La Cour Et La Ville De Madrid Vers La Fin Du Xviie Siecle Relat
Chapter 32
On nous montra un petit cabinet que le feu Roi appelait son favori, parce qu'il y voyait quelquefois ses maîtresses; et ce prince si froid et si sérieux en apparence, que l'on ne voyait jamais rire, était en effet le plus galant et le plus tendre de tous les hommes. Il y a là un grand jardin assez bien entretenu, et un parc d'une étendue considérable, où le Roi va souvent à la chasse. Nous fûmes ensuite à un couvent de Capucins, qui est au sommet d'une montagne. C'est un lieu d'une grande dévotion, à cause d'un Crucifix détaché de sa croix qui fait souvent des miracles. Après y avoir fait nos prières, nous descendîmes de l'autre côté de la montagne, dans un ermitage, où il y avait un reclus qui ne voulut ni nous voir ni nous parler; mais il jeta un billet par sa petite grille, dans lequel nous trouvâmes écrit qu'il nous recommanderait à Dieu. Nous étions toutes extrêmement lasses, car il avait fallu monter la montagne à pied, et il faisait très-chaud. Nous aperçûmes dans le fond du vallon une petite maisonnette au bord d'un ruisseau qui coulait entre des saules. Nous tournâmes de ce côté-là, et nous étions encore assez loin, lorsque nous vîmes une femme et un homme fort propres, qui se levèrent brusquement du pied d'un arbre où ils étaient assis, et entrèrent dans cette maison, dont ils fermèrent la porte avec la même diligence que s'ils nous avaient pris pour des voleurs. Mais c'était sans doute la crainte d'être reconnus qui leur faisait prendre cette précaution. Nous vînmes dans le lieu qu'ils venaient de quitter, et, nous étant assis sur l'herbe, nous mangeâmes des fruits que nous avions fait apporter. C'était si proche de la petite maison que l'on pouvait nous voir des fenêtres. Il en sortit une paysanne fort jolie, qui vint à nous, tenant une corbeille de jonc marin; elle se mit à genoux devant nous et nous demanda des fruits de notre collation, pour une personne qui était grosse et qui mourrait si nous lui en refusions. Aussitôt nous lui envoyâmes les plus beaux. Un moment après, la jeune fille revint avec une tabatière d'or, et nous dit que la señora de la _casilla_, c'est-à-dire la dame de la petite maison, nous priait de prendre de son tabac, en reconnaissance de la grâce que nous lui avions faite. C'est la mode ici de présenter du tabac, quand on veut témoigner de l'amitié. Nous demeurâmes si longtemps au bord de l'eau, que nous fîmes résolution de n'aller pas plus loin que la _Carçuela_, qui est encore une maison du Roi, moins belle que le Pardo, et tellement négligée, que l'on n'y trouve rien de recommandable que les eaux. Nous y couchâmes assez mal, quoique ce fût dans les lits mêmes de Sa Majesté, et nous ne fîmes jamais mieux que d'y porter tout ce qu'il fallait pour notre souper. Nous entrâmes ensuite dans les jardins qui sont en mauvais ordre. Les fontaines jettent jour et nuit. Les eaux sont si belles et si abondantes que, pour peu qu'on le voulût, il n'y aurait pas de lieu au monde plus propre à faire un séjour agréable. Ce n'est pas la coutume de ce pays, depuis le Roi jusqu'aux particuliers, d'entretenir plusieurs maisons de campagne. Ils les laissent périr, faute d'y faire quelques petites réparations. Nos lits étaient si mauvais, que nous n'eûmes pas de peine à les quitter le lendemain de bonne heure, afin d'aller à l'Escurial. Nous passâmes par Monareco, où commencent les bois, et un peu plus loin, le parc du couvent de l'Escurial; car c'en est un, en effet, que Philippe II a bâti dans les montagnes pour y trouver plus aisément la pierre dont il avait besoin. Il en a fallu une quantité si prodigieuse, que l'on ne peut le comprendre sans le voir, et c'est un des grands bâtiments que nous ayons en Europe. Nous y arrivâmes par une très-longue allée d'ormes, plantée de quatre rangs d'arbres. Le portail est magnifique, orné de plusieurs colonnes de marbre, élevées les unes au-dessus des autres, jusqu'à une figure de saint Laurent qui est au haut. Les armes du Roi sont là gravées sur une pierre de foudre que l'on apporta d'Arabie, et il coûta soixante mille écus pour les faire graver dessus. Il est aisé de croire qu'ayant fait une dépense si considérable pour une chose si peu nécessaire, on n'a pas épargné celles qui pouvaient être utiles pour contribuer à la beauté de ce lien. C'est un grand bâtiment carré; mais par delà le carré on trouve une longueur qui sert aux bâtiments de l'entrée, et représente, en cette sorte, un gril qui servit au supplice de saint Laurent, patron du monastère. L'ordre est dorique et fort simple. Le carré se divise par le milieu, et une des divisions qui regardent l'Orient se partage de chaque côté en quatre autres moins carrées, qui sont quatre cloîtres bâtis selon l'ordre dorique; et qui en voit un, voit tous les autres. Le bâtiment n'a rien de surprenant, ni dans le dessin, ni dans l'architecture. Ce qu'il y a de beau, est la masse du bâtiment qui est de trois cent quatre-vingts pas d'un homme, en carré. Car outre ces quatre cloîtres, dont j'ai parlé, l'autre partie du carré, subdivisée en deux, forme deux autres bâtiments. L'un est le quartier du Roi, et l'autre est le collège, parce qu'il y a là-dedans quantité de pensionnaires auxquels le Roi donne pension pour étudier. Les religieux qui l'habitent sont Hiéronymites. Cet ordre est inconnu en France, et il a été aboli en Italie, parce qu'un Hiéronymite attenta à la vie de saint Charles Borromée, mais il ne le blessa point, encore qu'il eût tiré sur lui, et que les balles eussent percé ses habits pontificaux. Cet ordre ne laisse pas d'être ici en grand crédit. Il y a trois cents religieux dans le couvent de l'Escurial. Ils vivent à peu près comme les Chartreux. Ils parlent peu, prient beaucoup, et les femmes n'entrent point dans leur église. Outre cela, ils doivent étudier et prêcher.
Ce qui rend encore ce bâtiment considérable, c'est la nature de la pierre que l'on y a employée. On l'a tirée des carrières voisines. Sa couleur est grisâtre. Elle résiste à toutes les injures de l'air. Elle ne se salit pas, et conserve toujours la couleur qu'elle a apportée à sa naissance. Philippe II fut vingt ans à le bâtir; il en jouit treize et il y mourut. Cet édifice lui coûta six millions d'or. Philippe IV y ajouta le Panthéon, c'est-à-dire un mausolée à la façon du Panthéon de Rome, pratiqué sous le grand autel de l'église, tout de marbre, de jaspe et de porphyre, où sont enchâssés dans les murailles vingt-six tombeaux magnifiques. On descend par un degré de jaspe. Je me figurais entrer dans quelqu'un de ces lieux enchantés, dont parlent les romans et les livres de chevalerie. Le tabernacle, l'architecture de la table d'autel, les degrés par où on y monte, le ciboire fait d'une seule pièce d'agate, sont autant de miracles. Les richesses en pierreries et en or ne sont pas croyables. Une seule armoire de reliques (car il y en a quatre, dans quatre chapelles de l'église) surpasse de beaucoup le trésor de Saint-Marc de Venise. Les ornements de l'église sont brodées de perles et de pierreries. Les calices et les vases sont de pierres précieuses, les chandeliers et les lampes de pur or. Il y a quarante chapelles et autant d'autels où l'on met tous les jours quarante divers parements. Le devant du grand autel est composé de quatre ordres de colonnes de jaspe, et l'on monte à l'autel par dix-sept marches de porphyre. Le tabernacle est enrichi de plusieurs colonnes d'agate et de plusieurs belles figures de métal et de cristal de roche. On ne voit au tabernacle qu'or, lapis et pierreries si transparentes, que l'on voit au travers le Saint-Sacrement. Il est dans un vaisseau d'agate. On estime ce tabernacle un million d'écus. Il y a sept chœurs d'orgues. Les chaires du chœur sont de bois rare; il vient des Indes, admirablement bien travaillé, sur le modèle de Saint-Dominique de Bologne. Les cloîtres du monastère sont parfaitement beaux. Il y a au milieu un jardin de fleurs et une chapelle ouverte des quatre côtés, dont la voûte est soutenue de colonnes de porphyre, entre lesquelles il y a des niches où sont les quatre Évangélistes avec l'ange et les animaux de marbre blanc plus hauts que nature, qui jettent des torrents d'eau dans des bassins de marbre. La chapelle est voûtée, d'une fort belle architecture, pavée de marbre blanc et noir. Il y a plusieurs tableaux d'un prix inestimable, et dans le chapitre, qui est très-grand, outre des tableaux excellents, on y voit deux bas-reliefs d'agate, chacun d'un pied et demi, qui sont hors de prix. Pour l'église, elle n'a rien d'extraordinaire dans sa structure. Elle est plus grande, mais de la façon de celle des Jésuites de la rue Saint-Antoine, excepté qu'elle est, comme la maison, d'ordre dorique. Bramante, fameux architecte d'Italie, donna le dessin de l'Escurial. Les appartements du Roi et de la Reine n'ont rien de fort magnifique. Mais Philippe II regardait cette maison comme un lieu d'oraison et de retraite, et ce qu'il a voulu embellir davantage, c'est l'église et la bibliothèque. Le Titien, fameux peintre, et plusieurs autres encore ont épuisé leur art pour bien peindre les cinq galeries de la bibliothèque. Elles sont admirables tant par les peintures, que par cent mille volumes, sans compter les originaux manuscrits de plusieurs saints Pères et docteurs de l'Église, qui sont tous fort bien reliés et dorés. Vous jugerez aisément de la grandeur de l'Escurial quand je vous aurai dit qu'il y a dix-sept cloîtres, vingt-deux cours, onze mille fenêtres, plus de huit cents colonnes, et un nombre infini de salles et de chambres. Peu après la mort de Philippe III, on ôta aux religieux de l'Escurial une terre que le feu Roi leur avait donnée, nommée _Campello_, qui vaut dix-huit mille écus de rente, et cela en vertu de la clause de son testament, par laquelle il révoquait les dons immenses qu'il avait faits pendant sa vie.
Le duc de Bragance étant à la cour de Philippe II, le Roi voulut qu'on le menât à l'Escurial pour voir ce superbe édifice. Et comme celui qui avait charge de le montrer lui dit qu'il avait été bâti pour accomplir le vœu qu'avait fait Philippe II à la bataille de Saint-Quentin; le duc repartit fort spirituellement: «Celui qui faisait un si grand vœu devait avoir grand peur.» En vous parlant de Philippe II, je me souviens qu'on m'a dit que Charles-Quint lui recommanda de conserver les trois clefs d'Espagne. C'étaient la Goulette en Afrique, Flessingue en Zélande, et Cadix en Espagne. Les Turcs ont pris la Goulette; les Hollandais, Flessingue; les Anglais, Cadix. Mais le Roi d'Espagne n'a pas été longtemps sans recouvrer cette dernière place.
L'Escurial est bâti sur la pente de quelques rochers, dans un lieu désert, stérile, environné de montagnes. Le village est au bas, où il y a peu de maisons. Il y fait presque toujours froid. C'est une chose prodigieuse que l'étendue des jardins et du parc. On y trouve des bois, des plaines, une grande maison au milieu où logent les garde chasses. Tout y est rempli de bêtes fauves et de gibier. Après avoir vu un lieu si digne de notre admiration, nous en partîmes tous ensemble, et comme nous avions passé par les maisons royales du Pardo et de la Carçuela, nous revînmes par les montagnes, dont le chemin est plus court, mais plus difficile. Nous passâmes par Colmenar, et, côtoyant la petite rivière de Guadarama, nous nous rendîmes par Rozas et Aravaca à Madrid, où nous apprîmes que la maison de la Reine allait partir pour l'aller attendre sur la frontière. Nous fûmes aussitôt au palais pour dire adieu à la duchesse de Terranova et aux autres dames. Le Roi les avait fait monter toutes à cheval, pour voir de quelle manière elles seraient le jour de l'entrée. Les portes et les jardins étaient soigneusement gardés à cause de cela, et il ne fallait pas qu'aucun homme y entrât. Les jeunes dames du palais avaient assez bonne grâce; mais, bon Dieu! quelles figures que la duchesse de Terranova et Doña Maria d'Alarcon, gouvernante des filles de la Reine! Elles étaient chacune sur une mule toute frisée et ferrée d'argent, avec une grande housse de velours noir, semblable à celle que les médecins mettent sur leurs chevaux à Paris. Ces dames, vêtues en veuves, costume dont je vous ai fait la description, fort vieilles, très-laides, l'air sévère et impérieux, avaient un grand chapeau rattaché avec des cordons sous le menton, et vingt gentilshommes qui étaient à pied autour d'elles, les tenaient, de peur qu'elles ne se laissassent tomber. Elles n'eussent jamais souffert qu'ils les eussent touchées ainsi, sans qu'elles appréhendassent de se casser le cou. Car vous savez, ma chère cousine, qu'encore que les dames aient deux écuyers et qu'ils aillent avec elles partout où elles vont, ils ne leur donnent jamais la main. Ils marchent à leurs côtés et leur présentent les coudes enveloppés dans leurs manteaux, ce qui fait paraître leurs bras monstrueusement gros. Les dames n'en approchent point. Mais bien davantage, si la Reine en marchant venait à tomber et qu'elle n'eût pas ses dames autour d'elle pour la relever, quand il y aurait cent gentilshommes, elle prendrait la peine de se relever toute seule ou de rester par terre tout le jour, plutôt qu'on ôsât la relever[152].
Nous passâmes une partie de l'après-midi à voir ces dames. L'équipage qu'elles ont mené est fort magnifique, mais médiocrement bien entendu. La duchesse de Terranova seule a six litières de velours de différentes couleurs en broderies, et quarante mulets, dont les housses sont aussi riches que j'en ai jamais vu!
Vous n'aurez pas de mes nouvelles, ma chère cousine, que la Reine ne soit ici. Pendant que le Roi ira au-devant d'elle et que toute la Cour va s'absenter, ma parente veut aller en Andalousie, où elle a quelques affaires. Je pourrai vous envoyer une petite relation de notre voyage, si vous m'assurez que ce soit un plaisir pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Ce 30 septembre.
QUINZIÈME LETTRE.
Toute la cour est de retour, et vous verrez dans mes Mémoires, ma chère cousine, les particularités du voyage de la Reine. Je la vis arriver avec le Roi dans un même carrosse, dont les rideaux étaient tout ouverts. Elle était vêtue à l'espagnole, et je ne la trouvai pas moins bien dans cet habit que dans le sien à la française. Mais le Roi s'était habillé à la Schomberg; c'est l'habit de campagne des Espagnols, et c'est être vêtu presque à la française. J'ai entendu raconter la surprise de la Reine lorsqu'elle eut l'honneur de le voir la première fois. Il avait un justaucorps fort court et fort large de bouracan gris, des chausses de velours, des bas de _pelo_ (c'est de la soie écrue que l'on travaille si lâche, que l'on voit la chaussette au travers). Cela est fin comme des cheveux, et le Roi veut les chausser tout d'un coup, bien qu'ils soient fort justes, de sorte qu'il en rompt quelquefois jusqu'à vingt paires. Il avait une fort belle cravate que la Reine lui avait envoyée; mais elle était attachée un peu trop lâche.
Ses cheveux étaient derrière ses oreilles, et il portait un chapeau gris blanc. Ils firent tout le voyage, qui était assez long, tête à tête dans un grand carrosse, ne pouvant guère se faire entendre que par quelques actions, car le Roi ne sait point du tout le français et la Reine parlait peu la langue espagnole. En arrivant à Madrid, ils allèrent entendre le _Te Deum_ à Notre-Dame d'Atocha, suivis de toutes les personnes de qualité et de tout le peuple qui poussait de grands cris de joie. Ensuite, Leurs Majestés furent au Buen-Retiro, parce que les appartements du palais n'étaient point préparés et qu'il fallait que la Reine attendît le temps de son entrée pour y aller demeurer. Ce temps a dû lui paraître bien long, car elle ne voyait personne que la camarera mayor et ses dames. On lui fait mener une vie si contrainte, qu'il faut avoir tout l'esprit et toute la douceur qu'elle a pour la supporter. Elle n'a pas même la liberté de voir l'ambassadeur de France; enfin, c'est une gêne continuelle. Cependant toutes les dames espagnoles l'aiment chèrement et la plaignent entre elles.
J'étais, il y a quelque temps, chez la comtesse de Villambrosa avec une grande compagnie. La marquise de la Fuente y vint, et comme elles sont fort superstitieuses en ce pays-ci, elle leur dit, tout effrayée, qu'elle s'était trouvée chez la Reine qui, se regardant dans un grand miroir, avait appuyé sa main dessus, le touchant fort légèrement, et que la glace s'était fendue depuis le haut jusques en bas; que la Reine avait regardé cela sans s'émouvoir et qu'elle avait même ri de la consternation de toutes les dames qui étaient auprès d'elle, leur disant qu'il y avait de la faiblesse à s'arrêter sur les choses qui pouvaient avoir des causes naturelles. Elles raisonnèrent longtemps là-dessus, et dirent en soupirant que la Reine ne vivrait pas longtemps.
Elle nous dit aussi que la Reine avait été bien plus émue de l'incivilité de la camarera mayor qui, voyant quelques-uns de ses cheveux mal arrangés sur son front, avait craché dans ses mains pour les unir; sur quoi la Reine lui avait arrêté le bras, disant, d'un air de souveraine, que la meilleure essence n'y était pas trop bonne; et prenant son mouchoir, qu'elle s'était longtemps frotté les cheveux à l'endroit où cette vieille les avait si malproprement mouillés. Il n'est pas extraordinaire ici de se mouiller la tête pour se polir et s'unir les cheveux. La première fois que je me suis coiffée à l'espagnole, une des femmes de ma parente entreprit ce beau chef-d'œuvre; elle fut trois heures à me tirailler la tête, et voyant que mes cheveux étaient toujours naturellement frisés, sans m'en rien dire, elle trempa deux grosses éponges dans un bassin plein d'eau, et elle me baptisa si bien, que j'en fus enrhumée plus d'un mois.
Mais, pour en revenir à la Reine, c'est une chose digne de pitié que le procédé qu'a cette vieille camarera avec elle. Je sais qu'elle ne souffre pas qu'elle ait un seul cheveu frisé ni qu'elle approche des fenêtres de sa chambre, ni qu'elle parle à personne. Cependant le Roi aime la Reine de tout son cœur; il mange ordinairement avec elle et sans aucune cérémonie. De sorte que fort souvent, quand les filles d'honneur mettent le couvert, le Roi et la Reine leur aident pour se divertir. L'un apporte la nappe et l'autre les serviettes. La Reine se fait accommoder à manger à la manière de France, et le Roi à celle d'Espagne. C'est une cuisinière qui apprête tout ce qui est pour la bouche; la Reine tâche de l'accoutumer aux ragoûts qu'on lui sert, mais il n'en veut point. Ne croyez-pas, au reste, que Leurs Majestés soient environnées de personnes de la Cour quand elles dînent. Il y a tout au plus quelques dames du palais, des menins, quantité de naines et de nains.
La Reine fit son entrée le 13 de janvier. Après que toutes les avenues du grand chemin qui conduit au Buen-Retiro furent fermées et défense faite aux carrosses d'y entrer, on fit construire un arc de triomphe où était le portrait de la Reine. Cette porte était ornée de divers festons, de peintures et d'emblèmes. Elle avait été mise sur le chemin par où la Reine devait passer pour entrer à Madrid et pour y arriver. Il y avait des deux côtés une espèce de galerie avec des enfoncements dans lesquels étaient les armes des divers royaumes de la domination d'Espagne, attachées les unes aux autres par des colonnes qui soutenaient des statues dorées, lesquelles présentaient chacune des couronnes et des inscriptions qui se rapportaient à ces royaumes.
Cette galerie était continuée jusqu'à la porte triomphale du grand chemin, qui était très-riche, et ornée de diverses statues, et quatre belles jeunes filles vêtues en nymphes y attendaient la Reine, tenant des fleurs dans des corbeilles pour en faire une jonchée à son passage. A peine avait-on passé cette porte, que l'on découvrait la seconde, et ainsi on les voyait toutes de fort loin les unes après les autres. Celle-ci était ornée du conseil du Roi, de celui de l'Inquisition, des conseils des Indes, d'Aragon, d'État, d'Italie, de Flandre et d'autres lieux, sous la figure d'autant de statues dorées. Celle de la Justice était plus élevée que les autres. On trouvait un peu plus loin le Siècle d'or, accompagné de la Loi, de la Récompense, de la Protection et du Châtiment. Le temple de la Foi était représenté dans un tableau; l'Honneur et la Fidélité en ouvraient la porte, et la Joie en sortait pour aller recevoir la nouvelle Reine. On voyait encore un tableau qui représentait l'accueil que fit Salomon à la reine de Saba, et Débora dans un autre, qui donnait des lois à son peuple. Il y avait aussi les statues de Cérès, Astrée, l'Union, la Vertu, la Vie, la Sûreté, le Temps, la Terre, la Tranquillité, la Paix, la Grandeur, le Repos, Thémis et la Libéralité. Parmi diverses peintures, je remarquai Énée lorsqu'il voulut descendre aux Enfers; Cerbère, attaché par la Sibylle; les Champs Élysées, où Anchise fit voir à son fils ceux qui viendraient après lui de sa postérité. Le reste était rempli d'un nombre innombrable de hiéroglyphes. La Reine s'arrêta vers la troisième porte, à un fort beau parterre qui était dans son chemin, avec des cascades, des grottes, des fontaines et des statues de marbre blanc. Rien n'était plus agréable que ce jardin. C'étaient les religieux de Saint-François de Paule qui l'avaient fait. La quatrième porte était au milieu de la place appelée _del Sol_. Elle n'était pas moins brillante que les autres d'or et de peinture, de statues et de devises.
La rue des Pelletiers était remplie d'animaux, dont les peaux étaient si bien accommodées, qu'il n'y avait personne qui n'eût cru que c'était des tigres, des lions, des ours et des panthères en vie. La cinquième porte, qui était celle de la Guadalajara, avait des beautés particulières; et ensuite la Reine entra dans la rue des Orfèvres. Elle était bordée de grands anges d'argent pur. On y voyait plusieurs boucliers d'or, sur lesquels étaient les noms du Roi et de la Reine, avec leurs armes formées de perles, de rubis, de diamants, d'émeraudes et d'autres pierreries si belles et si riches, que les connaisseurs disent qu'il y en avait pour plus de douze millions. On voyait un amphithéâtre dans la Plaza Mayor, chargé de statues et orné de peintures. La dernière porte était proche de là. Au milieu de la première face du palais de la Reine mère, on voyait Apollon, toutes les Muses, le portrait du Roi et de la Reine à cheval et plusieurs autres choses que je n'ai pas assez bien remarquées pour vous en parler. La cour du palais était entourée de jeunes hommes et jeunes filles qui représentaient les fleuves et les rivières d'Espagne. Ils étaient couronnés de roseaux et de lis d'étang, avec des vases renversés, et le reste de leurs habits était convenable. Ils vinrent complimenter la Reine en latin et en espagnol. Deux châteaux de feux d'artifice étaient aussi élevés dans cette cour. Tout le palais était tendu des plus belles tapisseries de la couronne, et il n'y a guère de lieu au monde où l'on en voie de plus belles. Deux chars remplis de musiciens allaient devant Sa Majesté.
Les magistrats de la ville étaient sortis du lieu de leur assemblée en habits de cérémonie. C'étaient des robes de brocart brodées d'or, des petits chapeaux retroussés chargés de plumes, et ils étaient montés sur de très-beaux chevaux. Ils vinrent présenter les clefs de la ville à la Reine, et la recevoir sous un dais. Le Roi et la Reine mère allèrent dans un carrosse tout ouvert, afin que le peuple pût les voir, chez la comtesse d'Ognate où ils virent arriver la Reine.