La Cour Et La Ville De Madrid Vers La Fin Du Xviie Siecle Relat

Chapter 12

Chapter 123,847 wordsPublic domain

Je vous avoue, ajouta-t-elle, qu'ayant vu dans mes voyages d'autres cours que la nôtre, je n'ai pu m'empêcher de blâmer ces airs de cérémonie et d'arrangement qui empêchent de faire un pas plus vite que l'autre dans des occasions nécessaires, comme était, par exemple, celle dont je viens de vous entretenir; et je loue le Ciel de ce que nous aurons une Reine française, qui pourra établir parmi nous des coutumes plus raisonnables. J'ai même quitté mes habits de veuve pour en prendre de _bizarros_ et de _gala_, afin d'en témoigner ma joie. Je vous dirai, ma chère cousine, que ces termes de _bizarros_ et de _gala_, signifient galants et magnifiques. La vieille comtesse de Lemos aimait à parler, et continua son discours. «Qui pourrait aussi manquer de se réjouir, dit-elle, de l'espérance de voir sur le trône une seconde reine Élisabeth, dont la bonté avait rendu ses sujets dignes de l'envie de toutes les autres nations? j'avais un proche parent qui connaissait bien la grandeur de son mérite: c'était le comte de Villamediana[51]. «Ce nom-là, Madame, ne m'est pas inconnu, dis-je en l'interrompant, et j'ai ouï raconter qu'étant un jour dans l'église de Notre-Dame d'Atocha, et y ayant trouvé un religieux qui demandait pour les âmes du Purgatoire, il lui donna une pièce de quatre pistoles. Ah! Seigneur, dit le bon père, vous venez de délivrer une âme. Le comte tira encore une pareille pièce, et la mit dans sa tasse. Voilà, continua le religieux, une autre âme délivrée; il lui en donna de cette manière six de suite, et à chaque pièce, le moine se récriait: l'âme vient de sortir du Purgatoire.--M'en assurez-vous? dit le comte.--Oui, Seigneur, reprit le moine affirmativement, elles sont à présent au Ciel.--Rendez-moi donc mes six pièces de quatre pistoles, dit-il; car il serait inutile qu'elles vous restassent, et puisque les âmes sont au Ciel, il ne faut pas craindre qu'elles retournent au Purgatoire.»--«La chose se passa comme vous venez de le dire, ajouta la comtesse, mais il ne reprit pas son argent, car on s'en ferait un vrai scrupule parmi nous. La dévotion au mérite des messes et aux âmes du Purgatoire nous paraît la plus recommandable; cela est même quelquefois poussé trop loin, et j'ai connu un homme de grande naissance qui, étant fort mal dans ses affaires, ne laissa pas de vouloir en mourant, qu'on lui dît quinze mille messes. Sa dernière volonté fut exécutée, de sorte que l'on prit cet argent préférablement à celui qu'il devait à ses pauvres créanciers; car, quelque légitimes que soient leurs dettes, ils ne sauraient rien recevoir jusqu'à ce que toutes les messes qui sont demandées par le testament soient dites. C'est ce qui a donné lieu à cette manière de parler dont on se sert ordinairement: _Fulano a dejado su alina heredera_, ce qui veut dire: Un tel a fait son âme héritière; et l'on entend par là qu'il a laissé son bien à l'Église pour faire prier Dieu pour lui.

«Le Roi Philippe IV ordonna que l'on dît cent mille messes à son intention, voulant que, s'il cessait d'en avoir besoin, elles fussent pour son père et pour sa mère, et que s'ils étaient au Ciel, on les appliquât pour les âmes de ceux qui sont morts dans les guerres d'Espagne.

»Mais ce que je vous ai déjà dit du comte de Villamediana me fait souvenir qu'étant un jour dans l'église avec la Reine Élisabeth, dont je viens de vous parler, il vit beaucoup d'argent sur l'autel, que l'on avait donné pour les âmes du Purgatoire; il s'en approcha et les prit en disant: «Mon amour sera éternel; mes peines seront aussi éternelles; celles des âmes du Purgatoire finiront; hélas! les miennes ne finiront point; cette espérance les console; pour moi, je suis sans espérance et sans consolation: ainsi, ces aumônes qu'on leur destine me sont mieux dues qu'à elles.» Il n'emporta pourtant rien, et il ne dit ces mots que pour avoir lieu de parler de sa passion devant cette belle Reine qui était présente; car, en effet, il en avait une si violente pour elle, qu'il y a quelque sujet de croire qu'elle en aurait été touchée, si son austère vertu n'avait garanti son cœur contre le mérite du comte. Il était jeune, beau, bien fait, brave, magnifique, galant et spirituel; personne n'ignore qu'il parut, pour son malheur, dans un carrousel qui se fit à Madrid, avec un habit brodé de pièces d'argent toutes neuves, que l'on nommait des réales, et qu'il portait pour devise: _Mis amores son reales_, faisant une allusion au mot de _reales_, qui veut dire royales, avec la passion qu'il avait pour la Reine; cela est du plus fin espagnol et veut dire: Mes amours sont royales.

«Le comte d'Olivarez, favori du Roi, et l'ennemi secret de la Reine et du comte, fit remarquer à son maître la témérité d'un sujet qui osait jusqu'en sa présence déclarer les sentiments qu'il avait pour la Reine, et dans ce moment même, il persuada au Roi de se venger. On en attendait une occasion qui ne fît point d'éclat; mais voici ce qui avança sa perte: Comme il n'appliquait son esprit qu'à divertir la Reine, il composa une comédie que tout le monde trouva si belle, et la Reine, plus particulièrement que les autres, y découvrit des traits si touchants et si délicats, qu'elle voulut la jouer elle-même le jour qu'on célébrait la naissance du Roi. C'était l'amoureux comte qui conduisait toute cette fête; il prit soin de faire faire des habits, et il ordonna des machines qui lui coûtèrent plus de trente mille écus. Il avait fait peindre une grande nuée, sous laquelle la Reine était cachée dans une machine. Il en était fort proche; et à certain signal qu'il fit à un homme qui lui était fidèle, il mit le feu à la toile de la nuée. Toute la maison, qui valait cent mille écus, fut presque brûlée; mais il s'en trouva consolé, lorsque, profitant d'une occasion si favorable, il prit sa souveraine entre ses bras et l'emporta dans un petit escalier; il lui déroba là quelques faveurs, et ce qu'on remarque beaucoup en ce pays-ci, il toucha même à son pied. Un petit page qui le vit en informa le Comte-Duc, qui n'avait pas douté, quand il aperçut cet incendie, que ce fût là un effet de la passion du Comte. Il en fit une perquisition si exacte, qu'il en donna des preuves certaines au Roi; et ces preuves rallumèrent si fort sa colère, que l'on prétend qu'il le fit tuer d'un coup de pistolet, un soir qu'il était dans son carrosse avec Don Louis de Haro. On peut dire que le comte de Villamediana était le cavalier le plus parfait de corps et d'esprit que l'on ait jamais vu, et sa mémoire est encore en recommandation parmi les amants malheureux[52].»

Voilà une fin bien funeste, dis-je, en l'interrompant; je ne pensais pas même que les ordres du Roi y eussent contribué, et j'avais entendu dire que ce coup avait été fait par les parents de Doña Francisca de Tavara, Portugaise, laquelle était dame du palais et fort aimée du Comte. «Non, continua la comtesse de Lemos, la chose s'est passée comme je viens de vous le dire et, pendant que je vous parle de Philippe IV, dit-elle, je ne puis m'empêcher de vous conter qu'une des personnes qu'il a aimée avec le plus de passion, c'était la duchesse d'Albuquerque; il ne pouvait trouver un moment favorable pour l'entretenir. Le Duc, son mari, faisait bonne garde sur elle; et, plus le Roi rencontrait d'obstacles, plus ses désirs augmentaient; mais un soir qu'il jouait fort gros jeu, il feignit de se souvenir qu'il avait une lettre à écrire de la dernière conséquence. Il appela le duc d'Albuquerque qui était dans sa chambre, et lui dit de tenir son jeu. Aussitôt, il passa dans son cabinet, prit un manteau, sortit par un degré dérobé et fut chez la jeune duchesse avec le Comte-Duc, son favori. Le duc d'Albuquerque, qui songeait à ses intérêts domestiques plus qu'au jeu du Roi, crut aisément qu'il ne lui en aurait pas donné la conduite sans quelque dessein particulier. Il commença donc de se plaindre d'une colique horrible, et faisant des cris et des grimaces à faire peur, il donna les cartes à un autre et sans tarder il courut chez lui. Le Roi ne faisait que d'y arriver, sans aucune suite; il était même encore dans la cour et, voyant venir le Duc, il se cacha; mais il n'y a rien de si clairvoyant qu'un mari jaloux. Celui-ci apercevant le Roi, et ne voulant point qu'on apportât des flambeaux pour n'être pas obligé de le reconnaître, il fut à lui avec une grosse canne qu'il portait ordinairement: Ha! ha! maraud, lui dit-il, tu viens pour voler mes carrosses; et sans autre explication, il le battit de toute sa force. Le Comte-Duc ne fut pas non plus épargné, et celui-ci, craignant qu'il n'arrivât pis, s'écria plusieurs fois que c'était le Roi, afin que le Duc arrêtât sa furie: Bien éloigné, il en redoubla ses coups et sur le Prince et sur le Ministre, s'écriant à son tour, que c'était là un trait de la dernière insolence, d'employer le nom de Sa Majesté et de son favori dans une telle occasion: qu'il avait envie de les mener au palais, parce qu'assurément le Roi le ferait pendre. A tout ce vacarme, le Roi ne disait pas un mot, et il se sauva enfin demi-désespéré d'avoir reçu tant de coups et de n'avoir eu aucune faveur de sa maîtresse. Cela n'eut pas même de suites fâcheuses pour le duc d'Albuquerque; au contraire, le Roi, n'aimant plus la duchesse, en plaisanta au bout de quelque temps. Je ne sais si je n'abuse point votre patience par la longueur de cette conversation, ajouta la comtesse de Lemos, et je tombe insensiblement dans le défaut des personnes de mon âge, qui s'oublient lorsqu'elles parlent de leur temps. Je vis bien qu'elle voulait se retirer; et après l'avoir remerciée de l'honneur qu'elle m'avait fait, je pris congé d'elle et je retournai dans mon hôtellerie. Le temps se trouva si mauvais, que nous eûmes de la peine à nous mettre en chemin; mais ayant pris une bonne résolution, nous marchâmes tant que la journée dura, tombant et nous relevant comme nous pouvions. On ne voyait pas à quatre pas devant soi. La tempête était si grande, qu'il tombait des quartiers de rocher du haut des montagnes, qui venaient jusque dans le chemin, et qui blessèrent même un de nos gens; il en aurait été tué, s'il n'avait esquivé une partie du coup. Enfin, après avoir fait plus de huit lieues, à notre compte, nous fûmes bien étonnés de nous retrouver aux portes de Lerma, sans avoir avancé ni reculé; nous avions tourné autour de la ville sans l'apercevoir, comme par enchantement, tantôt plus loin, tantôt plus près, et nous pensâmes nous désespérer d'avoir pris tant de peines inutilement.

»L'hôtesse, ravie de nous revoir, elle qui aurait voulu que nous eussions marché ainsi tous les jours de notre vie, pour revenir coucher chez elle toutes les nuits, m'attendait au bout de son petit degré. Elle me dit qu'elle était bien fâchée de ne me pouvoir rendre ma chambre, mais qu'elle m'en donnerait une autre qui me serait aussi commode, et que la mienne était occupée par une señora des plus grandes señoras d'Espagne. Don Fernand lui en demanda le nom; elle lui dit qu'elle s'appelait Doña Éléonor de Tolède[53]; il m'apprit aussitôt que c'était sa proche parente. Il ne pouvait comprendre par quel hasard il la trouvait en ce lieu.

»Pour en être promptement éclairci, et pour satisfaire aux devoirs de la proximité, il envoya son gentilhomme lui faire un compliment et savoir s'il ne l'incommoderait point de la voir. Elle répondit qu'elle avait une grande satisfaction de cette heureuse rencontre, et qu'il lui ferait beaucoup d'honneur. Il passa aussitôt dans sa chambre, et il apprit d'elle plusieurs particularités qui la regardaient. Il vint ensuite me trouver, et il me dit fort civilement que si Doña Éléonor n'était pas malade et très-fatiguée, elle me viendrait voir. Je crus que je devais faire les premiers pas à l'égard d'une femme de cette qualité, et si proche parente d'un cavalier dont je recevais tant d'honnêtetés. Ainsi je le priai de me conduire dans sa chambre; elle me reçut de la manière du monde la plus agréable, et je remarquai dans les premiers moments de notre conversation, qu'elle avait beaucoup d'esprit et de politesse. Elle était dans une négligence magnifique (si cela se peut dire); elle n'avait rien sur sa tête; ses cheveux, qui sont noirs et lustrés, étaient séparés des deux côtés et faisaient deux grosses nattes qui se rattachaient par derrière à une troisième. Elle avait une camisole de Naples brochée d'or et mêlée de différentes couleurs, fort juste par le corps et par les manches, garnie de boutons d'émeraudes et de diamants; sa jupe était de velours vert couvert de point d'Espagne. Elle portait sur ses épaules une mantille de velours couleur de feu, doublée d'hermine. C'est de cette manière que les dames espagnoles sont en déshabillé. Ces mantilles font le même effet que nos écharpes de taffetas noir, excepté qu'elles siéent mieux; elles sont plus larges et plus longues, de sorte que, quand elles veulent, elles les mettent sur leur tête et s'en couvrent le visage.»

»Je la trouvais parfaitement belle; ses yeux étaient si vifs et si brillants, que l'on n'en soutenait l'éclat qu'avec peine. Don Fernand lui dit qui j'étais, et que j'allais voir une de mes proches parentes à Madrid. Son nom ne lui était pas inconnu non plus que sa personne; elle me dit même qu'il y avait peu que le Roi l'avait faite _titulada_ et marquise de Castille. «Que je vous serais obligée, Madame, dis-je en l'interrompant, de m'apprendre ce que signifie ce titre-là, parce qu'elle m'en a parlé dans ses lettres sans me l'expliquer, non plus que celui de grandat et de majorasque. J'en ai entendu dire à plusieurs personnes; mais soit qu'elles l'ignorassent elles-mêmes ou qu'elles ne voulussent pas se donner la peine de me le dire, je n'en ai jamais été bien instruite.»

«Je vous apprendrai avec plaisir ce que j'en sais, reprit Doña Éléonor; et j'ai toujours entendu dire que, du temps des premiers rois d'Oviédo, de Galice et d'Asturie, ils étaient toujours élus par les prélats du royaume et par les ricos-hombres. Ces seigneurs n'ayant point encore obtenu les titres de ducs, de marquis et de comtes, qui les distinguent d'avec les gentilshommes, on les appelle ricos-hombres, ce qui était comme les grands d'Espagne d'aujourd'hui. C'était l'ordre qu'ils choisissent toujours pour régner les plus proches parents des Rois qui venaient de mourir. Mais cette coutume ne fut observée que depuis Pélage jusqu'à Ramire. En 843, on le déclara successeur d'Alphonse le Chaste, roi d'Asturie, et l'on admit sous son règne la succession du père au fils en ligne directe, ou du frère au frère, en ligne collatérale, pour la couronne; que ce consentement devint dès lors une loi municipale, qui s'est toujours depuis observée en Espagne. Vous remarquerez que le mot de ricos-hombres n'a pas la même signification que hombres ricos, qui veut dire hommes riches en français. Les ricos-hombres se couvraient devant le Roi, entraient aux états, y avaient leur voix active et passive. Sa Majesté leur accordait toutes ces prérogatives par des actes authentiques, et les titulados d'à présent sont les mêmes que l'on appelait alors ricos-hombres; mais leurs priviléges ne sont pas si étendus, et la plupart de ces honneurs, ainsi que je vous le dirai, ont été réservés aux grands d'Espagne[54]. Les titulados peuvent avoir un dais dans leur chambre, un carrosse dans Madrid à quatre chevaux, avec _los tiros largos_; ce sont de longs traits de soie, qui attachent les derniers chevaux aux premiers. Quand il y a des fêtes de taureaux, on leur donne des balcons dans la grande place, où leurs femmes sont régalées de corbeilles remplies de gants, de rubans, d'éventails, de bas de soie et de pastilles, avec une magnifique collation de la part du Roi ou de la ville, selon que c'est le Roi ou la ville qui donne ces fêtes au public. Ils ont leur banc marqué dans les cérémonies; et quand le Roi fait un titulados marquis de Castille, d'Aragon ou de Grenade, il entre aux États de ces royaumes-là[55].

»A l'égard des grands, il y en a de trois classes différentes; et la manière dont le Roi leur parle en les faisant, les distinguent. Les uns sont ceux à qui il dit de se couvrir, sans y rien ajouter, la grandesse n'est attachée qu'à leur personne et n'est point conservée dans leur maison.

»Les autres que le Roi qualifie du titre d'une de leurs terres, comme par exemple, duc ou marquis d'un tel lieu: _Couvrez-vous pour vous et pour les vôtres_, sont grands d'une manière plus avantageuse que les premiers, parce que la grandesse étant attachée à leur terre passe à leur fils aîné; et s'ils n'en ont point, à leur fille ou à leur héritier. Cela fait que dans une seule maison il peut y avoir plusieurs grandesses, et que l'on voit des héritières qui en portent jusqu'à six ou sept à leurs maris, lesquels sont grands à cause des terres de leurs femmes.

»Les derniers ne se couvrent qu'après avoir parlé au Roi, et l'on fait la différence des uns aux autres en disant: Ils sont grands à vie ou à race. Il faut encore remarquer qu'il y en a que le Roi fait couvrir avant qu'ils lui parlent en leur disant: _Cubrios_, et ils parlent et écoutent parler le Roi toujours couverts. D'autres qui ne se couvrent qu'après lui avoir parlé et qu'il leur a répondu. Et les troisièmes qui ne se couvrent qu'après s'être retirés d'auprès du Roi vers la muraille; mais, lorsqu'ils sont tous ensemble dans des fonctions publiques ou à la chapelle, il n'y a aucune différente entre eux: ils s'assoient et se couvrent devant lui; et, lorsqu'il leur écrit, il les traite comme s'ils étaient princes, ou leur donne le titre d'Excellence. Ce n'est pas que quelques grands seigneurs se contentent de les traiter de Votre Seigneurie; mais cela est moins honnête et très-peu usité. Quand leurs femmes vont chez la Reine, elle les reçoit debout; et, au lieu d'être seulement assises sur le tapis de pied, on leur présente un carreau[56].

«Pour les mayorasques, c'est une espèce de substitution qui se fait de la plupart des grandes terres qui appartiennent à des personnes de naissance; car celui qui ne serait pas noble et qui posséderait une de ces terres ne jouirait pas du privilége de mayorazgo; mais lorsque c'est un homme de qualité, quelques dettes qu'il ait, on ne saurait lui faire vendre ses terres en mayorasque s'il ne le veut bien, et il ne le veut presque jamais, de sorte que ses créanciers n'ont que la voie d'arrêter son revenu; et ce n'est pas encore la plus courte, parce qu'avant qu'ils en touchent un sol, les juges ordonnent une pension convenable, selon le rang de celui sur qui on vient de faire la saisie, tant pour ses enfants que pour sa table, ses habits, ses domestiques, ses chevaux et même ses menus plaisirs. D'ordinaire, tout le revenu est employé à cela sans que les créanciers soient en droit de s'en plaindre, bien qu'ils en souffrent beaucoup.

«Voilà, Madame, continua Doña Éléonor, ce que vous avez souhaité de savoir, et je me trouve heureuse d'avoir eu lieu de satisfaire votre curiosité.» Je lui témoignai qu'elle avait ajouté extrêmement au plaisir que je pouvais trouver dans le simple récit des choses dont je m'étais informée, et que je mettrais toujours une grande différence entre ce que j'apprendrais d'elle, ou ce que j'apprendrais d'une autre.

Elle me demanda si je savais celui que le Roi venait de nommer pour être son ambassadeur en Espagne; je lui dis qu'on ne me l'avait pas encore écrit. «Je n'ai pu apprendre qui c'est, ajouta-t-elle, avant que je sois partie de Madrid; mais j'ose dire que tout le monde ne nous convient pas. Nous souhaitons que l'on ait de bonnes qualités personnelles et de la naissance. Nous ne souffrons qu'avec peine qu'un homme d'un mérite et d'une condition médiocres soit revêtu d'une dignité qui l'élève si fort au-dessus des autres, lorsqu'il représente un grand monarque et qu'il traite de sa part avec le nôtre. Nous voulons, dis-je, qu'il honore son caractère autant que son caractère l'honore.»

Elle apprit ensuite à Don Fernand de Tolède que la marquise de la Garde, sa tante, était morte il y avait peu, et que le comte de Médelin, frère de cette dame, était mort le lendemain; que, plusieurs personnes croyaient que c'était de douleur de la mort de sa sœur.--«Hé quoi! Madame, dis-je en l'interrompant, les Espagnols ont-ils un si bon naturel? Il me semble que leur gravité s'accorde mal avec la tendresse.» Elle se prit à rire de ma question, et elle me dit que j'étais comme toutes les autres dames françaises qui se préviennent aisément contre les Espagnols; mais qu'elle espérait que lorsque je les connaîtrais, j'en aurais meilleure opinion. Elle eut l'honnêteté de me prier de venir me reposer quelques jours, proche de Lerma, dans une maison dont elle était la maîtresse. Je la remerciai de ses offres obligeantes, et lui dis que j'en aurais profité avec plaisir si j'avais des raisons moins pressantes d'aller à Madrid; mais que je l'assurais que lorsqu'elle y serait, je ne manquerais pas de la voir. Nous demeurâmes le reste du soir ensemble, et l'heure de se retirer étant venue, je lui dis adieu et la priai de m'accorder son amitié.

Je me levai avant le jour parce que nous avions une furieuse journée à faire pour aller coucher à Aranda de Duero. Le temps s'étant adouci, il faisait un grand brouillard mêlé de pluie, et, en arrivant le soir, l'hôte nous dit que nous serions fort bien chez lui, mais que nous n'aurions point du tout de pain. «C'est pourtant une chose dont on se passe difficilement, répondis-je.» Et, en effet, cette nouvelle me chagrina. Je m'informai d'où venait cette disette; Il me fut dit que l'alcalde-mayor de la ville (c'est celui qui ordonne de tout, et qui est tout ensemble le gouverneur et le juge), avait envoyé quérir le pain et la farine qui étaient chez les boulangers et les avait fait apporter dans sa maison, pour en faire une distribution proportionnée aux besoins de chaque particulier; et que, ce qui avait donné lieu à cela, c'était que la rivière de Duero, qui passe autour de la ville, était gelée, et les rivières de Leon, de Suegra, de Burgos, de Termes et de Salamanque, qui s'y jettent et s'y perdent, avaient aussi cessé leurs cours; qu'ainsi, aucun moulin ne pouvait moudre, ce qui faisait appréhender la famine. Cela nous obligea de nous adresser à lui pour avoir le pain qui nous était nécessaire. Don Fernand lui envoya un gentilhomme de sa part, de celle des trois chevaliers et de la mienne. Aussitôt on nous envoya tant de pain, que nous en eûmes assez pour en donner à notre hôte et à sa famille qui en avait grand besoin.