transféra au palais. Le duc de Saint-Simon parvint à voir sa prison. «La porte en était prise dans l'épaisseur de la muraille et si bien cachée, qu'il était impossible de l'apercevoir. Cette porte donnait accès sur une espèce d'échelle de pierre d'une soixantaine de marches fort hautes, au haut desquelles on trouvait un petit palier qui, du côté du Mançanares, avait une fort petite fenêtre bien grillée et vitrée; de l'autre côté, une petite porte à hauteur d'homme et une pièce assez petite, avec une cheminée, qui pouvait contenir quelque peu de coffres et de chaises, une table et un lit. Continuant tout droit, on trouvait au bout de ce palier quatre ou cinq autres marches, aussi de pierre, et une double porte très-forte, avec un passage étroit entre deux, long de l'épaisseur du mur d'une fort grosse tour. La seconde porte donnait dans la chambre de François Ier, qui n'avait point d'autre entrée et de sortie. Cette chambre n'était pas grande, mais accrue par un enfoncement sur la droite en entrant, vis-à-vis de la fenêtre assez grande pour donner du jour suffisamment, vitrée, qui pouvait s'ouvrir pour avoir de l'air, mais à double grille de fer, bien forte et bien ferme, scellée dans la muraille des quatre côtés. Elle était fort haute du côté de la chambre, donnait sur le Mançanares et sur la campagne au delà. A côté de la chambre, il y avait un recoin qui pouvait servir de garde-robe. De la fenêtre de cette chambre, au pied de la tour, il y a plus de cent pieds, et tant que François Ier y fut, deux bataillons furent nuit et jour de garde, sous les armes, au pied de la tour.» (_Mémoires du duc de Saint-Simon_ t. XIX, p. 207.)
[94] Cette magnificence, dont il ne reste plus le moindre vestige, est attestée par les auteurs espagnols aussi bien que par les étrangers qui visitèrent l'Espagne à cette époque. «Il fallait aux grands, dit Navarrete, les meubles les plus somptueux, des lambris dorés, des cheminées en jaspe, des colonnes de porphyre, des cabinets remplis d'objets rares et coûteux, des tables d'ébène incrustées de pierres précieuses. Les pots de fleurs en argile furent remplacés par des vases d'argent. Ils ne voulurent plus des tapis qui naguère suffisaient à des princes, ils dédaignèrent les cuirs dorés et les taffetas d'Espagne qui étaient recherchés dans tous les pays d'Europe. Au lieu des tentures grossières dont se contentaient leurs ancêtres, ils faisaient venir à grands frais des tapisseries de Bruxelles. Ils faisaient peindre à fresque les murs de leurs appartements qui n'étaient pas ornés des tapisseries les plus précieuses. La plupart de leurs vêtements étaient tirés de l'étranger. Ils avaient apporté des manteaux anglais, des bonnets de Lombardie, des chaussures d'Allemagne. Ils achetaient des lins de Hollande, des toiles de Florence ou de Milan.» (Weiss, t. II, p. 128).
Il faut observer que Navarrette écrivait son livre de la _Conservacion_ _de la Monarquias_, vers le commencement du seizième siècle. L'affluence des métaux précieux avait extraordinairement enrichi l'Espagne. Mais les trésors de l'Amérique ne tardèrent pas à s'épuiser. Les dépenses prodigieuses qu'entraînait la politique de Philippe II ruinèrent la monarchie à ce point, qu'au temps de madame d'Aulnoy, on en était réduit à falsifier les monnaies. Éblouie par ces restes de luxe qu'elle voyait dans les demeures de Madrid, cette personne, assez frivole, ne se doutait pas de la pauvreté réelle qui se cachait sous ses dehors. Meilleur observateur, le marquis de Villars écrivait à la même époque que les gens de qualité vendaient à bas prix leurs effets les plus précieux, ne trouvant personne qui voulût leur avancer de l'argent. A voir, ajoute-t-il, les riches meubles qui sortent de Madrid tous les ans pour être transportés en pays étranger, on eût dit une ville livrée au pillage.
[95] Il semble étrange qu'au milieu de leur détresse, les grands ne songeassent pas à fondre ces masses d'argenterie; mais le fait s'explique par cette circonstance, que les objets mobiliers tels que: argenterie, tableaux, tapisseries, et autres objets de grande valeur, étaient substitués et ne pouvaient pas plus être aliénés que les terres de majorats. Ces meubles étaient désignés en ce cas sous le nom de _alhagas vincutadas_. Madame d'Aulnoy, du reste, n'a pas exagéré ces masses d'argenterie, et son dire est confirmé par celui du duc de Saint-Simon. Il mentionne, entre autres, le palais du duc d'Albuquerque, l'un des plus beaux et des plus vastes de Madrid, magnifiquement meublé avec force argenterie, et jusqu'à beaucoup de bois de meubles qui, au lieu d'être en bois, étaient en argent. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XVIII, p. 369.)
[96] Il y a ici quelque méprise. Les ducs de Frias étaient connétables héréditaires de Castille.
[97] Il n'y a nul ornement dans les appartements, dit le duc de Gramont, excepté le salon où le Roi reçoit les ambassadeurs. Mais ce qui est admirable, ce sont les tableaux dont toutes les chambres sont pleines, et les tapisseries superbes et beaucoup plus belles que celles de la couronne de France, dont Sa Majesté Catholique a huit cents tentures dans son garde-meuble; ce qui m'obligea de dire une fois à Philippe V, lorsque depuis j'étais ambassadeur auprès de lui, qu'il en fallait vendre quatre cents pour payer ses troupes, et qu'il lui en resterait encore suffisamment de quoi meubler quatre palais comme les siens. (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XXXI, p. 317.)
Madame de Villars, dans une de ses lettres, nous décrit avec admiration une de ces tapisseries: Le fond en est de perles, dit-elle; ce ne sont point des personnages; on ne peut pas dire que l'or y soit massif, mais il est employé d'une manière et d'une abondance extraordinaires. Il y a quelques fleurs. Ce sont des bandes de compartiment; mais il faudrait être plus habile que je le suis pour vous faire comprendre la beauté que compose le corail employé dans cet ouvrage. Ce n'est point une matière assez précieuse pour en vanter la quantité, mais la couleur et l'or qui paraît dans cette broderie sont assurément ce qu'on aurait peine à vous décrire. (_Lettres de madame de Villars_, p. 116.)
[98] De la cour du palais, on voit des portes à rez-de-chaussée. On y descend plusieurs marches, au bas desquelles on entre en des lieux spacieux, bas, voûtés, dont la plupart n'ont pas de fenêtres. Ces lieux sont remplis de longues tables et d'autres petites, autour desquelles un grand nombre de commis écrivent et travaillent sans se dire un seul mot. Les petites sont pour les commis principaux, chacun travaille seul sur sa table. Ces tables ont des lumières d'espace en espace, assez pour éclairer dessus, mais qui laissent ces lieux fort obscurs. Au bout de ces espèces de caves est une manière de cabinet un peu orné, qui a des fenêtres sur le Mançanarez et sur la campagne, avec un bureau pour travailler, des armoiries, quelques tables et quelques sièges. C'est la _cavachuela_ particulière du secrétaire d'État, où il se tient toute la journée et où on le trouve toujours.... Si on proposait de mener cette vie à nos secrétaires d'État, même à leurs commis, ils seraient bien étonnés, et je pense même indignés. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 96.)
Le conseil d'État, de même que les divers conseils de l'administration, réglaient les affaires de leur compétence et se tenaient également au palais, selon l'usage introduit par Philippe II; le Roi n'assistait, jamais aux délibérations. Il était en mesure d'entendre tout ce qui se disait, grâce à une fenêtre grillée où il pouvait se rendre de son appartement, «ce qui tient un peu les ministres la croupe dans la volte, dit le maréchal de Gramont, et les fait cheminer droit.» (_Collection des Mémoires_, t. XXXI, p. 321.)
[99] Les appartements, dit le maréchal de Gramont, sont passablement commodes, mais mal tournés et de mauvais goût, car les Espagnols n'en ont aucun pour tout ce qui s'appelle meubles, jardins et bâtiments. Il y avait trois ou quatre grandes salles pleines des plus beaux tableaux du Titien et de Raphaël, d'un prix inestimable; mais, depuis la mort de Philippe IV, la Reine, sa femme, prit en gré de les convertir en copies et de faire passer en Allemagne tous les originaux qu'elle vendit quasi pour rien. (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. III, p. 317.)
[100] A la suite d'un de ces débordements du Mançanarez, la duchesse de la Mirandole, sœur du marquis de Los Balbazes, fut trouvée noyée dans son oratoire. Cette assertion du duc de Saint-Simon ne laisse pas que de surprendre, nous devons le dire, car la ville de Madrid est fort élevée au-dessus du lit du torrent.
[101] L'étiquette voulait, néanmoins, que le Roi se rendît parfois à cette promenade, et la rigueur de l'étiquette était telle, que Philippe IV s'y fit porter mourant. (_Négociations relatives à la succession d'Espagne_, t. Ier, p. 367.)
[102] La galanterie de cette fête consiste principalement en l'ajustement des femmes qui s'étudient d'y paraître avec éclat. Aussi mettent-elles leurs plus beaux habits, et n'oublient ni leur vermillon ni leur céruse. On les voit en diverses façons dans les carrosses de leurs amants. Les unes ne s'y montrent qu'à demi et y sont, ou à moitié, ou à rideaux tirés, ou s'y montrent à découvert et font parade de leurs habits et de leur beauté. Celles qui ont des galants qui ne peuvent ou ne veulent pas leur donner des carrosses, se tiennent sur les avenues du cours.... C'est ici une partie de leur liberté, de demander indifféremment à ceux qu'il leur plaît qu'ils leur payent des limons, des oublies, des pastilles de bouche ou autres friandises. On voit de plus, dans cette fête, quantité de beaux chevaux qui font parade de leurs selles et des rubans dont ce jour-là on leur a paré le dos et le crin. (_Voyage d'Espagne_, de Van Aarsens, p. 84.)
[103] «Laid à faire peur et de mauvaise grâce», écrit le marquis de Villars à Louis XIV.
[104] Marie de Mancini était une de ces folles qui semblent plus encore à plaindre qu'à blâmer. Elle inspira, on le sait, un innocent et romanesque attachement au Roi Louis XIV, elle fut délaissée, s'éloigna tout en larmes; arrivée en Italie, se trouva consolée, épousa le connétable Colonne, jeune, aimable, magnifique, fait à peindre. Elle mena à Rome une vie enchantée. Bals, comédies, cavalcades, parties bruyantes, le connétable ne lui refusa rien, en dépit des usages sérieux de la société romaine. Mais les frasques de Marie de Mancini finirent par scandaliser; elle devint le point de mire des pasquinades; se brouilla avec son époux, échappa par fortune aux galères du connétable et aux corsaires turcs, arriva ainsi en France; fut invitée par le Roi à se retirer dans un couvent, en sortit pour aller en Savoie, puis aux Pays-Bas, où elle fut arrêtée, à la requête du connétable. Elle demanda alors à être ramenée à Madrid. Elle se rencontra ainsi avec madame d'Aulnoy et la marquise de Villars. Elle avait alors quarante ans, mais n'en était pas plus raisonnable. «Elle s'est avisée, dit la marquise de Villars, de prendre un amant qui est horrible, et il ne se soucie pas d'elle. Elle veut me faire avouer qu'il est agréable et qu'il a quelque chose de fin et de fripon dans les yeux.» Sur ces entrefaites, le connétable la fit enfermer au château de Ségovie. Elle s'en échappa, se réfugia chez sa belle-sœur, la marquise de Los Balbazes; puis, craignant d'être livrée à son mari, elle alla demander un asile à l'ambassade de France, fut chapitrée par la marquise de Villars et ramenée chez la marquise de Los Balbazes. Elle demanda alors à entrer dans un couvent; elle en sortit, puis y rentra pour en sortir de nouveau, et finit par lasser ainsi la patience de ses meilleurs amis. Elle disparut enfin et mourut en 1715, si fort ignorée, que le président de Brosses apprit avec surprise que cette «_sempiternelle_» avait encore vécu de son temps.
[105] Ces personnes étaient, à ce qu'il paraît, d'un caractère fort violent. Madame d'Aulnoy, suivant la pente de son caractère, les voit sous un jour romanesque. Le Hollandais Van Aarsens les juge tout autrement. «Elles contrefont, dit-il, et empruntent les transports d'un amour véritable.» Le comte de Fiesque, qui, à son arrivée à Madrid, donna fort sur le sexe, raconte comme une galanterie un trait que lui joua une de ces bonnes pièces qui, en plein cours, lui sauta au poil, se plaignant de son infidélité et le nommant _traydor_ et _picaro_, parce qu'elle avait appris qu'il avait de nouvelles amours. M. de Mogeron, son ami, éprouva la même aventure. (_Voyage d'Espagne_, p. 141.)
[106] Il y a deux salles qui s'appellent _corales_ à Madrid et qui sont toujours pleines de tous les marchands et artisans qui quittent leurs boutiques, s'en vont là avec la cape, l'épée et le poignard, et qui s'appellent tous cavalieros, jusqu'aux savetiers, et ce sont ceux-là qui décident si la comédie est bonne ou non, et, à cause qu'ils la sifflent ou qu'ils l'applaudissent, qu'ils sont d'un côté et d'un autre en rang, et que c'est comme une espèce de salve, on les appelle _mosqueteros_, et la bonne fortune des auteurs dépend d'eux. On m'a conté d'un qui alla trouver un de ces mosqueteros et lui offrit cent reales pour être favorable à sa pièce. Mais il répondit fièrement que l'on verrait si la pièce serait bonne ou non, et elle fut sifflée. (_Relation de l'État d'Espagne_, p. 60.)
[107] Tous ceux qui ont été à Madrid assurent que ce sont les femmes qui ruinent la plupart des maisons. Il n'y a personne qui n'entretienne sa dame et qui ne donne dans l'amour de quelques courtisanes, et comme il n'y en a point de plus spirituelles dans l'Europe et de plus effrontées, dès qu'il y a quelqu'un qui tombe dans leurs rêts, elles le plument d'une belle façon. Il leur faut des jupes de trente pistoles, qu'on nomme des garde-pieds, des habits de prix, des pierreries, des carrosses et des meubles. Et c'est un défaut de générosité, parmi cette nation, de rien épargner pour le sexe.... On a quatre fêtes ici, ou processions hors de la ville, qui sont comme autant de rendez-vous où elles essayent de paraître. Alors, il faut que tous leurs galants leur fassent des présents, et s'ils s'y oublient, tout est perdu et ils ne sont point gens d'honneur. (_Voyage d'Espagne_, Van Aarsens, p. 50.)
Les mémoires du temps font mention de l'incroyable dissolution des mœurs; de la dépense que les grands seigneurs faisaient pour les comédiennes; de l'influence de la richesse et de la liberté de propos de ces femmes. Elles se trouvaient en foule au palais lorsque le maréchal de Gramont vint demander la main de l'infante, et ne lui permettaient pas d'avancer. «Quant à moi, dit son fils, qui était fort beau, fort jeune et fort paré, et qui marchait à ses côtés, je fus enlevé comme un corps saint par les tapadas, lesquelles me prenaient à force après m'avoir pillé tous mes rubans; peu s'en fallut qu'elles me violassent publiquement.» (_Collection des Mémoires_, t. XXXI, p. 315.)
[108] Les combats de taureaux sont abandonnés maintenant à des gens qui font leur profession de ce genre d'exercice; mais alors les plus grands seigneurs se faisaient honneur de descendre dans l'arène. Madame de Villars assista quelque temps après à un combat de taureaux, où figurèrent six grands ou fils de grands d'Espagne. «C'est une terrible beauté que cette fête, dit-elle, la bravoure des toréadors est grande, aucuns taureaux épouvantables éprouvèrent bien celle des plus hardis et des meilleurs. Ils crevèrent de leurs cornes plusieurs beaux chevaux, et quand les chevaux sont tués, il faut que les seigneurs combattent à pied, l'épée à la main, contre ces bêtes furieuses.... Ces seigneurs ont chacun cent hommes vêtus de leurs livrées.» (_Lettres de madame de Villars_, p. 112.)
Le duc de Saint-Simon cite parmi les toréadors les plus renommés de son temps, le comte, puis duc de Los Arcos, grand écuyer de Philippe V.
[109] Les _rejones_ n'étaient autres que les _dscherids_ des Arabes, javelines qu'on lançait de cheval et qui étaient, à ce qu'il paraît, une arme redoutable. Les Espagnols les avaient empruntées aux Arabes et s'en servaient encore à la guerre, du temps de Charles-Quint.
[110] Il se passait à ces combats des scènes grotesques, résultant de la liberté qu'on laissait à tous les amateurs de se présenter dans l'arène. Le Hollandais Van Aarsens vit ainsi un paysan monté sur un âne, qui fut d'abord renversé par le taureau et finit cependant par le tuer. (_Voyage d'Espagne_, p. 115.)
[111] Madame d'Aulnoy ne dit rien de plus des aventures de cette intéressante personne. Elle se proposait sans doute de les narrer; et nous devons croire qu'ayant renoncé à son idée, elle a, par inadvertance, laissé subsister ce passage, qui dès lors n'a aucun sens.