La Cour Et La Ville De Madrid Vers La Fin Du Xviie Siecle Relat
Chapter 10
»La plus grande partie de sa charge est perdue; mais j'y serais bien moins sensible, quelque intérêt que j'y aie, si je n'envisageais pas la suite des malheurs que cette perte me prépare. Votre présence aura rendu la santé au marquis de Los-Rios; l'on sait dans votre famille ses sentiments pour vous: il est riche et grand seigneur; je deviens misérable, et si vous m'abandonnez, ma chère Marianne, je n'aurai plus d'espoir que dans une prompte mort.» Je fus pénétrée de douleur à des nouvelles si affligeantes; je pris une de ses mains, et la serrant dans les miennes, je lui dis: «Mon cher Mendez, ne croyez point que je sois capable de vous aimer et de changer par les effets de votre bonne ou de votre mauvaise fortune. Si vous êtes capable de faire un effort pour lui résister, croyez aussi que j'en serai capable. J'en atteste le ciel, continuai-je, et pourvu que vous m'aimiez et que vous me soyez fidèle, je veux bien qu'il me punisse si jamais je change.»
»Il me témoigna toute la sensibilité qu'il devait à des assurances si touchantes, et nous résolûmes de ne pas divulguer cet accident.
»Je me retirai fort triste, et m'enfermai dans mon cabinet, rêvant aux suites que pourrait avoir la perte de tant de biens. J'y étais encore, lorsque j'entendis frapper doucement contre les jalousies qui fermaient ma fenêtre (car j'étais logée dans un appartement bas); je m'approchai, et je vis Mendez au clair de la lune. «Que faites-vous ici à l'heure qu'il est, lui dis-je?--Hélas! me dit-il, je veux essayer de vous parler avant que de m'en aller.
»Mon père vient encore de recevoir des nouvelles du galion; il veut que je parte tout à l'heure, et que j'aille où il est échoué, pour tâcher d'en sauver quelque chose; il y a fort loin d'ici et je vais être un temps considérable sans vous voir. Ah! ma chère Marianne, pendant tout ce temps, me tiendrez-vous ce que vous m'avez promis? Puis-je espérer que ma chère maîtresse me sera fidèle?--Si vous le pouvez espérer, dis-je en l'interrompant. Mendez, que vous ai-je fait pour le mettre en doute? Oui, continuai-je, je vous aimerai, fussiez-vous le plus infortuné de tous les hommes.»
»Ce serait abuser de votre patience, Madame, que de vous raconter tout ce que nous nous dîmes dans cette douloureuse séparation; et bien qu'il n'y parût aucun danger, nos cœurs se saisirent à tel point, que nous avions déjà un pressentiment des disgrâces qui nous devaient arriver. Le jour approchait, et il fallut enfin nous dire adieu; je lui vis répandre des larmes, et j'étais toute mouillée des miennes.
»Je me jetai sur mon lit, roulant dans mon esprit mille tristes pensées, et je parus le lendemain si abattue, que mon père et ma mère eurent peur que je ne tombasse dangereusement malade.
»Le père de Mendez les vint voir, pour excuser son fils de ce qu'il était parti sans prendre congé d'eux. Il ajouta qu'il s'agissait d'une affaire si pressée, qu'elle ne lui avait pas laissé un moment à sa disposition. A mon égard, Madame, je n'avais plus de joie, je n'étais sensible à rien, et si quelque chose pouvait me soulager, c'était la conversation de ma chère Henriette, avec qui je me plaignais en liberté de la longue absence de Mendez.
»Cependant le marquis de Los-Rios était hors de danger, et mon père l'allait voir souvent. Je remarquai un jour beaucoup d'altération sur le visage de ma mère: elle et mon père furent longtemps enfermés avec des religieux qui les étaient venus trouver, et après avoir conféré ensemble, ils me firent appeler, sans que je pusse en deviner la cause.
»J'entrai dans leur cabinet si émue, que je ne me connaissais pas moi-même. Un de ces bons pères, vénérable par son âge et par son habit, me dit plusieurs choses sur la résignation que nous devons aux ordres de Dieu, sur sa providence dans tout ce qui nous regarde, et la fin de son discours fut que Mendez avait été pris par les Algériens, qu'il était esclave, et que par malheur ces corsaires avaient su qu'il était fils d'un riche marchand, ce qui avait été cause qu'ils l'avaient mis à une furieuse rançon; qu'ils étaient à Alger dans le temps qu'il y arriva; qu'ils auraient bien voulu le ramener, mais que l'argent qu'ils avaient porté pour tous n'aurait pas suffi pour lui seul: qu'à leur retour, ils étaient allés chez son père pour lui apprendre ces fâcheuses nouvelles, mais qu'ils avaient su qu'il s'était absenté, et que la perte d'un galion sur lequel il avait tous ses effets, sans en avoir pu rien sauver, l'avait réduit à fuir des créanciers qui le cherchaient pour le faire mettre en prison; que les choses étant en cet état, ils ne voyaient guère de remède aux maux du pauvre Mendez; qu'il était entre les mains de Meluza, le plus renommé et le plus intéressé de tous les corsaires, et que, si je suivais leur conseil et celui de mes parents, je songerais à prendre un autre parti. J'avais écouté jusque-là ces funestes nouvelles si transie, que je n'avais pu les interrompre que par de profonds soupirs; mais quand il m'eut dit qu'il fallait penser à un autre parti, j'éclatai et fis des cris et des regrets si pitoyables, que je touchai de compassion mon père, ma mère et ces bons religieux.
»L'on m'emporta dans ma chambre, comme une fille plus près de la mort que de la vie; l'on envoya quérir Doña Henriette, et ce ne fut pas sans douleur qu'elle me vit si malheureuse et si affligée. Je tombai dans une mélancolie inconcevable; je me tourmentais nuit et jour, rien n'était capable de m'ôter le souvenir de mon cher Mendez.
»Le marquis de Los-Rios ayant appris ce qui se passait, conçut de si fortes espérances, qu'il se trouva bientôt en état de venir demander à mon père, de même à moi, l'effet des paroles que nous lui avions données. Je voulus lui faire entendre que la mienne n'était point dégagée à l'égard de Mendez, qu'il était malheureux, mais que je ne lui étais pas moins promise. Il m'écouta sans se laisser persuader, et me dit que j'avais autant d'envie de me perdre que les autres en ont de se sauver; que c'était moins son intérêt que le mien qui le faisait agir. Et ravi d'avoir un prétexte qui lui semblait plausible, il pressa mon père avec tant de chaleur, qu'il consentit à tout ce qu'il souhaitait.
»Je ne puis vous représenter, Madame, dans quelle douleur j'étais abîmée. Qu'est devenue, Seigneur, disais-je au marquis, cette scrupuleuse délicatesse qui vous empêchait de vouloir mon cœur d'une autre main que de la mienne? Si vous me laissiez au moins le loisir d'oublier Mendez, peut-être que son absence et ses disgrâces me le rendraient indifférent; mais dans le temps où je suis, tout occupée du cruel accident qui me l'arrache, vous ajoutez de nouvelles peines à celles que j'ai déjà, et vous croyez qu'avec ma main je pourrais vous donner ma tendresse!
«Je ne sais ce que je crois, me disait-il, ni ce que j'espère, je sais bien que ma complaisance a pensé me coûter la vie; que si vous n'êtes point destinée pour moi, un autre vous possédera; que Mendez, par l'état de sa fortune, n'y doit plus prétendre, et qu'enfin, puisque l'on veut vous rétablir, vous avez bien de la dureté de refuser que ce soit avec moi. Vous n'ignorez pas ce que j'ai fait jusqu'ici pour vous plaire, mon procédé vous doit être caution de mes sentiments; et qui vous répondra d'un autre cœur fait comme le mien?»
»Les jours se passaient ainsi dans les disputes, dans les prières et dans une affliction continuelle.
»Le marquis faisait bien plus de progrès sur l'esprit de mon père que sur le mien. Enfin, ma mère m'ayant envoyé quérir un jour, elle me dit qu'il n'y avait plus à balancer, et que mon père voulait absolument que j'obéisse à ses ordres. Ce que je pus dire pour m'en dispenser, mes larmes, mes remontrances, ma douleur, mes peines, tout cela fut inutile et ne m'attira que des duretés.
»L'on prépara toutes les choses nécessaires à mon mariage, le marquis voulut que tout eût un air de magnificence convenable à sa qualité; il m'envoya une cassette pleine de bijoux et pour cent mille livres de pierreries. Le jour fatal pour notre hymen fut arrêté. Me voyant réduite dans cette extrémité, je pris une résolution qui vous surprendra, Madame, et qui marque une grande passion. J'allai chez Doña Henriette, cette amie m'avait toujours été fidèle, et je me jetai à ses pieds; je la surpris par une action si extraordinaire. «Ma chère Henriette, lui dis-je, fondant en larmes, il n'y a plus de remèdes à mes maux, si vous n'avez pitié de moi; ne m'abandonnez pas, je vous en conjure, dans le triste état où je suis; c'est demain que l'on veut que j'épouse le marquis de Los-Rios. Il n'est plus possible que je l'évite. Si l'amitié que vous m'avez promise est à toute épreuve et vous rend capable d'une résolution généreuse, vous ne me refuserez point de suivre ma fortune et de venir avec moi à Alger payer la rançon de Mendez, et le tirer du cruel esclavage où il est. Vous me voyez à vos genoux, continuai-je en les embrassant (car quelques efforts qu'elle eût pu faire, je n'avais pas voulu me lever), je ne les quitterai point que vous ne m'ayez donné votre parole de faire ce que je souhaite.» Elle me témoigna tant de peine de me voir à ses pieds, que je me levai pour l'obliger à me répondre. Aussitôt, elle m'embrassa avec de grands témoignages de tendresse. «Je ne vous refuserai jamais rien, ma chère Marianne, me dit-elle, fût-ce ma propre vie; mais vous allez vous perdre et me perdre avec vous. Comment deux filles pourront-elles exécuter ce que vous projetez? Votre âge, notre sexe et votre beauté nous exposeront à des aventures dont la seule imagination me fait frémir. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que nous allons combler nos familles de honte; or si vous y aviez fait de sérieuses réflexions, il n'est pas possible que vous pussiez vous y résoudre.--Ah! barbare, m'écriai-je, plus barbare que celui qui retient mon amant, vous m'abandonnez; mais bien que je sois seule, je ne laisserai pas de prendre mon parti; aussi bien, le secours que vous pourriez me donner ne me pourrait être fort utile: restez, restez, j'y consens, il est juste que j'aille sans aucune consolation affronter tout le péril; j'avoue même qu'une telle démarche ne convient qu'à une fille désespérée.»
»Mes reproches et mes larmes émurent Henriette; elle me dit que mon intérêt l'avait obligée, autant que le sien propre, de me parler comme elle avait fait; mais qu'enfin, puisque je persistais dans mon premier sentiment et que rien ne pouvait m'en détourner, elle était résolue de ne me point abandonner; que si je l'en voulais croire, nous nous travestirions, qu'elle se chargeait d'avoir deux habits d'homme, et que c'était à moi de pourvoir à tout le reste. Je l'embrassai avec mille témoignages de reconnaissance et de tendresse.
»Je lui demandai ensuite si elle avait vu les pierreries que le marquis m'avait envoyées; je les porterai, lui dis-je, pour en payer la rançon de Mendez. Nous résolûmes de profiter de tous les moments, parce qu'il n'y en avait aucun à perdre, et nous ne manquâmes, ni l'une ni l'autre, à rien de ce que nous avions projeté.
»Jamais deux filles n'ont été mieux déguisées que nous le fûmes, sous l'habit de deux cavaliers. Nous partîmes cette même nuit et nous nous embarquâmes sans avoir trouvé le moindre obstacle; mais après quelques jours de navigation, nous fûmes surprises d'une tempête si violente, que nous crûmes qu'il n'y avait point de salut pour nous. Dans tout ce désordre et ce péril, je sentais bien moins de crainte pour moi que de douleur de n'avoir pu mettre mon cher Mendez en liberté, et d'avoir engagé Henriette dans ma mauvaise fortune. C'est moi, lui disais-je en l'embrassant, c'est moi, ma chère compagne, qui excite cet orage; si je n'étais pas sur la mer elle serait calme; mon malheur me suit en quelque lieu que j'aille, j'y entraîne tout ce que j'aime. Enfin, après avoir été un jour et deux nuits dans des alarmes continuelles, le temps changea et nous arrivâmes à Alger.
«J'étais si aise de me voir en état de délivrer Mendez, que je ne comptais pour rien tous les dangers que j'avais courus. Mais, ô Dieu! que devins-je en débarquant, lorsqu'après toute la perquisition que l'on put faire, je connus qu'il n'y avait point d'espérance de retrouver la cassette où j'avais mis tout ce que j'avais de plus précieux; je me sentis pressée d'une si violente douleur que je pensai expirer avant de sortir du vaisseau. Sans doute cette cassette, qui était petite et dont je pris peu de soin pendant la tempête, tomba dans la mer ou fut volée; lequel que ce soit des deux, je fis une perte considérable, et il ne me restait plus que deux mille pistoles de pierreries que j'avais gardées à tout événement et que je portais sur moi.
»Je résolus avec cela de faire une tentative près du patron de Mendez. Aussitôt que nous fûmes dans la ville, nous nous informâmes de sa maison; et l'ayant apprise sans peine (car Meluza était fort connu), nous nous y fîmes conduire vêtues encore en cavaliers.
»Je ne puis vous exprimer, Madame, dans quel trouble j'étais en approchant de cette maison où je savais que mon cher amant languissait dans les fers; quelles tristes réflexions ne faisais-je point! Hélas! qu'est-ce que je devins, lorsqu'en entrant chez ce corsaire, je vis Mendez enchaîné avec plusieurs autres que l'on allait mener à la campagne pour les faire travailler à polir le marbre? Je serais tombée à ses pieds si Henriette ne m'avait soutenue. Je ne savais plus ni où j'étais, ni ce que je faisais; je voulus lui parler, mais la douleur m'avait si fort serré le cœur et lié la langue que je ne pus proférer une seule parole. Pour lui, il ne me regarda pas; il était si triste et si abattu qu'il n'avait des yeux pour personne, et il fallait l'aimer autant que je l'aimais pour le pouvoir reconnaître, tant il était changé.
»Après avoir été quelque temps à me remettre de cette violente agitation, j'entrai dans une salle basse, où l'on me dit que Meluza était. Je le saluai et je lui dis le sujet de mon voyage, que Mendez était mon proche parent, qu'il avait été ruiné par la perte d'un galion et par sa captivité, et que c'était sur mon propre bien que je prenais de quoi payer sa rançon. Le Maure me parut fort indifférent à tout ce que je lui disais; et, me regardant dédaigneusement, il me dit qu'il ne s'informait point où je prendrais cet argent, mais qu'il savait, de science certaine, que Mendez était riche; que, cependant, pour me marquer qu'il ne voulait pas se servir de tous ses avantages, il ne le mettait qu'à vingt mille écus.
»Hélas! que ç'aurait été peu si je n'avais pas perdu mes pierreries! mais que c'était trop en l'état où je me trouvais. Enfin, après avoir longtemps disputé inutilement, je pris tout d'un coup une résolution qui ne pouvait être inspirée que par un amour extrême.
«Voilà tout ce que j'ai, dis-je au corsaire en lui donnant mes diamants, cela ne vaut pas ce que tu demandes; prends-moi pour ton esclave, et sois bien persuadé que tu ne me garderas pas longtemps. Je suis fille unique d'un riche banquier de Séville; retiens-moi pour otage et laisse aller Mendez, il reviendra bientôt pour me retirer.» Le barbare fut surpris de me trouver capable d'une résolution si généreuse et si tendre.--Tu es digne, me dit-il, d'une meilleure fortune. Va, j'accepte le parti que tu m'offres, j'aurai soin de toi et te serai bon patron. Il faut que tu quittes l'habit que tu portes pour en prendre un convenable à ton sexe; tu garderas même tes pierreries si tu veux, j'attendrai aussi bien pour le tout que pour une partie.
»Doña Henriette était si confuse et si éperdue du marché que je venais de conclure, qu'elle ne pouvait assez m'exprimer son déplaisir; mais, enfin, malgré toutes ses remontrances et ses prières, je tins ferme, et Meluza me fit apporter un habit d'esclave dont je m'habillai. Il me conduisit dans la chambre de sa femme à laquelle il me donna, après lui avoir raconté ce que je faisais pour la liberté de mon amant.
»Elle en parut touchée et me promit qu'elle adoucirait le temps de ma servitude par tous les bons traitements qu'elle me pourrait faire.
»Le soir, quand Mendez fut de retour, Meluza le fit appeler et lui dit que, comme il était de Séville, il lui voulait faire voir une esclave qu'il avait achetée, parce qu'il la connaîtrait peut-être.
»Aussitôt on me fit entrer. Mendez, à cette vue, perdant toute contenance, vint se jeter à mes genoux, et prenant mes mains qu'il baisait tendrement et qu'il mouillait de ses larmes, il me dit tout ce qui se peut penser de plus touchant et de plus tendre. Meluza et sa femme se divertirent de voir les différents mouvements de joie et de tristesse, d'amour et de peine dont nous étions agités; enfin ils apprirent à Mendez les obligations qu'il m'avait, qu'il était libre et que je resterais à sa place. Il fit tout ce que l'on put faire pour me détourner de prendre un tel parti.--Hé quoi! me disait-il, vous voulez que je vous charge de mes chaînes, ma chère maîtresse, pourrai-je être libre quand vous ne le serez pas? Je vais donc faire pour vous ce que vous venez de faire pour moi; je me vendrai et je vous rachèterai de cet argent; car, enfin, considérez que quand même je serais en état, aussitôt que j'arriverai à Séville, d'y trouver des secours et de revenir sur mes pas pour vous ramener, je ne pourrais cependant me résoudre de vous quitter; jugez donc si je le pourrai dans un temps où ma fortune ne me promet rien et que je suis le plus malheureux de tous les hommes.--J'opposai à toutes ses raisons la tendresse de mon père qui ne me laisserait pas esclave aussitôt qu'il le saurait. Enfin j'employai tout le pouvoir que j'avais sur son esprit, pour qu'il profitât de ce que je faisais en sa faveur.
»Que vous dirai-je, Madame, de notre séparation? Elle fut si douloureuse que les paroles ne peuvent exprimer ce que nous sentîmes. J'obligeai Henriette de partir avec lui, afin qu'elle allât solliciter et presser mes parents de faire leur devoir à mon égard.
»Cependant mon père et ma mère étaient dans une affliction inconcevable; et, lorsqu'ils s'aperçurent de ma fuite, ils en pensèrent mourir de douleur.
»Ils se reprochaient sans cesse ce qu'ils avaient fait pour m'obliger à épouser le marquis de Los-Rios; il n'était pas, de son côté, dans un moindre désespoir; ils me faisaient chercher inutilement dans tous les endroits où ils pouvaient s'imaginer que je serais cachée.
»Deux années entières s'écoulèrent sans que je reçusse ni nouvelles ni secours de Mendez; ce qui me fit croire, avec beaucoup d'apparence, qu'Henriette et lui étaient péris sur mer. Je leur avais donné toutes les pierreries que Meluza m'avait laissées; mais ce n'était pas leur perte ni celle de ma liberté que je regrettais, c'était mon cher amant et ma fidèle amie, dont le souvenir m'occupait sans cesse et me causait une affliction sans égale. Je n'avais plus de repos ni de santé, je pleurais nuit et jour; je refusais de sortir d'esclavage en négligeant d'écrire à mon père ma triste destinée. Je ne souhaitais qu'une prompte mort et j'aurais voulu la rencontrer pour finir mes peines et mes malheurs.
»Meluza et sa femme avaient pitié de moi: ils ne doutaient point que Mendez ne fût péri. Ils me traitaient moins cruellement que ces gens-là n'ont accoutumé de traiter les malheureux qui tombent entre leurs mains.
»Un jour que Meluza revenait de course, il ramena plusieurs personnes de l'un et l'autre sexe qu'il avait prises, mais entre autres une jeune fille de condition, qui était de Séville et que je connaissais. Cette vue renouvela toutes mes douleurs; elle fut fort surprise de me trouver dans ce triste lieu. Nous nous embrassâmes tendrement, et comme je gardais un profond silence: «Comment, belle Marianne, me dit-elle, êtes-vous si indifférente pour vos proches et pour votre patrie, que vous n'ayez aucune curiosité d'en apprendre des nouvelles?» Je levai les yeux vers le ciel, et poussant un profond soupir, je la priai de me dire si l'on ne savait point en quel lieu Mendez et Henriette étaient péris.--Qui vous a dit qu'ils soient péris? reprit-elle. Ils sont à Séville, où ils mènent une vie fort heureuse.
»Mendez a rétabli ses affaires, et s'est fait un plaisir et un honneur de publier partout les extrêmes obligations qu'il avait à Henriette. Peut-être ignorez-vous, continua-t-elle, que Mendez avait été pris et fait esclave par les Algériens? Cette généreuse fille se travestit et vint le racheter jusqu'ici; mais il n'en a pas été ingrat, il l'a épousée. C'est une union charmante entre eux, l'hymen n'en a point banni l'amour.» Comme elle parlait encore, elle s'aperçut tout d'un coup que j'étais si changée, qu'il semblait que j'allais mourir. Mes forces m'abandonnèrent, mes yeux se fermèrent et je tombai évanouie entre ses bras. Elle s'effraya extrêmement, elle appela mes compagnes qui me mirent au lit, et tâchèrent de me tirer d'un état si pitoyable.
«Cette belle fille s'y empressa plus qu'aucune autre; et lorsque je fus revenue à moi, je commençai à me plaindre, je poussai des soupirs et des sanglots capables d'émouvoir quelque chose de plus barbare qu'un corsaire.
»Meluza, en effet, fut touché du récit d'une trahison si inconcevable, et, sans m'en rien dire, il s'informa de sa nouvelle esclave du nom de mon père; il lui écrivit aussitôt tout ce qu'il savait de mes malheurs.
»Ces lettres pensèrent faire mourir ma mère. Elle ne pouvait s'imaginer qu'à dix-huit ans je fusse dans les fers, sans verser un torrent de larmes; mais ce qui augmenta tous ses déplaisirs, c'était le désordre des affaires de mon père. Plusieurs banqueroutes considérables l'avaient ruiné; il n'était plus dans le commerce, et c'était une chose impossible de trouver les vingt mille écus que Meluza voulait avoir pour ma rançon.
»Le généreux marquis de Los-Rios apprit ces nouvelles et vint trouver mon père pour lui offrir tout ce qui était à son pouvoir. Je ne le fais point, lui dit-il, en vue de violenter les inclinations de votre fille lorsqu'elle sera ici; je l'aimerai toujours, mais je ne la chagrinerai jamais. Comme mon père n'avait point d'autre parti à prendre, il accepta ce qui lui était présenté de si bon cœur, et après lui avoir témoigné sa reconnaissance pour des obligations si peu communes, il s'embarqua et arriva heureusement à Alger dans le temps où je ne songeais qu'à mourir.
»Il m'épargna tous les reproches que je méritais; il me racheta et racheta, à ma prière, cette aimable fille de Séville: la rançon était médiocre. Nous retournâmes ensemble, et ma mère me reçut avec tant de joie, qu'il ne s'en peut ressentir une plus parfaite. J'y répondis autant qu'il me fut possible: mais, Madame, je portais toujours dans mon cœur le trait fatal qui m'avait blessée. Tout ce que ma raison me pouvait représenter n'était pas capable d'effacer de mon souvenir l'image du traître Mendez.
»Je vis le marquis de Los-Rios; il n'osa me parler des sentiments qu'il avait conservés pour moi, mais je lui avais des obligations si pressantes, que la reconnaissance me fit faire pour lui ce que l'inclination m'aurait fait faire pour un autre.
»Je lui offris ma main, et il me donna la sienne avec autant de passion que s'il n'avait pas eu des sujets essentiels de se plaindre de moi.
»Je l'épousai enfin; et comme j'appréhendais de revoir Mendez, cet ingrat auquel je devais tant d'horreur, et pour lequel j'en avais si peu, je priai le marquis que nous demeurassions à la maison de campagne qu'il avait près de Séville.